VI. - LIPOMES
Les lipomes intra-musculaires sont des tumeurs rares.
Maisonneuve paraît avoir le premier signalé le lipome intramusculaire de la langue dans sa thèse d'agrégation sur les tumeurs de la langue, en 1848. Paget, en 4853, Bastien, en 1854, rapportaient deux nouveaux cas analogues, et Cruveilhier dit, en 1856, dans son Anatomie pathologique, a que non seulement V « adipome » peut se développer dans le tissu celluleux intermusculaire, mais aussi dans répaisseur même du muscle, ainsi (pTil a eu l'occasion d'en observer un exemple ».
Malgré ces faits et la thèse de Perrotte (1857), Després n'admettait pas dans sa thèse d'agrégation de 1860 l'existence de lipomes intramusculaires. Cependant de nouvelles observations sont bientôt venues prouver leur existence indiscutable. Et si, parmi elles, quelques lipomes de la langue, comme ceux de Laugier et Bastien, se rapportent plutôt à des lipomes sous-muqueux, si le lipome de la cuisse de Perrotte paraît développé plutôt entre les muscles qu'à leur intérieur, il n'en reste pas moins que nous possédons, dans la littérature médicale, un ensemble d'observations prouvant indubitablement l'existence de tumeurs adipeuses évoluant à l'inlérieur des aponévroses musculaires. Ces observations, qui, pour la i)lupart, ont été recueillies en France, et qui ont, pour le plus grand nombre, été présentées à la Société anatomique, ont fait le sujet d'un certain nombre de travaux d'ensemble, parmi lesquels nous nous bornerons à citer les thèses de Perrotte (1857), de Malon (1881), de Bibert (1886), de Krausnick (1889), et plus récemment de Malençon (1894).
Les lipomes musculaires peuvent se montrer à toutes les périodes de l'existence, mais sont plus fréquents dans l'âge avancé; il existe cependant un certain nombre de faits de lipomes congénitaux (Arnold, Mason).
Leur siège le plus fréquent est, de beaucoup, la langue (Maisonneuve, Paget, Follin, Arnold, Guelliot, Malon, Cauchois, Wherry, Krausnick, Rosentirn, etc., etc.). Cette localisation s'explique si l'on songe que, de toute l'économie, la langue est le muscle qui contient le
plus de graisse normalement disséminée entre ses faisceaux. Il importe, toutefois, de n'admettre que ceux qui se trouvent complètement entourés par les fibres musculaires et d'éliminer les tumeurs plus superficielles, que l'on peut regarder comme des lipomes sous-muqueux tendant à s'infiltrer entre les faisceaux musculaires voisins.
Les lipomes des muscles des membres et du tronc sont plus rares. On les a, cependant, signalés dans les muscles de la cuisse (Castex), et plus particulièrement dans le vaste interne (Monod), le vaste externe (Christôt), le droit antérieur (Lyot et Gautier), le demi-membraneux (Volkmann), le couturier (Farabœuf), dans le jumeau interne (Morestin) ; au niveau du membre supérieur et de la ceinture scapulaire, dans le grand dorsal (Malençon), le sous-épineux (Lejars), le grand pectoral (Hartmann), le biceps (Rémy, Calot), l'extenseur des doigts (Broca) et les muscles de l'éminence thénar (Pitres).
Les lipomes musculaires sont généralement uniques, mais parfois symétriques (Rosentirn, Cauchois, Rémy). Leur volume varie de celui d'une amande à celui d'un œuf de poule. Parfois, cependant, ils acquièrent des dimensions beaucoup plus considérables, et celui de Perrotte pesait 2500 grammes.
Leur consistance est élastique et franchement fluctuante, leur couleur jaune ou grisâtre, selon la quantité de tissu conjonctif compris dans leur structure. Ils sont généralement lobules et nettement enkystés dans une coque fibreuse qui permet leur énucléation facile, mais parfois se prolongent entre les faisceaux musculaires. A la coupe, il suinte un liquide jaune, huileux, qui n'est autre que de la graisse liquide.
