ALTÉRATIONS MORBIDES DE LA ZONULE
Que le déplacement du cristallin soit acquis ou congénital, il concorde constamment avec une anomalie pathologique ou congénitale du ligament suspenseur du cristallin, c'est-à-dire de lazonule. Nous devons donc, tout d'abord, nous occuper des altérations que peut présenter celte portion antérieure de la membrane hyaloïde.
A. Altérations morbides de la zonule (ramollissement, dissolution, épaississement).
De l'exposé anatomique de la zonule qui a été fait plus haut, il résulte que ce sont principalement les maladies du corps vitré et de son enveloppe propre qui retentiront sur l'intégrité de la zonule et le rôle qu'elle a à remplir comme ligament suspenseur du cristallin. Le décollement de la gelée du corps vitré, en particulier, aura les conséquences les plus fâcheuses sur les rapports normaux du cristallin, sa fixité et ses conditions physiologiques de nutrition. Ce décollement peut s'effectuer par {^retrait du tissu propre du corps vitré (hyalilis chronique), ou par l'interposition d'un exsudât déversé du tractus uvéal, et qui se place entre la substance propre du corps vitré et son enveloppe. Ce sont essentiellement les irido-choroïdites séreuses, les lymphangites oculaires qui opèrent ces exsudations, dont les effets nuisibles sur les rapports du cristallin et sa nutrition ne tardent pas à se manifester.
Indépendamment de toute affection morbide du tractus uvéal, il peut s'opérer, par suite d'obstructions qui s'établissent dans la grande zone de filtration péricornéenne, ou dans le filtre que représente la périphérie de l'iris, une rétention des liquides nutritifs de l'œil et de la partie filtrée du corps vitré, c'est-à-dire de l'humeur aqueuse, qui, en s'accumulant outre mesure dans les espaces de Kuhnt et dans le canal de Petit, à travers les fissures péricristalliniennes, doit avoir pour effet de refouler la substance propre du corps vitré, en produisant un décollement par refoulement, et de compromettre la solidité du ligament suspenseur du cristallin, non seulement au point où il se confond avec la cristalloïde, mais aussi près de sa continuation en partie adhérente de la zonule. Oui ne connaît d'ailleurs le peu de solidité des attaches du cristallin dans les affections glaucomateuses et la facilité avec laquelle s'opèrent, lors de la détente plus ou moins brusque de la pression intraoculaire exagérée, des subluxations et des luxations plus ou moins complètes du cristallin, qui, fréquemment méconnues, impriment à certaines formes de glaucome un caractère particulier de malignité.
Il sera aisé de concevoir maintenant les changements morbides, qui sont : a. le ramollissement, b. la dissolution et c. Y 'épaississement, dont la zonule peut devenir le siège, conjointement avec d'autres affections oculaires.
a. Le ramollissement de la zonule s'observe généralement avec un état analogue du corps vitré, lorsque, par suite d'une hyalilis chronique avec rétraction, une couche de liquide plus ou moins considérable s'est interposée entre la substance du corps vitré et sa membrane d'enveloppe, autrement dit qu'il y a un décollement. En l'absence de toute notion précise sur la force de résistance de la membrane hyaloïde, nous devons présumer qu'un certain ramollissement atrophique précède ordinairement l'altération suivante.
b. La dissolution de la zonule peut se combiner avec des changements nutritifs du tractus uvéal (choroïdites atrophiques et ectatiques) qui retentissent sur la nutrition du corps vitré et en amènent le ramollissement, son enveloppe et par suite la zonule participant à celte altération. Si nous voyons dans des yeux ectatiques (hydrophthalmiquesj la zonule disparaître sur une étendue plus ou moins considé-
rable, cela tient, en partie, à une dissolution par défaut de nutrition, mais aussi, et surtout, à la traction qui a fini par faire disparaître la zonule en l'atrophiant. Le ligament suspenseur du cristallin peut, en effet, sous l'influence d'une traction qui s'exerce sur lui d'une manière continue, s'amincir et disparaître par dissolution sur une étendue variable. Cette traction peut s'opérer :
1° Du côté du corps ciliaire, lorsque des tumeurs soulèvent la partie adhérente de la zonule; il en est de même lorsque des tissus néoplastiques (gommes), en s'organisant, produisent une traction notable sur les parties avoisinantes.
