MANUEL D*HISTOIRE. — L
besoins des peuples l'étude des sciences et des arts; non seulement il s'y livra lui-même, mais encore il fit venir à sa cour de grands savants et fonda partout des écoles pour renseignement et la civilisation de ses sujets * , Charlemagne prescrivit aux jeunes clercs l'étude et la pratique du plain-chant; il aimait beaucoup les offices religieux et les solennités de l'Église et cherchait par ses paroles et ses exemples à éveiller le même goût chez les autres, surtout dans le clergé. Grâce à son gouvernement énergique et religieux, Charlemagne réussit à étendre parmi les peuples la civilisation chrétienne, à améliorer la législation, à subjuguer et à réduire les tribus révoltées, et fit régner dans son vaste empire Tordre et la sécurité. Il avait toutes les qualités d'un grand prince; dans sa vie privée, il fut actif, sobre, avenant et pieux. Cependant on peut difficilement excuser le massacre de Verden (782) ; plus critiquable est-il encore dans sa vie conjugale. La répudiation de Désirée est un fait certain; et pourrait-on bien affirmer que les huit autres femmes de l'empereur étaient toutes épouses légitimes?
On peut alléguer comme excuse que certains synodes locaux ne maintenaient pas la sévérité des lois du mariage ^. Charlemagne fit une mort édifiante le 28 janvier 814, âgé de soixante-douze ans; l'antipape Pascal III le canonisa sur les instances de Frédéric Barberousse. Quoique cette canonisation n'ait pas été reconnue, l'Église permit qu'il fût vénéré jusqu'à nos jours, comme bienheureux, à Aix-la-Chapelle et ailleurs ^, Léon III, qui avait travaillé de concert avec le grand empereur, mourut deux ans plus tard, en 816.
Depuis la fondation des triais de l'Église, le pape,
1. MuTRB, Les écoles épiscopales et monastiques de V Occident depuis Charlemagne jusqv^à Philippe- Auguste^ Paris, 1866. — S. Les synodes de Vermeria (753), de Gompiègne (757). — cf. Jungmanr, Dissertationes, t. III, p. 196-i98. — 3. Walch, Hist, canonisationis CaroU Magni, lena, 1750. — Bbmoit XIV {De servorum Dei beatificatione et beatorum canonisatione, i. I, cap. IX, n. 4) déclare légitime que Charles soit honoré comme un bienheureux, parce que ce culte a été connu des papes, admis par tolérance et très longuement observé.
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pontife suprême, étant devenu prince temporel, Tambition et la cupidité s'étaient éveillées dans la noblesse romaine ; beaucoup de grandes familles convoitèrent cette dignité pour un de leurs membres, sans s'inquiéter des aptitudes requises pour le ministère suprême. Tant que les Carolingiens eurent quelque influence à Rome, la noblesse fut tenue en respect et tout marcha régulièrement. Des papes vraiment grands occupèrent le trône de saint Pierre pendant le ix® siècle : Etienne IV (816- 817) régna peu de temps ; il fit prêter aux Romains le serm^it de fidélité à Tempereur et couronna Louis le Débonnaire à Reims, avec un magnifique diadème qu'il avait lui-même apportée Pascal P' (817-824) continua les relations amicales avec Louis et gouverna énergiquement, mais il ne put empêcher Lothaire de restreindre l'autorité pontificale. Ce pape fit beaucoup pour la restauration des monastères et des églises qu'il enrichit de reliques tirées des catacombes. Lors de l'élection d'Eugcène II (824-827), le parti impérial triompha et Lothaire exclut pour l'avenir la participation du peuple au choix des papes 2. Eugène convoqua en 826 un grand concile, qui publia 38 canons réformateurs ^. Le pape Valentin (827) ne régna que quarante jours et eut pour successeur Grégroire IV (827-844) dont le choix fut, suivant la Constitution de 825, examiné et approuvé par un envoyé de Lothaire, avant la consécration^. Ce pontife eut beaucoup d'ennuis à l'occasion des querelles de Louis le Débonnaire et de ses fils. En 817, le royaume avait été partagé entre Lothaire, Pépin et Louis ^ qui se révoltèrent contre leur père, quand celui-ci voulut modifier le partage, pour donner un royaume à son fils Charles le Chauve, né en 823 de sa seconde femme. Quoique la diète de Nimègue et celle de Compiègne
1. Vita Ludovici, Mon, Gerin,^ Script.^ t. MI. —2. Constitutions et serment des Romains, chez Pertz, Mon. Germ,^Leges^ 1, 339. — Sur l'authenticité du serment s'élève un doute non sans fondement. — 3. Hefele, IV, 48-50. — 4. Acta SS», U II Nov., p. xxxii, ainsi que Mon, Germ., Script., 1, 216. — 5. Pour la division de l'empire, cf. Mon, Genn,^ Leges, 1, 198 ss.