Parfois, sur la surface de section, on observe, au milieu du tissu adipeux jaune translucide, une zone plus grisâtre, plus opaque, correspondant à des points plus fibreux ou, comme dans le cas de Pitres, à des points où persistent des libres musculaires dissociées.
Les lipomes musculaires se développent soit à la face profonde des aponévroses d'enveloppe {lipome sous-aponérrotique), soit dans l'épaisseur même du muscle dont les faisceaux refoulés l'entourent alors de toute part {lipome intra-musculaire). Le refoulement des faisceaux musculaires distend l'aponévrose, et la tension peut être assez forte pour entraîner des ruptures aponévro tiques et une hernie musculaire (Tedenat, Malençon).
Lorsqu'il se développe dans l'épaisseur d'un muscle, il semble prendre naissance tantôt dans les grandes travées conjonctives vascu-
LIPOMKS 459
laires, au niveau des aponévroses internes, et n'agit alors sur les faisceaux voisins qu'en les écartant, les refoulant, tantôt dans l'intimité même du tissu interfasciculaire siégeant sur la continuité d'un faisceau musculaire qu'il interrompt sur une partie de sa longueur (Malençon).
Sous le microscope, le lipome musculaire se montre essentiellement constitué par des cellules adipeuses disposées en lobules. Entre ces lobules existent des travées conjonctives conduisant les vaisseaux sanguins. Ces cloisons sont, en général, un peu plus accentuées que dans les lipomes superficiels. Parfois les vaisseaux nombreux et dilatés présentent une tendance à la disposition angiomateuse. Selon l'abondance réciproque des éléments adipeux, fibreux et vasculaires, le néoplasme prend histologiquement l'aspect d'un lipome pur, d'un fibro-iipome ou d'un lipome tclangiectasique.
Lorsque des fibres musculaires se trouvent englobées dans la tumeur, elles sont dissociées, séparée? les unes des autres, irrégulièrement disséminées au sein de la masse fibro-adipeuse et présentent tous les signes d'une simple atrophie.
A la périphérie, les faisceaux refoulés sont atrophiés par compression.
Les lipomes musculaires peuvent subir la transformation fibreuse (Rémy); plus rarement on a observé leur crétification (CaiSiex) ou leur transformation sarcomateuse (Malençon).
On admet aujourd'hui que les lipomes intra-musculaires se développent aux dépens du tissu interstitiel. Mais leur élude devrait être reprise en tenant compte des données nouvelles que nous possédons sur les métamorphoses de la cellule musculaire (voir Réijression cellulaire, p. 97).
Pitres tend à regarder le lipome qu'il a observé comme la suite de la dégénérescence adipeuse d'un fibrome.
Kibert propose l'hypothèse suivante : « Dans tout muscle strié, à côté de l'élément propre, les fibrilles musculaires qui, réunies en faisceaux, forment les faisceaux primitifs, lesquels forment à leur tour les faisceaux secondaires, on trouve, entourant ces faisceaux secondaires et leur servant de gaine, des travées très déliées de tissu conjonclif ou périmysium interne, dans lesquelles se montrent un assez grand nombre de vésicules adipeuses. Au moment de la contraction musculaire, ces travées de tissu conjonctif sont froissées, tiraillées et nous retrouvons ici, applicable à la pathogénie du lipome intramusculaire, une des causes les plus fréquentes du développement du
lipome superficiel, c'est-à-dire les pressions lentes et répétées du tissu cellulaire. C'est, en effet, dans l'épaisseur des muscles dont le fonctionnement est le plus actif qu'on l'a observé, » Cette hypothèse est ingénieuse, mais n'explique pas les lipomes congénitaux.
Ce que nous avons vu, plus haut, à propos de la lipomatose interstitielle (voir p. 270) permet de se demander si^au moins certains lipomes ne pourraient pas avoir comme point de départ une irritation, un traumatisme, une rupture, une hématose, un foyer de myosite ou toute autre cause ayant déterminé l'individualisation de cellules musculaires qui, au lieu de reformer des fibres striées, auraient évolué dans le sens de la transformation adipeuse.
