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VI. — LIPOMES

Les lipomes intra-musculaires sont des tumeurs rares.

Maisonneuve paraît avoir le premier signalé le lipome intramusculaire de la langue dans sa thèse d’agrégation sur les tumeurs de la langue, en 1848. Paget, en 1853, Baslien, en 1854, rapportaient deux nouveaux cas analogues, et Cruveilhier dit, en 1856, dans son Anatomie pathologique, « que non seulement 1’ « adipome » peut se développer dans le tissu celluleux intermusculaire, mais aussi dans l’épaisseur même du muscle, ainsi qu’il a eu l’occasion d’en observer un exemple ».

Malgré ces faits et la thèse de Perrotte (1857), Després n’admettait pas dans sa thèse d’agrégation de 1866 l’existence de lipomes intramusculaires. Cependant de nouvelles observations sont bientôt venues prouver leur existence indiscutable. Et si, parmi elles, quelques lipomes de la langue, comme ceux de Laugier et Bastien, se rapportent plutôt à des lipomes sous-muqueux, si le lipome de la cuisse de Perrotte paraît développé plutôt entre les muscles qu’à leur intérieur, il n’en reste pas moins que nous possédons, dans la littérature médicale, un ensemble d’observations prouvant indubitablement l’existence de tumeurs adipeuses évoluant à l’intérieur des aponévroses musculaires. Ces observations, qui, pour la plupart, ont été recueillies en France, et qui ont, pour le plus grand nombre, été présentées à la Société anatomique, ont fait le sujet d’un certain nombre de travaux d’ensemble, parmi lesquels nous nous bornerons à citer les thèses de Perrotte (1857), de Malon (1881), de Ribert (1886), de Krausnick (1889), et plus récemment do Malençon (1894).

Les lipomes musculaires peuvent se montrer à toutes les périodes de l’existence, mais sont plus fréquents dans l’âge avancé ; il existe cependant un certain nombre de faits de lipomes congénitaux (Arnold, Mason).

Leur siège le plus fréquent est, de beaucoup, la langue (Maisonneuve, Paget, Follin, Arnold, Guelliot, Malon, Cauchois, Wherry, Krausnick, Rosentirn, etc., etc.). Cette localisation s’explique si l’on songe que, de toute l’économie, la langue est le muscle qui contient le

plus de graisse normalement disséminée entre ses faisceaux. Il importe, toutefois, de n’admettre que ceux qui se trouvent complètement entourés par les fibres musculaires et d’éliminer les tumeurs plus superficielles, que l’on peut regarder comme des lipomes sous-muqueux tendant à s’infiltrer entre les faisceaux musculaires voisins.

Les lipomes des muscles des membres et du tronc sont plus rares. On les a, cependant, signalés dans les muscles de la cuisse (Castex), et plus particulièrement dans le vaste interne (Monod), le vaste externe (Christôt), le droit antérieur (Lyot et Gautier), le demi-membraneux (Volkmann), le couturier (Farabœuf), dans le jumeau interne (Morestin); au niveau du membre supérieur et de la ceinture scapulaire, dans le grand dorsal (Malençon), le sous-épineux (Lejars), le grand pectoral (Hartmann), le biceps (Rémy, Calot), l’extenseur des doigts (Broca) et les muscles de l’éminence thénar (Pitres).

Les lipomes musculaires sont généralement uniques , mais parfois symétriques (Rosentirn, Cauchois, Rémy). Leur volume varie de celui d’une amande à celui d’un oeuf de poule. Parfois, cependant, ils acquièrent des dimensions beaucoup plus considérables, et celui de Perrotte pesait 2500 grammes.

Leur consistance est élastique et franchement fluctuante, leur couleur jaune ou grisâtre, selon la quantité de tissu conjonctif compris dans leur structure. Ils sont généralement lobulés et nettement enkystés dans une coque fibreuse qui permet leur énucléation facile, mais parfois se prolongent entre les faisceaux musculaires. A la coupe, il suinte un liquide jaune, huileux, qui n’est autre que de la graisse liquide.

Parfois, sur la surface de section, on observe, au milieu du tissu adipeux jaune translucide, une zone plus grisâtre, plus opaque, correspondant à des points plus fibreux ou, comme dans le cas de Pitres, à des points où persistent des fibres musculaires dissociées.