2° La traction peut s'exercer du côté de la cristalloïde, qui revient sur elle-même, à la suite d'altérations intracapsulaires. En pareil cas, le retrait s'exerce de manière à ramener la cristalloïde postérieure vers le pôle antérieur de la lentille; il entraîne ainsi et dégage la zonule de ses attaches ciliaires. La pesanteur pourra aussi jouer un rôle dans la traction exercée sur la zonule, lorsque la surface postérieure de la lentille, qui normalement repose sur la gelée assez consistante du corps vitré, se trouvera en rapport avec un liquide d'une densité moindre et sous une pression réduite. Les conditions de pesanteur se trouvent encore sensiblement modifiées lorsque, par suite du ramollissement des masses corticales du cristallin, le noyau est devenu libre et tombe dans la partie la plus déclive du sac capsulaire, où il ballotte.
3° A la suite d'une agglutination d'une partie de la cristalloïde à la surface postérieure de la cornée, ayant suivi une perforation, agglutination que peut avoir facilitée la persistance prolongée d'une fistule cornéenne, l'accumulation de l'humeur aqueuse, après fermeture de la fistule, aura pour résultat de renverser le bord du cristallin, opposé aux parties adhérentes, et de faire subir à la zonule une traction, suivie d'amincissement et parfois de dissolution, d'autant plus notable que, par suite de la supression d'une étendue variable de l'angle iridien, des phénomènes glaucomateux, révélés par une distension staphylomateuse delà cicatrice irido-cornéenne, se seront développés.
c. L'épaississement de la zonule se rencontre surtout lorsque, à la suite de maladies de la région antérieure du tractus uvéal, principalement du corps ciliaire, des altérations morbides, consistant dans une condensation, se sont établies lentement et progressivement dans les couches antérieures du corps vitré.
Toutes ces altérations plus ou moins passives de la zonule échapperaient à l'investigation clinique, si leur présence ne se dénotait par des changements de position du cristallin, dont nous nous occuperons maintenant.
B. Luxation incomplète du cristallin par mouvement de bascule (sub luxation).
Les conditions qui favorisent plus particulièrement l'état morbide, dont nous nous occupons, sont le relâchement ou la rupture de la zonule et le ramollissement ou la rétraction du corps vitré. Ces altérations coïncidant ordinairement avec des lésions profondes des parties qui président à la nutrition du cristallin, il en résulte que les déplacements de cet organe porteront bien moins souvent sur des cristallins d'une transparence parfaite que sur des cristallins cataractes. Il faut toutefois faire exception pour les formes congénitales, les ectopies, qui concernent généralement des cristallins transparents. On peut aussi observer, à la suite d'une action traumatique, la luxation d'un cristallin complètement inaltéré, lequel se trouble, en un espace de temps variable, à la suite des changements survenus dans ses rapports, ou par l'effet de la violence directe ou indirecte exercée sur l'oeil.
Le diagnostic d'une luxation incomplète d'un cristallin opaque est en général aisé, mais, si la lentille a conservé sa transparence, il sera nécessaire de se guider sur les signes suivants :
1° L'iris cesse d'occuper sa position normale. Dans le point où le cristallin se rapproche, par son bord, de la face postérieure de la cornée, il repousse l'iris en avant et oblitère l'angle iridien ; tandis que, du côté opposé, ce voile membraneux, privé du point d'appui que lui donne normalement le cristallin, se porte en arrière et présente, quand l'œil se meut, un tremblotement d'autant plus prononcé qu'il a perdu son soutien dans une étendue plus considérable.
2° La chambre antérieure est modifiée dans sa forme, par l'effet même de la déviation du cristallin. Sensiblement rétrécie d'un côté, elle gagne de l'autre en profondeur, mais non dans une égale proportion.
3° Lorsque le cristallin a exécuté un mouvement de bascule assez étendu, il est facile, après avoir dilaté la pupille, d'apercevoir avec l'ophthalmoscope le bord de la lentille dévié en arrière. En outre, en explorant le fond de l'œil à l'image droite, on peut, si le déplacement du cristallin est assez accusé, constater que, dans une étendue variable du champ pupillaire, il existe un état de réfraction correspondant à l'œil aphakique.
4° Sans recourir à la recherche assez délicate d'un changement de position des reflets capsulaires (images de Purkinje et Samson), le simple éclairage latéral nous fournit des notions très précieuses pour reconnaître, par le reflet général de la capsule, la situation du cristallin.
