CHAPITRE VI
S n5. — La Science ecclésiastique K
V A cette époque les Universités se fondent, foyers ardents des sciences ecclésiastiques. Grâce aux soins de rEglise les institutions d'enseignement supérieur se multiplient sans cesse. L'école de Salerne était célèbre pour rétudé de la médecine, surtout depuis le jour où le médecin Constantin TAfricain, secrétaire de Robert Guiscard, avait donné une traduction latine des écrits des Arabes (xi® siècle). L'école de Bologne^, mère de tous les juristes dès le début du xu^ siècle, dut à Gratiën la gloire d'être la source de tout le droit ecclésiastique. Paris se maintint au premier rang pour la philosophie
1. Denifle, Die Universitâten de» Mittelalter» bis iiOO, 1. 1, Berlin, 4885.
— DENiPLE-GHATELADf, Chartulartum Univenitatis ParisiensiSj 4 tom. Paris, 1889 S8. ; Auctarium Chartularii, 2 tom., Paris, 1894 ss. — Rashdall, The Universities of Europa in the middle âges, 3 vol. en 3 tom., Oxford, 1895. — StOckl, Geschichte der Philosophie des Mittelalters, 3 vol., Mayence, 1864< 186Ç. — Hauréaü, Histoire de la Philosophie seolastique, %yoL, Paris, 1872 ss.
— ScHWÂME, Dogmengeschichte der mitlleren Zeit^, Frib.-en-Br., 188& — Mabtigné, LaScolastique et les traditions franciscaines, Paris, 1889.— Archiv fur Litt.- und Kirchengesch., II, Ifö ss. ; V, 165 ss., 603 ss. — Roosselot, Études sur la philos, dans le moyen âge, Paris, 1840 ss. — De Wulf, Rist, de la philosophie médiéwile, 2* éd., Paris, 1905. — Picavet, Esquisse d^une hist. gén, et comparée des philosophies médiévales, 2* éd., Paris, 1907. — Wbrner, Duns Scottts, Vienne, 1881. — Hist. Jahrb,, 1888, p. 24 ss. -« a. Fitting, Les commencements de. Viscole .de droiY de Bologne (trad r« Lesuecr), 1888.
et la théologie. Peu à peu Ton vit surgir un grand nombre d'écoles modelées sur celles de Paris et de Bologne : jusqu'à Tan 1303, on en compte 29. Appelées tout d'abord Scholae^ un peu plus tard Studium^ ces institutions reçurent au xiii® siècle le nom de Studium generale^. Ce dernier terme ne signifiait pas que toutes les branches y étaient enseignées, mais que Finstitution était ouverte à tous les étudiants du monde chrétien. De ce fait découlait naturellement cet avantage, que les grades conquis dans un Studium generale étaient reconnus dans toute la chrétienté^. Aussi depuis le xiii'^ siècle Ton donne à ces instituts supérieurs le nom d'uniper" site. La signification qu'avait alors ce mot était cependant bien différente de celle qu'il a aujourd'hui. Plus tard on envisagea par là plutôt Vuniçersitas faculta^ tum; au moyen âge, université désignait la même chose que corpus^ association corporative ^. Par conséquent toute uniifersité n'était pas une école supérieure, ni vice 9ersa, Seulement au jour où les professeurs et les étudiants s'unirent en corporation^ on se mit à parler d'un studium uniçersitatis, studium ac ejus universitas^ corpus collegii siçe unii^ersitatis, uniç^ersitas studii, uniçersitas magistrorum et scholarium.
Les plus anciens studia generalia^ Paris, Bologne, Oxford, durent leur existence au fait que les différentes facultés, d'abord séparées et indépendantes les unes des autres, s'unirent entre elles. Les studia plus récents furent érigés par les papes, quelquefois aussi par les princes, et reçurent les privilèges de studium generale, 4 l'exemple des premiers*. Les studia gêner alia n'attei-
1 Cette appellation paratt pour la première fois en 1238. Denifle, p. il. — 2. Denifle, p. 90 : • Vt quicumque magister ibi exatninatus et approbatus fUerit in qualibet facultate^ ubique sine alia examinatione légendi liberam habeat facultatem ». — Potthast, 9173, 9176. — 3. ■ Universitat eatplurium corporum coUectio inter se distantium unonomine^oeeialiter eis deputato ». Hugoun, cité par Derifle, p. 30. — 4. Comme p. ex. Montpellier, Orléans, Angers» Touloose et le Studium de Rome. — BsinFLE, p. lO. -- Delouhe, Aperçu hist, sur la Faculté de Droit de Vuniversité de Toictôuse, Paris, 1900.
gnirentleur apogée que quand ils commencèrent à jouir, comme corporations, d'une existence juridique et de privilèges distincts. L'organisation du Studium de Paris ^ était la suivante : les professeurs de différentes branches formaient le collègedes docteurs; il était divisé en quatre facultés : théologie, droit, médecine et arts (philosophie) ; à la tête de toutes les facultés était placé le chancelier qui avait droit d'inspection et de juridiction sur toute l'université ; à Jia tête de chaque faculté se trouvait un doyen. Cette organisation constituait le fondement de l'université. Dans la première moitié du xiii* siècle les étudiants [scholares] jugèrent qu'il était nécessaire de s'unir entre eux, dans l'intérêt de leurs droits et de leurs privilèges. Cette idée donna naissance aux corporations des étudiants, organisées non pas d'après les facultés, mais d'après les nations; on distinguait Français, Picards, Normands et Anglais *^. Cette division en nations ne fut pas le fruit d'un développement spontané, mais elle fat introduite en uno seule fois ; il en fut de même plus tard aux universités de Vienne, Prague et Leipzig. Les nations devaient veiller à l'administration des biens et au maintien de la discipline. Comme représentant et directeur d'une nation, il y avait un procureur; à la tête de toutes les nations se trouvait le recteur, Ilressortissaît aux maîtres es artSy qui appartenaient encore au corps des étudiants, de choisir ces officiers. Le temps n'était pas loin où le recteur eut le pas sur le chancelier et dirigea de fait l'université. Il fut reconnu en premier lieu par la faculté de philosophie; puis par la faculté de droit et de médöièine, avant le milieu du xiv® siècle ; en dernier lieu, par la faculté de théologie.
A Bologne^ les étudiants s'unirent à la fin du xii® siècle,
1. Feret, La Faculté de Théologie de Paris, et ses docteurs les plus célèbres, Paris, 1894 ss. — Focrnier, Les statuts et privilèges des universités françaises, Paris, 1890 ss. — Luchaire, L'Université de Paris sous Philippe- Auguste, Paris, 1898. — Cf. E. Jordan, Les universités, dans La France dans l'histoire, Paris, 1896, p. 267-280. — 2. Bientôt les Allemands et les Italiens se joignirent aux Anglais.
MANUEL d'HISTOIBE. — I. 33
de sorte que vers 1250 s'étaient formées insensiblemenl deux corporations dont chacune recevait les étudiants de différents pays. Peu à peu elles se transformèrent en associations libres, ayant pour but de s'assurer dans unt ville étrangère droit et protection. Les étrangers seuls (Italiens ou étudiants d'autres pays) faisaient partie des corporations et recevaient par excellence le nom de scholares. A la tête de chaque corporation était un recteur, assisté de conseillers. La corporation ne dépendait de personne et avait son tribunal propre. Les deux corporations des ultramon tains et des citramontains. tout en étant séparées, formaient cependant une seule unwersitas scholarium. Les corporations de Bologne étant plus sagement organisées que celles de Paris, il n'est pas étonnant que Bologne ait eu une influence plus grande dans la formation des autres universités.
Parmi les grades conférés par l'université, on distinguait en premier lieu le rfoc^oryMm (légiste). Déjà sous le règne d'Innocent 111, on rencontre des doctores legum, decretorum (droit canon), doctores medicinae, grajnr maticaey logicae^ philosophiaey theologiae et Sacrae paginae, La licence était le premier pas vers l'obtention du doctorat; primitivement, le baccalauréat n'était pas un grade académique, mais simplement un titre, servant à désigner un écolier qui donnait et recelait des leçons. On renonçait souvent au doctorat à cause des grands frais attachés à la promotion * .
Un grand nombre de bulles et de brefs nous montrent la tendre sollicitude des papes pour l'Université ^. Mail alors que l'Église reconnaissait la grande utilité el même la nécessité des études, elle fut loin de fermer les yeux sur les périls que la jeunesse courait à l'université. Le tableau que Jacques de Vitry nous a laissé de$. mœurs à l'Université de Paris est trop chargé; mais oa ne peut nier les dangers qu'un concours de 20.000 on
1. Cf. c. a. de MagistriSj etc., 5, 1; In Clem, — 2. Potthast, i06l, mSi\ 0173, 6«o, 6261, etc. passim. — Cf. surtout Denifle, Cartularium et Auct» riunu
30.000 jeunes gens entraînait pour la moralité ^ Grégoire IX excommunia tous ceux qui tiraient profit de la débauche. Peu à peu on en vint à l'heureuse idée de fonder des collègues spéciaux pour les étudiants. Le plus célèbre fut celui de Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis (1250). Menant une sorte de vie commune, les étudiants, éloignés de la corruption du siècle, s'y appliquaient d'une manière réglée à leurs études. La fondation de bourses dans ces collèges était considérée comme une bonne œuvre. Avant 1350 existaient à Paris dix-neuf collèges^ avec trois cent soixante-quinze bourses.
