C. — Valeur symptomatique
La question de savoir dans quelle mesure les lésions de la cellule nerveuse retentissent sur son fonctionnement, peut être considérée comme résolue d'une façon suffisante pour tous les cas dans lesquels on rencontre: 1° une lésion bien caractérisée et profonde; 2" wwe lésion susceptible d'être localisée avec certitude et précision; 3" enfin un rapport étroit entre le siège de la lésion et le siège de la fonction troublée.
Mais d'autres lésions existent, bien différentes des précédentes, puisqu'elles sont légères, généralisées et associées à des symptômes diffus ou mal caractérisés. Ces dernières ne sont connues, pour la plupart, que depuis l'emploi de la méthode de Nissl, les plus intéressantes ayant été rencontrées en très grand nombre dans les intoxications et les états toxi-infectieux. C'est cette catégorie de lésions qui nous occupera ici principalement, parce que son influence sur le bon fonctionnement de la cellule nerveuse est loin d'avoir été bien précisée dans tous ses degrés.
Assurément, il en est des cellules nerveuses comme de toutes les autres cellules de l'économie : à toute altération structurale doit correspondre un trouble fonctionnel plus ou moins appréciable. Même, dans bien des cas, l'état de la fonction constitue un réactif beaucoup plus sensible que ne l'est l'état anatomique, puisque tel individu peut succomber en présentant des symptômes nerveux très caractérisés, sans que les méthodes histologiques actuelles permettent de reconnaître dans les cellules nerveuses la moindre modification pathologique (empoisonnements rapidement mortels, en particulier empoisonnement par la strychnine). En conséquence, puisque l'accord est unanime pour admettre que des lésions cellulaires, même légères, doivent entraîner un trouble fonctionnel, tout le problème consiste à rechercher : 1° si ce trouble est suffisamment connu au point de vue de sa gravité et de ses expressions symptomatiques; :2° quelles sont ses variations principales, en rapport avec l'altération de telle ou telle partie de la cellule.
Les recherches anatomo-cliniques faites en pathologie humaine sont trop récentes et trop incomplètes pour pouvoir être seules utilisées dans la solution d'un problème aussi complexe. On est donc fondé à s'aider des données fournies par Vanatomie normale, par la phy-
siologie et la pathologie expérimentales. Encore convient-il de faire remarquer dès maintenant que ces données s'appliquent à peu près exclusivement au rôle de la substance chromatique et que leurs résultats sont très incomplets et peu satisfaisants.
Uanatomie normale nous apprend sans aucun doute que la substance chromatique est l'un des attributs de la cellule complètement développée. Ainsi, d'après Ewing, chez l'enfant nouveau-né, les chromatophiles sont moins nombreux et moins colorables que chez l'adulte, même absents dans les cellules de Purkinje. D'après Vas, ils manquent jusqu'au septième mois de la vie intra-utérine, dans les éléments ganghonnaires du sympathique, pour ne s'y développer complètement qu'à partir de la onzième année. De même, les observations de Eve, faites sur l'embryon du lapin, établissent que les corps chromatiques ne se montrent que lorsque cet embryon a acquis une assez grande longueur. Mais ces faits sont loin de prouver que la substance chromatique est indispensable à la fonction ; ils pourraient à plus juste titre être invoqués comme démontrant que celle-ci s'établit avant l'apparition des corps chromatiques, car il est peu vraisemblable que les cellules du sympathique restent jusqu'au septième mois privées de tout fonctionnement. En outre, pour éviter toute interprétation erronée relativement à la valeur physiologique des chromatophiles, on aurait dû tenir un compte égal de l'état dans lequel se trouvent, à cette même époque du développement, les autres parties de la cellule, en particulier la substance achromatique.
On a fait remarquer, toujours en s'appuyant sur l'anatomie, qu'il existe un certain rapport entre l'activité de la cellule et sa richesse en chromatophiles. Il est vrai que chez le vieillard la diminution de nombre et de volume des corps chromatiques peut être mise en regard d'un amoindrissement réel de la fonction (fig. 162). Mais on ne doit pas oublier que la diminution des chromatophiles ne constitue que l'un des changements caractérisant l'état sénile de la cellule nerveuse; même il convient d'admettre une large participation de la substance achromatique, aux dépens de laquelle surtout s'opère l'augmentation du pigment. — Nous ferons les mêmes réserves à propos de la signification du fait signalé par G. Levi, d'après lequel les corps chromatiques disparaîtraient des stichochrômes spinales chez certains animaux pendant la période d'hibernation. Ce fait aurait assurément une grande valeur pour la détermination du rôle joué par les chromatophiles dans la fonction motrice des cellules nerveuses de la moelle, mais
SOUS condition expresse qu'il fût bien établi que tous les mouvements volontaires sont complètement abolis pendant l'hibernation.