Les symptômes subjectifs d'une luxation incomplète du cristallin varient avec le degré de la déviation. Indépendamment des obstacles apportés d'une manière permanente à l'accomplissement de la fonction accommodatrice, un léger mouvement de bascule du cristallin n'exerce, sur l'acuité de la vue, qu'une influence peu sensible et entraîne seulement un accroissement de réfraction, avec astigmatisme plus ou moins marqué. Si, au contraire, l'axe antéro-postérieur du cristallin forme avec l'axe optique un angle considérable, la vue s'en trouve sérieusement altérée, surtout après la dilatation de la pupille, et l'on peut alors constater la diplopie monoculaire, dont la démonstration peut être donnée aussi au moyen de l'ophthalmoscope. Par contre, la luxation incomplète d'un cristallin peut rendre la vue au sujet qui en est atteint, lorsque la lentille déplacée est affectée de cataracte, que la pupille est dilatée, et que les membranes de l'œil n'ont pas souffert d'altérations profondes.
A part les traumatismes et les affections qui entraînent la liquéfaction du corps vitré et le relâchement de la zonule (buphthalmie, glaucome infantile), d'autres états peuvent encore favoriser les luxations incomplètes du cristallin. Si, par exemple, l'iris, ayant pris adhérence au moyen d'exsudats plastiques à la cristalloïde antérieure, s'enclave partiellement dans un staphylôme excentrique de la cornée, ou se trouve entraîné dans une ectasie scléroticale voisine de l'insertion indienne, il sera nécessairement suivi, dans ce mouvement, par la portion correspondante du cristallin qui lui adhère, et celui-ci tendra à basculer.
La luxation complète du cristallin ne peut se produire sans que le centre de cet organe quitte sa position normale. Le déplacement, que le centre du cristallin subit alors, se fait tantôt dans un seul, tantôt dans plusieurs sens. Dans le cas le
plus simple, il s'effectue dans un plan perpendiculaire à l'axe antéro-postérieur du cristallin, sans que le centre de la lentille se porte soit en avant, soit en arrière. Les luxations de cette espèce ne s'observent, il est vrai, que bien rarement; le plus souvent, en même temps qu'il s'est dévié en latéralité, le cristallin a exécuté un mouvement de bascule, ou s'est déplacé tout entier en avant ou en arrière. Ces changements de position, comme ceux dont nous avons parlé dans l'article précédent, s'observent, pour la plupart, sur des cristallins cataractes.
Après la luxation d'un cristallin, la portion de l'iris conliguë au bord de la lentille, qui s'est trouvé porté en avant, fait une saillie manifeste dans la chambre antérieure, et obstrue, dans une étendue variable, l'angle iridien. Rien n'est d'ailleurs plus facile que de diagnostiquer la luxation d'un cristallin, opaque ou transparent, lorsqu une partie du bord empiète sur la pupille dilatée; en outre, l'attention de l'observateur est bientôt éveillée par le tremblotement de l'iris, dans les points où celte membrane a perdu son appui. Si le cristallin luxé a abandonné une partie assez étendue du champ pupillaire, celle-ci se révèle, à la simple inspection, sous la forme d'un croissant de grandeur variable, qui contraste par sa coloration d'un noir très intense, avec le reste du champ de la pupille occupé par le cristallin déplacé. S'il restait encore quelques doutes, l'éclairage latéral, qui augmente l'éclat et les reflets de la capsule, ou l'examen ophthalmoscopique, permettant d'apercevoir très nettement le bord du cristallin, lèverait facilement toutes les difficultés. Quand le cristallin luxé a conservé toute l'intégrité de sa transparence, on peut recevoir du fond de l'œil deux images ophlhalmoscopiques, mais jamais en même temps d'une netteté parfaite.
La luxation d'un cristallin complètement transparent peut se produire brusquement ou, au contraire, d'une manière lente et progressive. Dans le premier cas, elle résulte presque toujours d'une violence, et l'on admet, en pareille circonstance, la déchirure du ligament suspenseur du cristallin. Dans le second cas, si le déplacement, survenu peu à peu, n'atteint, principalement sur des yeux présentant un vice congénital, qu'un degré minime, on est en droit de supposer que le ligament suspenseur s'est simplement allongé ou en partie dégagé de ses insertions. Pareil état peut aussi coïncider avec un développement incomplet (arrêt de développement) de la zonule. Dans un certain nombre de cas, les oscillations, que les mouvements de l'œil et de la tête impriment au cristallin, ont pour effet de compléter la destruction de la zonule de Zinn.