2^ Une cause, qui est loin d'être insignifiante pour le développement de la Scolastique, fut l'influence exercée par les Grecs et les Arabes. Les écrits d'Aristote étaient très peu lus en Occident avant le xn® siècle^. On connaissait les Catégories et le livre De interpretatione par la traduction qu'en avait faite Boèce. Vers 1150 parurent en latin les œuvres de logique, ïOrganon * ; les livres sur la physique et la meta" physique, en 1204; ces derniers étaient une traduction laite non pas sur l'original grec, mais d'après des adaptations et des traductions arabes. Ce fut aussi la cause de la violente opposition qu'on fit souvent aux œuvres du Stagyrite, les mélanges arabes leur ayant enlevé leur pureté. On en vint donc à donner, dans le courant du xin® siècle, une traduction d'Aristote faite directement d'après l'original grec. L'honneur en revient à saint Thomas d'Aquin qui obtint de son frère en reli-
1. HuRTER, Innocent III, Paris, 1855, III, 581 s. -— 2. Les principaux : collège des Bons-Enfants St-Honoré (1209) ; S. Thomas du Louvre (1217) ; du Trésorier (1268), ô^Harcourt (1280); des Cholets (1295), du Cardinal Lemoine (1302), de Navarre (1304). — 3. Jocrdaik, Recherches critiques sur V âge et l'origine des traductions latines d'Aristote, Paris, 1843. — S. lALÀHO, L'aristotélisme de la scolastique, trad. fr., Paris, 1876. — Forget, Dans quelle mesure les philos, arabes, continuateurs des philos, grecs, ontils contribué au progrès de la philosophie scolastique. Congrès intern, des cath., Bruxelles, 1895, III* sect., p. 233. — 4. Sauf toutefois les seconds * analytiques Qi\e second livre des premiers analytiques, Cf. Clerval, Le3 écoles de Chartres au moyen âge, du V* au XVl^ siècle, Chartres, 1895.
gion, Guillaume de Meerbecke, d'entreprendre ce travail si éminemment utile. Naturellement, toutes les thèses du grand philosophe païen ne furent pas acceptées du coup, mais il était du moins en haute estime, et il fut constamment commenté dans Fécole. Sa logique surtout était incomparable et jouissait chez tous les scolastiques d'une grande autorité. De Platon, on ne connaissait, avant Tefflorescence de la scolastique, d'autre œuvre originale que le Timée^ dans la traduction de Chalcidius. Sa philosophie avait cependant pénétré de bonne heure en Occident par les ouvrages de saint Augustin, ensuite grâce au livre d'Apulée : De dogmatibus Platonis.
Par suite de la conquête, la science arabe put entrer en Espagne et devint plus connue pendant les croisades. Les Arabes avaient puisé les premiers éléments de leur philosophie chez les auteurs grecs, qu'ils connaissaient depuis les vin* et ix® siècles pardes traductions syriaques ^ ; mais ils y ajoutèrent les développements qui leur étaient propres et élevèrent ainsi peu à peu la philosophie arabe à un très haut degré. On trouvait parmi eux un bon nombre de néo-platoniciens, qui tenaient cependant leur théodioée d'Aristote. Les plus célèbres des arabes d'Orient sont Alfarabi (f 950), Avicenne (f 1037), Algazel {f 1111). Le chef de la science arabe en Espagne était Aveppoës (f 1198) qui fit paraître des commentaires sur Aristote^. Ses écrits furent traduits sur l'ordre de Frédéric II ' et envoyés comme des œuvres aristotéliciennes aux Studia gêner alia, A quelles erreurs ils pouvaient conduire, Siger de Brabant (f 1284) devait le montrer*. Averroës enseignait l'éternité de la matière;
1. DUVÀL, La littérature syriaque, Paris, 1899, p. 2a3-S71. — Re^aîi, Ik philosophia peripatetica apud SyroSy Paris, iSSS. — 2. II est appelé aa moyen âge par antonomase le Commentateur, — Non tam commentator quam depravator, remarque justement S. Thomas, Opusù. Contra Averroèm, ~ 3. L'archeyéque Raymond de Tolède donna ordre semblable à son archidiacre Gondisalv! (1130-1160). — 4. P. Mandohnet, 0. P., Rev, Thom . t. ni, 704-718; t. IV, 18-35, 689-710; t. V, «J-110; — Siger de Brabant fl laverrotsme latin au XII* aiècUf Fribourg, 1899. — Picavet. L'averroiimt
l'émanation de Dieu; il admettait une série d'intelligences animant les étoiles ; l'unité numérique de l'intellect possible, et niait d'après cela la subsistance de l'âme humaine après la mort. La providence ne veillait qu'au gouvernement général de l'univers ; les faits particuliers étaient soumis au fatalisme. Les Juifs, qui confondaient Averroës avec Aristote, s'efforcèrent de répandre ces erreurs : ce furent surtout Avicebron (t 1070) et Moïse M aimonide (t 1204) qui entreprirent cette tâche.
Il n'est pas étonnant que les écrits d'Aristote devinssent suspects, présentés par de tels commentaires. Ils furent proscrits bientôt après par le concile de Paris ^ (1210), par le légat du pape, Robert de Courçon (1215), enfin par Grégoire IX, en 1228 et 1231. Ce dernier nomma une commission pour entreprendre une édition expurgée des œuvres d'Aristote et mit les esprits en garde contre la tendance trop forte de vouloir démontrer les vérités de la foi d'une manière philosophique ^.
3** La logrique occupait dans les écoles conventuelles du IX® au XII® siècle une place prépondérante et formait une très bonne introduction à l'étude delà théologie. Les livres les plus usités comme manuels étaient ceux de Boèce, VIsagogede Porphyre et le livre de Marianus Capella sur « les sept arts libéraux ». Il faut mentionner ici la célèbre question des universaux. Au ix® siècle, Scot Érigène soutenait l'existence objective de nos idées universelles. Ce réalisme outré suscita une réaction et fit tomber ses adversaires dans un autre extrême. On s'avança au point de dénier toute objectivité aux idées universelles et d'en faire des purs produits de l'intellect
et les averroîsteSy Paris, 1902. — A. Chollet, art. Averroisme, dans le Dict, de ThéoL cath, — 1. Nec librl Christ, de naturali philosophia nec commenta legantur Parisius publiée vel secreto, et hoc sub pena excommunicationis inhtbemus. Dekifle-Chatelajn, Chart, univ. Paris,, h 70. — 2. Il recommande les traités de dialectique et interdit ceux de métaphysique et de philosophie naturelle, D£Ikifle-Chat£i.àin, I, 78. — 3.Potthast, n. 8231. — Denifle-Chatelain, I. p. 138 ss. — L'édition expurgée ne parut pas, mais dëd 125S les œuvres d'Aristote reparaissaient dans le programme de la faculté des arts.
humain. Un tel nominalisine fut enseigné par Heiric d'Auxerre (t 881) et son disciple Remi d'Auxerre (t904 . Roscelin de Compiègne passe pour avoir érigé le nominalisme en système sur le déclin du xi® siècle. Il ne nous reste de lui qu'une lettre adressée à Abélard, mais il semble avoir trop réduit les uniçersaux, en n'y voyant que des flatus sfocis, comme il ressort des textes de saint Anselme *, d'Abélard ^ et de Jean de Salisbury ^. Dans sa doctrine sur la Trinité, Roscelin en vint ainsi à professer une sorte de trithéisme^ qu'il abjura au concile de Soissons (1092). Un des plus puissants défenseurs du réalisme fut Guillaume de Champeaux (•}- 1121), fondateur de l'école de Saint- Victor à Paris et ami de saint Bernard. Devenu l'objet de violentes attaques de la part de son élève Abélard, il modifia sa doctrine^. Plus tard, Gilbert de la Porree (1159) fut entraîné par son réalisme dans des erreurs sur la sainte Trinité ^. Lé réalisme et le nominalisme étaient, tous deux, des systèmes faux. La vérité était au milieu. Un effort pour atteindre ce milieu fut tenté par le Conceptualisme : en dehors du concept mental les idées universelles n'ont aucune réalité, mais le concept renferme plus qu'un flatus vocis. Parmi les défenseurs de cette opinion on range Joscelin de Soissons (xn* siècle) et le célèbre Pierre Abélard. Mais cette doctrine était erronée elle aussi. Il fallut attendre saint Thomas pour avoir sur ce difficile problème la solution qui n'a jamais été dépassée.
4 Cette lutte au sujet des idées universelles ne fut pas stérile. Elle conduisit à une connaissance plus profonde de la philosophie grecque, et fut une des causes du développement de la théologie. L'on se contentait auparavant d'apprendre et de reproduire les écrits nombreux des Pères ; on se mit dès lors à l'étude dialectique et sys-
1. Defid, Trin,, cap. 2, P. L., CLVHI, 865.— 2.Ep, XVI, P. L., CLXXVU1,355 8S. — 3. Metalogicus, lib. II, c. 17, P. L., CXCIX, 874.— Polycraticus, ïib. VII, c. 42, P. L., CXCIX, 66Ö. — 4. Hist, Cal, C. % P. L., CLXXYllf, 119. - 6. HEFELE, V, 603.
tématique de la théologie, qui devint une science dans le vrai sens du mot.
