‹ Manuel d'histoire ecclésiastique;Chapitre 160 sur 205 · LA VIE LITURGIQUE. 5G · texte numérisé non relu

LA VIE LITURGIQUE. 5G

toires^. Les gens de service et les serfs accueillaient volontiers ces jours de repos,

4** L'introduction de ces fêtes apporta aussi dans le Bréviaire beaucoup de modifications. Depuis le xi^ siècle, les Heures des Chanoines avaient trois leçons de moins que celles des religieux. Le Bréviaire fut notablement abrégé en 1245, après la révision dont s'occupa le général des Franciscains et dont Nicolas III introduisit l'usage pour le clergé de Rome. Aucun autre exercice religieux n'existant alors dans l'après-midi, les fidèles assistaient souvent à l'Office qui était changé solennellement dans les cathédrales, les abbayes et les couvents et même quelquefois dans les églises paroissiales.

5^ Les jours de jeûne étaient aussi en rapport avec les fêtes et le Bréviaire. Le temps de jeûne avant Noël et le jeûne du samedi disparaissent peu à peu; le jeûne du Carême avant Pâques, celui des Quatre-Temps et des Vigiles subsistent, mais on y apporta quelques adoucissements. Le repas principal avait lieu vers midi; la collation s'introduisit, le soir, avec la permission souvent d'user de laitage.

6o Dans cette période fleurit l'éloquence sacrée. Pour la prédication, on employait encore assez souvent l'homélie, mais on s'éloignait peu à peu des modèles antérieurs. Ce qui nous est resté de cette époque montre bien jusqu'à quel point le sermon était pratique et populaire. On composa beaucoup de bons ouvrages traitant des règles de l'art oratoire^. L'éloquence religieuse dut ses progrès surtout aux Croisades, aux ordres mendiants, au développement des idiomes nationaux et de la science ecclésiastique. Jusqu'alors, on avait prêché seulement à la Messe, mais les religieux le faisaient sou-

1. Hefele, V, 406, 221S38, 949, 983, 1082; VI, 554 8., 337 s., 547, 549. — 2, GoiBERT DE NOGENT (f 1164) : Liber, quo ordine serfno fieri debet, P. X., CVm, 81 ss. — Alain de Lille (f 1«(») : Summa de arte praedicatoria. P. L., OCX, 409 88. — HoMBERT DE ROMANS (f 1*77) ; De eruditione praedicatoria, BibU Max. P. P., t. 25, p. 424 ss.

vent dans Taprès-midi. Les Frères Prêcheurs et les Frères Mineurs furent recommandés par les Conciles*. Les plus célèbres prédicateurs furent saint Bernard, Foulques de Neuilly, Etienne de Bourbon^, Guibert de Nogent, Innocent III, saint Antoine de Padoue, saint Bonaventure, Ambroise de Sienne, saint Thomas d'Aquin, David d'Augsbourg et Berthold de Ratisbonne^. Le concours du peuple était quelquefois si grand, que le sermon devait se faire en plein air.

7** A la vie de TÉglise, on peut rattacher encore le drame rellgrleux * qui semble s'être développé surtout après le xi* siècle. La liturgie ne produisit pas la représentation théâtrale des mystères, mais elle en a sans doute éveillé la première idée. La plupart du temps on jouait avec gravité, cependant la profanation des choses saintes n'était pas loin. Dès le xiii® siècle, on commença à défendre ces représentations dans les églises ^ ; toutefois, après cette interdiction, elles produisirent beaucoup de bien. Les sujets étaient variés, il y avait des représentations de Noël, de la Passion, de Pâques, de la Pentecôte et de TAscension ; des mystères de la vie de la sainte Vierge, de celle du Patron de l'église et des autres saints. Souvent aussi la sainte Écriture en fournissait la matière, tirée tant de F Ancien que du Nouveau Testament. Après les représentations des mystères, il y en avait d'autres moins édifiantes : la fête des fous \ et la fête de l'âne qui s'y rattachait, ne semblent pas avoir été célébrées ailleurs qu'en France. Elles ramenaient, tout aussi bien que le Carnaval, au paganisme, aux Satur-

