‹ Manuel de bibliographie historique (volume 2)Chapitre 76 sur 186 · E. Charles, Roger Bacon, p · texte numérisé non relu

E. Charles, Roger Bacon, p

5. Voir S. Berger, Qiiam nolitiam linguse hebraicx habuerint Christiani medii œvi temporibus in Gallia >'ancy, 1895. iii-8 ; et J. E. Sandys. Ahistory of classical scholarship ta tlie end of the middle agcs Caniljridge. 1905. in-8 .

Il est vrai qiio les historiographes proprement dits de rantiquité et du moyen ài:e n'ont pas pris, en Iravaillanl, les précautions réfléchies qui sont maintenant de rigueur. Ils ont tous opcn'» instinctivement et, jtar conséquent, assez mal; mais il y a des degrés. Tous n'étaient pas également maladroits. Les uns n'ont su que juxtaposer les sources qu'ils avaient sous la main, en y ajoutant des bévues, sans se soucier d'en résoudre les contradictions ; d'autres n'ont pas laissé de chercher, de comparer, de discuter des documents, de constater des lacunes, d'e.\|»rimcr des doutes. Il serait facile den citer dont le bon sens s'est révolté contre les fables acceptées par le commun des hommes de leur temps et la plupart de leurs confrères. Ollon de Freisingen, Guibert de Nogent, Bernard Gui, par exemple, avaient, chacun dans son genre, des qualités naturelles d'historien. — Dira-t-on que ce ({ui leur manquait à tous, c'était la critique supérieure, philosophique, qui seule procure la véritable intelligence du passé? Mais c'est d'hier que la notion de développement historique a été clairement conçue. La critique philosophique fut aussi étrangère aux hommes de la Renaissance f(u"à ceux de l'antiquité et du moyen âge. On était encore impuissant, il n'y a pas si longtemps, à se figurer le passé autrement que sous un demi-jour fantastique, ou d'une manière conventionnelle, ou comme semblable au présent, ainsi que font les enfants. A cet égard, l'enfance de l'humanité s'est prolongée pendant des siècles après la fin du moyen âge.

La principale différence entre les Anciens et les Modernes, c'est «fue les conditions matérielles du travail étaient infiniment plus mauvaises pour les Anciens. Us n'avaient pas les moyens d'information et de comparaison dont les Modernes ont disposé. A l'origine, des matériaux dispersés; aucun de ces outils (répertoires, dictionnaires, indices et concordances) qui représentent, pour ainsi dire, de l'expérience condensée ; chacun livré à ses propres forces. Plus tard, la décadence générale de la civilisation, la rareté et l'incorrection des livres, le joug d'une détestable routine pédagogique, le très petit nombre des lettrés, leur isolement qui limitait à l'excès l'horizon de chacun, furent des empêchements invincibles. La science ne pouvait se développer tant que les éruditsles mieux doués et les plus instruits seraient condamnés à errer par ignorance de points de fait élémen-

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taires, et tant que les résultats acquis par eux seraient exposés à se perdre, ou, chose plus fâcheuse encore, à se corrompre, au cours de transmissions successives, par la négligence des copistes. La supériorité de la science moderne lient a ce qu'elle possède une réserve énorme de vérités démontrées, soigneusement classée et mise à l'abri de tous les hasards.

En résumé, l'immense majorité des philologues et des historiographes de l'antiquité et du moyen âge méritent, avec des nuances, l'épithète d' « acritiques », qui leur a été souvent appliquée en bloc. Mais il ne paraît pas qu'à aucun moment la lumière de l'esprit critique se soit éteinte ou totalement éclipsée dans nos régions. Cela aurait pu arriver. Gela est arrivé, semble-t-il, en Chine et dans l'Hindoustan. Cela serait arrivé chez nous si la méthode scolastique ou la philosophie mystique avaient complètement triomphé. II n'en fut rien, et c'est pour cela que, dès que les circonstances le permirent, le magnifique épanouissement de la « Renaissance » s'est produit.

331. — Le point de départ et les premières manifestations du mouvement de la Renaissance sont bien connus*.

Les souvenirs de la civilisation antique n'avaient jamais cessé, pendant le moyen âge, d'inspirer des regrets passionnés. Aurea Roma. On la connaissait mal, mais sa figure idéalisée n'en avait que plus de charme. Surtout en Italie, où la tradition de l'antiquité classique n'est jamais morte tout à fait. Le rêve inconscient des esprits les plus libres et les plus nobles du moyen âge italien fut de retrouver la voie perdue depuis la chute de l'Empire, en remontant le cours des siècles.

