‹ Manuel d'instruction laique [microform]Chapitre 25 sur 47 · PAR RAPPORT AU SALUT · texte numérisé non relu

PAR RAPPORT AU SALUT

Q. La théorie de l'Église par rapport au salut estelle morale?

R. — Il est facile de se convaincre du contraire en

(1) Lamennais naquit à Saint-Malo en 1782, il est mort en 1854. Il publia en 1817 son Essai sur Vindifférence en matière de religion, qui lui acquit la célébrité. Il était d'un tempérament faible et lymphatique, enclin au mysticisme, ce qui explique jusqu'à un certain point pourquoi il se lança d'abord aussi maladivement dans le dogme.

Son premier volume sur Tindifférence fut reçu avec enthousiasme, le deuxième dans lequel il s'appuyait sur les sentiments religieux unanimes du cœur humain le tirent mal voir du clergé. Ses autres livres lui attirèrent la haine des libéraux, car il y niait tout esprit de liberté et flétrissait TUniversité. Il soutenait la politique d'Innocent III, celle de la théocratie à outrance. Esprit sans consistance, mais accessiblo à la raison, il se tourna plus tard vers le libéralisme et ne se soumit à Rome que pour vivre tranquille. Ce fut d'un moment de sensibilité que sortirent les Paroles d*un croyant, inspirées par les événements de Pologne. Depuis il se tourna contre Rome, fonda sous la République le Peuple constituant qui cessa de paraître après les journées de Juin par un numéro qui fait le plus grand honneur à Lamennais : « Le Peuple constituant^ disait-il, a commencé avec la République, il finit avec la République... Ce n'est plus là la République, mais autour de sa tombe, les saturnales de la réaction. » A partir du coup-d'État, exécuté le 2 décembre 1851 par Napoléon Bonaparte contre le peuple français il demeura dans la vie privée.

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examinant combien cette théorie est exclusive. Elle peut se résumer dans la phrase fameuse : « Hors de lEghse point de salut. ,, Nous sommes damnés avant que de naître ; nous sommes destinés aux plus f^randes souffrances, au feu éternel, si l'Église ne nous tend pas les bras ; elle nous les tend et nous sommes perdus si nous ne nous y précipitons pas. « Nous savons » dit Pascal « que toutes les vertus, le martyre, les austérités et toutes les bonnes actions sont inutiles en dehors de

Jean-Jacquos Rousseau.

l'Kglise et hors la communion du chef de l'Église qui est le pape. » Jean- Jacques Rousseau (1) s'est élevé de toute sa large autorité contre cette prétention de l'É-

(1) J.-J. Rousseau, né à Genève le 28 juin 1712, mort à Ermenonville, près Paris, le 2 juillet 1778. Fils d'un horloger. Rousseau, après bien des vicissitudes, vicissitudes qui, du reste l'ac câblèrent toute sa vie, après avoir cru qu'il pouvait faire un ;nusicien, trouva dans l'amitié de Diderot des indications sur

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glise de n'admettre la sauvation que de ceux qui meurent dans son sein, bien qu'elle sente si bien son injustice que, dans la prédication, le prêtre n'ose plus vouer le protestant, le musulman et le sauvage qu'aux peines du purgatoire. « Ou toutes les religions sont bonnes et agréables à Dieu » a dit J.-J. Rousseau « ou s'il en est une qu'il prescrive aux hommes et qu'il le punisse de méconnaître, il lui a donné des signes certains et manifestes pour être reconnue comme la seule véritable : ces signes sont de tous les temps et de tous les lieux, également sensibles à tous les hommes, grands et petits, savants et ignorants, européens, indiens, africains, sauvages. S'il était une religion sur la Terre hors laquelle il n'y eût que peine éternelle et qu'en quelque lieu du monde un seul mortel de

