PERCEPTION L)E LA LUMIÈRE
une cure prolongée avec les mydriatiques. Dans les cas de myopie progressive, on procédera comme nous l'avons indiqué plus haut (voy. p. 919). Si le spasme reconnaissait pour cause une affection du système nerveux central, c'est, bien entendu, de ce côté que devrait surtout être dirigée la médication.
PERCEPTION DE LA LUMIÈRE. — IIÉMÉRALOPIE. — NYCTALOPIE
Perception de la lumière.
C'est à la brillante découverte du rouge rétinien, par Boll, et aux travaux de Kùhne i|ue nous devons la connaissance de l'action de la lumière sur la rétine. La production des images rétiniennes ne se borne pas à un simple phénomène physique, mais elle s'accompagne d'un acte chimique, entraînant la formation d'une image matérielle, analogue aux images photographiques. La couche dans laquelle se dessinent les images, tracées par la lumière sur la rétine, consiste en une substance rouge (ou plutôt pourpre, suivant Kûline) qui baigne les membres externes des bâtonnets. Sous l'action de la lumière, celte substance, isolée par Kùhne, se décolore rapidement, tandis que les parties restées dans l'ombre demeurent colorées; c'est ainsi que Boll a pu, sur des rétines d'animaux, obtenir la reproduction photographique d'une croisée. D'un autre côté, à la faveur de l'obscurité, le pourpre rétinien se reproduit au fur et à mesure de sa destruction, de telle sorte que cette merveilleuse plaque photographique, que porte le fond de l'œil, se reforme sans cesse pour recevoir de nouvelles images. La rénovation du pourpre rétinien doit être rapportée, ainsi que Kùhne l'a établi, à l'épithélium pigmenté de la rétine, dont le simple contact, avec une rétine partiellement soulevée, puis décolorée à la lumière, suffit pour la réapparition du rouge, à ce point que la région soumise à l'expérience ne se distingue plus des parties voisines. Cette propriété de la couche épithéliale de reproduire le pourpre rétinien ne cesse pas immédiatement avec la mort, mais persiste tant que subsiste le mouvement nutritif des tissus. Voyons maintenant comment nous pouvons expérimentalement apprécier la sensibilité de l'œil pour la lumière.
Les divers photomètres peuvent être employés à la mesure de la perception lumineuse. Les plus parfaits parmi ces instruments, tels que ceux imaginés par Foerster et par Charpentier, ne peuvent guère trouver place dans un manuel et constituent plutôt des appareils de laboratoire. Parmi les moyens plus simples propres a déterminer la perception de la lumière, nous citerons d'abord les disques rotatifs.
Le disque de Masson est formé par une surface blanche, sur la périphérie de laquelle est fixé un fragment de secteur noir. La rotation du disque fournit un mélange de blanc et de noir et engendre un gris d'autant plus foncé que le secteur noir est plus grand. On donnera à ce dernier le minimum d'étendue, pour que le gris, que détermine l'appareil en mouvement, puisse être distingué du blanc de la partie centrale du disque, sur laquelle n'empiète pas le secteur noir. L'étendue à donner au fragment de secteur noir sera aisément obtenue, après quelques tâtonnements, en faisant usage du disque de Maxwell, que constituent deux pièces, l'une blanche et l'autre noire, cette dernière s'engageant à volonté, plus ou moins, au-dessus de la première, grâce à une incision, suivant un rayon, que présentent
les deux pièces. Le chevauchement des disques doit, bien entendu, ne se faire que sur une certaine partie de la périphérie, et le centre doit rester absolument blanc, pour servir de point de comparaison. On obtient, par une rotation rapide de ces instruments, un disque central blanc et une zone périphérique d'un gris variable suivant l'étendue du secteur. D'après Masson, l'étendue minima à donner au secteur noir, pour que la couronne grise puisse encore être distinguée du disque blanc central, serait de 3 degrés, c'est-à-dire 1 /120e du blanc.
