PIERRE CORNEILLE
elles, et du devoir contre les passions ; l’art encore inconnu, de disposer, de mouvoir les grands ressorts dramatiques, l’art d'élever les âmes et de toucher les cœurs ; en un mot la vraie tragédie. Rien n'avait encore approché de ce degré d'intérêt, de naturel et de charme (1). La critique y relève cependant quelques défauts de -détail, par exemple des phrases déclamatoires, des interruptions de l’action insu ff. samment expliquées, etc.
2 Horace.—Cette tragédie en cinq actes, dont un récit de Tite-Live a fourni l’idée, vengea l’auteur du Cid des accusations de ses censeurs ef de ses envieux.
Analyse.—Le sujet d'Horace est le triomphe de Rome sur Albe, sa rivale, au moyen du combat des trois Horaces contre les trois Curiaces, combat dans lequel l’un des Horaces, après la mort de ses deux frères, immole à son tour les trois défenseurs d’Albe et assure la victoire à sa patrie. Mais la tragédie d'Horace ne se borne pas là, elle comprend encore deux autres actions : l’une, le meurtre de Camille par son frère, et l’autre, le procès du meurtrier.
Critique.—Cette pièce montre dans toute sa grandeur idée le vieux patriotisme romain. Pensée principale, ordre de scènes, situations, personnages, dialogue, tout dans cette création irrégulière et sublime présente un caractère de force, d'originalité, de
(1) Le puissant Richelieu essaya vainement de faire tomber la pièce, le public eut raison contre lui et contre l’ Académie.
grandeur, dont il n’y avait point de modèle. L’or-
donnance est vicieuse, l'unité d'action n'est pas observée, le dialogue est souvent défiguré par des subtilités qui sentent la recherche et le faux esprit ; mais il n’est pas possible de lire cette tragédie sans éprouver une émotion profonde.
8° Cinna.—C'est dans Sénèque (Traité de la Clémence) que Corneille a puisé le sujet de cette tragédie, divisée en cinq actes.
Analyse.—Le poète déroule dans ce drame les diverses péripéties de la conjuration de Cinra, petit-fils de Pompée, contre Auguste, et montre la clémence de ce prince envers le conspirateur.
Critique.—Cinna est une des pièces les plus régulières de Corneille : les trois unités de lieu, de temps et d'action y sont bien observées, les caractères principaux sont magnifiquement tracés, les scènes sont liées entre elles ; l’action ne finit qu'avec la pièce. Cependant Cinna est beaucoup moins touchant que le Cid, et le défaut ordinaire de Corneille, la vague déclamation, y tient trop de place.
.. & Polyeucte.— Dans cette tragédie en cinq actes l’auteur des trois chefs-d'œuvre précédents aborde enfin l’héroïsme chrétien.
Analyse.—Ce magnifique drame montre le monde chrétien déployant, sous le poids de la persécution, la sublimité de toutes les vertus Ami de Néarque, qui l'avait converti au christianisme,
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-Polyeucte avait épousé Pauline, fille de Félix, proconsul romain, qui avait ordre de l’empereur Dèce de poursuivre les chrétiens. Devenu disciple “du Christ, il voulut confesser publiquement sa foi, déchira les édits de persécution, brisa les idoles et perdit la vie par ordre de Félix. Pauline et son père Félix, touché de cette mort et cédant à la grâce, embrassèrent le christianisme.
Critique. —Cette tragédie a peut-être marqué le plus haut point de perfection du génie de Corneille. Supérieur, comme ouvrage dramatique, à la tragédie d’'Horace, par l'unité de plan et d'action ; supérieur à la tragédie de Cinna, par l'unité de caractère et d'intérêt, Polyeucte est, de tous les chefs-d'œuvre de l’auteur, celui où il a su le mieux allier le touchant et le sublime, mouvoir avec adresse et régularité les vrais ressorts dramatiques, disposer l’ordre des scènes et développer l’action avec autant d'industrie que de richesse ; on y voit l’art de Corneille égal enfin à son génie (1).
+ JUGEMENTS DIVERS. — Dès longtemps admiré avec enthousissme, Corneille avait été mis à sa place, et, par une rare exception, sa mort n’ojouta rien à sa renommée. Cependant son siècle le sentit plutôt qu'il ne sut le juger ; ainsi La Bruyère mettait Œdipe sur le même rang qu'Æorac. Molière et Boileau cependant surent apprécier les ouvrages et le génie de l’auteur du Cid. Au dix-huitième siècle, Voltaire fit sur
(1) ‘Avant de jouer Polyeucte, dit Fontenelle, Corneille le lut à l'hôtel de Rambouillet, tribunal souverain des affaires d’esprit en ce temps-là. La pièce y fut applaudie autant que l’exigeait la bienséance et la à eg putation de l’auteur, mais le christianisme avait déplu.” Le public n’eut pas la fausse délicatesse qui égarait les beaux esprits du eux hôtel, la pièce eut le plus grand succès.