De toutes ces considérations il résulte que les données anatomiques nous renseignent encore fort peu sur le rôle physiologique dépari i à chacun des constituants de la cellule nerveuse.
Les physiologistes se sont surtout appliqués à déterminer les effets du fonctionnement, poussé jusqu'à la fatigue, sur l'état structural de la cellule. Sans doute, l'excitation électrique, généralement employée dans ce but, ne saurait être assimilée à l'excitation naturelle; c'est du moins le reproche formulé par Nissl en 1896, dans un travail où il fait la critique des expériences de ses devanciers, Hodge, Mann, Vas, Lambert, G. Lévi, Eve, etc. Même, Nissl arrive à conclure, après toutes ces expériences, qu'on ne sait pas encore si l'état pyknomorphe correspond bien à la période de repos, et si l'activité produit l'apyknomorphie, c'est-à-dire la décoloration relative de la cellule. Mais il convient de faire remarquer que la méthode imaginée par F. Pick met à l'abri de la cause d'erreur que nous venons de signaler. Sur des singes et des chats, cet expérimentateur met à nu, d'un côté, les régions motrices de l'écorce, en produisant par leur faradisation des mouvements dans les membres du côté opposé; à la suite de cette excitation, les cellules de la corne antérieure du côté mis en activité présentent une fonte granuleuse des corps chromatiques périnucléaires, avec la rétraction et la coloration diffuse de leur noyau.
Quelle que soit la valeur des procédés mis en œuvre, ces expériences n'en ont pas moins établi que l'excitation, naturelle ou pathologique modifie la morphologie et la structure de la cellule nerveuse. L'ensemble des résultats acquis se trouve résumé dans les conclusions suivantes, tormulées par Van Gehuchten : « Du côté du protoplasma cellulaire, après une période d'activité normale, il y a turgescence, augmentation de volume du corps cellulaire, diminution de quantité de la substance chromophile. A la suite de l'activité poussée jusqu'à la fatigue, il y a diminution ou rétraction du protoplasma cellulaire. De même, « du côté du noyau, après l'activité normale, turgescence, augmentation de volume; après la fatigue, diminution de volume, déformation, modifications de la coloration ».
En résumé, la suractivité fonctionnelle modifie l'état anatomique de toutes les parties de la cellule, y compris le noyau; en particulier, si elle diminue la quantité de la substance chromatique, elle
altère d'une façon notable la substance achromatique; cependant, tous ces effets sont probablement momentanés et réparables. Mais il n'en résulte rien de précis relativement au rôle respectif des deux substances et du noyau.
La palholofjie expéritneîitale a fourni, relativement aux rapports existant entre l'état structural de la cellule et son fonctionnement, des résultats plus immédiatement applicables à la pathologie humaine.
Certaines expériences tendent à montrer que la restauration anatomique complète de la cellule n'est pas indispensable au rétablissement de sa fonction. Ainsi, Ballet et Dutil ont fait voir, dans la compression temporaire de l'aorte suivie d'une paraplégie transitoire, que la lésion des cellules delà moelle persiste généralisée et complète, même quand l'animal a récupéré tous ses mouvements. Dans le même ordre d'idées, nous rappellerons les expériences de Goldscheider et Flatau, dans lesquelles ces auteurs ont produit, pardes procédés divers, des lésions réparables au niveau des cellules nerveuses.