Bien que la perception de la lumière et celle de la forme des objets ne soient pas dans un rapport constant, et qu'il soit préférable d'explorer ces deux fonctions isolément, on peut cependant, en pratique, utiliser, comme procédé photométrique, la réduction que subit l'acuité visuelle suivant l'abaissement de l'éclairage. On se propose ainsi de rechercher la plus petite différence d'éclairage entre une surface de fond et des lettres, permettant encore la lecture de celles-ci. C'est ainsi que, dans la seconde édition des Échelles métriques, nous avons adjoint deux tableaux formés de lettres, noires ou blanches, sur fonds gris d'intensité variable. Nous avons voulu reproduire, sur ces tableaux, ce que l'on obtient lorsque l'on interpose devant un œil des verres fumés plus ou moins foncés, c'est-à-dire lorsque l'on diminue plus ou moins la quantité de lumière pénétrant dans l'œil. La ligne de lettres dont la lecture à 5 mètres, chez un individu doué d'une acuité visuelle normale, représente un sens lumineux intact, a été obtenue en recherchant expérimentalement jusqu'à quel point la différence de coloration des lettres et du fond pouvait être abaissée, sans que ces lettres cessassent d'être reconnues par un bon œil. Ce point de départ obtenu, il a été possible, à l'aide du disque de Maxwell, de déterminer des gris correspondant à une réduction de 1/10°, 2/10% etc., du sens lumineux (1).
Parmi les affections dans lesquelles on observe un affaiblissement de la sensibilité pour la lumière, nous citerons le décollement de la rétine, le glaucome, au moment où se produit la poussée entraînant l'apparition de l'arc-en-ciel, certaines choriorétinites, et, en particulier, la forme spécifique, la dégénérescence pigmentaire de la rétine, enfin l'affection qui, en l'absence de toute lésion appréciable à l'examen ophlhalmoscopique, est désignée sous le nom d'héméralopie. Nous n'avons, ici, à nous occuper que de cette dernière alfection , c'est-à-dire Yhéméralopie essentielle; nous ajouterons quelques mots concernant l'état inverse, ou cécité diurne, autrement la nyctalopie.
Héméralopie.
L'héméralopie, ou cécité nocturne, consiste en un défaut de vision plus ou moins complet lorsque l'éclairage n'atteint plus qu'une minime intensité. Les héméralopes conservent une vue sensiblement normale à la lumière du jour; mais, dès que survient la nuit, ou même le crépuscule, ils tombent dans une obscurité à peu près absolue et deviennent incapables de se diriger, là où des personnes à vision normale circulent sans difficulté.
Chose remarquable, c'est que si, comme l'a observé Reymond, on examine la vision à une lumière de plus en plus faible, on constate que, chez l'héméralope, l'acuité visuelle reste aussi longtemps normale que pour un œil sain. Mais si, au
(1) Une variante de ce môme procédé photométrique peut encore être obtenue en faisant usage, sur fond blanc ou noir, de lettres d'un gris variable. C'est ainsi que M. Parinaud, dans ses échelles publiées tout récemmentj-s'est servi de caractères gris sur fond noir.
HEMÉRALOPIE. 933
moment où l'acuité visuelle commence à baisser, on diminue davantage la lumière, on voit alors la vision de l'héméralope descendre brusquement et d'une façon tout à fait disproportionnée avec la réduction de l'éclairage. Suivant Reymond, il ne s'agirait pas, chez l'héméralope, d'une torpeur rétinienne, puisque le maximum d'acuité visuelle est obtenu avec un éclairage aussi faible que dans le cas où les yeux sont normaux. 11 faudrait considérer l'héméralopie comme un défaut d'adaptation pour les faibles éclairages et comme l'exagération de cet état de cécité temporaire, qui s'observe physiologiquement, lorsque l'on passe brusquement de la vive lumière dans un endroit sombre. Et ce qui semble le démontrer, c'est que les héméralopes ne sont pas gênés le matin, au petit jour, comme ils l'étaient au crépuscule du soir.
