PRÉFACE
Les médecins anciens et modernes, les praticiens les plus habiles, ont prouvé jusqu’à l'évidence que les dents jouent un rôle très important dans l’économie animale de l’homme :
destinées à broyer les substances qui servent à notre alimentation quotidienne, elles sont en outre un des caractères les plus brillants de la beauté du visage. Et pourtant, chose inconcevable, on met la plus grande négligence à conserver des trésors qui sont si précieux pour toute personne assez clairvoyante et assez prudente pour ne pas mettre en péril un des plus beaux dons de la nature. Quinze années d’expérience m’ont démontré qu’on n’accorde pas
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à la conservation des dents les soins qu’elles méritent: j’ai eu à réparer tant de désastres occasionnés par une incurie coupable, que je ne puis m’empêcher de plaindre le sort de plusieurs personnes qui, à la fleur de leur âge, ont perdu les belles perles que la bienfaisante nature sème avec profusion dans la bouche de l’homme. On m’objectera peut-être que les dents sont sujettes à des accidents innombrablés, que le changement de température, d’aliments exerce sur elles une influence funeste. Je suis loin de nier la fragilité du système dentaire; je sais que les soins de la bouche exigent des précautions constantes, une vigilance infatigable ; mais aussi n’est-on pas largement récompensé de cette vigilance lorsqu’on peut conserver jusqu’aux dernières limites de l’âge les riants attributs de la jeunesse?
Dans lé long exercice de ma profession, j’ai été à portée de remarquer des cas si nombreux, si extraordinaires, que je me suis demandé s’il né serait pas possible de prévenir et d’empêcher les cruels .ravages occasionnés par une in-
souciance dont je plaignais les victimes. J’ai étudié alors l'influence de l’hygiène en général, de la manière de vivre, des professions, de la température, sur la perte et la conservation des dents, et j’ai ainsi élaboré peu à peu , par un travail quotidien, mon Manuel cl’Hygiène dentaire à l’usage de toutes les classes et professions.
Dans le langage médical, le mot hygiène est l’ensemble des moyens propres à conserver la santé, à prévenir les maladies. Cabanis la définit ainsi :
« L’hygiène aspire à perfectionner la nature « humaine générale. » (i).
On divise ordinairement l’hygiène en deux classes : publique et privée.
La première comprend les moeurs, la police et les habitudes particulières de chaque nation.
La seconde s’occupe spécialement des professions, de la naissance, de l’âge, des habitudes, du tempérament de chaque personne.
Cette partie si importante de la médecine
(1) Rapport du physique au moral.
a fait depuis quelques années de très grands progrès; et de savants médecins ont écrit plusieurs ouvrages pour combattre et détruire les préjugés, les erreurs si contraires au maintien du bien-être physique de l’homme. Ils ont indiqué le traitement qui convient à chacune des nombreuses maladies qui mettent chaque jour notre existence en danger. Grâce à leurs lumières et à leurs travaux, il ne sera plus désormais si difficile de conserver la santé, le plus précieux de tous les biens, la santé, que les Grecs, dans leur riante mythologie, représentaient sous la forme d’une jeune nymphe à l’œil vif et riant, au visage vermeil et rose.
Après avoir lu les nombreux écrits consacrés à l’hygiène générale, je me suis demandé s’il ne serait pas possible d’appliquer spécialement les mêmes doctrines à la conservation des organes dentaires. La réponse a été affirmative, et j’ai commencé à coordonner les matériaux du second ouvrage que je livre aujourd’hui au public, avec courage et confiance.
De même que l’hygiène, généralement parlant, traite de la conservation de la santé, de même l’hygiène dentaire, dans sa spécialité, traite des moyens de conserver les dents saines et belles.
J’ai déjà dit que les dents contribuent beaucoup à l’harmonie parfaite qui doit régner dans tous les organes dont se compose le corps humain . Les médecins les plus célèbres sont tous d’accord sur ce point, et ce serait perdre un temps précieux que chercher à démontrer cette vérité.