Les changements que subit le cristallin luxé, c'est-à-dire soustrait à toutes les variations que le muscle accommodateur peut imprimer à sa forme, et plus ou moins éloigné du contact direct avec le grand courant nourricier, qui baigne son bord équatorial, consistent dans un prompt raccourcissement de ses dimensions et dans la perle de sa transparence. Pourtant, il existe des cas où la lentille conserve, pendant des années, une transparence parfaite, principalement lorsque le cristallin se porte de temps à autre dans la chambre antérieure ; parfois aussi, l'opacification reste limitée au voisinage du noyau et constitue ainsi une sorte de cataracte zonulaire acquise (de Graefe).
Quant aux troubles fonctionnels, on notera que lorsque le cristallin luxé, mais transparent, occupe en partie le champ de la pupille, les malades, outre la perte de l'accommodation, accusent une diplopie monoculaire des plus incommodes. Celle-ci résulte de ce que les rayons lumineux, arrivant à l'œil, y sont réfractés d'une manière toute différente selon qu'ils traversent la lentille ou qu'ils pénètrent à côlé d'elle, et aussi de ce que le bord du cristallin dévié agit sur les rayons qui le
traversent à la manière d'un prisme. Parfois encore, le malade perçoit une image entoptique du bord du cristallin. Si le cristallin a perdu sa transparence ou s'il a complètement abandonné le champ pupillaire, une vision nette ne sera possible qu'après correction de l'amétropie résultant d'un état analogue à l'aphakie.
Parmi les luxations du cristallin dans lesquelles le déplacement est très considérable, il en est quatre sortes sur lesquelles nous devons nous arrêter quelques instants.
Ce sont :
a. Le transport du cristallin dans la chambre antérieure;
b. Son abaissement dans le corps vitré ;
c. Sa luxation, à travers la sclérotique, sous la conjonctive;
d. Son expulsion complète hors de l'œil.
a. La luxation du cristallin dans la chambre antérieure, observée le plus souvent sur des cristallins atteints de cataracte et réduits dans leurs dimensions (cataractes pierreuses), se rencontre néanmoins, dans un certain nombre de cas, sur des cristallins parfaitement transparents. Ici, sans doute, il faut rapporter la luxation à la déchirure de la zonule de Zinn, déchirure qui s'est produite à la suite d'un traumatisme violent, ou qui ne représente qu'un agrandissement lent et progressif d'une perte de substance congénitale de la zonule. Le diagnostic, même si le cristallin est transparent, ne présente guère de difficultés. Dans ce dernier cas, l'attention est attirée par la présence d'un corps ayant l'aspect d'une volumineuse gouttelette très diaphane et à bords offrant un reflet brillant. Ce qui est vraiment remarquable, c'est qu'un pareil cristallin puisse parfois conserver, pendant de longues années, sa transparence première, et passer de la chambre antérieure dans la chambre postérieure, et réciproquement, sans déterminer dans ces parties les moindres phénomènes d'irritation.
Mais il est plus habituel de voir survenir, après un temps variable, des accidents glaucomateux et des névralgies intenses qui nécessitent l'intervention du chirurgien. Il semble que ces phénomènes soient surtout à redouter lorsque, à la suite d'un tramatisme quelconque, le cristallin, au lieu de tomber en totalité dans la chambre antérieure, reste partiellement engagé dans la pupille; car, dans cette position, il obstrue bien plus l'angle iridien, sur une étendue notable, que lorsque, sensiblement réduit dans ses dimensions et fortement bombé, il ne peut s'insinuer dans l'encoignure de la chambre antérieure. En pareil cas, on s'eftorcera de réduire la luxation en imprimant à la tête renversée de légères secousses, puis, si on a réussi à faire franchir au cristallin la pupille, on maintiendra celle-ci resserrée à l'aide de l'ésérine ou de la pilocarpine, afin de s'opposer à un retour du cristallin dans la chambre antérieure.