(833) fussent intervenues pour régler le différend, le mécontentement des princes subsista et finit par provoquer une guerre des fils contre leur père. Grégoire IV vint alors en Germanie, mais il ne put rien obtenir, parce que, voyageant avec Lothaire, il semblait être du parti de ce prince ^ Il vit cependant, peu avant de mourir, la paix rétablie entre les fils belliqueux de Tinfortuné Louis le Débonnaire et le démembrement de Tempire entre les trois frères. L'élection de Serg^ias II (844-847) fut très combattue; de sorte que Tantipape Jean (844) prit possession du palais de Latran et aussitôt Louis, roi des Lombards, se rendit à Rome. Sergius résista vigoureusement, ne lui permit pas d'entrer à Saint-Pierre avant d'avoir fait connaître ses intentions et refusa de lui prêter serment comme roi des Lombards. Sous Sergius II, les Sarrasins pillèrent les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul qui, à cette époque, se trouvaient hors les murs. Dans ces circonstances critiques, arriva la mort du pontife. Son successeur Léon IV (847-855) fut élu et consacré sans l'intervention de l'empereur. Il répara les fortifications de Rome, ceignit de murailles et de tours la région du Vatican. En 850, Léon IV couronna l'empereur Louis IL Il réunit dans la même année et aussi en 853 des conciles très féconds et mourut après un pontificat énergique et vraiment béni.
2^ Entre Léon IV et son successeur, la fable place la papesse Jeanne, disant qu'une certaine Agnès ou Gilberta, née à Mayence ou en Angleterre, aurait, sous des habits d'homme, visité l'Université d'Athènes, enseigné à Rome, et qu'enfin, montée sur le siège de saint Pierre, elle serait morte, saisie par les douleurs de l'enfantement, pendant une procession solennelle. Ce récit populaire fut écrit pour la première fois entre 1240 et 1250 par Jean de Mailly ^ ; il passa dans la chro-
1. Correspondance entre les évêques partisans de Tempereur et lepapCr chez Mansi, XIV, 519 s.-- 2. Archiv fur altere deutsche Gesch,, XII, il ss., 46l> ss.
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niqae d'Etienne de Bourbon ^ ( -}• 1261) puis dans celle, plus répandue encore, de Martin le Polonais (-{• 1744) (de Troppau) et de là fit son chemin dans le monde. Quoique le fait manquât dans beaucoup de chroniques, on le tint longtemps pour vrai.
A Sienne, on érigea un buste à la papesse Jeanne, et saint Antonin (-f* 1459) traita la question de la validité de ses consécrations; le savant Pie II (1458-1464) et après lui Platina exprimèrent leurs doutes; Panvinius (-f 1568) rejeta ce récit. Les centuriateurs de Magdebourg au contraire et d'autres protestants ne voulurent pas Tabandonner; quelques fanatiques y tiennent encore aujourd'hui. Il ne saurait cependant y avoir de doute : Léon IV mourut le 17 juillet 855 et, le 7 octobre, son successeur Benoit III publia un acte relatif à Tabbaye de Corbie, il ne reste donc pas de place pour les deux ans et demi du règne de la papesse 2. Une monnaie romaine porte les effigies de Benoît III et de l'empereur Lothaire P' (•}- le 17 septembre 855) ; Benoit III avait donc été élu avant cette époque. Un messager de Hincmar de Reims apprit, pendant son voyage, la mort de Léon IV et, en arrivant à Rome, trouva Benoit III ^.
