IRRÉDUCTIRLES OU FATALEMENT PROGRESSIVES
En pathologie expérimentale, l'existence des lésions cellulaires réparables est suffisamment démontrée par des faits expérimentaux assez nombreux. Parmi ces lésions réparables, l'une des mieux connues est assurément celle qui succède à la section du prolongement axile (v. p. 789). Puis, certaines expériences de Goldsclieider et Flatau en fournissent d'autres exemples bien démonstratifs :
1° Dans une première série d'expériences, ces auteurs élèvent la température centrale chez un animal en le plaçant dans une étuve à 43"-44". Il en résulte un état grave avec dyspnée, convulsions et parésie; à l'autopsie, les cellules nerveuses sont gonflées, homogènes, opaques et en chromatolyse complète, avec des dendrites également gonflées, variqueuses et légèrement colorables ((ig. 195). Mais si on remet à temps l'animal à l'air libre, il se rétablit complètement, au point que la restauration totale des cellules est parfaite au bout de quelques jours.
2" Dans une autre expérience, Goldscheider et Flatau injectent, du malonitril (CN — CH- — CN), et produisent une intoxication grave, qui s'accompagne de lésions très accentuées des cellules de la corne antérieure (chromatolyse diffuse avec fonte granuleuse; coloration anormale de la substance achromatique et du noyau). Mais ces auteurs peuvent, en injectant de l'hyposulfite de soude, faire cesser les accidents et amener la restauration rapide et complète des cellules. — Il en est de même pour la toxine tétanique qui produit dans les cellules motrices de la corne antérieure le gonflement avec chromatolyse; ces lésions sont susceptibles de réparation : qu'on injecte à temps l'antitoxine tétanique, ou qu'on ait employé, pour produire l'intoxication, la toxine suffisamment diluée.
On pourrait multiplier beaucoup ces citations, mais sans profit réel, car elles tendraient toutes à établir, comme les précédentes, que les intoxications et les infections expérimentales — en tant que causes productrices d'une intoxication généralisée — amènent éventuellement dans les cellules nerveuses des lésions qui sont curables.
Les exemples, tirés de la pathologie humaine, sont moins démonstratifs assurément, les conditions de leur observation étant infiniment plus complexes; ils tendent néanmoins à étabhr l'existence de ces
lésions réparables. Tout d'abord, il est sinon démontré, au moins très probable, que l'ensemble des cellules nerveuses est altéré dans toutes les pyrexies graves et spécialement dans leurs formes nerveuses; un certain nombre de constatations positives ont été publiées à ce sujet, et Popoff, longtemps avant l'emploi de la méthode de Nissl, avait déjà signalé les altérations des cellules de l'écorce à la suite de la fièvre typhoïde. Or, beaucoup des sujets ainsi affectés guérissent complètement, au point que le rétablissement de toutes les fonctions nerveuses peut être considéré comme une preuve absolue de la restitutio ad integrum pour la majorité de leurs cellules, corticales ou médullaires. Nous pouvons tirer les mêmes arguments des intoxications aiguës qui, cerlainementchez les animaux et très probablement aussi cliez l'homme, modifient toujours, à un degré variable, la constitution de la cellule nerveuse ; or, chez l'homme les guérisons complètes ne sont pas rares, guérisons qui doivent correspondre à la restauration des cellules.
Si l'existence des lésions légères et réparables est bien démontrée, celle des lésions irréductibles ou fatalement progressives nous paraît non moins certaine. Sans doute, à ce sujet, les expériences nous donnent des renseignements trop incomplets, car la plupart d'entre elles se contentent de noter les phénomènes immédiats, toxiques ou infectieux, sans fournir aucune indication relative au sort éloigné des animaux. Mais les cas de pathologie humaine sont plus probants, et nous trouvons là des faits qui montrent combien le rétablissement peut n'être que temporaire. Ainsi, d'après Ewing, chez l'homme rétabli à la suite du coup de chaleur, on peut voir survenir des accidents tardifs très graves, même la mort subite. Assurément, ces accidents tardifs ne sont pas tous imputables aux lésions des cellules nerveuses, et les altérations des autres tissus doivent, ici comme dans les maladies générales ou les intoxications, entrer en ligne de compte; mais il est bien permis de penser que les altérations persistantes des cellules nerveuses jouent un rôle dans la production de pareils accidents tardifs. De plus, d'autres affections existent, dans lesquelles les symptômes éloignés ne doivent être attribués qu'à une lésion nerveuse irréductible, à cause de leur nature même (paralysies des membres; troubles intellectuels).