Dans l'héméralopie, dépourvue de toute lésion opblhalmoscopique appréciable, le champ visuel présente une étendue normale; mais, comme l'ont signalé Foerster et Reymonrî, on peut constater au voisinage du point de fixation de petits scotomes. D'autre part, en explorant la région de la macula à un éclairage assez faible pour produire l'amblyopie, on constate fréquemment une zone dans laquelle existe une dyschromatopsie, qui atteint même parfois toute l'étendue du champ visuel (Foerster). Suivant Macé et Nicati, la perception du bleu serait particulièrement atteinte, ce que n'ont pas, toutefois, confirmé les recherches de Charpentier. Notons encore la dilatation des pupilles et leur défaut de réaction, dans les conditions d'éclairage provoquant l'amblyopie.
Au point de vue de Yétiologie, nous devons citer, comme cause dominante, l'exposition prolongée des yeux aune vive lumière, dans des endroits découverts et frappés par un grand soleil, que réfléchit un sol privé de verdure ou la surface de la mer. Toutefois, cette influence n'exerce guère ses fâcheux effets que dans les cas où la nutrition générale a souffert, par suite de surmenage ou d'une alimentation insuffisante. C'est ainsi que l'on observe parfois de véritables épidémies d'héméralopie, frappant des corps de troupes, des prisonniers, des matelots, etc. Citons aussi la fréquence de l'héméralopie dans les provinces méridionales de la Russie, à l'époque des jeûnes rigoureux imposés par le carême. Ce qui démontre l'importance de l'état de la nutrition dans le développement de cette affection, c'est que, parmi les militaires, les officiers, mieux nourris, sont en général épargnés.
Suivant Parinaud, l'ictère hépatique se complique souvent d'héméralopie, et cette affection peut même se rencontrer dans des maladies du foie non accompagnées d'ictère, comme Charpentier Ta signalé. On a aussi noté la coïncidence de l'albuminurie et de l'impaludisme. Chez des sujets à constitution très délabrée, on peut observer, conjointement avec l'héméralopie, le xérosis conjonctival (Bitot), complication qui envahit même parfois la cornée (Blessig). Dans un certain nombre de cas, il existerait un lien évident entre ces diverses affections (voy. Xérosis épithélial, p. 152).
L'héméralopie simple, ne présentant aucune des complications que nous venons de signaler, est une affection bénigne, dont triomphe assez aisément un traitement convenablement dirigé. Celui-ci doit avoir pour but, tout d'abord, le relèvement de la nutrition ordinairement altérée chez ces malades. C'est à ce titre que l'huile de foie de morue, le foie même, donné comme aliment, doivent leurs bons effets dans l'héméralopie. Outre une nourriture fortifiante, on prescrira les préparations de quinquina et les ferrugineux. En second lieu, il importe de protéger les yeux contre un excès de lumière, pour faciliter, comme dans la nyctalopie, la reproduction du pourpre rétinien, dont la formation régulière doit avoir subi une modification dans
l'héméralopie essentielle. Chez les malades qui ne peuvent se soumettre au traitement parfaitement rationnel, recommandé par Netter, et qui consiste à se tenir dans une chambre obscure, on recommandera l'usage des lunettes fumées. Enfin, on pourra activer l'heureuse influence d'une bonne hygiène, à l'aide d'injections sous-cutanées de strychnine pratiquées à la tempe, alternativement à droite et à gauche.
Nyctalopie.
En dehors de toute hygiène défectueuse, une longue exposition des yeux à une lumière éclatante, particulièrement à la réverbération de vastes plaines couvertes de neige, peut engendrer un trouble visuel qui, contrairement ce que l'on observe clans l'héméralopie, ne se montre qu'au grand jour et cesse la nuit. Cette nyctalopie, ordinairement accompagnée de myosis, résulte d'une hyperesthésie de la rétine, trop vivement excitée par un excès de lumière, et n'est autre qu'une photophobie essentielle. Une circonstance, qui peut favoriser l'apparition de cette affection, consiste dans un passage brusque, sans transition, d'un endroit sombre à la grande lumière, ainsi que cela se présente pour les mineurs, les prisonniers. Mais c'est surtout chez des voyageurs, ayant fait de longues étapes dans des pays de neige, que l'on a observé la nyctalopie. Une hyperesthésie de la rétine, se traduisant par de la nyctalopie, s'est encore rencontrée chez des personnes ayant directement exposé leurs yeux à l'éclat du soleil, pour suivre les phases d'une éclipse.