Ressusciter l'antiquité, vivre de la vie supérieure que les Anciens avaient vécue, ce vœu fut expressément formulé, dès le xiv^ siècle, par des artistes et des hommes politiques comme Pétrarque et

1. Bihliograjjliie complcle du sujet : G. Voigt, Die Wiedcrbelehimg des classischcn AUert/iunis oder das erste Jahrliundert des llumanisinus, t. II (1895). Cf. le même, Il resorgimento deli anlichità classica, ovvero il primo .secolo deli uniaiii.snio. Giuiile e correzioni cou gli indici bibliografico e analilico, p. p. G. Zippc'l (Firciizc, 18U7, iii-8).

Une autre l)iljliograi)lue générale de l'inimanismc a été dressée par K. llartfclder, Erxiehung uitd Vnlcrncht im ZeitaUer des IIumanis7niis, dans la Geschichte der Erziehung de K, A. Schmid, II (Stuttgart, 1888).

nicnzi. Étudier l'aïUiquité, considérée a priori comme un modèle incomparable, afin d'entrer en communication avec elle et de l'aire' passer, pour ainsi dire, sa substance dans leur sang, telle lut la pensée centrale de ces initiateurs. Ils s'appliquèrent dès lors à recueillir pieusement tout ce qui subsistait d'elle. L'influence personnelle de Fétrarciue l'ut ici très importante. Ce personnage se rendit parfaitement compte qu'il se trouvait à un moment décisif, sachant assez du passé pour en être amoureux, et trop peu pour l'aimer avec intelligence : (( Ego, ciii nec dolendi ratio deesf nec ignorantiœ solamen adesl, relut in confinio diiorum populorma constitutus (ic simul ante retroque prospiciens... » ^ Bibliophile éclairé, excellent écrivain, il a beaucoup fait pour promouvoir les recherches, pour mettre à la mode l'émendation des textes (par le moyen de la critique divinatoire)^ et limitation des œuvres anciennes. Les humanistes italiens du xv'^ siècle, ces collectionneurs incomparables, d'une virtuosité qui n'a jamais été dépassée dans la correction conjecturale et d'une si surprenante maîtrise dans le pastiche du latin classique, sont sa postérité directe.

332. — Contrairement à l'opinion la plus répandue, les innovations et les découvertes techniques qui changèrent, vers ce temps-là, les conditions matérielles du travail intellectuel, n'ont pas contribué à déterminer la Renaissance des études historiques. La formation de vastes bibliothèques fut, au xiv« et au xV^ siècles, non pas une cause, mais un eifet. Pétrarque a vécu avant Gutenberg, et l'apogée de l'humanisme en Itahe se place pendant la première moitié du xv^ siècle, avant l'invention de l'imprimerie. Alfonse le Magnanime, roi de Naples, qui professait pour les livres de l'antiquité un respect quasi religieux et qui créa une des plus belles bibliothèques de son temps, est mort en 1 458. Le Pogge (Poggio Bracciolini), secrétaire apostolique sous Boniface IX, qui, comme il s'en est vanté, « tira des ronces et des ténèbres » tant de manuscrits d'auteurs classiques et d'inscriptions au cours de ses voyages d'exploration en Italie, en

I . Dans los Hes Memoraiulx. Cité par P. de Nolliac, Pcdmrjur cl l humanisme (Paris, \mL iii-8), p. 2()9.

"1. Sur les connaissances et les procédés de travail de Pétrarque, voir P. de Nolliac, o. c, p. '227 et passim.

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Suisse, en Allemagne, en Angleterre, est mort en 1459. Deux autres découvreurs célèbres de manuscrits et d'inscriptions, qui parcoururent plusieurs pays riverains de la Méditerranée à la recherche des documents, Cyriaque d'Ancône et Johannes Aurispa, sont morts l'un avant 1 457, l'autre en 1459. A cette date, il y avait plus de cinquante ans que l'Italie et l'Occident avaient vu paraître les premiers professeurs de grec, émigrés de Constantinople. Les ouvrages de Flavio Biondo, le premier des liistoriens modernes de la Rome antique {Homa iiulauratay lioma triuniphmis, etc.), de Lorenzo Valla, rémiile et l'adversaire du Pogge, n'ont pas été imprimés de leur vivant.