Dans un cas de Campbell de Morgan, le lipome présentait de petites cavernes et du tissu spongieux. Dans quelques-unes de ces cavernes existaient des phlébolithes. 11 semble qu'il s'agissait là d'un angiome s'étant secondairement transformé en lipome.
VIL — OSTEOMES MUSCULAIRES.
Les tumeurs osseuses intra-musculaires ne sont pas fréquentes ; toutefois, ainsi que le fait remarquer Reynier, il semble « que leur rareté tient à ce qu'on les connaît encore mal, et qu'au fur et à mesure qu'on les diagnostiquera mieux, ces observations se multiplieront».
Ces tumeurs se développent plus ou moins rapidement, en quinze jours, un mois ou davantage, à la suite de traumalismes, luxations, contusions, ruptures musculaires, frottements répétés ou simplement de lésions inflammatoires, parfois peu accusées, ou de corps étrangers. Leur évolution est indolore, et l'intervention n'est nécessitée que par la gêne mécanique qu'elles apportent à la contraction des muscles.
Vostéome musculaire est généralement unique et formé soit par un seul fragment osseux, soit par un fragment principal, près duquel on retrouve d'autres esquilles de plus petit volume. Parfois cependant, on voit apparaître chez le même malade deux osléomes siégeant dans deux muscles symétriques exposés aux mêmes causes trauinatiques (adducteurs). L'ostéome évolue sur place, augmentant progressivement de volume, mais demeure toujours limité au muscle dans lequel il est apparu et ne présente aucune tendance à la généralisation.
11 ne faut pas le confondre avec la calcification simple, qui se montre sans ossification vraie, dans les vieux foyers de myosite, à la
, OSTËOMES 461
place d'anciens abcès, au niveau de certains parasites (trichine); ni avec les cah exitbéraiits, exostoses diaphysaires ou péri-articulaires, qui entraînent l'atrophie par compression des muscles voisins ; pas plus qu'avec Vossification progressive des tendons, apparaissant au cours d'arthrites sèches, par exemple, et qui, ultérieurement, peut envahir les parties les plus voisines du corps charnu.
Ces caractères : tumeur apparaissant dans un, plus rarement deux muscles, consécutivement à une cause traumatique ou inflammatoire, se développant localement, demeurant isolée et 7ie se propageant pas aux muscles voisins, distinguent nettement I'ostéome musculairk de la MYOsiTE ossifiante progressive, qui, au contraire, apparaît sans cause, en un ou plusieurs muscles simultanément, et ne tarde pas à envahir progressivement une grande partie du système musculaire.
Vostéome musculaire se produit surtout chez les individus relativement jeunes. C'est dans l'armée qu'on l'a tout d'abord observé. Il affecte, suivant les armes, des localisations spéciales en rapport avec les muscles les plus fréquemment contus au cours des exercices.
Chez les cavaliers, son siège de prédilection est le tiers supérieur des adducteurs de la cuisse, près de leur insertion pubienne. C'est Vostéome des cavaliers, décrit en premier lieu par Billroth, Josephson, Favier, puis par Sieur, Yvert, Rigal, Delorme, Berthier, etc.
Chez le fantassin, au contraire, il apparaît plutôt dans le deltoïde (Larrey), ce que l'on attribue au maniement du fusil {ostêome des fantassins). Une autre localisation fréquente est le brachial antérieur (Reynier), en suite du traumatisme du coude. Enfin, exceptionnellement, on l'a rencontré dans le coraco-brachial (Hutchinson), le psoas-iliaque (Salman), les fessiers (Schwartz), le biceps fémoral (Lehmann) et Vextenseur du gros orteil (Hepp).
La forme et les dimensions de la tumeur sont infiniment variables. Tantôt celle-ci est représentée par une petite aiguille osseuse, tantôt par un nodule du volume d'une noisette: dans un cas de Delorme, elle atteignait 19 centimètres de longueur, et dans celui de Schmidt, intéressait le coude dans toute son étendue.