Outre cette photophobie persistante, développée à la suite d'une exposition des yeux à une lumière trop éclatante, on rencontre, chez des sujets névropathes, des femmes hystériques, une hyperesthésie rétinienne qui, en dépit d'une exacte correction des anomalies de réfraction qui peuvent se présenter, rend plus ou moins difficile, ou même impossible, toute application des yeux réclamant un éclairage quelque peu accusé. L'asthënopie rétinienne, qui résulte de cet état d'hyperesthésie, offre ce caractère que les images des objets fixés s'effacent rapidement, phénomène qui ne se produit, dans l'état physiologique, qu'après la fixation prolongée d'un même objet. L'asthénopie rétinienne peut aussi être accompagnée de l'apparition et de la persistance inusitée des images complémentaires, de façon à produire, avec les images directes, une confusion fort préjudiciable pour la vision.
Le traitement par excellence de la nyctalopie, par éblouissement, consiste, comme pour l'héméralopie, à maintenir les malades dans une chambre noire, sans toutefois prolonger outre mesure le séjour dans l'obscurité, qui, à la longue, tendrait à accroître l'hyperesthésie, et en veillant à ce que le retour à la lumière se fasse graduellement. Ceux qui ne pourront être soumis à ce traitement, dont l'inconvénient est d'agir d'une façon fâcheuse sur le moral des patients, devront porter des lunettes fumées à verres bombés. Dans la forme d'hyperesthésie se traduisant par une asthénopie rétinienne, on devra, tout d'abord, conseiller les moyens réclamés par l'état névropathique du sujet, mais, en outre, on aura recours à l'emploi d'un collyre de pilocarpine et de cocaïne, qui souvent donne un soulagement marqué. Les verres fumés seront parfois, dans ce cas, remplacés, avec avantage, par des verres colorés, et l'on a vu des verres jaunes donner les meilleurs effets.
PERCEPTION DES COULEURS
PERCEPTION DES COULEURS
DALTONISME. — ÉRYTIIROPSIE
Perception des couleurs.
Rien que le phénomène de la perception des couleurs soit vraisemblablement lié à certaines modifications que doit subir le pourpre rétinien suivant la nature des ondes lumineuses, nous dirons cependant quelques mots de la théorie toute physique de la perception des couleurs de Young et tlelmhollz, attendu que cette ingénieuse théorie concorde avec nombre de aits observés dans les cas de daltonisme, où elle implique une cécité pour une des couleurs fondamentales. D'après cette théorie, il existerait, dans l'œil humain, trois espèces de libres donnant, par leur excitation, la sensation du rouge, du vert et du violet ou du bleu. Toutefois, ces diverses fibres seraient, dans tous les cas, simultanément excitées, mais à des degrés différents suivant la longueur d'onde : les unes, les libres sensibles au rouge, se trouveraient particulièrement impressionnées par les ondes les plus excursives ; les secondes, donnant la sensation du vert, recevraient surtout leur impression des ondes moyennes; enfin, .les dernières, préposées à la sensation du violet, seraient plus spécialement impressionnées par les ondes les moins excursives. La figure 560 montre,
pour chacune des couleurs spectrales, dans quelle mesure les fibres du rouge, du vert et du violet se trouvent excitées. La notion de la couleur blanche se produirait par une irritation également intense des trois espèces de fibres admises, et celle de la couleur noire, par l'absence de toute irritation.
Où cette théorie se trouve en défaut, c'est lorsqu'il s'agit d'expliquer les phénomènes de contraste et d'ombres colorées complémentaires. Ici, on en est réduit à invoquer une erreur de notre jugement. Ces mêmes phénomènes, dont l'explication nous échappe dans la théorie de Young-Helmholtz, trouvent, au contraire, aisément leur raison dans la théorie physiologique de Hering qui, dans son principe, s'harmonise assez bien avec la découverte de Roll.