sa voie véritable et se mit à écrire. Sa vie, il l'a racontée en grande partie dans ses immortelles Confessions, le plus beau peut-être de ses livres. Cependant, quel livre d'éducation que V Emile! si Ton pouvait placer l'élève dans un milieu oii on pût le mettre en pratique. Combien de données à y prendre, de conseils à y puiser! Quel livre éveillera jamais plus de pensées par rapport à l'éducation et, par cela même, quel livre est plus utile? Par son Contrat ^ocia^, Rousseau exerça une grande influence sur la Révolution française; il démontra que toute Tautorité se trouvait dans la volonté générale ou populaire. Nul ouvrage ne renferme des sentiments plus fins, plus cordiaux que cette Julie ou la Nouvelle Ileloïse (écrite dans une langue admirable) pure de toute monstruosité morale, qui intéresse presque sans critique, qui charme parce qu'elle est vraie, parce que, comme dans les Confessions, Rousseau n'a pas craint de s'y mettre tout entier. Q'.iel auteur a jamais écrit avec une telle franchise? Qui a montré une simplicité plus grande, plus idéale? Est-ce la faute à Rousseau si, chaque fois qu'il se trouve en présence de la réalité, cette réalité le brise et le rend injuste? Il n'a pas compris la vie sociale, il n'était pas fait pour la vivre, et cependant il lui a laissé presque autant que Voltaire toutes les qualités de sa raison, de son esprit et de son cœur.

bonne foi n'eût pas été frappé de son évidence, le Dieu de cette religion serait le plus cruel et le plus inique des Tyrans. Vous m'annoncez un Dieu né et mort il y a deux mille ans, à l'autre extrémité du monde, dans je ne sais quelle petite ville, et vous dites que tous ceux qui n'auront pas cru ce mystère seront damnés. Voilà des choses bien étranges pour les croire si vite sur la seule autorité d'un homme que je ne connais pas ! Pourquoi votre Dieu a-t-il fait arriver si loin de moi ces événements dont il voulait m'obliger d'être instruit (1) ? Est ce un crime d'ignorer ce qui se passe aux antipodes? Puis-je deviner qu'il y a eu dans un autre hémisphère un peuple hébreu et une ville de Jérusalem? Autant vaudrait m'obliger de savoir ce qui se fait dans la lune. Vous venez, dites-vous, me l'apprendre? Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu l'apprendre à mon père ? ou pourquoi damnez-vous ce bon vieillard de n'en avoir jamais rien su? Pressés par ces raisons les premiers sectateurs aiment mieux faire leur Dieu injuste que de renoncer à leur barbare dogme. Les autres se tirent d'affaire en envoyant obligeamment un ange instruire quiconque, dans une ignorance invincible, aurait vécu moralement bien. La belle invention que cet ange ! Non content de nous asservir à leurs machines, ils mettent Dieu lui-même dans la nécessité d'en employer. » Ce raisonnement est irréfutable; à un Dieu fécond en miracles on demande une preuve convaincante, palpable de son existence. Qu'il en donne

(1) C'est ce qu'on répète journellement à propos des miracles. Pourquoi ne les voit-on jamais se produire? Ou pourquoi Dieu qui est tout-puissant ne convainct-il pas d'un coup toute la terre par un bel et bon miracle? Voyons, pourquoi devant tout Paris rassemblé un bon jésuite ne se précipite-t-il pas du haut de TArc-de-Triomphe sans se faire de mal?