Arrivons vite au sujet de ce livre. On comprendra facilement qu’exerçant depuis quinze ans ma profession avec succès dans la première ville du monde, j’ai eu plus que tout autre de fréquentes occasions d’observer des cas nombreux d’affections dentaires. Je puis dire, sans crainte d’être démenti, que je connais à fond cette partie des infirmités humaines, et qu’appelé à réparer les désastres occasionnés par des accidents ou par vice de nature, l’expérimentation m’a été d’un très grand secours.
Dans mes observations et mes expériences quotidiennes, j’ai vu que le mauvais état, la perte totale ou partielle des dents, avaient ordinairement pour cause première le tempérament, l’âge, les habitudes, l’alimentation, la position sociale et surtout les professions des individus qui venaient recourir à mes soins. Cette première conviction une fois acquise , j’ai recommencé, à plusieurs reprises, mes observations, et ce travail de chaque jour a eu pour résultat le Manuel d’Hygiène Dentaire que je m’empresse de publier pour témoigner ma reconnaissance aux personnes qui ont fait un accueil si bienveillant à mon Encyclopédie du Dentiste (1).
Dans l’économie animale, dit le docteur Réveillé-Parise, chaque organe a son stimulant particulier; mais tous les organes sont solidaires les uns des autres dans leur action, et cela en vertu du consensus général : c’est cette solidarité qui réduit tous les actes vitaux à Vunité
(1) Chez l’Auteur, rue Saint-Honoré , ; 270, et chez Baillière, éditeur, rue de l’École-de-Médecine. Prix : 7 fr. 50 c.
harmonique de l’organisme; et c’est précisément dans cette unité que consiste le principe fondamental de la santé.
Oui, tous les organes sont solidaires les uns des autres, et les dents qui, au premier aspect, ne paraissent jouer qu’un rôle très secondaire dans l’harmonie générale du corps humain, maintiennent la santé et causent très souvent des maladies. La perte et l’altération prématurée de ces organes sont ordinairement les indices d’un mal interne ou d’un tempérament vicieux. Voyez ces jeunes gens et ces jeunes filles, dont les dents sont jaunes et cariées, à la fleur de l’âge, un médecin vous dira que leur estomac affaibli opère mal la digestion, que leur poitrine est menacée, et qu’il y a dans leur sang des symptômes scrofuleux. Regardez au contraire ces hommes dans l’âge mûr, ces vieillards sur le déclin de l’âge , qui ont conservé leurs dents dans toute leur beauté primitive, il vous sera facile de vous convaincre que leur constitution est des plus heureuses, et que chez
eux l’harmonie vitale n’a jamais été troublée par aucune maladie sérieuse.
Puisque les dents sont évidemment les indices d’une bonne santé et l’apanage le plus brillant de la beauté dans l’homme et chez la femme, toute personne, quelle que soit sa condition, sa profession, doit s’empresser de recourir aux moyens connus et signalés pour conserver ce précieux trésor de la nature. Ces moyens, dont on éprouve depuis longtemps le besoin, sont restés jusqu’à ce jour ensevelis dans les ouvrages consacrés aux théories générales de la médecine. Il fallait, pour les apprécier, se livrer à des études qui rebutent ceux qui n’ont pas pour but spécial d’approfondir les sciences médicales. J’ai compris qu’il manquait à la médecine et à la chirurgie dentaires un ouvrage spécial, un ouvrage entièrement consacré à faire connaître les soins que demande la conservation de l’organisation buccale, et pour remplir cette lacune, j’ai composé mon Manuel, où les personnes peu habituées aux études abstraites trouveront, sans aucun travail,
sans la moindre recherche, des préceptes sûrs, des doctrines basées sur une longue expérience, des moyens hygiéniques employés par moi plusieurs fois chaque semaine et toujours avec le même succès.
J’ai divisé mon livre en trois parties principales, subdivisées elles-mêmes en autant de fractions que j’ai observé de cas particuliers.
Dans la première partie, je parlerai des personnes qui sont, à proprement parler, sans profession, et qui occupent dans la société des rangs plus ou moins distingués. La seconde partie est consacrée aux professions libérales.
La troisième partie est consacrée aux nombreuses catégories comprises sous la dénomination générale d’artisans.