Hering, se fondant sur ce fait que tout acte physiologique entraîne une consommation de matière et une régénération de celle-ci, c'est-à-dire une désassimilalion
et une assimilation, admet une substance visuelle correspondante à chacune des trois paires de couleurs fondamentales suivantes : noir et blanc, rouge et vert, bleu et jaune. De la désassimilation résultent le blanc, le rouge et le jaune; de l'assimilation, le noir, le vert et le bleu.
Pour ce qui regarde la substance visuelle propre au blanc et noir, si la désassimilation est égale à l'assimilation, on a l'impression d'un gris moyen. Ce gris s'éclaircira ou se foncera suivant que la désassimilation ou l'assimilation l'emportera. Toutefois, pour une même excitation lumineuse, on conçoit que les effets devront varier suivant la quantité de substance visuelle disponible : si celle-ci est accumulée en abondance (par suite d'un séjour prolongé dans l'obscurité), il suffira d'une très faible irritation lumineuse pour produire une notable sensation de lumière, et des objets à peine éclairés pourront être distingués. Ce qui fait qu'une grande surface éclairée ne semble pas aussi claire qu'une petite étendue de cette surface limitée par un fond obscur, et rend compte du phénomène de contraste, c'est que la désassimilation dans une partie de l'organe visuel accroît, dans le voisinage, l'assimilation. S'agit-i! d'une surface blanche encadrée de noir, le renforcement que prennent à la fois le blanc et le noir, c'est-à-dire le contraste simultané, s'explique par l'accroissement de l'assimilation d'une part et de l'excitabilité de l'autre. Si, au moment où ce phénomène de contraste est dans tout son éclat, on ferme les yeux, on a alors la sensation d'une image négative. C'est qu'en effet l'assimilation devient prépondérante dans la partie où la substance visuelle a été surtout consommée.
Quant aux deux substances visuelles, dont la consommation ou la régénération engendre les quatre sensations colorées simples, il faut noter que si les deux phénomènes, désassimilation et assimilation, sont égaux, ils s'annulent et aucune sensation de couleur n'est produite. Il y a donc un véritable antagonisme entre les couleurs complémentaires. L'expérience du contraste coloré démontre comment une tunique substance fournit la sensation de deux couleurs, suivant que la désassimilation ou l'assimilation prédomine. Cette expérience est la suivante : de la lumière rouge, par exemple, tombant sur une surface, si on interpose un corps opaque de manière à projeter sur cette surface une ombre, ne recevant que de la lumière blanche, cette ombre prendra une couleur verte. C'est qu'en effet dans la partie correspondante à l'ombre, contrairement à ce qui a lieu pour la partie éclairée, l'assimilation l'emporte sur la désassimilation, et on a la sensation du vert. Les images colorées complémentaires qui se produisent, lorsque, après avoir fixé un objet coloré, on ferme les yeux, trouvent leur explication dans l'assimilation qui devient prépondérante sur la désassimilation.
Les trois substances visuelles peuvent simultanément entrer en jeu pour nous donner la sensation de l'éclairage et des diverses combinaisons colorées. Mais, tandis que le noir et le blanc sont susceptibles de se mélanger entre eux dans des proportions variables, pour former le gris, les couleurs complémentaires, ou antagonistes, ne peuvent se combiner et s'excluent mutuellement.
La forme habituelle de daltonisme serait donc imputable à l'une des deux substances visuelles qui fournissent les sensations colorées, et deux couleurs complémentaires feraient constamment plus ou moins défaut. Dans le procédé de chromatoptomélrie par l'emploi des couleurs de polarisation, de Rose, permettant de présenter successivement à l'examiné toutes les couleurs du spectre et, simultanément, la couleur complémentaire, ilarrive toujours, en effet, pour le dyschromatope que deux couleurs complémentaires se montrent égales, si elles ont une certaine intensité lumineuse.