Cette science nouvelle, la Scolastique, avait, comme la théologie ancienne, la foi pour appui. Mais comme il ne peut y avoir contradiction entre la raison et la foi, qui ont toutes deux leur origine en Dieu, la théologie nouvelle se servait de la philosophie pour élucider et prouver ses problèmes. On obtint de la sorte une coordination scientifique des dogmes de l'Église et des conclusions théologiques, un système logique, comprenant et la dogmatique et la morale.
5" Celui qui posa les premiers fondements de la scolastique fut le célèbre S. Anselme, archevêque de Cantorbéry* (t 1109). Né à Aoste en Piémont, il entra au couvent de Bec en Normandie, et y trouva comme professeur le savant Lanfranc. Sa tendance est exprimée dans ces formules : Fides quaerit intellectum et Neque enim quaero intelligere ut eredam^ sed credo ut intelligam* Il semblerait parfois qu'Anselme s'efforce dans certains ouvrages ^ de prouver par la raison seule les mystères de la foi, mais en réalité la raison ne lui servait pas de premier guide. Toujours en effet il ajoute à ses exposés cette note corrective que le sens évident de la sainte Écriture demeure irréfragable *. Anselme souleva de vives discussions, lorsque dans son Proslogium il voulut prouver l'existence de Dieu a priori^ à l'aide du principe : Ver e est aliquid, quo majus cogitari non potest*. Contre ce principe s'éleva le moine Gaunilon de Marmoutiers dans son Liber pro insipiente^\ il soutint
1 . Opera, P. L., CLVIII-CLIX. - Ragey, Hist, de S, Anselme, 2 vol., Paris, 1890. — 5. Anselme professeur, Paris, 1890. — Rigg, S.Anselme ofCanterbury, Londres, 1896.— Dometde Vorges,S. Anselme, i vol., Paris, 1901.— j. BainvEL, art. Anselme, dans le Dict. de Théol, cath. — 2. Monologium et Cur Deus homo, P. L., CLVIII. — 3. Cur Deus homo, P. L., CLVIII, 359 ss. Certus enini sum, si quiddico, quod sacrae scriptorae absque dubio contradicat, quia falsum est, nec illud tenere vol«, si cognovero. Cf. aussi De Concordia praescientiae et praedestinationis, ibid,<, 328. — 4. P. L., CLVni, 228. — J. Bai?ivel, art. Anselme {arg. de saint), dans le Dict, de Théol. cath. — 5. P. L., CLVni, 242. — Y. au contraire Ragky, L'argument de S. Anselme, Paris, 1893, et Univ. Cath. de Lyouy 15 août et 15 sept. 1901.
à bon droit que de l'idée d'un être on ne pouvait guère conclure à son existence. Les œuvres de S. Anselme servirent de modèle aux savants postérieurs.
6° A la suite des spéculations profondes, solides et ingénieuses de S. Anselme s'ouvrit une période, pendant laquelle s'afiPermit toujours davantage le développement systématique de la théologie scolastique. On travaillait sans relâche pour réduire Yobjectum fidei dans un seul tout bien ordonné et bien cohérent. Le temps des 5ommes avait paru. Le premier qui s'illustra dans ce genre de travaux fut Hugrues de Saint- Victor ^ (f 1141); outre ses nombreux ouvrages mystiques, il a laissé des considérations très élevées sur les principaux mystères de la foi, dans sa Summa Sententiarumy résumé de théologie composé de citations des Pères, et surtout ses deux livres De sacramentis christianae fidei qui fournissent un traité systématique de toute la théologie.
Robert PuUeyn^ (f 1146) professa à Oxford et à Paris; il est surtout connu pour ses Libri quatuor Sententiarum qui s'appuient davantage sur la sainte Écriture et la raison que sur les Pères. On ne fit de ce livre qu'un médiocre usage; car bientôt parurent les Libri quatuor Sententiarium de Pierre Lombard^ (-j- 1164). Cet ouvrage célèbre se compose presque en entier de textes des Pères, surtout de saint Augustin, de saint Am* broise et de saint Hilaire '•. Malgré de nombreux défauts, il fut généralement employé comme manuel dans les
1. Hacréâu, Les œuvres de Hugues de St- Victor, 2« éd., Paris, 1886. —P. L., CLXXV-CLXXVII. — MIGNON, Les origines de la scolastique et Hugues de S t- Victor f 3 vol.^ Paris, 1895. — Rocn de Chefdebibn, Une attribution contestée. La « Summa Sententiarum » de Hugues de Saint-Victor. Rev, Augustinienne, mai 1908, p. Ö89 ss. —Après lui l'école de S.- Victor tourna vers un mysticisme exagéré, réprésenté par son disciple Richuo» DE s.-VicTOR (*|- il63) et le successeur de ce dernier Gauthier de s.- Victor^ pour qui la dialectique est l'art du diable. — 2. P.L., CLXXXVI. — 3. P.L, CXCI-CXCIL — Protois, Pierre Lombard, Paris, 1881. — 4. Le premier livre compte 48 distinctions De Deouno et trino; le second, 44 distinctioDS De creatione, angelis et homine lapso; le troisième livre De Jncamatione Verbij de caritate Dei et proximi a 40 distinctions; le quatrième traite en SO distinctions Z>e sacramentis et de novissimis.
LA SCIEMOË ECCLÉSIASTIQUE. 585
écoles jusqu'au xvi^ siècle, où la Somme de saint Thomas, incomparablement plus parfaite, eut la préférence. A ces maîtres se rattachent Robert de Melun (•{• 1167), Roland Bandinelli (f 1181) et Pierre de Poitiers (f 1205).
V Une voie bien \ différente fut suivie par Pierre Abélard, esprit subtil, mais non moins audacieux et présomptueux ^ (•{• 1142). Disciple de Guillaume de Champeaux (-J- 1121), de Roscelin et d'Anselme de Laon (•{- 1117), il surpassa bientôt ses maîtres tant par son habileté dialectique que par sa témérité. A 23 ans, il fonde une école à Melun, puis à Gorbeil ; il revient à Paris, où il force son ancien maître Guillaume à se rétracter; fonde à Sainte-Geneviève une école fameuse, plus tard dirige l'école de Notre-Dame (1113). Son succès est prodigieux, mais le malheur fond sur lui, issu de ses désordres. Après un certain temps de commerce illicite, puis un mariage secret avec Héloïse, il entre humilié au couvent de Saint-Denis 2, tandis qu'Héloïse se réfugiait dans celui d'Argenteuil (1119). La vie monastique ne lui offre pas le repos désiré; il reprend son enseignement. Son Introductio ad theologiam contient des thèses rationalistes et exagère la puissance de la raison humaine par rapport aux vérités surnaturelles à un point tel que le principe d'Anselme en est pour ainsi dire renversé : Intelligo ut eredam. Condamné dans le concile de Sois- 30ns, il doit réintégrer son couvent; mais il se brouille avec les moines de Saint-Denis 3, et va bâtir non loin de Nogent-sur-Seine le célèbre couvent du Paracletj qui devint en 1126 la propriété d'Héloïse. En 1136 il reprend ses leçons à Sainte-Geneviève. UJntroductio, quoique revue par lui, gardait les mêmes erreurs et le met en lutte avec saint Bernard * qui lui reproche d'abord amicalement de ne pas se contenter de woir per spéculum
1. Ed. Cocsm, 2 vol., Pari», 1859. — P. L., Cl.xxvm. — Portalié, art. Abélard, dans le Dict, de ThéoL cath. — 2. Il nous raconte lui-même sa vie monrementée. dans RisL calamitatum^ P. L., CLXXVIII, 114 ss. — 3. Il niait Taréopagitisme de S. Denys, leur fondateur, — 4. Vacandard, Abélard et sa lutte avec S. Bernard, Paris, 1886.
et in aenigmate, mais de vouloir savoir toutes choses du ciel et de la terre. Le livre De unitate et trinitate divina, qui avait été condamné au feu à Soissons (1 121) , est refondu par Âbélard en une Theologia chrisUanay qui contient les mêmes erreurs rationalistes et en ajoute quelques autres. Saint Bernard s'élève contre Abélard au concile de Sens (1141). La condamnation fut ratifiée par le Pape^ Saint Bernard avait dit : Cum de trinitate loquitur, sapit Ariuniy cum de gratia^ sapit Pelagium^ cum depersona Christiy sapit Nestor ium, Abélard, charitablement accueilli par Pierre le Vénérable à Cluny, se réconcilie avec l'Eglise avant de mourir (1142)^.