1. Hefele, V, 323, 950; VI, 37, 42, 198,, 444, 1533, 62». — L. BoDRGAm, La chaire française au XII* sièclej Paris, 1879. — 2. Lecoy de la Marche, Anecdotes historiques d'Etienne de Bourbon^ Paris, 1877. — 3. Cf. Lecot de la Marche, La chaire française au moyen-âge, Paris, 4886. — Mortier, op. laud., I, 497 et app. B. — 4. Froning, Zur Gesch. und Beurteilung der geistl, Spiele im M. A,, Francf., 1884. — Petff de Jülleville, Les Mystères, a vol., Paris, 1880; La France chrétienne dans VhistoirCy Paris, 1896, p. 236-250.— 5. Hefele, V, 1007. — MOLL, II, 3, p. 96*. — Cf. Batavia Sacra, I, p. 468. — 6. G. BREVES,- Zur Gesch. der fêtes des fous. Stim. aus Jf. L., 1894, .571 ss.

nales et aux Decembrica, Ces fêtes avaient lieu à Tépoque du nouvel an et entraînaient beaucoup d'abus. L'Eglise s'opposa à ces fêtes des fous; mais il ne faut pas les confondre avec les innocentes représentations de l'Entrée du Christ à Jérusalem^ de la Fuite en Egypte et de la Prophétie de Balaam.

De semblables divertissements trouvaient place dans la fête de VEpiscopus puerorum ou Fête de saint Grégoirey lorsque (le 6 ou le 28 décembre) un enfant était conduit partout en costume d'Evêque et souvent avec un cortège de musiciens et de jongleurs. On excitait le risus paschalis en racontant au sermon des choses comiques ; mais en tout cela régnait une simple et franche bonhomie. Les contrefaçons ou parodies des choses saintes ne faisaient que peu ou même point de mal en ces siècles de foi naïve ; l'Église chercha d'ailleurs toujours à écarter les abus ^ .

S H4* — La vie morale ^.

1** La vie de chaque jour, au moyen âge, était imprégnée d'un esprit de foi qui, s'il n'avait pas toujours la force de dompter entièrement les passions violentes, conduisait du moins, après la chute, à la conversion et à la pénitence sincères. Il suit de là qu'on pouvait rencontrer les plus saillants contrastes : cruauté contre les faibles,

1. W. ScHHiTz, S. j., Daa christl. Element in den Unterhaltungen und bei den Festen des Mittelalters. Der Katholik, oct.-nov. 1897. — Moll, U, 3, p. S65 ss. — CiAMPi, Le rappresentazioni sacre del medio evo in Italia, Rome, 4865. — 2. 6. Grüpp, KuUurgeschichte des Mittelalters.'i yol.y Stuttgard, 1894, 1895. — BliCHAEL, Gechichte des Deutschen Volkes, t. I-V, Frib.-en-Br., 1897- 1906. ~ Rev, des Quest, hist,, 1893, p. 185 88. et 1899, p. 95 8S. — Vacandard, L'Eglise et les ordalieSy Études de critique et d'hist, relig., Paris, 1905. — Ratzinger, Geschichte der Kirchlichen Armenpflege, 2« éd., Frib.-eo-Br., 1884. ^— Le Grand, Les Maisons-Dieu, leurs statuts au XII* siècle, Paris, 1901. — LALLEMAIfD,/^ts^ de la Charité, t. ni, Paris, 1906. — Zeitschr. f. Kath, Theol^ 1898, p. 601 : Hoffmank, Die Stellung der Katholischen Kirchezum Zweikatnpfe bis zum Konzil von Trient, — Kober, Der Kirchenbann, 2« éd., Tûbingue, 1863. — Hikschius, Kath, Kirchenrecht, IV, 698 ss.

le clergé, les monastères à Foccasion des luttes conti-* • nuelles entre les Papes et les empereurs; nombreuses querelles entre les grands dont la puissance augmentait toujours ; egoïsme et avarice produits par l'accroissement des richesses, non seulement chez les laïques, mais chez beaucoup de clercs ; immoralité due au grand développement des cités et à l'excessive galanterie des chevaliers dansleur service auprès des dames ^ ; rapts et pillage résultant de Tabsence de justice. Au contraire, on peut mettre en regardnon seulementles grands privilèges delaliberté,la saine vigueur et la simplicité du peuple, Faudacieuse bravoure des chevaliers, l'espritde sacrifice et la persévérance de tous, mais encore les conversions héroïques, la pénitence sévère qui faisait accepter aux empereurs et aux rois des humiliations profondes et poussait dans les monastères un bon nombre de chevaliers. Citons, par exemple, la pénitence de Tassassin deTévèque Conrad I de Wûrtzbourg (1202) ; celles de Frédéric d'Isemburg, de Louis II de Bavière, du duc deBoleslas de Silésie (1258) 2.