PERCEPTION DES COULEURS. 937
Si la simplicité est le propre de la vérité, la théorie proposée par Giraud-Teulon ne manque pas, à ce point de vue, d'être fort séduisante. Ici, il s'agirait tout simplement d'une altération chimique du rouge rétinien sous l'influence de la lumière chromatique, altération variable suivant l'ordre de réfrangibilité de l'onde lumineuse. Les éléments tactiles de la rétine, qui plongent, dans le rouge rétinien, recevraient une impression qui varierait avec les modifications de cette substance; ce qui est parfaitement acceptable, si l'on considère ce qui se passe pour les nerfs du goût et de l'odorat en particulier. En outre, l'altération, résultant de l'action d'une onde lumineuse, une fois produite sur le rouge rétinien, celui-ci, devenu insensible pour cette onde, conserve toute sa sensibilité pour les autres ondes et devient même plus sensible pour les ondes [complémentaires. On voit donc, là encore, la possibilité d'expliquer les phénomènes de contraste. D'après cette théorie, il faudrait admettre que les qualités chimiques du rouge rétinien, chez les dyschromatopes, sont différentes de ce qu'on observe normalement.
On peut procéder à l'exploration du sens chromatique par des moyens variés. Les couleurs les plus pures sont les couleurs spectrales ; mais des matières colorées, telles que des laines, des papiers, des verres, peuvent aussi être mises en usage, bien qu'elles ne présentent jamais, quelque soin que l'on apporte à leur choix, une pureté parfaite, ainsi qu'on peut s'en assurer en les étudiant avec un prisme, qui les décompose en un certain nombre de couleurs simples.
Si on a recours aux couleurs spectrales, on constate, dans les cas de daltonisme, que la couleur du spectre, pour laquelle le sujet est aveugle, fait défaut. La cécité porte-t-elle sur le rouge, le spectre est raccourci et ne commence qu'au jaune ; s'agitil d'une couleur située dans la continuité du spectre, une bande sombre remplace la couleur qui n'est pas perçue, mais les extrémités du spectre conservent leur éclat. En outre, tandis que, pour un œil sain, la partie la plus claire du spectre correspond au jaune, il en est autrement dans les cas de daltonisme : ainsi, dans les cas d'achromatopsie pour le rouge, par exemple, la région du bleu vert sera ordinairement indiquée comme la plus claire.
La méthode qui, tout d'abord, paraît la plus simple, pour se renseigner sur l'altération du sens chromatique d'une personne, est celle qui consiste à lui présenter des échantillons de papiers ou de laines colorés, en l'invitant à dénommer la couleur perçue; mais il faut remarquer que cette façon de procéder n'est applicable qu'aux sujets ayant joui, antérieurement, d'une vision normale des couleurs et non à ceux qui, affectés d'un vice chromatique congénital, présentent une vision des couleurs, qui ne concorde pas avec nos appellations.
Dans des conditions physiologiques, l'acuité chromatique pourra être obtenue en recherchant la distance la plus éloignée à laquelle la couleur de petits disques colorés est reconnue. On verra ainsi, que. pour des disques de diamètre égal, le pouvoir de distinction sera différent suivant la couleur employée. Le degré de saturation aura aussi une influence marquée, car l'impression que donne une couleur est nécessairement affaiblie si on la mélange de blanc. L'addition du noir, en agissant sur l'intensité d'une couleur, diminuerait aussi sa perceptibilité, mais dans une proportion moindre que le blanc. Pour la même surface colorée, la dislance à laquelle la coloration est perçue varie encore suivant que l'œil est reposé ou qu'il a été fatigué par une lumière vive, mais, surtout, suivant que le disque est plus ou moins éclairé. Enfin, des différences très notables se montreront si l'échantillon est placé sur un fond blanc ou noir. Ainsi, pour un fond noir, le rouge et le jaune seront perçus à une distance presque double, comparativement au vert et au
bleu ; pour un fond blanc, c'est à peu près l'inverse qui se présentera. Il va sans dire que le pouvoir de distinction subirait aussi une atteinte, si l'œil n'était pas adapté pour la distance à laquelle est placé l'objet de couleur.