8° Sur ces entrefaites s'étaient levés plusieurs courageux apologistes. Un des plus connus d'entre eux est Jean de Sallsbupy^ (•}• 1180), secrétaire de saint Thomas Becket, défenseur intrépide des droits de l'Église et réformateur des mœurs. Il vint de bonne heure à Paris et mourut évêque de Chartres. Il a laissé un poème philosophique Entheticus et deux traités Polycraticus, Metalogicus, et 329 lettres. Pierre le Vénérable (f 1186) écrivit contre les Juifs, les Sarrasins et les Petrobrusiens ^ ; on a de lui une Apologie de Cluny contre saint Bernard; Pierre de Blois (f 1200) composa également un bon ouvrage contre les Juifs ^. Pierre le Ciiantre ou Pierre de Reims (•}- 1197) nous a laissé une Somme, appelée communément Verbum abbreviatumk cause de Texorde*. Maurice de Sully (•}• 1196), évêque de Paris, auteur de prônes populaires, mérite d*êtrc mentionné pour son caractère pratique*^.
Alain de Lille (f 1202) forme la transition vers l'épanouissement de la scolastique. Il excita TadmiratioD de ses contemporains et porta le nom de Docteur um* çersel. Il suivit les traces d'Anselme et d' Abélard. Il enseigna avec grand succès à Paris, puis à Montpellier.
1. HEFKLE, V, 431-487. — JAFFÉ, D. 8448, 8449. — 2. P. L., CLXXXIX, 3(M, 347, 428. — 3. P. L., CXCIX, 883 88. — 4. P. l., CLXXXIX. — 6. P. U CCVII. — 6. P. L,, CCV. — Delatouh, Pierre le Chantre (BibL de Véc, de^ Chartes, 4897). — 7. P. L., CCV. — Mortet, Maurice de ully, Paris, 4890.
et mourut moine à Cîteaux. Ce qui surtout le distingue d'autres écrivains de son siècle, c'est que, partant des vérités de foi, comme d'autant de principes, il en tire d'une façon systématique, presque mathématique, ses conclusions philosophiques et théologiques. Son principal ouvrage est intitulé De Arte siçe articulis catholicae fidei libri quinque * . Gautier de Mortagne a fait ressortir, non sans quelque exagération, les ombres que projetait la spéculation du temps, encline au rationalisme, dans son ouvrage Libri contra quatuor Galliae labyrintos^ dirigé contre Abélard, Lombard, Pierre de Poitiers (f 1205) et Gilbert de la Porree.
9** L'université de Paris était tellement jalouse de ses droits qu'elle refusa longtemps aux moines le droit d'enseigner publiquement; on craignait, prétendait-on, que les professeurs réguliers manquassent d'indépendance et ne fissent perdre aux autres leurs privilèges. Mais quand les leçons furent suspendues en 1228, par suite d'un différend entre la reine Blanche et l'université ^, les moines mendiants érigèrent une première chaire*, suivie d'une seconde en 1230 ^. L'université s'y opposa un peu plus tard et une longue lutte commença (Guillaume de Saint- Amour), qui se termina en faveur des ordres mendiants *. Ce sont principalement les maîtres sortis des ordres mendiants qui conduisirent la Scolastique à son apogr^e.
10<* Alexandre de Halès (f 1245), né en Angleterre, était doué d'un esprit subtil et universel. Il était déjà professeur très célèbre à Paris lorsqu'en 1230-31 "^ il entra dans Tordre des frères mineurs. Il resta professeur malgré son caractère de* régulier et continua, un des
1. p. L., CCX. — Braun, Rev. des se. ecclés., et art. Alain de Lille^ dans le Dict. de Theol, cath, — 2. P. L., CXCIX. — Dewdlf, Hist. de la Philos, scol, dans les Pays-Bas, p. 32. — 3. Sur les causes de ce différend, cf. Mortier, Hist, des maîtres généraux, etc., I, 229 ss. — 4. Celle de Roland -de Crémone. — Mandonnet, L'incorporation des Dominicains dans VUniversité de Paris, Rev» Thom,, 1896. — ö. Celle de Hugues de Saint-Cher. — 6. PoTTiiAST, n. 162H, 16272, 16424, 16435, 16436. — 7. Denifle, Chart, univ, Paris., 1, 13Ö7.
premiers, à mettre la philosophie aristotélicienne au service delà théologie scolastique. Son œuvre principale, quoique inachevée, est sa Somme théologique 2, fameuse pour la largeur du plan, la netteté de la division, la profondeur de la doctrine et la hauteur de spéculation ; elle fut l'objet d'éloges de la part de saint Thomas d'Aquin. Alexandre de Halès fut appelé docteur irréfragable et forts sfilae. Ses œuvres ont été réimprimées ^ plusieurs fois et furent beaucoup lues.
11* Alexandre fut cependant de beaucoup surpassé par saint Thomas, le docteur angélique (-j- 1274). Né en 1225 de la noble lignée des comtes d'Aquin, dans le pays de Naples, il entra dans r/)rdre de saint Dominique et fit ses études à Naples, à Paris et à Cologne. Ayant commencé à donner des leçons dans cette dernière ville et les continuant ensuite à Paris, il vit de jour en jour grandir sa renommée. Sa parole attirait à sa chaire des étudiants venus de tous les pays. Pendant la lutte ouverte par Guillaume de Saint- Amour, il se rendit à Rome et défendit les religieux avec une irréfutable vigueur [Contra impugnantes) , 11 revint enseigner à Paris et à Naples, et ayant quitté cette ville pour se rendre à l'appel de Grégoire X au concile général de Lyon, il mourut en route au couvent des cisterciens de Fessanuoça (7 mars 1274).
Saint Thomas d'Aquin est célèbre comme philosophe pénétrant, théologien profond, polémiste invincible, solide moraliste, grand exégète et courageux défenseur des droits de l'Église. Ses œuvres^ se distinguent par la
1. Était-ce par ordre d'innocent IV? cf. Vacant, art. Alexandre de Halès y dans le Dict. de ThéoL cath. — 2. Venise, 1475, 1496, 1576 ; Cologne, 16tt; 4 fol. — 3. Première édition complète de Ses œuvres, à Rome, 1570 (sur Tordre de S. Pie V). Une autre également complète, Paris, 188S ss., 34 tomes. La plus récente et de beaucoup la meilleure (Rome, 1883 ss.), entreprise sur Tordre de Léon XUI, est en cours de publication, elle en est au tome XII. — TouRON, Viedez hommes illtistres de Pordre de S. Dominique^ Paris, 1737. — JoTAC, Saint Thomas, patron des écoles catholiques^ nouT. édit., Lyon, 1895. — De Groot, 0. P., Het leven van den H. Thomas van Aguino, Utrecht, 1888; «• éd., 1907; —De H, Thomas als Wijsgeer, Openmgrede, 1894. — DmiOT, S. Thomas d'Aquin^ Bruges, 1894. — Dissert.
clarté, la sûreté de la spéculation, la force irrésistible de rargumentation ; la puissance avec laquelle l'auteur domine les matières n'a pas été égalée depuis ; sa méthode est la plus simple et la plus lumineuse. Comme son maître Albert le Grand et Alexandre de Ilalès, saint Thomas met la philosophie d'Aristote au service de la science chrétienne. Il défend ensuite la vraie doctrine contre les .erreurs et construit un système théologique grandiose. Son œuvre apologétique est consignée surtout dans la Summa contra Gentiles ^ ; son système de théologie est rendu à la perfection dans la Summa theolo" gica. Ces deux ouvrages donnent la substance de sa doctrine ; mais pour connaître toute sa pensée, il faut souvent recourir aux autres œuvres, dans lesquelles il s'exprime plus longuement. La place d'honneur que tient saint Augustin parmi les Pères est occupée par saint Thomas parmi les docteurs célèbres de la scolastique. Léon XIII l'a proclamé patron des écoles catholiques.
12*^ Il est difficile de séparer de saint Thomas son contemporain et son ami, saint Bonaventure (f 1274). Né à Bagnorea, district de Viterbe , en 1221 , il prit l'habit de frère mineur en 1238 et eut probablement à Paris pour professeur Alexandre de Halès qui disait de lui : « Voici un vrai Israélite, qui n'a pas péché en Adam ». Dès l'âge de 24 ans, il expliqua publiquement à Paris les sentences de Pierre Lombard. Devenu général de son ordre (1257), il brilla par sa sainteté et son sage gouvernement. Il fut créé plus tard évêque d'Albano et cardinal, assista au concile général de Lyon dont il fut l'âme et où il mourut le 15 juillet 1274. Ses funérailles restèrent célèbres dans l'Église. Saint Bonaventure est appelé ^octeur séraphique. Il est subtil dans son argumentation, instructif par sa doctrine et habile dans ses définitions, mais il unit une grande onction de piété à une profonde érudition, de telle sorte qu'il émeut les cœurs et les dis-
de Bernard de Rureis reproduites dans Vlntroduction du t. I**" de l'éd. léonine. — 1. Écrite sur la demande de S. Raymond dePennafort, de i359à iâ6l, pour convertir les infidèles.
pose à une ardente dévotion. Son système scolastique peut être comparé au système thomiste. Quoique saint Bonaventure ne soit pas si clair ni si limpide que saint Thomas et abandonne au lecteur le soin de beaucoup de conclusions, il occupe néanmoins une place d'honneur à côté du grand penseur de la scolastique. Outre ses écrits exégétiques et mystiques, et ses sermons, ses principaux ouvrages de spéculation théologique sont le Commentaire des quatre lii^res des Sentences et le Bres^iloquium*.