On peut même dire sans paradoxe que, dans certains pays, l'imprimerie a plutôt nui, pendant un temps, aux intérêts delà Renaissance, en multipliant d'abord, connue elle fit, les productions du moyen âge.

Il est incontestable, du reste, cpie la formation de grandes bibliothèques princières et l'invention de la typographie, en procurant un commencement de centralisation des documents, et en aidant bientôt à la diffusion des textes, augmentèrent d'une manière incalculable la force et l'efficacité du mouvement qui s'était spontane'ment dessiné.

333. — Les Itali de la première moitié du xv*^ siècle, ])our la plupart professeurs ambulants de belles-lettres et famihers des cours princières, ont mené une existence de combat, dans la fièvre des découvertes, au milieu de polémiques furieuses. Leur histoire personnelle, dont leurs nombreux écrits fournissent les éléments, n'est pas sans intérêt. Elle est très pittoresque. C'étaient des hommes animés de passions violentes. Poggio, Filelfo, Valla et leurs émules ont vomi les uns sur les autres d'incroyables invectives, s'accusant, par jalousie prolèssionnelle, non seulement d'ignorance — ce qui est assez naturel entre savants, — mais, ce qui ne se fait plus, de fraudes, d'ivrognerie, de vices contre nature et d'infortunes conjugales. Jules César Scaliger est le plus étonnant matamore de comédie qu'il soit possible d'imaginer. On s'explique donc que la biographie de ces premiers pionniers de la Renaissance ait tenté, de nos jours, bien des gens. Mais elle n'est guère instructive que pour la connaissance des mœurs italiennes à la fin du moyen âge. L'histoire de l'érudition j)eut la néghger sans dommage.

Les travaux de ces premiers pionniers n'ont plus, en effet, de

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valeur que dans la mesure où leurs auteurs ont utilisé des documents qui sont aujourd'hui perdus. C'est ainsi que les manuscrits de Cyria--~ ((uo d'Ancône, qui prit copie d'inscriptions dont les originaux ont disparu, sont devenus une des sources de la littérature épigrajihique. Comme les « philologues » de l'antiquité, Diodore ou Aulu-Gelle, les Itali sont consultés maintenant, non pas pour eux-mêmes, mais à cause de ce qu'ils ont sauvé de la destruction. — Ils se survivent cependant par leurs émendations conjecturales des textes grecs et latins, qui nont pas toutes été éliminées par la critique plus régulière et plus sûre des derniers siècles : « On serait étonné, a-t-on dit, de voir ce que deviendraient certains auteurs de l'antiquité si l'on en otait toutes les corrections dues aux Italiens du xv^ siècle. » 334. — Le culte de l'antiquité et de ses reliques, ;i la façon de Pétrarque, trouva d'abord un terrain d'élection en Italie, pour les raisons indiquées. Mais le mouvement ne tarda pas à prendre de l'ampleur. — D'une part, en Italie même, la curiosité, éveillée sur les choses de ranti(|uilé, s'étendit bientôt à d'autres régions du passé. Le premier historien de la Rome antique, Flavio Biondo, est aussi 11- premier qui ait conçu le moyen âge comme une époque distincte et entrepris, dans ses « Décades », d'en esquisser les annales •; Lorenzo Valla, l'éditeur d'Hérodote et de Thucydide, l'émendateur de Tite-Live, le commentateur de Salluste, qui, dans ses Elegantiœ liiiguœ latinœ, a jeté les bases de la grammaire historique du latin, a démontré l'inaulhenticité de la fausse donation de Constantin, et ses Adnotationes sur la Yulgate du Nouveau Testament le font considérer comme le premier précurseur de la Critique religieuse-; Platina, membre de l'Académie fondée par Pomponius Lcetus pour encourager l'examen des monuments de l'anliijuité, a dédié à Sixte IV un livre sur « les Vies des papes )) où l'on a })uisé |)endant des siècles. — D'autre part, hors d'Italie, la dilfusion de l'humanisme fut extraordinairement rapide.

1. Hisloriarufu ah inclinato Bomann împerio et Itonia j)er AlaricmnGothorum rcgeiii aniio Chrisli C.CA'.CX copia usquc ad aniitint MCCCCX Décades lll. libii \\l.

2. Voir E. V. WolfF. L. Valla, sein Leben iind seine Uerhe I.oipzijf. 180.'). in-8). Cf. Pli. Monnier, Le Quatlrocenlo. Essai sur l'iiistoirc Ultéraire du XV' siècle italien (Paris. 1901], 1. II, tli. vr.

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