La fondation des ordres mendiants entraîna riches et pauvres vers la pénitence et la vertu ; des villes et des villages entiers aJlaient au-devant des prédicateurs avec des torches et des branches de verdure; sous l'influence de leur parole puissante, le peuple se frappait la poitrine et se flagellait publiquement. Si l'on rencontrait des princes endurcis et immoraux tels que Jean, comte de Soissons (fin duxi® siècle), Henri IV, Jean-Sans-Terre et l'empereur Frédéric II, on pouvait aussi trouver des saints sur les marches du trône, tels que Louis IX roi de France, sa mère Blanche de Castille, sainte Elisabeth de Hongrie, sainte Hedwigede Pologne, sainte Elisabeth de Portugal, saint Ferdinand de Castille, Léopold d'Au* triche, etc.

1. hejus primae noctis doit être rangé parmi les « savantes supersU* lions ». Cf. R. ScHNiDT, Dcis Jus primae noctis, eine geschichtliche Untersuchung, Frib.-en-Br., 1881; et Zeitschr, fur Ethnologie, iSè*, p. 18-59; Zeitschr, der HisU Gesellsch. fur die Prov, Poscn, 1886, l'« année, fasc. 3-4. ^ 2. MICHAEL, II, 242-248.

2** Pour rappeler à l'ordre tous ceux qui transgressaient ses lois, les princes et les rois, les chevaliers et les seigneurs, même des villes et des contrées entières, rÉglise faisait quelquefois usage des censures ecclésiastiques qui produisaient généralement un effet salutaire. Ordinairement trois avertissements précédaient V excommunication qui entraînait avec elle de nombreuses conséquences ; les principales consistaient en peines religieuses ; d'autres étaient civiles : le coupable ne pouvait plus témoigner en justice et on devait fuir .sa société [{fitandus)^. Cependant peu à peu il y eut à cela beaucoup d'exceptions. L'interdit trouva des applications plus nombreuses qu'auparavant, et réussit mieux à rappeler au devoir les plus endurcis. A cause de sa nature même, cette punition frappait souvent les innocents; afin d'obvier à cela, l'administration des Sacrements les plus nécessaires ne fut jamais interrompue; le culte divin avait lieu les portes fermées et en silence, et même exceptionnellement en public, aux plus grandes fêtes. Néanmoins, dans l'application de cette peine, les Papes recommandaient la plus extrême prudence. Depuis le XII® siècle les clercs furent punis par la déposition et même par la dégradation en raison de laquelle ils perdaient tous les droits de l'état ecclésiastique et tombaient sous la juridiction du tribunal civil ; il était très rare que l'Eglise fît usage de cette punition terrible^. La Treize de Dieu (Treuga Dei)^ déjà existante précédemment, fut peu à peu reconnue partout, favorisée parles Croisades et rigoureusement commandée par les Papes. Les décisions des conciles œcuméniques de Latran (I-III) furent insérées dans le Corpus juris^. L'Église combattit fortement le jeu cruel du Tournoi et chercha aussi à supprimer les Jugements de Dieu (ordalies), comme épreuves judiciaires^; les peines ecclésiastiques furent appliquées à la

1. Après le concile de Constance, seul sera vitandus qui a été excommunié nommément.— 2. Cf. Moll, n, 4, p. 150 ss., 168 ss.; il, 1, p. 168, 174. ~ 3. Cap. I, 2, X, De Treuga et pace (1, 34). — 4. Décret, Greg, IX, cap. 8, t. XXXIV-XXXV; cf. cap. 2, t. xiv.

piraterie, à Tusure, au droit d'épave [fus littoris)^ etc.

3^ A cette époque la bienfaisance chrétienne atteignit une magnifique efflorescence. Le soin des pauvres était réorganisé dans les paroisses à l'époque des Carolingiens ; mais au ix^ et au x*' siècle il avait été beaucoup négligé, par suite de la barbarie des temps. Les derniers Carolingiens avaient, pour la plupart, fait passer les biens de l'Eglise aux mains des laïques, de sorte que le xi® siècle n'avait pas beaucoup modifié la situation. On semblait avoir oublié l'ancienne maxime chrétienne : « le bien de l'Eglise est le bien des pauvres », et les clercs euxmêmes étaient également coupables de cette faute. Au xiii* et au XIV® siècle le soin habituel des pauvres revint presque exclusivement aux Monastères et aux Ordres religieux; depuis les temps anciens, l'usage était de donner à manger à la porte du couvent à un grand nombre de pauvres et de pèlerins. L'antique ordre de Saint-Benoît et ses diverses réformes ont fait de la sorte un bien immense. Dans beaucoup de couvents, le revenu d'une terre étaitaffectéaux pauvres. L'abbaye d'Hirshau dans laForêt- Noire distribuait annuellement 400 muids de grains et de fruits, et journellement le repas de 200 pauvres. En Hollande, l'abbé Walter d'Egmond était un ami des pauvres, Tabbaye d'Oostbroek prenait régulièrement soin des pauvres, les moines de Wittewiarum exerçaient une très grande bienfaisance et l'hospitalité de l'abbaye de Rynsbourg est restée proverbiale ^. Des ordres religieux entiers se vouèrent aux œuvres de la charité.