13** Le quatrième rang, suivant Tordre chronologique, revient àAlbert le Grand (fl280), qui remplit un demisiècle de son enseignement. Né en 1206 à Louingen, il étudia d'abord à Padoue, entra dans Tordre des Frères prêcheurs (1223), fît ses études à Cologne et enseigna en plusieurs couvents, puis vint prendre ses grades à Paris, en 1245. De retour à Cologne, il eut pour élève saint Thomas d'Aquin. Vers Tan 1248 il se rencontra avec Guillaume de Hollande, saisit cette occasion pour promouvoir son ordre dans les Pays-Bas et consacra des églises à Utrecht, Nimègue et Maëstricht^. Il exerça l'office de lecteur à la curie sous Alexandre IV, puis fut nommé évêque de Ratisbonne ; il démissionna pour revenir à ses chères études. La science merveilleuse que possédait Albert le fît appeler docteur unwerseL II nous a laissé des ouvrages innombrables et sur les sujets les plus variés^. 11 a commenté les œuvres d'Aristote, la sainte Écriture, les Sentences^ Denys TAréopagite, et composé une Somme de Théologie et une Somme de creaturîs. Son grand mérite est d'avoir épuré la philosophie aristotélicienne et de l'avoir mise en état de servir la théologie scolastique. Pour la profondeur, la clarté et la méthode, il est inférieur à saint Thomas, mais son éru-
1. La meilleure édition des Opp.omnta est celle de Quaracchi, 1892-1902, 11 vol. — L. DE Chérancé, 5. Bonaventure, Paris, 4899. — E. Shoets, art. Bonaventure {saint) dans le Dict, de Théol. cath, — 2. Moll, II, I, p. iU; I, 2, p. 104 s. — 3. Mo TIER, Hist. des maîtres généraux, etc., I, 646.
dition fut plus vastel Sa connaissance surprenante de la nature le fit surnommer le « Pline du xiii* siècle ». Il mourut en 1280, et fut béatifié en 1622.
14^ Les philosophies grecque et arabe ne furent pas assimilées à la pensée chrétienne sans difficulté ni résistance. Plus d'un professeur devait s'en ressentir par quelques écarts de doctrine. En 1270, Tarchevêque de Paris, Etienne Tempier, condamna unjcertain nombre de thèses averroïstes ^ dont plusieurs s'étaient glissées chez les Franciscains ; en 1277, nouvelle condamnation plus étendue, qui atteignit même les doctrines thomistes et ses défenseurs, puisque sur 219 propositions condamnées, une vingtaine avaient été soutenues par saint Thomas. Ces faits provoquèrent une situation tendue^. En 1285 suivit le Reprehensorium seu Correctorium fratris Thomae^ dû au frère mineur Guillaume Ware. D'un autre côté surgit un Correctorium Corruptorii^.
Le plus célèbre adversaire de la doctrine thomiste fut Jean Duns Scot {f 1308), surnommé le docteur subtiL Ilnaquitvers 1260enNorthumberland, entra dans Tordre des frères mineurs et professa à Oxford jusqu'en 1301, à Paris jusqu'en 1308, année où il alla mourir à Cologne. Scot avait un esprit très subtil et très critique, ce qui l'amena à censurer tous les grands maîtres scolastiques : Saint Thomas, Henri le Grand, saint Anselme, Richard de Saint-Victor. Bien des fois il s'écarta d'Aristote. Scot ne suivait aucune école, prétendant ne chercher que la
1. Opp. omnia, Lyon, dööl, 21 foL; Paris, 1890 s»., 38 in-*». — Echard. Scriptores 0. P., Paris, 1719, I, p. 102-184. — J. Sighart, Alhertus magnus, etc,, Rati8bonne,1857 (trad. fr., Paris, 1862). — A. van Weddingen, Albert le Grand, le maître de S, Thomas d'Aquin, elc, Paris-Bruxelles, 1881. — Année dominicaine, Lyon, 1906, 16 nov. — P. Mandonnet, art. Albert le Grand, dans le Dict, de Théol, catk, — P. de Loe, De Vita et scripti» B. Alberti Magni, Analecta Bolland,, 1900-1902. — 2. Denifle-Chatelain, Chart, univ. Paris,, I, 486. —P. Mandonnet, Sigert de Brabant, etc, p. cxxix.
— La condamnation, en tant qu'elle touche la doctrine de saintThomas, fut cassée et annulée par Tévêque de Paris, Etienne deBourret, 14 févr. 1325.
— 3. Mortier, op, cit., II, p. 126-142. — Robert KawARDBY, primat de Canlorbéry, condamna la même doctrine quelques jours après. — 4. Balüzfus, MiscelL, ni, 218. — Protectorium Thom, Aquin,, III, 409. — 5. Jean de Paris, Poinlasne, Venise, 1516. — S. Th., Opp,, éd. Léon., I, 268 ss.
vérité; il affecte de nommer à peine saint Thomas, tout en combattant sans cesse ses conclusions. Il fit faire néanmoins de grands progrès à Tétude de la théologie par les discussions qu'il provoqua, et fonda dans son ordre une école qui diffère notablement de celles d'Alexandre de Halès et de saint Bonaventure. Son autorité eut le pape Paul V pour garant. Ses ouvrages principaux ^ ont pour titre : Opus Oxoniensey Reportata Pa-risiensa, deux commentaires de Pierre Lombard ; Quaesdones Quodlibetales. La langue et le style manquent parfois de clarté et de précision. Les tendances polémistes de ses écrits en sont principalement la cause 2.
Un autre franciscain dont les doctrines joueront un rôle fameux dans la suite est Pierre Jean Olîvî (f 1298). Il est célèbre pour ses doctrines exagérées relativement à la pauvreté évangélique, qu'il voulait réduire à l'usage du strict nécessaire à la subsistance. Autour de lui se grou peront les Spirituels. Une assemblée de docteurs franciscains de l'Université condamna, en 1283, trente-quatre propositions presque toutes extraites des Quaestiones de Pierre Jean Olivi. Ce dernier enseignait, comme la plupart de ses confrères, la pluralité des formes substantielles ; mais il déduisit cette conséquence que l'âme humaine, forme intellective, n'informe pas directement le corps. Cette thèse sera condamnée au concile général de Vienne (1316).
15** A côté des grands maîtres de la scolastique, il convient de mentionner encore : Jean de Wales Guallensis(-j- vers 1300), appelé par ses contemporains Arbor Vitae, Il écrivit un Commentaire sur les k livres des Sentences 3. — Richard deMiddletown (f 1307) à qui revient, après Halès, S. Bonaventure et Scot, la quatrième place parmi les théologiens de son ordre. Il fut appelé
1. Opp, éd. Wadding, Lyon, 1639, i2 t. — Paris, 1891-1898, 26 t. — 2. Ssa- BERG, Die Theologie des Duns ScotuSj Leipzig, 1900. — PuJZAKSKi,£asa» sur la philos, de Duns Scot^ Paris, 1887. — Depuis 1905, le P. Parth-Mimces a publié plusieurs études Importantes sur divers points de la doctrine de Duns Scot. — 3. Lyon, 1511.
doctor solidus et légua entre autres ouvrages des Quaestiones (commentaires sur P. Lombard) avec des ÇuodlibetUf œuvre claire et solide ' . — Henri de Gand {f 1293), chanoine et archidiacre de Tournai, étudia sous Albert le Grand et professa d'abord à Gand, ensuite à Paris. Il était doué d'un esprit vif et universel. Comme principaux ouvrages, il écrivit une Somme théologique avec des Quodlibeta et^ reçut le nom de docteur solenneh Les Servites Tont pris pour leur docteur, quoiqu'il ne fût pas membre de leur ordre. — Pierre de Tarei]itaise, frère prêcheur, publia A^s Commentaires sur Pierre Lombard ^^ fut archevêque de Lyon, et devint pape sous le nom d'Innocent V (1276). —Rogrer Bacon (f 1294), de Tordre des Frères mineurs, fut appelé doctor mirabilis et se distingua dans les sciences naturelles, tout en versant parfois dans certaines erreurs d'astrologie. Son Opus majus ad Clementem IV * est demeuré célèbre. — Vincent de Beauvais (1264), de l'ordre des Frères prêcheurs, fut le précepteur des enfants de saint Louis et un des hommes les plus savants de son temps. Il nous a laissé son fameux Spéculum doctrinale^ kistoriale, naturale; le Spéculum morale fut ajouté plus tard ^. Vincent fut remarquable pour son érudition plus encore que pour sa profondeur de pensée. — Etienne de Bourbon (•}• vers 1261), Tractatus de dis^ersis materiis prae^ dicabüïbus *, etc. — Humbert de Romans (f 1277), De eruditione praedicatorum '^. — Jacques de Vo-
1. Paris, 1504, 1M9, etc. — 2. Quodlibeta, Paris, iîHS; Somme, Paris, 1530. — Zeitschr. f. Kath. TheoL, 1880. — De Wulf, Etudes sur Henri de Gand, Paris, 1895. — 3. Quétif, Script, 0. P., I, 330. — Motbon, Vie du B. Innocent V, etc., Rome, 1896. — Mortier, op. cit., H, 143. — 4. Edit. Bridges, Oxford, 1897, 2 1. — E. Charles, Roger Bacon, sa vie, ses ouvrages, sa doctrine, Paris, 1861. — Hoffmann, La synthèse doctrinale de Roger Bacon, dans Archtv fur Geschichte des Philosophie, t. XX, 1907. — Parrot, Roger Bacon, Paris, 1894. Rev. des Quest. hist., 1884, 115 ss. — G. Delorme, art. Bacon, dans le Dict. de Théol. cath. — 6. Ed. Douais, 16*4, 4 fol. — Echard, Script, 0, P., I, 313 ss. — Boutaric, Rev, des Quest, hist., 1875, 1 fM. — Franck, Dict, des se. philos., Paris, 1855. — J. B. Bourgeat, Études sur Vincent de Beauvais, Paris, 1856. ~ 6. Ecuard, I, 185. — Lrcotde la BIarche, La chaire française au moyen âge, p. 502; il Ta édité en partie, Paris, 1877. ~ 7. Echard, 1, 146. — Lecot de la Marche, op, cit.,
rag^ne (•}• 1298) archevêque de Gênes, auteur de la fameuse Légende dorée ^ — Thomas de Gantiflipré (•}- 1270), auteur de Bonum unwersale de apïbus et Opus de natura rerum in 20 libr, dîstr ^. — Gilles de Lessines (f 1304) défendit avec vigueur la doctrine de son maître saint Thomas, notamment dans son plaidoyer De unitate formarum. — Pierre d' Au vergane (-J- 1305) , autre élève de saint Thomas, devint recteur de l'Université de Paris; il a commenté les écrits d'Aristote et laissé des « quodlibeta^.