: Corneille un commentaire qui contient des erreurs très graves et que reproduit en partie La Harpe.
Racine, qui était directeur de l’Académie, au moment de la mort de Corneille, dit tn parlant de son illustre rival: ‘* Per. sonnage véritablement né pour la gloire de son pays ; comparable, je ne dis pas à tout ce que l’ancienne Rome a eut d’excellents tragiques, quisqu’elle confesse elle-même qu’en ce genre elle n’a pas été fort heureuse, mais aux Eschyle, aux
phocle, aux Euripide dont la fameuse Athènes s’honore... La France, dans les âges suivants, se souviendra avec plaisir que sous le règne du plus grand de ses rois a fleuri le plus grand de ses poètes. ”
Madame de Sévigné écrivait : ‘ Pardonne-lui de méchants vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître qui son inimitables. ”
‘« Si Corneille eût vécu de mon temps, je l'aurais fait prince disait Napoléon.”
Jean Racine.
Norioe.—Jean Racine naquit à la Ferté-Milon en 1639. Il acheva ses études à Port-Royal-des Champs et à Paris. Lié plus tard avec Boileau et avec Molière, dont il sut mettre à profit les avis, il se fit bientôt applaudir comme auteur dramatique, mais ses succès excitèrent l'envie. Poursuivi par l'injustice de ses détracteurs, et mû par ses sentiments religieux, il renonça au théâtre à l’âge de 38 ans. Nommé bhistoriographe du roi avec Boileau, il ne songeait plus qu’à s'acquitter des dcyoirs de sa charge, lorsque, sur la demande de Madame de Maintenon, il composa deux tragédies sacrées qui devaient mettre le sceau à sa gloire. Il mourut en 1699 dans les plus vifs sentiments de la piété chrétienne.
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PRINoIPAUx OUVRAGES.—10 Tragédies. Racine débuta au théâtre par la Thébaïde ou les Frères ennemis dont Molière lui avait suggéré le plan. Il donna ensuite successivement Alexandre, qui eut plus de succès ; Andromaque, qui révéla un véritable poète dramatique ; Britannicus ; Bérénice, qui le fit triompher de Corneille ; Bajazet, qui réussit principalement par la nouveauté des mœurs et des costuines ; Mithridate, où son génie lutte avantageusement avec celui de Corneille ; Zphigénie ; Phèdre, qui montra avec quel bonheur Racine profitait des beautés de la poésie grecque ; et enfin les deux tragédies d’Æsther et d'Athalie.—20 Comédie. Racine fit une excursion heureuse dans le domaine de la comédie en compogant les Plaideurs, imités des Guépes d’Aristophane. —30 Ouvrages divers. Il a laissé, outre son théâtre, une Histoire abrégée de Port-Royal, un Récit historique des campagnes de 1672 à 1678 (1) ; un recueil de Cantiques spirituels, des Idylles et des Epigrammes très mordantes, des Odes composées dans sa première jeunesse et qui lui valurent la faveur du roi ; enfin de nombreuses Lettres et deux Durs aca démiques.
APPRÉCIATION GÉNÉRALE.—Racine est le poète le plus parfait dont s’honore la scène française. En lui le goût et le génie se fondent harmonieusement, la douceur se joint à la force, l'harmonie à l'énergie,
u (1) Ce fragment seul est resté de l’histoire de Louis XIV que Racine en sa qualité d’historiographe du roi, composait en collaboration avec Boileau. Le reste a péri dans un incendie.
la raison à l’imagination, et de son style on a tout dit en disant qu'il est parfait. Comme Euripide, il cherche l'intérêt dramatique dans les luttes intérieures des passions. Au lieu de l’héroïsme entraînant de Corneille, c’est, chez lui, la passion qui est devepue héroïque ; le ressort dramatique n’est plus l’admiration, mais l’attendrissement (1). Racine n'est pas seulement le plus classique des tragiques français, il a conquis une place à côté de Molière parmi les poètes comiques, il s’est placé au premier rang des poètes lyriques, et, seul ;armi les poètes de son temps, il est en prose excellent écrivain. Il dispose en maître de la langue, qu'il a considérablement enrichie, et dont il fait, au gré de son génie, une peinture et une musique.
APPRÉCIATION PARTICULIÈRE DE QUELQUES OUVRAGES
1° Britannicus.—Tragédie en cinq actes que le poète a composée d’après le treizième livre des
Annales de Tacite.
Analyse.—Le sujet de ce drame est la mort de Britannicus, que Néron, son frère, fait empoisonner pour se débarrasser d’un prétendant au trône et pour lui ravir Junie dont tous les deux désiraient l’alliance. C'est le premier crime de Néron ; c'est le moment où, placé entre Burrhus et Narcisse, entre son bon et son mauvais génie, il cède enfin à ses instincts
(1) Ce fut une faute que Racine se reprocha plus tard et dont il comprit la funeste influence sur les mœurs.
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