Au surplus, la dégénérescence tardive, succédant même à la réparation anatomique de la cellule, est un fait démontré pour Nissl et Van Gehuchten, car ces auteurs admettent qu'à la suil(\ de la section
LÉSIONS CELLULAIRES. VALÉUk PRONOStlQUË 809
(lu nerf, une période de réparation vient toujours s'intercaler entre la période initiale de dissolution et l'atrophie cellulaire tardive, qui reste toujours possible.
:2" Est-il possible de faire le diagnostic anatomique du degré
DE gravité de toutes CES LÉSIONS ?
La réponse n'est pas douteuse pour certaines formes cellulaires qui offrent tous les aspects des lésions graves et irréparables. Ce sont: la. dégénérescence calcaire ; les diverses variétés de V atrophie primitive, simple, pigmentaire ou scléreuse; les atrophies secondaires.^ avec effritement du protoplasma, perte des prolongements et dégénérescence bien nette du noyau. Dans tous ces cas, les discussions portent sur le passé de la cellule plutôt que sur la signification de son état présent, signification facile à établir. — Toutefois, à ce propos, il ne sera pas inutile de rappeler que l'usage des coupes fines peut être l'occasion d'une erreur; par exemple, une cellule normale, coupée au niveau de son amas pigmentaire, peut se montrer sous la forme d'un petit sac arrondi, rempli de granulations jaunes et presque dépourvu de prolongements, au point de ressembler à un élément arrivé à la dernière phase de l'atrophie; dans ce cas, pour éviter une erreur d'interprétation, il faudra déterminer avec soin le nombre des éléments ainsi altérés. — Toutes ces lésions, bien individualisées au point de vue de leur gravité, appartiennent principalement aux affections chroniques du système nerveux, mais quelques-unes ont été rencontrées dans les formes suraiguës et aiguës des myélites et encéphalites.
Par contre, d'autres lésions sont généralement regardées comme légères et habituellement réparables. Ce sont : la chromatolyse simple, si réellement elle existe; la chromatolyse avec gonflement homogène sans déplacement du noyau; les états vacuolaire et fissuraire. Précisément, ces difiérentes formes anatomiques ont été très souvent signalées dans les maladies générales et dans un grand nombre d'intoxications ou de toxi-infections expérimentales.
Le gonflement avec déformation globuleuse, chromatolyse centrale et déplacement du noyau, mérite ici une mention spéciale. C'est là une forme très fréquente, qui est considérée avec raison comme le type habituel des lésions secondaires. Elle constitue l'altération dominante des cellules de la moelle dans les ijolynévrites, qui sont des affections parfaitement curables. De plus, elle caractérise, en quelque sorte, la période d'état des modifications (jiie subissent les
cellules nerveuses à la suite de la section des nerfs périphériques. Ce sont là autant de faits qui permettent de considérer comme certain que le gonflement avec déformation globuleuse n'implique pas forcément la destruction ultérieure de la cellule. — Toutefois, il convient de rappeler que, même dans les faits expérimentaux, les lésions secondaires des cellules nerveuses ne sont pas toujours suivies de réparation, si bien que certains éléments, d'abord atteints simplement de déformation globuleuse, finissent par disparaître en totalité à la suite de diverses modifications (v. p. 790). En conséquence, si le gonflement avec déformation globuleuse et chromatolyse centrale constitue, dans bien des cas, une lésion aisément réparable, il peut aussi précéder et préparer la destruction définitive de la cellule.