Dans leur première série d'expériences, Goldscheider et Flatau, après avoir produit un empoisonnement par injection de malonitril, font cesser les phénomènes d'intoxication (dyspnée, convulsions, parésie), à l'aide d'une injection d'hyposulfite de soude. Dans la seconde série, ils élèvent la température centrale jusqu'à 43° — 44» G, en plaçant l'animal dans une étuve, laquelle expérience amène des convulsions et de la parésie : tous phénomènes susceptibles de cesser si on remet à temps l'animal à l'air libre. Dans la troisième série, les mêmes auteurs, expérimentant avec la toxine tétanique, produisent des accidents curables, soit en employant la toxine diluée, soit en injectant à temps une dose d'anti-toxine. — Or, dans les deux premières expériences, Goldscheider et Flatau ont observé que la disparition des troubles fonctionnels est complète, alors même que la restauration anatomique parfaite des cellules nerveuses n'est pas encore effectuée : ainsi, pour le malonhril, les cellules restent en chromatolyse diffuse avec coloration anormale de la substance achromatique et du noyau ; pour la surélévation de la température, elles sont toujours volumineuses, homogènes et totalement privées de corps chromatiques. Sans doute, il convient de faire remarquer que les expérimentateurs ne nous donnent aucun renseignement sur l'avenir des animaux ainsi rétablis; dès lors, il est permis dépenser que ces animaux auraient pu ultérieurement réagir comme l'homme rétabli à la suite du coup de chaleur, chez lequel peuvent survenir des accidents tardifs et même la mort
subite. Mais si celte dernière remarque cl'Ewing conserve son importance, elle tend seulement à prouver que le rétablissement de la fonction peut n'être que momentané; elle ne saurait diminuer en rien la valeur du retour, même transitoire, de la fonction, retour coïncidant avec des lésions très nettes de la cellule et surtout avec la disparition de la substance chromatique. En résumé, pas plus dans l'anémie temporaire que dans certains empoisonnements expérimentaux, il n'existe de rapport nécessaire entre l'état des cellules et les symptômes observés.
Les faits de Nageotle et Ettlinger relatifs à l'infection tétanique plaident dans le même sens. Ces auteurs ont montré que les lésions, actuellement connues, du tétanos expérimental (chromatolyse, vacuolisation et fissuration) n'ont aucun lien de dépendance avec la contracture tétanique. « Elles ne sont ni l'efTet ni la cause de celle-ci : 1° puisque les lésions sont étendues à la totalité de la moelle, avec une contracture localisée; 2° puisqu'elles n'existent pas encore dans les cellules motrices, quand la contracture existe déjà; 3" puisqu'on les trouve exactement semblables dans des intoxications qui ne s'accompagnent pas de contracture. »
Tous ces faits sont assurément très intéressants, mais ils ont une valeur surtout négative, relativement à la substance chromatique. Tout d'abord, les uns montrent que sa disparition totale est compatible avec le fonctionnement de la cellule; en conséquence, ils doivent être opposés à la conception qui met la fonction sous la dépendance exclusive des chromatophiles, laissant à la substance achromatique la nutrition du neurone avec ses prolongements. On sait que Marinesco a traduit cette idée en proposant de dénommer la première des deux substances kinétoplasma, et la seconde tropJioplasma. Il résulte de ce qui précède que cette distinction est pour le moins trop absolue.
D'autres faits, plus spécialement envisagés au point de vue de la pathologie, permettent sans doute d'affirmer que toutes les fois que la substance chromatique est lésée, la fonction de la cellule est amoindrie, et sa vitalité, compromise. Mais ils sont également de nature à empêcher de rattacher à la seule lésion de cette substance les troubles fonctionnels nettement caractérisé. Cette proposition est amplement justifiée par les considérations et par les exemples exposés précédemment.
Enfin, relativement à la valeur des lésions de la substance achromatique, tous ces faits montrent bien que certaines d'entre elles ne compromettent pas la fonction d'une façon irrémédiable. Mais, malgré toutes ces expériences, exception faite pour les fissures et les vacuoles, nous ne savons pas davantage en quoi les lésions de la substance
achromatique, compatibles avec la fonction, différent de celles qui la troublent profondément ou la suppriment.
Si on aborde la pathologie humaine, on voit que les faits expérimentaux, envisagés dans leurs causes aussi bien que dans leurs symptômes, présentent de grandes analogies avec les faits observés chez l'homme au cours des intoxications et des infections; on voit aussi que les lésions rencontrées dans les deux séries sont tout à fait comparables. Dès lors, il devient légitime d'utiliser les remarques faites à propos de la pathologie expérimentale, pour les appliquer aux lésions observées en pathologie humaine. En conséquence, selon toutes probabilités, pas plus chez l'homme que chez les animaux, la fonte des corps chromatiques n'entraînera d'une façon nécessaire la perte de la fonction. En outre, lorsque cette fonction sera gravement troublée, il faudra plutôt incriminer une lésion de la substance achromatique. D'autre part, il est certain que, pour l'homme moins encore que pour les animaux, nous n'avons pas le moyen d'apprécier la gravité de chacune des lésions de la substance achromatique.