Parfois I'ostéome siège près des insertions musculaires, et, dans ce cas, est souvent intimement soudé à l'os sous-jacent, mais il peut se trouver également en plein corps charnu, et être entouré de tous côtés par des faisceaux musculaires (Lehmann, Hutchinson, Schwartz Hepp, Benden), sans affecter aucun rapport avec la surface osseuse voisine.
Lésions histologiques. — La tumeur est constituée soit par un seul, soit par plusieurs fragments osseux, séparés par du tissu conjonctif, de la graisse, des fibres musculaires, ou, lorsqu'ils sont trop rapprochés, unis par de petits trousseaux fibreux ressemblant à des ligaments (Boppe). Ces fragments osseux, très irréguliers, présentent des dépressions, des rugosités, des crêtes dentelées, des prolongements épineux qui, dissociant les tissus voisins, rendent souvent la décortication très difficile. L'étude histologique des ostéomes musculaires a été faite par Virchow, Yvert, Orlow, Charcot, Favier, Boppe, BishofT, Thiriar, Laveran, Lehmann, Pilliet, etc., et, plus récemment par Berlhier, Salman et Bremig.
Ils sont constitués non pas par une simple calcification du muscle, ainsi que le pensaient les premiers auteurs, mais par du tissu osseux vrai, soit spongieux, soit compact dans toute son épaisseur, parfois spongieux au centre et compact à la périphérie.
Les travées osseuses, sauf dans la couche la plus superficielle où elles forment une nappe à peu près continue, afTectent une disposition' des plus irrégulières. Leur substance fondamentale, formée d'osséine, se colore en rose par le picro-carmin, mais celte coloration fait défaut dans la couche de nouvelle formation immédiatement sousjacente aux ostéoblastes, d'où l'existence d'un liséré incolore limitant les canaux de Havers et les canaux médullaires dans les points qui n'ont pas encore été l'objet d'un remaniement de la part des ostéoclastes (Berthier).
Les cellules osseuses sont cubiques, ou fusiformes lorsqu'elles viennent d'être englobées dans la substance fondamentale; entre les lamelles plus profondes, elles sont rameuses étoilées, et s'anastomosent entre elles par des prolongement extrêmement fins, souvent ramifiés, qui parcourent les canalicules. Toutes ces cellules sont relativement plus volumineuses que dans l'os normal. Berthier a décrit certains de ces éléments, dont le noyau, engainé d'une mince couche de protoplasma, bourgeonne et perforerait la substance fondamentale. Il suppose que ce bourgeon nucléaire, après avoir creusé un canalicule, rentrera dans la masse du noyau, en laissant, comme trace de son passage, un mince filament protoplasmique. Mais on pourrait aussi bien admettre que ce bourgeon, après avoir évidé une excavation suffisante dans la substance fondamentale, se détachera du noyau primitif et formera un nouveau corpuscule osseux demeurant en rapport avec l'ancienne cellule par un mince prolongement proto- I)lasmique.
OSTÉOMES 463
Les ostéoblastes, grosses cellules arrondies ou polyédriques à noyau vésiculeux, forment aux travées un revêtement régulier les entourant de toute part, sauf aux points où celles-ci répondent à du tissu fibreux ou à des myéloplaxes. La substance fondamentale immédiatement sous-jacente à ces ostéoblastes, de formation plus récente, ne se colore pas par le picro-carmin et constitue le liséré incolore que nous avons signalé plus haut.
En d'autres points de la surface des travées, soit seuls, soit entremêlés aux ostéoblastes, existent des éléments volumineux, à bords nets, quoique dépourvus d'enveloppe, à protoplasma granuleux, prenant mal les colorations et chargés de noyaux multiples se colorant fortement. Ces myéloplaxes. déforme très variable, parfois étendus sous forme de bandelettes protoplasmiques, correspondent à des dépressions, à des encoches de la substance fondamentale, et semblent chargés de la résorption du remaniement des travées osseuses.