16® Pendant cette période on ne se borna pas à la pratique de la mystique, on voulut encore la traiter d'une manière scientifique et la mettre méthodiquement par écrit.
Le premier qui se présente à nous ici est S. Bernard (•}- 1153), le plus grand homme de son temps, quîj bien que mêlé à toutes les grandes entreprises, écrivit encore bon nombre d'ouvrages mystiques ^. Les meilleurs sont De diligendo DeOy Sermones (86) in Canticum, De consideratione. A côté de S. Bernard, et après lui, les célèbres prieurs de S. -Victor contribuèrent beaucoup au développement de la mystique. Hug^nes (•{• 1141) est très attrayant par la forme et le style. La mystique domine même dans ses ouvrages spéculatifs. Il écrivit de curieux et beaux traités De arca Noë mystica^ De arrha animaey De yanitate mundi*. Richard (f 1173) était originaire d'Ecosse et fut successeur de Hugues à Paris comme prieur et professeur. Ouvrages principaux : De praeparatione ad Contemplationem^ De statu interioris hominisy De Contemplatione. Il n'avait pas la subtilité de son maître ^. S. Bonaventure unit aussi la mystique à la théologie. Très onctueuses et très édifiantes sont
p. 514. — La première partie éditée par Berthier, Rome, 1899 ; le reste, éd. Lyon, 1677. — Mortier, Hist. des Maîtres généraux^ etc., I, p. 415 ss. — 1. Nouvelle édition par Roze, 3 vol. Paris, 1902 et Téodor de Wyzewa, Paris. 1902. — 2. EcHARD, I, 230. — E. BERGER, Thomae Cantipratensiê Bonum universale de Apibus quid illustrandis saecuU decimi tertii mortbui conférât, Paris, 1895. — 3. P. L., CLXXII-CLXXXV. — 4. P. L.^ CLXXV- CLXXVir. — 5. p. L,, CXCVJ.
ses Meditationes çitae Christin Itinerarium mentis ad Deuiriy Incendium amoris, Stimulus amoris.
Les couvents allemands surtout sont célèbres pour leurs œuvres mystiques. Le moine bénédictin Rupert de Deutz (•{• 1135) est mystique dans tous ses écrits, sans excepter ses commentaires sur la Bible. Son ouvrage principal est le De Trinitate et operibus ejus. Les 9 derniers des 42 livres dont il se compose traitent de l'action et des dons du Saint-Esprit \ David d'Augesbourgr (t 1271), maître des novices et professeur de théologie au couvent franciscain de Ratisbonne, était un écrivain plein d'onction et un orateur fameux* Ses meilleurs écrits De triplici statu religiosorum et De septem proces-sibus étaient jadis attribués à S, Bonaventure. Il écrivit en allemand des ouvrages destinés aux laïcs ^. Sainte Hildegrarde de Bingoën (f 1179), dont les révélations reçurent l'approbation d'Eugène III au concile de Trêves en 1 147, nous a laissé le Liber Scivias (scire i^ias Domini), le Liber diçinorumoperum, etc. ^ . Son amie S^ Elisabetli de Sciiënan (f 1165) avait pour directeur son frère Ekbert, qui mit ses révélations par écrit : Visiones, Liber narum. Les Reçelationes desacro exercitu nrgi^ num coloniensium ont soulevé, non sans raison, beaucoup d'opposition *. S** Meelitilde de Mag^debourgr H* vers 1285) était d'abord béguine, plus tard religieuse du couvent de Helfta, près d'Eisleben. Elle écrivit le beau livre La lumière ruisselante de la divinité et des Poésies spi" rituellesirès appréciées^. S^ Gertrude était également religieuse dans ce même couvent cistercien de Helfta ; elle y mourut vers 1301 ^. Elle avait pour compagne
1. p. L., CLXVII-CLXX. — RocHOLL, Rupert von Deutz, Gütersloh, 1886. — 2. Augsbourg, 1595. — Preger, Abh, der K, Akad. der Wissench» z. Mûnchen, in, t- XIV, 2 part., j). 183-£>3. — 3. P. L., CXCVII. — Schmelzeis, Leben und Wirken der H . Hildegard, Frib.-en-Br., 1879. — France, Sainte Hildegarde, Paris, 1903. — 4. P. L., CXCV. — Roth, Die Visionen der H. Elisabeth und die Schriften der Aebte Ekbert und Emecho von Schönau, Brïmn, 1884. — 6. P. G. Morel, Das fliessende Licht der Gottheit, Ratisbonne, 1860-1869. — MicHAEL, Gesch. des deutschen Volkes, IIï, 187-i99. — 6. On confond souvent cette sainte avec Gertrude Hakebom, abbesse à
S^ Mechtilde de Hakebora (f 1299). Toutes les deux sont célèbres à cause de leurs révélations *.
17® Pour savoir combien la Bible était lue et étudiée à cette époque, il suffit d'avoir entr'ouvert un des grands ouvrages scolastiques. Cependant Tétude de l'exégrèse, comme branche distincte, n'a pas été tout d'abord très florissante. Il faut l'attribuer au manque des connaissances linguistiques indispensables, et aussi au goût prédominant des commentaires moraux et mystiques, préférés aux explications littérales. La glose de Walafrid Strabon était toujours très estimée, mais, pour la partie philologique, elle fut remplacée par Idiglossa interlinearis d'Anselme de Laon ^ (-J- 1177). Bientôt survinrent des exégètes célèbres, comme S* Bernard [Canticum]^ Guibert de Nogent (•}• 1124), Hugues et Richard de St- Victor, le moine bénédictin Hervée et S. Thomas. La correction du texte de la Vulgate, devenu très défectueux, s'imposait; elle fut, jusque vers 1267, Teeuvre exclusive des dominicains^, particulièrement du savant cardinal Hug^ues de St-Cher, O. P. Celui-ci en publia (1237) une édition corrigée, et écrivit, avec le concours de ses frères, les premières Sacrorum bibliorum Concordantiae ^.
18*» Comme cette période se caractérisait par des froissements continuels, voire même desluttes ardentes, entre l'Église et l'État, l'Église s'appliqua surtout à examiner et à définir soigneusement le droit régnant. C'est une des causes pour lesquelles le Droit canon parvint à son plein épanouissement. Les collections de Canons ^ étaient très nombreuses, mais toutes manquaient d'ordre,
Helfta (t 1293) et sœur de S. Mechtilde de Hakeborn. V. Hichael, m, ils. Appréciations de leurs révélations, p. 203-211. — 1. Revelationes Gerirudianae et Mechtildianae, Solesm O.S. B. Monach,cura et opera, Paris, 1975- 1877, 3 vol. ; trad. fr., 3 vol., Poitiers, 1878. — 2. Anvers, 1634.— Vigourocx, Dict. de la Bible, art. Glose et Anselme de Laon. — 3. P. Mandoxnet, Do minicains (Travaux des) sur les saintes Ecritures dans le Dict. de la Bible^ ViGouROux. — 4. S. Bibliarecognita et emendata^ 0pp. omnia, Venise, 1154, 8 fol. — Denifle, Die Handschriften der Bibelcorrectorien des i3 Jahrh. {Archiv f. Litt. und Kirchengesch., 1888, «03 ss.). — Echard, Scriptores O.P., I, iB4. — TouRON, Rist. des hommes illustres de tordre de Domtmque, i, aoo. - 5. Y. ci-dessus, «67, n. 2.