4° Au XII® siècle, il s'élevait déjà bon nombre d'institutions de cliarité qui prirent au xiii® siècle un grand développement. En France on compte jusqu'à 20.000 hôpitaux^. En Belgique, existait déjà vers la fin de ce siècle, dans chaque paroisse urbaine, un asile pour les pauvres. Les corporations, la Table du Saint-Esprit^ la municipalité avaient, la plupart du temps, leur propre maison

1 MOLL, II, 4, p. 225 8. — 2. MOLL, II, 4, p. 243 88. — 3. HUBERT-VXLLE*

ROUX, La charité avant et depuis 4789, Paris, 1890.

de charité. En Hollande, chaque ville et même quelques villages possédaient un Hôtel-Dieu. Les léproseries étaient fort nombreuses ; au commencement du xiii® siècle, la France en comptait 2.000 qui soignaient toutes les maladies contagieuses. Il en était de même dansles contrées méridionales de l'Europe où s'établirent de bonne heure tous les Ordres charitables, et l'on vit resplendir l'esprit chrétien, la puissance de sève chrétienne dansles institutions de charité des villes et des campagnes.

Les princes et les grands donnaient l'exemple. On connaît la charité dévouée de saint Louis qui servait les pauvres à table ^ ; de sainte Elisabeth et de sainte Hedwige et de tant d'autres. La comtesse Sophie de Hollande (•{• en 1176) fut « une seconde Dorcas et son cœur une source inépuisable de miséricorde ». La comtesse Mathilde, mère de Guillaume, roi des Romains, assistait, à la bataille de Westcapelle (1253), ceux qui avaient été blessés. Les papes et les évêques ne restaient pas en arrière, favorisant de toutes leurs forces les grands mouvements de la charité chrétienne.

En ces jours-là, on nommait les indigents les « pauvres du Christ », les « amis du Christ », les « camériers du ciel », et leurs mains tendues représentaient le « coffrefort de Jésus-Christ ».

5° Dans cette efflorescence du moyen âge apparurent bon nombre de corporations et d^associations ^ pour favoriser les métiers, le commerce et tous les arts. Elles avaient leur Patron propre, leurs fêtes religieuses, leur armes et leur bannière. Saint Louis et son prévôt Etienne Boylesve rassemblèrent les us et coutumes des métiers tels qu'on les suivait à Paris , et leur donnèrent ainsi force de loi, une fois enregistrés dans le Livre des Métiers, Que d'œuvres de charité et de bienfaisance sociale ont été faites par ces sociétés! Les confréries religieuses aidaient non seulement la piété, mais encore

1. JoiNViLLE, Hist. de saint Louis ^ ch. 139; éd. de Waillt, Paris, 1890, p. 291 S8. — 2. Cf. Fagniez, Corporations et syndicats, 2" édlt., Paris, 1905. — Martin de Saint-Léon, Histoire des corporations de métiers, Paris, 1898.

créaientles rapports d'amitié fraternelle. C'était merveille de voir Tunion dévouée et constante des pauvres et des riches, des jeunes et des vieux pour la construction des splendides églises du moyen âge. Pour tracer des routes et bâtir des ponts, il se forma des fraternités et même des instituts religieux, tels que les Frères Pontifes. La tendance et l'effort vers l'union et la concorde étaient universels; ils opérèrent un grand bien, sous les rapports les plus divers.

Ainsi, sous la bienfaisante influence de l'Église et dans la commune charité de la religion du Christ, les peuples s'initiaient peu à peu aux bienfaits de rassociation, apprenant par l'expérience de chaque jour que le bonheur de tous ne s'obtient que par la subordination volontaire du bien individuel à l'intérêt général.

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