LUS MÉDECINS
La vie du médecin est constamment exposée à mille dangers. Cette vie de dévouement, je dirai même d’abnégation continuelle, se passe, dès le début de la carrière scientifique, au milieu
des émanations putrides et fétides des hôpitaux, des prisons, au milieu des miasmes des amphithéâtres.
Je priai dernièrement un docteur célèbre de me donner son avis sur l’hygiène dentaire appropriée à la profession médicale ; je reçus la lettre suivante :
« Monsieur et ami,
« Vous me demandez quel est mon avis sur l’hygiène dentaire appropriée aux médecins je vous avouerai que je n’ai pas fait des études spéciales sur cette partie de la science. Néanmoins, pour faire preuve de bonne volonté, et pour vous témoigner ma reconnaissance pour le plaisir que j’ai éprouvé en lisant votre Encyclopédie du Dentiste , dont vous avez bien voulu m’envoyer un exemplaire, je vous écris cette lettre où j’expose très brièvement mon opinion sur l’hygiène qui convient aux médecins. Vous en tirerez les inductions que vous jugerez convenables.
« Les diverses conditions ou positions sociales qu’on appelle professions „ ont des maladies
qui leur sout propres ou particulières. Je n’ai à m’occuper que des travaux intellectuels.
« Dans mes expériences médicales, j’ai remarqué que les personnes qui se livrent aux sciences, aux lettres, aux arts, sont chétives, pâles; que chez elles, la taille prend rarement un fort développement; elles digèrent difficilement, leur estomac est très paresseux, elles sont sujettes aux gastralgies. J’attribue cela à leur vie sédentaire qui affaiblit les mouvements musculaires, qui gêne la circulation du sang, la respiration. Continuellement immobiles, dans une attitude pénible, sous le poids des préoccupations les plus graves, les hommes voués aux travaux intellectuels souffrent d’engorgements abdominaux, de constipations qui résistent parfois aux traitements les plus sévères . Leur cerveau étant continuellement tendu, cette tension donne lieu à des céphalagies, à des névroses qui réagissent sur le cœur dont les pulsations sont tantôt lentes tantôt précipitées. Un physiologiste a dit avec raison que l’hypocondrie est la maladie des gens d’esprit. Cette prédisposition tient à des désirs violents et non satisfaits, à des élans d’ambition avortée. La tristesse, la mélancolie ,
a méfiance, l’irritabilité, compagnesinséparables des affections nerveuses, dégénèrent d’abord en hypocondrie et souvent en manie.
« Telles sont les principales affections des sa vants, des littérateurs, des poètes, en un mot des personnes chez lesquelles le raisonnement et l’imagination jouent un grand rôle.
« Les avocats et les médecins ont aussi des prédispositions particulières à certaines maladies. Les avocats, dans les luttes du barreau, contractent souvent des toux violentes , des affections pulmonaires, et sont généralement exposés à toutes les maladies qui atteignent les organes de la circulation et de la respiration. J’ai remarqué chez eux plusieurs cas de phthisie et d’anévrisme.
« Arrivons aux médecins. Ici, Monsieur, les dangers sont plus nombreux, plus imminents que dans toute autre profession. Pour vous en convaincre, il me suffira d’esqûisser rapidement la carrière scientifique et pratique d’un médecin. À peine admis dans les écoles , le jeune élève est condamné à passer presque toutes ses journées dans les hôpitaux, où il est sans cesse sous
l’inflaence terrible de l’action qu’exercent sur les tempéraments les plus robustes les maladies épidémiques, pestilentielles, contagieuses. Appelé plus tard aux amphithéâtres , il y respire les miasmes des cadavres en putréfaction. Muni de son diplôme de docteur qui lui a coûté tant d’études, de travail, de veilles, de dangers, il se jette dans le monde et commence sa carrière médicale. Ici, de nouveaux périls, de nouveaux sacrifices. Toujours en contact avec les malades, il parcourt en peu de temps le cercle de toutes les infirmités humaines. Combien de mes confrères n’ont-ils pas été enlevés, à la fleur de l’âge, par des maladies contractées près des lits de douleur de leurs clients? Pour le médecin, point de repos assuré ; ses jours, même ses nuits, il les doit aux malades. Lorsque tout le monde repose d’un paisible sommeil, le médecin, éveillé en sursaut, est obligé par les devoirs que lui impose sa noble profession , de se lever à l’instant, et d’aller passer près de ses malades de longues heures que d’autres consacrent au plaisir ou au repos. Vous comprendrez sans peine que cette agitation continuelle influe beaucoup sur la santé des
personnes vouées à la profession médicale D’ailleurs, les mœurs, les habitudes du médecin doivent nécessairement être graves et sévères ; il est difficile en effet d’être gai lorsqu’on va tou jours au milieu de personnes qui endurent toutes les douleurs dont est affligée l’espèce humaine. Aussi, le médecin est-il habituellement triste et mélancolique. On me dira que l’homme s’habitue à voir avec indifférence des choses qui causent d’abord de fortes émotions. Je ne prétends pas nier les effets de l’habitude, mais il n’en est pas moins constant que la médecine est une des professions les plus graves, les plus solennelles.
« Je vous laisse à juger, Monsieur, quel effet doivent produire sur notre organisation dentaire nos occupations quotidiennes; je désirerais pouvoir vous donner les documents que vous me demandez; mais je crois que vos longs travaux, vos études consciencieuses, votre expérience éclairée par des faits plus nombreux, vous en ont plus appris, que ne pourrait vous
en révéler un médecin qui ne s’occupe que de phthisies, de fièvres cérébrales, de névroses et autres maladies. »
« Agréez, monsieur.
« Paris,5 mai 1845. »
Certes, d’après la lettre du savant docteur qui m’honore de son amitié, il ne me sera pas difficile de tracer l’hygiène dentaire qui convient aux successeurs d’Hippocrate et de Galien. Ils doivent d’abord se prémunir contre les miasmes et les exhalaisons fétides que j’ai signalés comme les agents les plus destructeurs de la beauté des dents. Ils connaissent trop bien les diverses subtances et leurs propriétés pour avoir besoin de mes indications. Je leur conseille de se prémunir contre les atteintes de l’air, lorsqu’ils sont obligés de sortir la nuit. Je recommande aux élèves, lorsqu’ils dissèquent des cadavres dans les amphithéâtres, de se munir de chlore, de camphre, de se garder d’approcher de leur bouche les instruments dont ils se servent ; la langue, les gencives et les voiles du palais absorberaient promptement le virus cadavérique. J’ai soigné
un élève de l’école de Paris qui a failli perdre toutes ses dents pour s’être piqué légèrement la lèvre inférieure avec le scalpel dont il se servait pour étudier la bouche d’une femme atteinte de nécrose buccale. Je donne aussi le même eonseil aux dentistes, mes confrères, pour ce qui regarde les instruments dont ils se servent.