Les mailles limitées par les travées osseuses sont occupées par de la moelle rouge, dont la trame conjonctive est d'autant plus déliée et dont les vaisseaux sont d'autant plus nombreux que l'ostéome est plus jeune.
Sauf dans les tumeurs les plus anciennes, à côté du tissu osseux on rencontre le plus souvent du cartilage hyalin ou du fibro-cartilage de structure normale, disposé en îlots isolés ou en travées en rapport intime avec les travées osseuses. Lorsque les deux variétés de cartilage existent dans une même travée, le fibro-cartilage en occupe la périphérie et le cartilage hyalin la partie centrale (Berthier). Le fibro-cartilage est de bonne heure remanié par la pénétration des vaisseaux sanguins.
Aux points d'union des travées cartilagineuses et osseuses, les chondroblastes se transforment peu à peu en ostéoblastes, tandis que les travées s'imprègnent d'osséine (Derthier).
Sur tout ou partie de son pourtour, l'ostéome est limité par une membrane fibreuse formée de libres parallèles entre lesquelles sont des cellules aplaties à noyau allongé. Parfois, la face profonde est constituée d'un tissu moins dense, rempli de nombreuses cellules plus grosses que les ostéoblastes et contenant un volumineux noyau évidé. C'est à ces éléments, qu'il compare à la couche ostéogène d'Ollier, que Berthier attribue la formation des travées osseuses et cartilagineuses.
La tumeur est entourée de fibres musculaires, dont plusieurs pénètrent à l'intérieur du massif osléo-carlilagineux. A côté de libres
normales, un nombre plus ou moins grand de ces éléments sont profondément altérés. Les uns en désintégration granuleuse, transformés en corps granuleux, ont perdu leur striation et subissent la dégénérescence graisseuse; d'autres prennent l'aspect de blocs homogènes et brillants, ayant une certaine ressemblance avec la dégénérescence Yitreuse(Berthier,Lehmann). Ces fibres dégénérées, dont les noyaux sont gonflés et multipliés, s'imprégneraient de sels calcaires, ce qui leur donnerait une réfringence très spéciale (Salman). Le plus grand nombre des fibres altérées sont atteintes de tuméfaction trouble (Lehmann, Salman). Gonflées, tuméfiées, elles deviennent finement grenues, leur striation disparaît et leurs noyaux se multiplient. Ainsi modifiées par hyperplasie de leur sarcoplasma, ces fibres, sur les coupes transversales, « prennent l'apparence de cellules géantes à bords réguliers, arrondis ou ovalaires, constituées par une substance finement granuleuse, teintées en rouge brun par le carmin et contenant des amas de noyaux vivement colorés ». Ces « plaques à noyaux multiples ont la plus grande ressemblance avec les myéloplaxes, qui n'en "diffèrent que parce que leur protoplasma demeure presque incolore après l'action du carmin » (Berthier). Dans le voisinage de ces éléments, d'autres, dont l'altération est moins profonde, présentent encore une légère striation.
Cependant l'individualisation cellulaire peut se compléter. Les noyaux musculaires prolifères, entourés de protoplasma, se libèrent et forment soit de véritables cellules géantes musculaires pohjnucléaires, se colorant en rouge clair par l'éosine et dont les bords ne présentent plus le pourtour régulier d'une fibre contractile (Salman), soit en des cellules plus petites, réunies en amas ou isolées dans le tissu conjonctif.
Grawitz et Bremig, enfin, ont vu des fibres musculaires se résoudre en fibrilles qui se modifiaient progressivement et prenaient bientôt tous les caractères du tissu fibreux aux dépens duquel semblait naître l'ostéome.
Ces diverses altérations se retrouvent côte à côte et sont inégalement réparties. Tantôt elles sont limitées au voisinage immédiat de l'ostéome, tantôt on les rencontre dans toute l'étendue du muscle (Lehmann). Mais, dans ce cas, à côté de l'ostéome principal, existent souvent de petites aiguilles osseuses accessoires.