En cas d'insuccès ou de persistance des symptômes glaucomateux, on procédera à l'extraction du cristallin. L'oeil ayant été préalablement soumis à l'action de la cocaïne et de l'ésérine, on détache, dans la cornée, un lambeau de 3 millimètres, dont le sommet doit rester distant du limbe conjonctival de 1 millimètre. Si le cristallin occupe la chambre antérieure, on sera exposé à blesser avec le couteau la cristalloïde, aussi sera-t-il préférable de ne former, avec un couteau à arrêt, qu'une étroite section qu'on agrandira avec les ciseaux; puis, en enlre-bâillant la plaie avec la curette de Critchett, ou en insinuant celle-ci doucement derrière le cristallin, ou donnera issue à Ja lentille. Plusieurs extractions pratiquées sur des cristallins qui se luxaient spontanément dans la chambre antérieure, nous ont appris qu'il est inutile, avant de procéder à la section de la cornée, de fixer le cristallin avec une
DE WECKER ET MASSELON. 30
Lfi6 MALADIES DU CRISTALLIN.
aiguille do Bowman, alin de l'empêcher de tomber dans la chambre postérieure, ou de traverser la chambre postérieure avec la fourche d'Agnew. Dans le cas où, la section faite, le cristallin retombe derrière l'iris, il suffit d'introduire le curette de Gritchett et d'abaisser simplement le bord pupillaire, pour être certain que la première chose qui s'échappera de l'œil sera le cristallin luxé. Il sortira même parfois sans être suivi de la moindre perte du corps vitré, le liquide qui occupe la partie antérieure du corps vitré décollé s'échappant seul.
b. La luxation ou l'abaissement du cristallin dans le corps vitré s'observe rarement sur des lentilles d'une transparence parfaite. Cet accident peut succédera la déchirure traumatique du ligament suspenseur du cristallin, ou au ramollissement, ou, plutôt, au décollement du corps vitré, qui entraîne celui de son enveloppe antérieure, constituée par la cristalloïde postérieure. Les déchirures traumatiques de la zonule, avec luxation consécutive, s'observent principalement dans les cas où les parties antérieures du globe de l'œil ont éprouvé une distension considérable. Les secousses que les mouvements du globe oculaire impriment alors au cristallin, privé de tout appui résistant, finissent par l'isoler de ses rapports normaux et par le luxer.
Le diagnostic peut, au premier abord, n'être pas facile lorsqu'il s'agit d'un cristallin complètement transparent ; mais le tremblement de l'iris, l'absence de reflets capsulaires et le changement survenu dans l'état de réfringence de l'œil, ne sauraient manquer d'attirer bientôt l'attention. L'éclairage oblique vient, en dernier lieu, lever tous les doutes qui pourraient subsister. Parfois, l'organe dévié conserve une partie de ses anciennes connexions et se meut, lorsque l'œil s'agite, à la manière d'une porte autour de ses gonds. Lorsque le cristallin luxé est opaque, le malade, auquel le déplacement accidentel de la lentille a restitué en partie la vue, peut en être, à de certains moments, privé de nouveau, quand la cataracte se replace, pendant les mouvements de l'œil, au-devant du champ de la pupille.
Un fait digne de remarque, qu'il nous a été donné de constater, est que le cristallin, en se luxant spontanément, entraîne quelquefois avec lui une portion de l'iris (à laquelle il adhérait sans doute préalablement) et détermine ainsi un véritable renversement partiel du bord pupillaire de l'iris. L'enfoncement de l'iris peut même aussi s'effectuer dans une direction opposée à celle où s'est produite la luxation.
11 convient de ne tenter, suivant le procédé indiqué plus haut, l'extraction du cristallin luxé dans le corps vitré et qui, renfermé dans sa capsule, peut garder, des années entières, toute son intégrité, que lorsque, cette lentille jouissant d'une extrême mobilité, on est en droit de supposer qu'elle donne lieu à des phénomènes glaucomateux.
c. Luxation soas-conjonctivale. — Tandis que les formes précédentes de luxation ont été observées chez des sujets de tout âge et sur des cristallins transparents ou opaques, la luxation sous-conjonctivale n'a été vue, dans le plus grand nombre des cas, que sur des cristallins tout à fait transparents et chez des sujets qui avaient passé la jeunesse. En effet, la rupture de la sclérotique ne survient ordinairement que lorsque cette membrane a déjà perdu de son élasticité première, ce qui ne se constate guère que chez des personnes qui ont plus de trente ou quarante ans (dégénérescence graisseuse et athéromateuse).