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une, et tout sera dit. La plus grande partie de la population terrestre ne reconnaît pas ce Dieu et tous ces peuples divers sont livrés à la damnation? Et vous condamnez toute cette éternité humaine qui' est d'avant le Christ? Il résulte de saint Augustin qu'il fallait avant la venue du Messie croire en un seul Dieu et à la venue du Messie pour être sauvé, et, si Ton était juif, obéir aux lois de Moïse. Mais comment croire h la venue du Messie si l'on n'était pas juif? Tout ce qui est né en dehors de ce peuple microscopique, qui n'a même point de place fixe sur le globe, est donc damne? Oui. Mais l'Église déclare que par cette condamnation générale Dieu a voulu prouver combien la raison humaine livrée, à elle-même était corrompue, et combien était nécessaire la venue du Messie. Mais, outre que la venue du Messie n'empêche pas la damnation de tous ceux qui ont vécu pendant des millions d'années avant lui, si notre raison a été abandonnée par Dieu qui l'avait formée, c'est Dieu qui l'a livrée à elle-même par une volonté de sa toute puissance, c'est donc lui qui est le corrupteur, et, comme il fait de notre raison sa chose, si notre raison est corrompue, c'est sa faute, et il est corrompu en elle, et le Messie devait venir pour lui. Dieu, et non pour les hommes. N'importe! Il n'y a pas de salut en dehors de TÉglise. Jésus dit: « Quiconque n'est pas avec moi est conire moi et quiconque n'amasse pas avec moi dissipe. » On ne peut être dans la voie du salut qu'avec le Sauveur, sans cela le Sauveur n'aurait pas de raison d'être puisqu'on pourrait se passer de lui. Lorsque les Pélagiens (1) soutenaient que

(1) Pelage, moine anglais dont le nom était Morgan, né dans la deuxième partie du IV* siècle. Il se fixa à Rome où il mena une vie austère.

Avant lui aucune doctrine rie s'était élevée dans TÉglise qui

les païens sont justifiés par leur ignorance môme et qu'ils ne pèchent pas en agissant selon leur conscience, ou droite, ou erronée, saint Augustin s'écriait : « Si cette doctrine était vraie, les païens seraient sauvés sans la foi de Jésus-Christ et sans la grâce : le divin Sauveur serait donc mort inutilement. » On le voit, il est nécessaire que soit damné tout ce qui avant, pendant et après Jésus, est demeuré étranger à Jésus, tout ce qui, aujourd'hui demeure en dehors de lui' c'est-à-dire des millions de fois plus d'individus qu'il n'y en a qui connaissent ou qui reconnaissent Jésus. Et Jésus n'existe que dans l'Église. Le salut n'est donc pas ailleurs que dans l'Église romaine. Le concile de Sardique en 347 et l'œcuménique de Latran en 1215

plaçât la hberté de l'homme en face de la puissance de Dieu. Pelage le premier s'éleva contre la fatalité chrétienne. Il pro-

, clama que l'homme est libre, que ses propres forces lui suffisent pour éviter le péché, « Si nous participons au mal sans notre faute, disait-il, nous devons aussi participer au bien sans notre mérite »; c'est ce que le disciple de Pelage, Céleste, expliquait en disant « que le péché ne naît pas avec Thomme, qu'il est un acte de la volonté auquel son imperfection individuelle peut le solliciter plus ou moins », et il ne voulait pas qu'on donnât le baptt'me aux enfants, parce qu'ils ne pouvaient avoir besoin qu'on eff'açât des fautes qu'ils n'avaient pas eu le temps de commettre.

Le pape saint Sozime accepta d'abord la déclaration de liberté qui était la négation du péché originel, mais les évéques, plus habiles que le pape, s'apercevant du coup porté à la religion, le firent revenir sur sa première opinion, et le concile de Carthage réuni en 418 condamna à jamais le libre-arbitre et établit la doctrine du fatalisme des chrétiens qui cependant condamnent le fatalisme mahométan. Il y a eu aussi des semi-

J3é/^a^ien5 qui prétendaient que l'homme n'est ni un cadavre, comme le prétend l'Église, ni un homme sain, comme le prétendait Pelage, et il le considéraient comme un malade nécessitant la venue d'un médecin, l'Église.

ont prononcé qu'il n'y a qu'une Eglise universelle hors de laquelle il n'y a point de salut. Celui donc qui n'est pas chrétien, catholique, apostolique, romain, Immaculée-conceptionniste et infaillibiliste, est livré à la damnation éternelle.

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