Il est inutile d'ajouter que nul contemporain n'a connu la papesse et que le récit n'a paru que trois siècles plus tard. On explique de différentes manières cette fabuleuse invention ^.
S'' Benoît III (855-858) fut élu par le clergé , mais rejeté par les ambassadeurs de l'empereur; le premier parti tint bon et le second dut lui céder ; de sorte que l'antipape Anastasp fut déposé (855). Après Benoît III, vint Nicolas I" (858-867)5 à l'élection duquel assista l'empereur Louis II ; ce fut un des papes les plus grands et
1. EcHARD, S, Thomae Summa suo auctori vindicata, Paris, 1708, p. 568. — 2. Jaffé, n. 2863.-3. Ep. 36 ad NicoL, 4.-4. Cf. surtout Döllincer, Papiifabeln, p. 33 ss. — E. Rhoidis, Pâpstin Johanna, Eine Studie aus dem Mittelalter. Aus dem Neugriechiichen von P. Friedrich, Leipzig, 1904. — A. I^PÔTRE, L'Europe et le Saint-Siège à l'époque carolingienne, I. Le pape Jean. VUL p. 359 ss. — 6. J. Richterich, Papat Nicolaus /, Eine Monogra phie, Berne, 1903. — Jules Roy, Saint Nicolas /•% 2« éd., Paris, 1899.
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les plus saints; son règne est célèbre à juste titre. ! Il rappela au devoir Jean, archevêque de Ravenne, qui \ faisait peser sur sa province ecclésiastique des impôts injustes et exorbitants, et empêchait Télection canonique des évêques et leurs rapports avec Rome. Il soutint» contre Hincmar de Reims, le droit d'appel à Rome. On connaît sa conduite énergique à l'égard du roi Lothaire II, roi de Lorraine, qui avait répudié sa femme Theutberge pour épouser sa concubine Waldrade ; l Theutberge était accusée d'inceste avec son frère; crime qui, selon le droit franc, invalidait le mariage. Nicolas P' annula les décisions de deux synodes qui, sous Gunther de Cologne et Thietgaud de Trêves, avaient donné raison à Lothaîre. L'empereur Louis II, frère de Lothaire, assiégea le pape au Vatican, mais en vain : Lothaire dut céder et reprendre Theutberge ; Waldrade, faisant route vers un monastère de Rome, s'enfuit auprès de Lothaire et fut excommuniée. ' Adrien II (867-872) leva l'excommunication portée contre Lothaire» après que celui-ci eut déclaré sous serment n'avoir pas eu de relations avec Waldrade depuis l'excommunication; mais le pape maintint la validité du mariage avec Theutberge. Le roi Lothaire mourut subitement au retour. Jean VIII* (872-882) fut un pape très capable et très énergique. Bientôt il se trouva en face d'une difficulté inconnue jusqu'alors : le choix entre deux candidats à l'empire. Après la mort de Louis II, ses oncles Charles le Chauve et Louis le Germanique se disputèrent la couronne. Le pape décida en faveur de Charles le Chauve qui mourut en 877. — En 881, Jean VIII couronna Charles le Gros. Le pontife eut à lutter non seulement contre les Sarrasins, mais encore contre son entourage; les Carolingiens ne pouvaient plus lui porter secours; il fut empoisonné et ensuite assommé. Jean VIII fut le premier pape mis à mort par
1. A. Lapôtre, V Europe et le Saint-Siège à V époque Carolingienne, Le Pape Jean VIII, Paris, I8î». —Balan, Il pontificato dt Giovanni VIII, Rome,