L'histoire de cette variété de luxation offre un autre point digne d'intérêt, c'est que la plaie de la sclérotique, qui a livré passage au cristallin, s'est presque constamment rencontrée au-devant de l'insertion des muscles droits, et qu'on l'a vue, le plus souvent, occuper le bord supérieur et interne de la cornée. Il semble qu'il faille,
pour déterminer une pareille rupture, que le globe de l'œil soit comprimé contre un plan dur et résistant, tel que celui qui est constitué par la paroi supérieure de l'orbite, c'est-à-dire parcelle des faces de cette cavité qui s'avance le plus en avant du bulbe. Dans ces conditions, ce sont les parties voisines du bord sclérotical qui cèdent sous le choc. La conjonctive, très extensible, résiste à là violence qui cbasse le cristallin hors de l'œil, et cette membrane sert de réceptacle à la lentille. Il est exceptionnel que le cristallin s'enclave dans la plaie (Siebel père), ou qu'il se trouve coupé en deux par celle-ci (de Graefe).
Le diagnostic d'une luxation sous-conjonctivale du cristallin n'offre que peu de difficultés, lorsque le gonflement et les symptômes irritatifs se sont apaisés. Les premières altérations, qui frappent alors l'observateur, sont une dialyse de l'iris ou un renversement de cette membrane, au voisinage de la blessure, et encore l'enclavement d'une portion de l'iris dans la plaie de la sclérotique. La partie de ce diaphragme, qui n'a pas subi de déplacement, est moins bombée en avant qu'à l'état normal, et tremblote visiblement lorsque l'œil se meut. Le champ pupillaire n'apparaît bien noir, que dans les cas où le cristallin est sorti du globe de l'œil en totalité, c'est-à-dire contenu dans sa capsule. Si, au contraire, cet organe a quitté sa membrane enveloppante, on retrouve des débris de cette dernière dans le champ de la pupille, à laquelle adhèrent des masses corticales opaques et des traînées de sang. Lorsque, constatant dans un œil les lésions qui précèdent, on observe en outre, sous la conjonctive et au-dessous de la paupière supérieure, la présence d'une tumeur arrondie, qui présente environ le volume d'un cristallin, on peut être à peu près certain de son diagnostic.
Il est remarquable de voir que quelques jours suffisent généralement pour que les symptômes irritatifs se dissipent. C'est à ce momeut qu'il convient de saisir, avec des pinces, la conjonctive au-dessus du cristallin luxé, de l'inciser et de livrer ainsi passage à la lentille, le plus souvent opaque et ramollie. En général, la plaie de la sclérotique est complètement cicatrisée six ou huit semaines après l'accident, époque à laquelle elle apparaît sous l'aspect d'une bosselure colorée en bleu foncé, par l'enclavement de l'iris et du corps ciliaire. Si les phénomènes irritatifs et consécutifs à la blessure se prolongeaient et, surtout, si la sécrétion de la conjonctive était accusée, il conviendrait d'attendre pour pratiquer l'extraction ; car la présence du cristallin sous la conjonctive ne contribue, en aucune façon, à entretenir les symptômes irritatifs, et l'on préfère, avec raison, avoir à soigner une plaie tenue à l'abri du contact de l'air et de toute infection possible.
d. Luxation complète ou expulsion du cristallin hors de Vend. — Il n'est guère surprenant que le cristallin puisse s'échapper de l'œil par une plaie étendue ouverte, dans cet organe, au moyen d'un instrument tranchant ; mais on s'étonne, à bon droit, qu'une violence contondante ait pu, dans certains cas, être assez énergique pour ouvrir largement le globe oculaire et en chasser le cristallin. Dans les faits observés, la plaie occupait presque toujours mi-partie la sclérotique, mi-partie la cornée, et la déchirure de cette dernière intéressait au moins le quart de son étendue. Des désordres graves accompagnent généralement cette lésion : par exemple, une dialyse étendue, une déchirure ou un renversement de l'iris, avec un prolapsus variable de cette membrane, des hémorrhagiesintra-oculaires abondantes, etc. Ces désordres sont l'effet de la violence exercée sur l'œil, soit par un coup de corne de vache, un coup de poing, soit par un éclat de bois projeté contre le visage, soit enfin par un choc de la tête contre un objet saillant.
Si le médecin était appelé immédiatement après l'accident, il devrait se contenter
de nettoyer, Je mieux possible, les lèvres de la plaie par une abondante irrigation antiseptique, d'exciser avec soin toutes les parties berniées de l'iris et de favoriser la coaptation des bords de la plaie, soit par des sutures aseptiques, si la plaie est très étendue, soit, en cas contraire, par l'apposition d'un simple bandeau compressif. Des guérisons merveilleuses s'observent parfois; mais, dans nombre de cas, on voit survenir la pbthisie, comme conséquence de l'étendue des lésions, ou consécutivement à l'introduction de germes au moment de l'accident.