Le tissu interstitiel est tantôt épaissi (Berthier, Lehmann), tantôt peu augmenté d'importance. Dans l'observation de Lehmann, l'ostéome s'accompagnait d'une lipoinatose interstitielle considérable. Bremig
OSTÉOMES 4G5
signale expressément l'absence de prolifération cellulaire dans le tissu conjonctif. La plupart des autres auteurs y notent, au contraire, des cellules plus ou moins altondantes arrondies ou polygonales, isolées ou en amas, dont certaines donnent l'impression de cellules géantes. Ce serait aux dépens de ces éléments cellulaires que se produiraient les travées cartilagineuses et osseuses. D'après Salman, les faisceaux conjonctifs se gonfleraient, se transformeraient en des travées de substance molle du type conjonctif contre lesquelles s'appliqueraient ces cellules qui, transformées en ostéoblastes, donneraient naissance à des aiguilles osseuses. Lehmann a constaté, dans son cas, tous les intermédiaires entre le tissu osseux vrai et un tissu ostéoïde constitué par une suiistance incomplètement ossifiée tapissée d'ostéoblastes et de cellules dérivées des cellules géantes.
Pathogénie. — L'accord est loin d'être fait sur la pathogénie de l'ostéome. Les diverses théories avancées à ce sujet peuvent être divisées en deux grandes catégories, les unes admettant un point de (\épa.rt musculaire, les autres faisant intervenir le périoste, au niveau duquel s'insère le muscle.
1" Virchow pensait à un mouvement (V ossification partant de la surface osseuse normale et se propageant progressivement jusqu'au muscle, à travers le tendon ou les aponévroses.
2" Orlow, en 1888, émit l'hypothèse de l'arrachement périoste. « Un traumatisme assez violent, dit-il, peut déchirer les libres musculaires, mais il peut aussi arracher le périoste seul, ou le périoste avec des lamelles osseuses superficielles. Transporté en un autre point, ce tissu continue à former de l'os et ainsi se développe l'ostéome des muscles. » Berger, Sieur, rieynier se sont rangés à cette opinion, qui semble avoir réuni aujourd'hui le plus grand nombre des suffrages.
Berthier l'a vivement iléfendue en l'appuyant d'expériences sur ranimai, lllibérait au bistouri (pielques fragments de périoste, en respectant les fibres musculaires qui s'y inséraient, puis appliquait, une lois les sutures faites, quelques décharges électriques sur la région, afin d'amener, par rétraction des fibres musculaires, une greffe plus profonde du lambeau périostal. Les muscles, examinés six, neuf, treize jours et quatre mois après l'opération, contenaient des productions osseuses à différents degrés de développement.
Ces expériences de Berthier nous montrent, ce que nous savions déjà depuis les travaux d'Ollier, que le périoste arraché est susceptible de produire de l'os dans le point où il se greffe, mais elles ne nous
COnNIL ET lUNVIEU. — II, 30
466 AlNAtOMiE PATHOLOGIQUE DU MUSCLE •
prouvent pas, ce qu'il aurait précisément fallu démontrer, que cet arrachement existe toujours au début de l'ostéome.
Cet arrachement, peu probable lorsque l'ostéome succède à des contusions légères, à des frottements répétés, devient inadmissible lorsqu'on ne relève comme étiologie que les signes d'une irritation locale ou d'une myosite limitée. On ne saurait l'invoquer que lorsque le développement de la tumeur fait suite à un violent traumatisme ou que son début est marqué par les symptômes évidents d'une rupture musculaire. Mais, même dans ces conditions, l'origine périoslée, toujours discutable vu les lésions concomitantes des muscles, ne semble pouvoir être appliquée qu'aux cas où l'ostéome est trouvé adhérent par une de ses faces ou de ses extrémités à l'os voisin. Cette origine parait, au contraire, peu vraisemblable lorsque la tumeur, ainsi que dans les cas de Uigal, de Brault, d'Hutchinson, de Lehmann, etc., etc., est de toutes parts entourée de fibres musculaires ; elle est insoutenable lorsque, au centre de l'ostéome, on retrouve un corps étranger, comme dans les observations de Schwartz, Benden, etc.