Connaissant la distance à laquelle, dans des conditions déterminées, un disque d'une couleur donnée peut être normalement reconnu, il sera aisé, chez un sujet dont la faculté de percevoir cette couleur a été affaiblie, de déduire la réduction de 'acuité chromatique, d'après la réduction de la distance à laquelle ce sujet devra se placer pour percevoir la couleur. Il suffira de se souvenir qu'il ne s'agit plus ici de mesures linéaires, comme pour les lettres qui servent à déterminer l'acuité visuelle, mais de surfaces, de telle façon que, si la réduction de la distance tombe à 1/2, 1/3, etc., l'acuité chromatique ne sera plus que 1/4, 1/9, etc.
Dans les « échelles métriques » nous avons placé un tableau chromométrique établi sur la base suivante : la vision normale des couleurs est reconnue à l'aide d'une série de carrés colorés d'égale étendue (de 1 centimètre de côté), sur fond noir; comme ce tableau doit être tenu à 5 mètres du sujet, les couleurs ont été éclaircies ou foncées, de telle manière que l'extrême distance, à laquelle ces couleurs puissent être reconnues par un œil normal, soit représentée précisément par 5 mètres. Puis des lignes de carrés à surface double, triple, etc., ont été superposées, pour correspondre à une acuité chromatique 1/2, 1/3, etc. Une similitude de perception pour des surfaces colorées d'égale étendue pourrait aussi être obtenue, en superposant à ces couleurs des hachures (ou un quadrillé) noires ou blanches, d'autant plus serrées qu'il s'agit d'une couleur plus aisément perceptible. D'après ce que nous avons dit plus haut, relativement à l'influence du fond sur la perception des couleurs, il y aurait avantage à faire choix d'un fond gris (intermédiaire entre le noir et le blanc); on obtiendrait ainsi plus aisément des couleurs également perceptibles pour la même surface, ce qui est désirable pour établir un tableau chromométrique.
Le disque rotatif de Maxwell (voy. p. 931) peut aussi être utilisé pour l'étude du sens chromatique. En faisant usage d'un disque blanc ou noir dans lequel on insinue un secteur coloré, on obtient, par la rotation du disque, le mélange d'une couleur avec du blanc ou du noir. Après avoir préalablement recherché la plus petite étendue à donner au secteur coloré pour que la couleur puisse être reconnue dans les conditions normales, on pourra se renseigner sur la réduction du sens chromatique d'après l'accroissement d'étendue qu'aura dû prendre ce secteur pour que, dans un cas d'affaiblissement du sens chromatique, la couleur soit perçue.
Cet appareil rotatif nous fournit encore le moyen d'obtenir l'impression simultanée d'un certain nombre de couleurs. Par un mélange, en proportion convenable, des trois couleurs fondamentales, rouge, vert, violet ou bleu, on obtient l'impression du gris. Dans un cas de cécité congénitale pour l'une de ces couleurs (daltonisme), le gris serait obtenu avec les deux autres.
Nous avons déjà dit plus haut que, dans le cas d'anomalie congénitale du sens chromatique, on ne pouvait tirer aucun renseignement précis des réponses des malades lorsqu'on les questionnait sur la couleur de tel ou tel objet. C'est qu'en effet le daltonien, qui ne possède que deux perceptions fondamentales (suivant la théorie de Young-Helmholtz), ne voit aucune couleur de la même manière qu'un sujet à vision normale. Que ce soient les éléments percepteurs du rouge ou du vert qui fassent défaut, ces deux couleurs se montrent semblables et ne diffèrent que par l'intensité lumineuse, aussi le daltonien les désigne-t-il tantôt comme du vert, tantôt comme du rouge, sans que l'on sache pour quelle couleur il est en réalité aveugle. Dans ces conditions, il est nécessaire d'exclure toute dénomination de cou-