Les lipomes musculaires se développent soit à la face profonde des aponévroses d’enveloppe ( lipome sous-aponévrotique ), soit dans 1 épaisseur même du muscle dont les faisceaux refoulés l’entourent alors de toute part ( lipome intra-musculaire). Le refoulement des faisceaux musculaires distend l’aponévrose, et la tension peut être assez forte pour entraîner des ruptures aponévrotiques et une hernie musculaire (Tedenat, Malençon).

Lorsqu’il se développe dans l’épaisseur d’un muscle, il semble prendre naissance tantôt dans les grandes travées conjonctives vascu-

LIPOMES

laires, au niveau des aponévroses internes, et n’agit alors sur les faisceaux voisins qu’en les écartant, les refoulant, tantôt dans l’intimité même du tissu interfasciculaire siégeant sur la continuité d’un faisceau musculaire qu’il interrompt sur une partie de sa longueur (Malençon).

Sous le microscope, le lipome musculaire se montre essentiellement constitué par des cellules adipeuses disposées en lobules. Entre ces lobules existent des travées conjonctives conduisant les vaisseaux sanguins. Ces cloisons sont, en général, un peu plus accentuées que dans les lipomes superficiels. Parfois les vaisseaux nombreux et dilatés présentent une tendance à là disposition angiomateuse. Selon l’abondance réciproque des éléments adipeux, fibreux et vasculaires, le néoplasme prend histologiquement l’aspect d’un lipome pur, d’un fibro-lipome ou d’un lipome tclangiectasique.

Lorsque des fibres musculaires se trouvent englobées dans la tumeur, elles sont dissociées, séparées les unes des autres, irrégulièrement disséminées au sein de la masse fibro-adipeuse et présentent tous les signes d’une simple atrophie.

. A la périphérie, les faisceaux refoulés sont atrophiés par compression.

Les lipomes musculaires peuvent subir la transformation fibreuse (Rémy); plus rarement on a observé leur crétification (Castex) ou leur transformation sarcomateuse (Malençon).

On admet aujourd’hui que les lipomes intra-musculaires se développent aux dépens du tissu interstitiel. Mais leur' étude devrait être reprise en tenant compte des données nouvelles que nous possédons sur les métamorphoses de la cellule musculaire (voir Régression cellulaire, p. 97).

Pitres tend à regarder le lipome qu’il a observé comme la suite de la dégénérescence adipeuse d’un fibrome.

Ribert propose l’hypothèse suivante : « Dans tout muscle strié, à côté de l’élément propre, les fibrilles musculaires qui, réunies en faisceaux, forment les faisceaux primitifs, lesquels forment à leur tour les faisceaux secondaires, on trouve, entourant ces faisceaux secondaires et leur servant de gaine, des travées très déliées de tissu conjonctif ou périmysium interne, dans lesquelles se montrent un assez grand nombre de vésicules adipeuses. Au moment de la contraction musculaire, ces travées de tissu conjonctif sont froissées, tiraillées et nous retrouvons ici, applicable à la pathogénie du lipome intramusculaire, une des causes les plus fréquentes du développement du

m anatomie pathologique du muscle

lipome superficiel, c’est-à-dire les pressions lentes et répétées du tissu cellulaire. C’est, en effet, dans l’épaisseur des muscles dont le fonctionnement est le plus actif qu’on l’a observé. » Cette hypothèse est ingénieuse, mais n’explique pas les lipomes congénitaux.

Ce que nous avons vu, plus haut, à propos de la lipomatose interstitielle (voir p. 270) permet de se demander si^au moins certains lipomes ne pourraient pas avoir comme point de départ une irritation, un traumatisme, une rupture, une hématose, un foyer de myosite ou toute autre cause ayant déterminé l’individualisation de cellules musculaires qui, au lieu de reformer dés fibres striées, auraient évolué dans le sens de la transformation adipeuse.

Dans un cas de Campbell de Morgan, le lipome présentait de petites cavernes et du tissu spongieux. Dans quelques-unes de ces cavernes existaient des phlébolithes. 11 semble qu’il s’agissait là d’un angiome s’étant secondairement transformé en lipome.

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