Les autres hypothèses placent, non pas dans le périoste, mais dans le muscle lui-même, le point de départ de l'ostéome.
3" Pour Seydeler, Charvot, Bopp, Demmler, Ramonet, le traumatisme occasionne un hématome musculaire. Cet hématome s'organiserait, et dans le tissu ainsi formé apparaîtrait l'ostéome.
Quoique cette hypothèse soit plausible, il faut reconnaître que, si les hématomes se calcifient fréquemment, ils ne donnent que très exceptionnellement naissance à du tissu osseux vrai.
4° Myosite ou irritation musculaire. — L'origine inflammatoire ou irritative de l'ostéome, soutenue par Le Dentu, Picqué, Ziegler, puis par Bremig, Lehmann, Schwartz, etc. , etc. , qui seule pourrait s'appliquer à tous les cas, semble aujourd'hui gagner des partisans de plus en plus nombreux. Quelques auteurs même, abandonnant le terme d'ostéonie, publient leurs observations sous celui de myosite ossifiante localisée.
Certains faits paraissent, à ce point de vue, assez probants. Tel est, en particulier, celui de Schwartz : le malade, s'étant blessé à la fesse avec des éclats de verre, vit, peu après, apparaître une tumeur qui augmenta progressivement de volume. Cette tumeur, opérée trois ans après l'accident, était constituée par un ostéome pur englobant des fragments de verre.
Dans celui de Benden, l'ostéome, formé en plein muscle, constituait une coque osseuse à une aiguille à repriser.
OSTÉOMES ',(37
Dans celui de Hepp, la tumeur s'était développée assez rapidement dans l'épaisseur de l'extenseur du gros orteil chez un malade porteur de gommes tuberculeuses de la cuisse et de l'avant-bras. Elle n'avait aucun rapport avec les os voisins. Composée de tissu osseux vrai, elle présentait en un point une excavation qui, sur les coupes, offrait tous les caractères de la carie tuberculeuse (Pilliet). Cette tuberculose de l'ostéome peut être secondaire. Toutefois, on peut se demander, ici. si la tumeur osseuse ne s'était pas formée sous l'influence d'une myosite chronique tuberculeuse.
Lorsque l'ostéome se développe en plein corps charnu, à la suite de traumatismes légers mais répétés constamment au même endroit, l'hypothèse d'une myosite subaiguë paraît la seule admissible; elle n'est nullement inadmissible dans les observations qui débutent par un traumatisme violent. Cette conception de la pathogénie de l'ostéome qui voit dans celui-ci la suite d'une lésion inflanimaloire ou irrltatice du muscle, est donc celle qui répond le mieux à la généralité des faits.
Mais, entre les partisans de cette théorie, l'accord cesse lorsqu'il s'agit d'établir aux dépens de quels éléments se forme le tissu osseux.
Presque tous admettent que ce sont les cellules conjonctives qui se transforment en cellules osseuses. La lésion primitive serait celle du tissu interstitiel, qui entraînerait secondairement la dégénérescence et la disparition des fibres musculaires.
Bremig, au contraire, soutient l'origine musculaire. Pour lui, les fibres striées, après s'être réduites en pinceaux de fibrilles, se transformeraient en un tissu d'aspect fibreux aux dépens duquel se formerait l'ostéome.
Salman a décrit très exactement d*une part, dans les fibres striées, la formation de cellules musculaires qui s'individualisent sous forme d'éléments mononucléaires ou de cellules géantes ; d'autre part, les ostéoblastes se formant aux dépens de cellules mononucléaires placées dans les interstices conjonctifs, ou aux dépens de cellules géantes se subdivisant en cellules mononucléaires. Mais malgré leurs grandes analogies morphologiques, il ne rapproche pas ces éléments et regarde les derniers comme d'origine conjonctive.