Ces propositions ne sont d'ailleurs nullement contredites par l'examen des observations publiées en pathologie humaine. Ces observations peuvent être rangées en trois catégories : 1» Il n'existait aucun symptôme nerveux spécial. Ainsi, Déjerine a trouvé chez un pneumonique, mort sans complication aucune du côté du système nerveux, mais avec une hyperthermie considérable, des lésions dechromatolyse très prononcées et généralisées. 2° Les symptômes nerveux étaient peu accusés, mal caractérisés et sans localisation spéciale. C'est ce qui s'observe dans la plupart des auto-intoxications, infections ou toxiinfeclions qui, presque toutes, comportent un certain degré d'obnubilation intellectuelle et un affaiblissement musculaire plus ou moins prononcé. 3° Enfin, il existait des syndromes ayant une physionomie plus caractérisée. C'est au moins ce que tendent à établir les travaux de Klippel, Ballet et Maurice Faure.
Les faits de la première catégorie ne font que répéter certains résultats expérimentaux, et ils n'ont pas besoin d'être soulignés ici plus longuement. Ils montrent des lésions en apparence profondes, et pas de symptôme nerveux nettement appréciable. C'est là une constatation fréquente au cours des expériences que nous avons précédemment relatées.
Les faits de la seconde catégorie comportent des lésions cellu-
CORNIL ET RANVIER. — II. 5:2
laires auxquelles pourraient assurément être rattachés certains symptômes. Mais quand il s'agit de serrer le problème de plus près, nous nous heurtons à de grosses difficultés. Ainsi, nous avons : d'une part, des symptômes mal caractérisés et mal localisés; d'autre part, des lésions généralisées et diffuses. — Puis, ces lésions des cellules nerveuses s'accompagnent d'autres lésions, développées sur les éléments de la plupart des organes ; en uïi mot, elles n'apparaissent que comme run des effets de l'atteinte portée parla substance nocive à l'organisme tout entier. On comprend que dans de telles circonstances, il soit difficile de déterminer exactement les troubles qu'elles peuvent produire. Par exemple, la faiblesse musculaire, les troubles viscéraux, cardiaques, respiratoires, etc., ne doivent pas leur être imputés avec certitude, parce que tous les organes dont la fonction est troublée peuvent être lésés anatomiquement et dans leurs éléments propres, et dans leur innervation périphérique. Quant aux symptômes cérébraux proprement dits, il convient d'abord d'éliminer le délire, parce qu'il semble difficile d'expliquer par une altération de déficit, comme la chroniatolyse, un accident qui dénote la suractivité fonctionnelle. Mais on peut attribuer à ces lésions cellulaires l'obnubilation intellectuelle et les phénomènes généraux de la dépression nerveuse, symptômes si fréquents au cours de la plupart des intoxications et des infections. — Dans le même ordre d'idées, Nageotte et Œttlinger admettent que ces lésions, lorsqu'elles sont très généralisées, peuvent entraîner l'insuffisance nerveuse et causer la mort par ce mécanisme. En résumé, s'il est satisfaisant de pouvoir enfin assigner un substratum anatomique éventuel à tous ces grands syndromes nerveux des pyrexies et des intoxications, il convient de faire remarquer que le bénéfice jusqu'ici réalisé ne dépusse guère cette notion bien restreinte. Encore faut-il ne pas oublier que ces mêmes symptômes peuvent faire défaut, alors que les lésions sont présentes, et qu'ils peuvent se montrer en fabsence de toute lésion actuellement appréciable.
Quant aux faits de la troisième catégorie, on est bien obligé de supposer qu'ils doivent se distinguer des précédents par des lésion cellulaires plus profondes et affectant une localisation spéciale; mais ce sont là autant d'hypothèses, et les connaissances exactes sur tous ces points nous font encore défaut.
Ainsi, les lésions des cellules nerveuses trouvées dans les infections et les intoxications ne réalisent pas les conditions encore aujourd'hui nécessaires, qui permettraient de les rattacher avec certitude à des
symptômes déterminés. Ces lésions sont légères, généralisées, et les symptômes auxquels elles correspondent peut-être, se montrent trop souvent mal caractérisés et diffus. D'autre part, les notions histologiques actuelles ne permettent pas de distinguer les stades où ces lésions sont sûrement curables, de ceux qui conduisent à la désorganisation complète de la cellule. Des résultats plus satisfaisants ne pourront être obtenus qu'à l'aide d'une méthode plus rigoureuse, qui saura accumuler patiemment les observations et les faits précis, pour démontrer comment tel symptôme ou syndrome nettement individualisé dépend d'une lésion cellulaire, caractérisée à la fois par sa forme anatomique spéciale et par sa localisation.