A la suite de la nomenclature des diverses classes et professions, je parlerai de l’hygiène dentaire appropriée à chaque^ âge depuis l’enfance jusqu’à l’extrême vieillesse : je dirai les dangers qui menaçent l’enfant à l’époque
de la première et de la seconde dentition, les soins qu’il faut employer pour donner aux dents une disposition parfaite et régulière : les remèdes propres à les conserver et à guérir les atteintes qu’elles reçoivent par d’innombrables accidents. Je parlerai aussi de l’éducation physique et intellectuelle qui influe beaucoup sur le développement de l’organisation dentaire.
Passant ensuite aux diverses classes de personnes assez riches pour vivre sans exercer aucune profession, je signalerai tout ce qui peut être nuisible à la conservation de l’harmonie dentaire: j’analyserai les tempéraments, les penchants, les habitudes, les constitutions, les genres d’exercice et leurs effets, les passions et affections de l’âme, l’influence des sens et des facultés intellectuelles, des vêtements, des aliments et des boissons. Je donnerai principalement des détails hygiéniques sur la femme, dont la constitution physique est beaucoup plus délicate, beaucoup plus faible que celle de l’homme. J’avertirai nos dames du danger
qu’elles courent de perdre leurs dents, lorsqu’elles emploient sans mesure les parfums et les cosmétiques, lorsque par coquetterie ou pour obéir aux tyranniques lois de la mode, elles se couvrent de vêtements si légers que leur corps se trouve immédiatement en contact avec l’air ou trop froid ou trop chaud. Je n’oublierai pas les hommes riches que le vulgaire appelle les heureux de ce monde, et qui très souvent, ne trouvent que dégoût dans leur vie par suite de l’abus de tous les plaisirs. Je leur dirai franchement par quels excès ils perdent très souvent leurs dents qu’il leur serait si facile de conserver jusqu’à la vieillesse. Les oisifs sont peutêtre sujets à un plus grand nombre de maladies que les hommes condamnés au travail ; ils trouveront dans mon livre des préceptes et des conseils qui leur seront de la plus grande utilité, s’ils veulent les suivre.
La partie des professions ne sera pas moins intéressante.
« Dieu, dit Turgot, en donnant à l’homme « des besoins, en lui rendant nécessaire la
« ressource du travail , a fait de celui-ci la « propriété de tout homme, et cette propriété « est la première, la plus sacrée, la plus im- « prescriptible de toutes. »
Oui, le travail est la destinée de tout homme, la source de toutes les inventions, de tous les moyens d’existence ; aussi presque tous les membres des sociétés modernes se font-ils honneur d’appartenir à la classe des travailleurs qui forment de nombreuses catégories auxquelles on a donné le nom de professions. Les sciences, les lettres, les arts, l’industrie, le commerce, les métiers, sont autant de professions, les unes élevées, les autres moyennes, d’autres enfin dites communes. Toutes cependant sont respectables et honorables, parce qu’elles s’enchaînent les unes aux autres par les besoins mutuels de leurs secours particuliers.
J’énumérerai les principales professions dans l’ordre suivant:
i°. Les savants.
2°. Les hommes de lettres.
3°. Les artistes.
k°. Les industriels.
5°. Les commerçants.
Ces cinq catégories seront, comme je l’ai déjà dit, subdivisées en plusieurs autres qui en sont autant de ramifications diverses.
Dans la troisième partie, consacrée aux artisans, je traiterai des maladies qui assiègent le système dentaire chez les individus occupés à des travaux manuels : ces maladies sont ordinairement moins réfractaires aux moyens hygiéniques. Les ouvriers qui travaillent en plein air sont sujets à toutes les affections dépendantes des variations de la température , telles que les catharres, les rhumatismes, les inflammations, et par conséquent à d’innombrables affections qui détériorent le système buccal. Ceux qui exercent des métiers sédentaires, dans des lieux bas, humides, mal éclairés, mal chauffés, sont sujets aux ophtalmies, aux tumeurs scrofuleuses qui entraînent ordinairement la perte des dents... Mais je m’aperçois que je dépasserais
les bornes d’une préface, si je continuais à énumérer les divers métiers et les maladies auxquelles sont exposés les individus qui les exercent. D’ailleurs, je parlerai de chaque catégorie en particulier dans la troisième partie de mon livre.