Une cellule musculaire se transformant en ostéoblaste et donnant naissance à du tissu osseux est, en effet, un phénomène contraire aux notions généralement admises. Il serait cependant, aujourd'hui, peu rationnel d'en nier absolument la possibilité, depuis qu'une étude plus approfondie de la fibre striée nous a montré. combien le sarcoplasma
CORNIL ET RANVIER. — II. 30*
peut subir de métamorphoses diverses, combien la cellule musculaire, une fois individualisée et revenue à un état pour ainsi dire indifférent, peut évoluer dans les directions les plus inattendues.
Dans les amyotrophies, la fibre musculaire, après régression cellulaire, se transforme en tissu conjonctif, en cellule adipeuse. Dans la myosite ossifiante progressive, Krôsing a vu la cellule musculaire sécréter du tissu osseux. Cette myosite se rapproche, du reste, par plus d'un côté, des amyotrophies, et pourrait, ainsi que nous l'avons vu, être assimilée à une myopathie primitive ossifiante.
Dans la myosite, il y a également formation de cellules musculaires, mais seulement après dégénérescence de la fibre et aux dépens des débris de sarcoplasma demeurés vivants. Ces cellules musculaires devraient aboutir à la régénération du muscle. Lorsque la régénération ne peut s'effectuer, elles disparaissent dans le tissu conjonctif de la cicatrice. Dans certains cas, cependant, elles semblent pouvoir subir la métamorphose adipeuse, et nous rappelons ici la pseudo-hypertrophie, l'infiltration adipeuse interstitielle limitée à un seul muscle, observée par Siredey et Lesage, à la suite d'une maladie infectieuse.
Il peut y avoir, du reste, coïncidence dans le même muscle, d'ostéome et (T infiltration adipeuse. Dans le cas de Lehmann, la tumeur, qui avait acquis le volume d'une tête d'enfant, était d'une consistance dure, mais avait l'aspect hpomateux. Dans la partie profonde existait un ostéome de 10 centimètres de long, entouré de tous côtés par des faisceaux musculaires. En d'autres points, on retrouvait des petites aiguilles osseuses. Histologiquement, on constatait, entre les fibres musculaires, une lipomatose luxuriante, et tous les passages entre le tissu osseux et le tissu ostéoïde. Cette observation est une véritable forme de passage entre l'ostéome pur et l'infiltration adipeuse relevée par Lesage ; on y assiste à la fois aux métamorphoses adipeuse et osseuse de la cellule musculaire.
De par la présence du tissu adipeux, cette observation se rapproche également de la myosite ossifiante progressive. Du reste, entre l'ostéome et la myosite ossifiante existent des cas de transition, et un certain nombre de faits, regardés comme de la myosite ossifiante, devraient être rangés parmi les cas d'ostéome; tels sont, d'après Weil et Nissim, ceux de Podrasky, de Mosetig, de Morhof et de Yito.
Il n'est donc pas invraisemblable d'admettre qu'à la suite de myosite limitée, les cellules musculaires, nées des débris de sarcoplasma des fibres dégénérées, présentent, ici comme dans la myosite ossifiante progressive, par suite des modifications du milieu ambiant,
CHONDROiMES. — ANGIOMES IG'J
une déviation de leurs fonctions physiologiques, et qu'au lieu de sécréter du myoplasma, de régénérer des libres striées ou de se confondre avec les éléments conjonctifs, elles soient susceptibles de se transformer en cellules adipeuses ou de sécréter de la substance osseuse.
Cette hypothèse, basée sur nos connaissances encore récentes relatives aux métamorphoses de la cellule musculaire, demande à être confirmée par de nouvelles recherches. Nous ne l'avons développée que pour montrer que l'origine musculaire de l'ostéome, soutenue par Bremig, malgré son apparence paradoxale, peut être défendue et ne constituerait pas un phénomène unique et anormal dans la pathologie du muscle.