LA SCIENGfi ECCLÉSIASTIQUE. 597
renfermaient même bien des contradictions. Le moine bénédictin Gratiën s'efforça de mettre de l'unité à la place de cette confusion et publia vers 1150 le célèbre Décret de Gratiën auquel il donna lui-même le nom de Concordantia discordantium canonum ^*
Gratiën expliqua ce livre à Bologne, qui possédait alors la première chaire de droit, à des étudiants de tous les pays accourus en foule. Le Decreium devint ainsi célèbre dans le monde entier et sut pénétrer non seidement dans les autres universités et écoles, mais encore dans les tribunaux. Il suscita beaucoup de commentaires; le plus usité fut la Classa ordinaria de Jean Teutonicus (•}• 1240). Les décisions de droit ecclésiastique survenues après furent classées systématiquement, sur l'ordre de Grégoire IX, par saint Raymond de Pennafort^, qui acheva son travail en 1234. Les Decretales Gregorii IX furent envoyées par le pape, comme collection authentique, à Bologne et à Paris. Elles eurent également des gloses ; entre toutes se distingue comme la meilleure la Glossa ordinaria de Bernard de Parme (f 1266). En 1298 parut le Liber Sextus de Boniface VIII ; il renfermait les décrets parus depuis Grégoire IX; en 1317 furent publiées les Clementinae^ . Il n'est pas étonnant que, par suite de ces collections des papes, le droit ecclésiastique prît une haute envergure. De même que le Liber sententiarum était expliqué dans l-es cours de théologie, de même ces collections étaient commentées dans les cours de droit canon. Peu à peu même l'on vit paraître plusieurs grands ouvrages, traitant d'une façon méthodique toute la matière des décrétales. Plusieurs Sommes^ traitant de la morale, furent également publiées : elles avaient encore d'autres titres : Poenitentiale ou Confessionale, La plus célèbre
1. Ed. A. Friebberg, Leipzig, t. 1, 1879. — 2. Mortier, I, S58. — Balhe et Paban, Raymundiana^ seu documenta quae^ pertinent ad S. Raymundi de Penna forte vitam etscripta, 1898-1901. — Année dominicaine^ -îS janvier» Lyon, 1880. — Analecta 0. P. (1899), Histoire de S, Raymond. — 3. La dernière édition est de A. Frieoberg, Leipzig, 1879, t. U.
598 DEUXIÈME ÉPOQtfE. — DEUXIÈME PÉRIODE.
est la Somme de saint Raymond de Pennafort; elle vit le jour en 1235 et contenait quatre livres : De poenitentia et matrimonio* . Elle fut suivie de celle du frère mineur Monaldus (f vers 1285), la Monaldina^y appelée proprement Summa juris canoniciy et estimée conune Summa aurea.
S 116. — L'art chréUen^.
lo Au temps des grands papes, alors que rois et empereurs chrétiens déployaient leur puissance, que les croisades enflammaient d'enthousiasme tous les cœurs, et que la science nouvelle, la scolastique, s'épanouissait toujours davantage, l'arclutecture reçut à son tour des développements nouveaux. La période précédente est caractérisée par le style roman ; celle-ci, par le style gothique ^. Ce dernier se distingue du roman par Vogiçe et les nervures de voûte qui viennent s'unir dans une clef de voûte et supportent les compartiments de la voûte. De cette manière la pression de la voûte ne porte que sur les extrémités munies de contreforts. Les contreforts des nefs latérales sont rehaussés et soutiennent les murs de la grande nef par l'intermédiaire de demi-ogives appelées arcs-boutants et dont on voit, dans les grandes cathédrales, deux ou trois séries superposées. Le fût des piliers gothiques est cylindrique, mais il est garni d'un certain nombre de colonnettes, qui supportent non seulement les arcs, mais encore les nervures des voûtes, et
1. Mayence, i618 etc. — 2. Lyon, 1516. — 3. F. X. Kraus, Geschichte der ChristUchén Kunsty H, 1, Frib.-en-Br., 1897. — Dr. A. Fakh, Geschichte der bildenden Kûnste, FrIb.-en-Br., 1897. — Jikob, Die Kunst im Dienste der Kirche,b éd.. Landshut, 1901. — Barbier de Montault, Œuvres Complètes, H voL, Paris, 1899 ss. — Gleeson White et T. F. Strakge, Bells Cathedral Series, 30 vol., Londres, 1899 ss. — Reusens, Archéologie chrétienne, 2 éd.. 2 voL, Louvain, 1885-1886. — E. Frantz, Geschichte der christU Malerei, Frib.-en-Br., 1887-1888. — Cf. A. Pératé, Uart chrétien au moyen âge, dans
La France chrétienne dans Vhistoire, Paris, 1896, p. â81-295, 4. C'eal
à tort qu'un tel nom est attribué à ce style qui prit naissance et 8e dére* loppa dans TUe-de-France.
reposent par le bas sur un piédestal polygonal. Les cha^ piteaux gothiques sont très variés ; d'ordinaire cependant ils sont en forme de calice, présentent à la partie inférieure une moulure astragale et une corniche richement profilée, dont la mesure est fixée d'après les arcs et les nervures. Les piliers, les contreforts, les arcsboutants et les nervures forment le squelette de l'église gothique. Les murs par suite n'ont pas de signification architecturale et ne sont plus qu'ijne sorte de remplissage, auquell'architecte substitue à son gré les fenêtres. Celles-ci, beaucoup plus grandes que dans le style roman, sont divisées par des meneaux et terminées en ogives ; elle présentent au sommet jusque vers l'an 1300 la forme de lancettes^ au xiv® siècle sont garnies de rem* plages découpés en tracés plus ou moins rayonnants et plus tard remplies de découpures ondulées en forme de flammes (flamboyant)^. Dans la façade occidentale et au transept on trouve aussi des rosaces. A la place des galeries d'autrefois on construisit des triphoriums en haut des nefs latérales. Les contreforts et les arcs-boutants sont souvent richement ornés. Les premiers se prolongent en d'élégants clochetons, qui se terminent par un fleuron, tandis que les derniers sont garnis de crochets.
La feuille joue un grand rôle dans l'architecture gothique. Au xm® siècle on prenait de préférence pour modèle des plantes aquatiques ou sauvages, au xiv© des feuilles d'arbres ou de buissons, au xv® des feuilles de chou et de chardon. A la façade de l'église surtout il y avait un luxe d'ornementation : trois portails d'abord, avec niches et statues; le tympan, avec bas-reliefs ; la voûte du portail, avec ses statues cintrées. Ordi-
1. Camille Enlart, Manuel d'Archéologie française, 1 : Architecture religieuse, p. 464 ss., 534 ss. « Le style gothique a porté à leur plus haut point la logique du raisonnement, le principe d'équilibre par opposition des forces, et la prédominance des vides sur les pleins... On n'a pas encore dépassé la science des maltres-d'œuvres gothiques, et toutes les solutions trouvées depuis sont inférieures >.
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nairement ce sont les tours qui sont le plus magnifiquement ornées. La forme carrée se transforme en ime forme octogonale, des clochetons sont ajoutés aux coins, très haut s'élève une flèche en pierre, avec des nervures profilées, des tracés et tout au-dessus le grand fleuron. Certaines églises ont un clocher au-dessus du transept. La forme de la basilique fut conservée, les cryptes disparurent, le chœur devint un demi-polygone, garni de nombreuses chapelles. En général les églises gothiques sont plus hautes et plus légères. Les murs élevés, les contreforts qui montent en s'amincissant, les arcs-boutants donnent aux édifices les plus vastes un caractère extrêmement léger, aérien même. On trouve dans Fart gothique de Tordre, de la beauté et du symbolisme.
2^ Le gothique, dans le nord de la France, est régulièrement sorti du roman. Dès les dernières années du XI® siècle on trouve des voûtes' à nervures croisées qui se multiplièrent au commencement du xii®. Vers 1125-1160 commence le style de transition, qui aboutit bientôt au gothique pur. Il est probable que déjà avant le chœur de Saint-Denis, Saint-Louis de Poissy et d'autres églises avaient été bâtis ^ A partir du règne de Philippe-Auguste (1180-1223), on construisit les fameuses cathédrales de Chartres (1194-1260), de Paris (1163-1257), de Soissons (1175-1212), de Rouen (1202-1220), de Reims (1211-1311), d'Amiens (1220-1288), de Beauvais (1247- 1272), du Mans (le chœur, 1217-1254), de Bourges (1275- 1324), etc. Au xiii® siècle l'architecture s'étendit dans d'autres pays. Saînte-Gudule à Bruxelles a été commencée en 1226, Notre-Dame à Trêves en 1227. Bientôt tous les pays d'Europe furent couverts de magnifiques églises gothiques.
3^ Il va de soi que le gothique ne cessa pas de se développer; mais ces développements ne se firent pas dans tous les pays avec la même rapidité; il n'est pas
1. Répertoire des églises gothiques des 3 principales époques, C. Eitlart. p. 615,631, 648-660.
moins certain quUls prirent dans les divers pays des directions différentes. Le gpothique primitif dura en France jusque vers Tan 1200 ; en Allemagne et dans les autres pays il dépasse 1250. Ce style est encore très sévère dans ses formes. L'abside est parfois encore carrée; le plus souvent les arcs-boutants font défaut ou n'ont pas la légèreté qui les caractérise plus tard. L'on voit encore les piliers en forme carrée ; dans les tours et les portails apparaît quelquefois un arc en plein cintre. Ce style primitif plaît cependant beaucoup à cause de la saine sobriété et la vigueur de ses lignes. En dehors des églises mentionnées plus haut il faut lui attribuer : La cathédrale de Lausanne (1235), le dôme de Magdebourg (1208), Péglise de Sainte-Elisabeth à Marburg (1243).