En résumé, il résulte de cette étude de la valeur pronostique des aspects pathologiques d'une cellule nerveuse, que certaines formes possèdent une signification bien précise en indiquant que la vitalité de l'élément est gravement compromise : ce sont toutes celles qui comportent une grande réduction de volume, une dislocation profonde du protoplasma, ainsi que la destruction du noyau. — Par contre, d'autres sont d'une appréciation bien plus délicate, car si elles sont dans certains cas sûrement réparables, elles constituent souvent aussi la phase initiale d'une lésion grave. C'est donc pour ces dernières formes qu'il convient de rechercher dans quelle mesure l'analyse élémentaire des lésions fines des deux substances, chromatique et achromatique, peut aider à la solution du problème pronostique.
Les chromatolyses (v. p. 757-758), si elles constituent des phénomènes d'une constatation relativement facile et très étudiés, n'ont, somme toute, qu'une importance restreinte, à cause de leur très grande fréquence.
Les chromatolyses se rencontrent dans tous les types de lésions cellulaires. Même, elles précèdent toutes les autres modifications et elles doivent être considérées comme étant de toutes les plus légères. Cette règle ne comporte guère qu'une exception relative à l'atrophie pigmentaire, dans laquelle la disparition des chromatophiles paraît bien se faire proportionnellement à celle de la substance fondamentale; cette exception est d'ailleurs fort intéressante à souligner, puisqu'elle montre que la chromatolyse manque justement dans une forme anatomique qui est considérée comme étant l'une des lésions les plus sûrement destructives de la cellule nerveuse.
Ainsi, on ne peut se servir de la présence de la chromatolyse pour
établir le pronostic d'une lésion cellulaire. On ne peut pas davantage utiliser le mode suivant lequel s'effectue la fonte des corps chromatiques. Par exemple, leur dissolution s'observe dans le gonflement homogène, généralement considéré comme une lésion réparable, aussi bien que dans les états vitreux avec achromatose et destruction rapide de l'élément. Il en est de même pour la fonte granuleuse qui survient dans les états les plus divers. On ne saurait attacher plus d'importance à la localisation du processus, qu'elle soit centrale ou périphérique.
D'une façon générale, les changements de la substance chromatique, qu'ils soient isolés ou même accompagnés de lésions peu profondes de la substance achromatique, sont essentiellement réparables. Ces changements des chromatophiles de la cellule nerveuse peuvent être comparés à ceux que subit la matière glycogène dans la cellule hépatique. Dans les deux cas, des variations de quantité, souvent considérables, sont compatibles avec l'état normal; et même la disparition totale n'implique pas, d'une façon nécessaire, une atteinte profonde portée à la vitalité de la cellule.
Quant à la substance achromatique, sa structure est trop mal connue pour qu'on puisse utilement étudier ses modifications pathologiques, encore moins leur valeur. On sait seulement que le gonflement lui est en grande partie imputable et que sa colorabilité anormale, sa vacuolisation et sa fissuration n'entraînent pas nécessairement l'idée d'une lésion destructive, ^enle, Vachromatose totale avec état vitreux pourrait avoir cette signification.
Nous ne sommes guère mieux renseignés sur la valeur des lésions du noyau. On admet que le déplacement et Vétat vésiculeux n'indiquent pas une lésion irréparable. Par contre, la déformation, Virrégularité des contours avec plissement de la membrane d'enveloppe, à plus forte raison Vatrophie excessive et la disparition sont considérées comme les indices d'un état très grave. Quant à V homogénéisation, ou coloration diffuse par les couleurs basiques, si elle est habituellement grave, elle serait cependant susceptible de réparation.
En résumé, parmi toutes ces lésions élémentaires, spécialement envisagées dans leur signification pronostique, celles qui portent sur la forme et sur le volume des éléments, c'est-à-dire les plus anciennement connues, restent encore, même à l'heure actuelle, celles qui fournissent les indications les plus utiles et les plus sûres relativement au sort éloigné ou à l'avenir de la cellule malade.