Nous vivons dans un temps et dans un pays où tout le monde travaille à améliorer le sort des diverses classes de la société. Depuis quelques années, on a fait les efforts les plus louables, pour que le bien-être se répande jusque dans la chaumière du pauvre. Quelle est la source Sa plus abondante de bonheur pour les hommes que la fortune n’a pas admis au banquet de ses faveurs? La santé, sans contredit, la santé, indispensable pour le riche comme pour l’indigent, mais pour ce dernier surtout, parce que voué à des travaux corporels et ordinairement très pénibles, ii a besoin de toute la force de ses organes. Plusieurs médecins dont l’Europe s’honore ont si bien compris cette importante vérité, qu’ils ont écrit de nombreux ouvrages à 1| portée du peuple, et renfermant
des préceptes hygiéniques propres à prévenir plusieurs maladies. A l’exemple du célèbre Tissot, ils ont débarrassé la science médicale de ses théories ténébreuses, et parlant un langage intelligible pour tous, ils ont rendu les préceptes d’hygiène si clairs, si simples, que chaque habitant des campagnes pourra, dans le plus grand nombre de cas, être le médecin de lui-même.
Honneur à ces hommes qui ont ouvert à la médecine une nouvelle voie qui conduira tous les hommes au bien-être corporel. Ils ont mérité que la reconnaissance publique leur élève des statues. Honneur à ces apôtres de la science qui n’ont pas craint de descendre des hauteurs des théories pour se mettre à la portée de tous !
Je viens, à mon tour, apporter une pierre à l’édifice scientifique qu’ils ont élevé pour le bien-être de l’humanité en général. Certes, les maladies des dents et leur conservation ne sont pas la partie la moins importante de l'hygiène. Tous les médecins recommandent d’en avoir le plus grand soin. Mon Manuel d’Hygiène dentaire sera le complément indispensable de tout
ce qu’on a écrit jusqu’à ce jour sur l’hvgiène en général. Puisque la conservation des dents est si nécessaire aux principales fonctions de l’organisation vitale, on ne doit négliger aucun soin, aucune pratique, pour les maintenir dans leur état primitif, pour remédier aux vices de nature, pour en favoriser le développement harmonique, pour les préserver des innombrables atteintes qui leur sont si funestes. Nul mieux que moi ne pouvait recueillir les règles de l’expérience.
Honoré depuis quinze ans de la confiance d’une très nombreuse clientelle, j’ai pu, mieux que tout autre, multiplier mes observations pour pousser mes études journalières jusqu’aux dernières limites de la certitude. J’ai été appelé à soulager les puissances du jour, les célébrités et les hommes inconnus, les riches et les pauvres tourmentés par les maladies de la bouche. J’ai été assez heureux, en inventant mon système des râteliers osanores, pour tracer à la prothèse dentaire une route nouvelle qui la conduira et la conduit déjà à des progrès qu’on
aurait regardés auparavant comme impossibles et irréalisables. On comprendra facilement qu’avec ces riches éléments de découvertes, d’études, de persévérance, j’ai pu, constant dans le but que je m’étais proposé, connaître, approfondir les causes et les remèdes des maladies dentaires chez les divers individus, dont la position sociale, la fortune, les mœurs, les habitudes, les goûts, les passions et les occupations journalières diffèrent totalement les uns des autres. De môme qu’un médecin qui exerce consciencieusement son honorable et importante profession, étudie et soigne différemment les maladies, suivant la position sociale des personnes qui ont recours à ses connaissances médicales ; de même j’ai varié mes traitements dentaires, suivant la position des individus qui ont eu confiance en mon art. Il m’a été très facile de voir que le riche et le pauvre perdent leurs dents par des causes différentes, que nos grandes dames et les jeunes femmes de la campagne ne doivent pas attribuer aux mêmes accimalheur d’être édentées avant l’âge.