Le grotliique pur prédomina en France jusqu'en 1250, ailleurs jusqu'en plein xiv® siècle. Les voûtes deviennent plus riches, les contreforts se terminent en clochetons, les arcs-boutants atteignent la perfection; les réseaux qui remplissent le tympan des fenêtres formés au moyen de cercles et de segments de cercle sont d'une élégance exquise ; les piliers cylindriques disparaissent dans le faisceau de colonnettes, les portails sont profonds et superbement ornés, partout se dressent des tours majestueuses. Cet ordre d'architecture parle à notre esprit : il nous dit la conception que le moyen âge se faisait du monde, il nous rappelle l'enthousiasme religieux qui animait la scolastique et fît surgir les croisades. Les églises principales construites dans ce style sont : La Sainte-Chapelle à Paris (1243), la cathédrale de Strasbourg (seconde moitié duxiii® siècle), le dôme de Cologne (1248), les dômes de Metz, de Fribourg-en- Brisgau, de Ratisbonne, de Halberstadt et de Meissen.
Le gcotliique décadent (xiv®, xv®, xvi* siècles) se fait remarquer par des formes accentuées et arbitraires, par les réseaux des fenêtres (en forme de flamme, vessie de poisson), les dos d'âne, les voûtes à nervures en filets ou en étoiles, d'un dessin parfois fantastique, les décorations non motivées, le luxe exagéré de feuillage. Les
plus belles églises de ce genre sont : la cathédrale d'Anvers (1352), le dôme d'Erfurt (1349), Saint^Étienne à Vienne (1359), le dôme de Prague (1344), Notre-Dame k Nuremberg (1355), le Munster à Ulm (1377) ; les églises du nord de F Allemagne construites en briques, Lubeck, Brandebourg, Dantzig, etc.
4° Dans les Pays-Bas s'est introduit de bonne heure le gothique des cathédrales de France. En 1254 la pose de la première pierre eut lieu à Utrecht, un peu plus tard à Bois-le-Duc , GU)es et Meersen eurent une église du même style. Les églises appelées Hallenkircheiiy églises à trois ou cinq nefs d'égale hauteur, sont également très nombreuses dans ce pays. Parmi les plus belles on compte Saint-Michel à Zwolle, l'église de Enkhuizen et Saint-Walhurge à Zutphen, qui par suite de cette forme de construction sont particulièrement élégantes et légères. Les tours gothiques les plus belles sont celles de Breda, Amersfoort, Rhenen et de Saint-Jean à Maêstricht. La tour d'Utrecht dépasse toutes les autres par sa hauteur. En dehors des églises déjà mentionnées, il faut citer : Saint-Ba^fon à Haarlem, Saint- Pancrace àLeyde, Notre-Dame de Dordrecht, les deux églises de Kampen, la nouvelle et V ancienne église à Amsterdam et Delft, Saint-Étienne à Nimègue. Toutes sont de beaucoup surpassées par Saint-Jean de Bois-le- Duc, bâtie dans le style des cathédrales françaises, un chef-d'œuvre de premier rang, pouvant être comparé et à cause du plan grandiose et de l'exécution fastueuse avec ce qui se trouve de meilleur dans les autres pays.
5^ En même temps que l'architecture, s'épanouissait la sculpture. Cet art trouve une application constante dans les riches façades, les niches très nombreuses, les piliers, souvent même au sommet des contreforts. L'autel simple à rétables dut céder la place aux autels gothiques très élevés. Les châsses, les clôtures du chœur, les fonts baptismaux, les monuments funéraires devinrent des œuvres d'art. On construisit aussi des ta-
bernacles^ en forme de tourelles, très élégantes et très hautes : toutes ont été faites à l'époque de Tapogée et de la décadence du gothique. Les plus belles tourelles se trouvent à Saint-Séi^erm de Cologne (1378), à Saint^Laurent de Nuremberg (vers 1500). Celle d'Ulm est la plus élevée (1469). La superbe tour sacramentelle de Mersen fut aussi construite à Tépoque de la décadence. Les chaires à prêcher ne sont pas de moins remarquables travaux d'art. Les principales qui ont été conservées se trouvent à Saint-Pierre d'Avignon, à la crypte de Saint-Gilles (Gard), à Largentière (Ardèche), à la cathédrale de Besançon, à Saint^Étienne de Vienne en Autriche (1430), à Fribourg (1470), à Strasbourg (1487), etc. Les représentations des panneaux delà cuve sont des scènes tirées de rAncien et du Nouveau Testament. On pouvait y voir toute l'histoire de la rédemption, les figures qui la représentaient anciennement, les saints patrons des pays, des églises, des classes d'hommes, des corporations et des personnes. Sur les monuments funéraires se remarque même le portrait. Les ouvrages du style primitif se distinguent ordinairement par leurs formes sévères et raides , des corps maigres et grêles penchés d'un côté; l'expression révèle la gravité et la paix; sur les lèvres se dessine un sourire gracieux et béat. Dans le style pur et décadent l'attitude est plus naturelle et plus vraie, le corps moins penché, le vêtement long et ample ; un peu forcé quant aux plis, mais varié et plein de vie. Les têtes, jadis trop grandes, furent réduites à leurs justes proportions et sont souvent remarquables par la beauté qui se concentre sur l'expression du visage.
6** La peinture eut aussi constamment l'occasion de se produire à l'époque gothique. Que Ton pense aux fresques, aux devants d'autel, à la décoration des orgues, et surtout, dans les derniers temps, aux nombreux tableaux
i. Càmiixe Enlart, p. 746. Un tableau dn xvi« siècle qui représente la ca- ' thédrale d'Arras nous en fournit un exemple du xiii« siècle; il subsiste une autre tourelle, un peu plus ancienne, à l'abbaye de Senanque (Vaucluse).
qui ornaient alors l'église. Les nécessités variées des édifices religieux gothiques firent surgir partout des écoles de peinture florissantes. En Italie disparaissait peu à peu la forme hiératique, conventionnelle du byzantin ; la nature y redevint vivante. Les écoles les plus célèbres en ce sens sont celles de Cimabue (1240-1303' à Florence, de Guy de Sienne (1271) et de Giotto (f 1337) qui ouvrit une voie nouvelle. De Técole Westphalienne subsiste encore Vantipendium de Soest (vers 1200), le rétable de Sainte^Mar ie à Soest et le crucifiement (xiii'» siècle). Les écoles flamandes et hollandaises, si célèbres plus tard, avaient déjà leurs maîtres aux xn' et xin® siècles ^ Maëstrîcht, nous rapporte Wolfram d'Eschenbach^, rivalisait au xiii® siècle avec Cologne.
7* La peinture sur verre prit surtout de grands développements à Tapogée du gothique. Il ne nous est rien parvenu d'antérieur au xii^ siècle. Il reste à Saint- Denys quelques-uns des vitraux exécutés de 1140 à 1144 sous la direction de Suger; d'autres, delamême époque, se voient à Angers. Le xiii* siècle se borna à de petites représentations en médaillons (Bourges, Chartres, la Sainte-Chapelle). Le bleu, le rouge et le vert étaient les couleurs dominantes. Il y avait de la vie dans ces représentations. Peu à peu les figures devinrent plus grandes, même très grandes dans les fenêtres principales du chœur. C'était aussi l'usage de faire des grisailles sur du verre de couleur verdâtre. Le xiv* siècle fit des progrès en fait de dessin; les couleurs principalement employées étaient le bleu, le rouge, le jaune. Cependant le caractère essentiellement propre à la peinture sur verre finit par disparaître et l'on s'arrêta à prendre pour les vitraux les dessins de la peinture ordinaire. De très belles œuvres nous sont restées du temps de l'efflorescence de cet art, àBeauvais, Evreux. Limoges, Narbonne, Carcassonne, Strasbourg et Cologne.
8* La miniature sur livres était, pendant cette période, très en usage et se développa beaucoup. L'AUe-
magne (Trêves, Strasbourg), mais surtout la France (Paris) et les Pays-Bas (Bruges et d'autres villes) possédaient des maîtres en cet art. Les couvents atteignirent une grande perfection, surtout au jour où la coutume s^ëtablit chez les nobles d'employer des livres ornés d'enluminures. Parmi les œuvres les plus célèbres on cite le Psautier de Louis IX, les Grandes Heures du Duc deBerry (1409). Plus tard, ily eut le Bréviaire Grî^ mani^ probablement d'origine flamande^. Les bibliothèques conservent encore aujourd'hui la preuve de la splendeur déployée par cet art.
Ainsi tous les arts, comme d'ailleurs les autres manifestations de l'activité humaine, étaient alors éveillés, commandés, guidés par l'idée religieuse; c'est cette idée, s'imposant à l'initiative privée comme à l'idéal collectif des peuples, qui forme la caractéristique du moyen âge et constitue son cachet d'unité : de là srussi son indéniable grandeur.
I. Bréviaire Grimani de la Bibliothèque de S. Marco à Venise, Reproduction photographique complète éditée par Scato de Vries, Leyde,190* ss.