CHAPITRE llï LE XYIP ET LE XVIIL SIÈCLES
351. — Les périodes que l'on peut distinguer dans l'histoire des études historiques ne coïncident qu'à peu près avec les périodes séculaires : c'est ainsi que la courhe du xvi^ siècle se prolonge jusque vers le milieu du x\u^.
La courbe se prolonge, en s'abaissant, pour la philologie classique après la mort de Scahger (1609) et de Casaiibon (1614). — La France devient presque improductive : le dernier nom considérable est celui de François Guyet (f 1655), très habile émendateur de textes grecs et latins'. — Les écoles universitaires des Pays-Bas entretiennent médiocrement la tradition des grands réfugiés français. Le disciple favori de Scaliger à l'Université de Leide, Daniel Heinsiuè, ne réalisa pas dans son âge mur les promesses de son adolescence : Leide n'eut en sa personne, au lieu d'un second Scaliger, qu'un latiniste élégant, homme du monde et habile homme ^. Le dernier continuateur direct de Scaliger à Leide fut le protestant bourguignon Claude Saumaise (| 1653), dont l'érudition encyclopédi([ue, fumeuse et contentieusc, est presque une parodie de celle du Triumvir.
La courbe se prolonge sans s'abaisser pour les études relatives aux antiquités nationales du moyen âge. — Les plus vastes et les mieux conçus des Recueils de textes du moyen âge qui ont été exécutés dans les pays germaniques avant l'époque moderne l'ont été par des érudits de la fin du xvi*' siècle, dont les œuvres furent publiées au commencement du xvii'^ : Melchior Goldast (§ 346) est le dernier de cette lignée (f 1635). — Le plus célèbre représentant en Angleterre de la grande famille des Jurisconsultes historiens du xvi<^ siècle,
1. I. Uri, Un cercle savant au xvii" siècle, François Guyet (Paris, 1886). !2. Ij. Jlullcr, Gcschichte der classisclien Philologie in den Niederlanden (Leipzig-, 1869).
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c'est John Seldeii, l'auteur de XHhtovij of Tijthea (1617) et du Mare clausuni seii de dominio maris lihri duo (1656), le possesseur de cette belle collection de manuscrits qui porte encore son nom à la lîodléierine d'Oxford; il est mort en 1654'. — En France, Pierre Pithou eut, sous Louis XIII, des successeurs dignes de lui : les Du Chesne, les Du Puy, les Godefroy. André du Chesne (7 16i0), tourangeau, est l'éditeur des sources historiograpbiques de l'histoire de iXormandie (Hisforiœ Normannorinn scrij)tores antiqui. Paris, 1619); il entreprit une collection des sources historiograpbiques j de l'histoire de France depuis les origines jusqu'à Henri II, qui devait avoir 24 volumes in-folio et dont il ])ublia lui-même les deux premiers volumes (Historiœ Francorum scriptores coœtanei . . . cum epklolU reçjuin... et aliis veteribus rerum Francicarum mnnuvienlis. Paris, 1036)^; et ces œuvres excellentes ne sont que les principaux témoignages d'une activité prodigieuse^. Les frères Du Puy, Pierre et Jacques, fils d'un conseiller au Parlement (7 1594) qui avait étudié sous Turnè])e, Lambin et Cujas, ont tenu à Paris pendant le premier tiers du xv!!*" siècle un cercle qui fut comme l'éltaucbe d'une Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (le Cabinet de MM. Dupuy, 1' 0 Académie putéane ))); ces messieurs étaient euxmêmes des médiévistes : Pierre (7 1651), garde de la bibliothèque et des chartes du roi, a classé le Trésor des chartes de France*; il en a tiré les matériaux d'une foule de publications à l'appui des droits de la couronne et des prétentions gallicanes (Traité des droits
1. Voir l'jirt. « Selden » du Diclionanj of Salional Diograplnj de Lcsiie Stephen. l. LI :1897).
2. Après sa mort prématurée, son fds François Duchcsnc a publié trois autres volumes, où manf|ue la griiïc du maître.
5. « Bieu (jue Duchesuc ait été surpris par la mort sans avoir élevé le monument dont il avait conçu le dessein, jeté les fondements et même élevé les premières assises, le ffénie de l'architecte ne peut être méconnu en présence des matériaux qu'il avait choisis et préparés. On est saisi d'étonnement à la vue des recueils (jne Duchesne avait composés et qui sont presque tous écrits de sa main.... » (L. Delisle, CAitalogiie des artrs de Phi/ip/)e Augioifc [Paris,' 1856], p. xxxii). Les papiers de Duchesne sont à la Bihliolhèque nationale.
4. Les travaux de P. Dupuy au Trésor des chartes ont laissé des traces ineffaçables (et. du reste, désastreuses) dans l'histoire de celte collection célèbre. V. ll.-l"r. Delaborde, dans hBii>t. de l'École des cluules, 1897. p. 120.
et des libertés de r Église gallicane. Paris, 1659, 5 vol. in-fol.; Histoire du Différend entre le pape Boniface VIII et le roi Philippe le Bel. Paris, 1655; etc.)^ Quant aux Godefroy, ils descendaient de Denis F' Godelroy, parisien, professeur de droit à Genève et à Ileidelberg, mort en 1621; Ttiéodore (7 1649), qui abjura le calvinisme, fut historiographe de France et publia quantité de chroniques du bas moyen âge (Juvénal des Ursins, Guillaume de Jaligny, Jean d'Autou, etc.); Jacques (f 1652), qui resta calviniste et genevois, est Fauteur de l'édition, classi(|ue jusqu'à nos jours, du Code théodosien^. — Ces noms n'épuisent pas la liste des épigones français des grands érudits du xvi^ siècle. Nous aurons l'occasion de parler plus loin des PP. Petau (i 1652) et Sirmond (f 1651). On ne peut enfin passer sous silence cet amateur éclairé, Nicolas Claude Fabri de Peiresc (f 1651), conseiller au Parlement d'Aix-en- Provence, que ses collections de toutes sortes et sa vaste correspondance avec les plus savants de ses contemporains ont, comme on dit, immortalisé^; car Peiresc n'est que l'exemplaire le plus notable d'un type qui fut alors très répandu.
Au commencement du xvii*^ siècle, une seule branche de l'érudition historique du xvi^ est presque entièrement desséchée : l'histoire ecclésiastique. Des disputes doctrinales, d'une stérilité complète, absorbent l'activité des théologiens de toutes les confessions; le point de vue historique est abandonné : on s'en tient de part et d'autre aux Annales de P)aronius et aux premières réfutations de Baronius. Rien de fort ni d'original, dans le domaine de la critique religieuse, entre la mort de Henri IV et l'avènement de Louis XIV.
\. Voir le livre préoilc de M. Uri sur le cercle savant des Dupuy, où fréquentaient à la fois les humanistes, les médiévistes et les littérateurs.
'2. Voir l'Introduction du Catalogue de la Collection Godefroy à la Bibliothèque de l'Institut (Paris, 1865, in-8), par L. Lalanne.
ô. L. Dclisle, Un grand amateur français au wW siècle, Fabri de Peiresc, dans les Annales du Midi, I (1889), p. 16. P. 19 : « Peiresc s'occupait avec une égale ardeur et une éj^ale compétence d'histoire naturelle, de géographie, d'astronomie, de droit, de littérature et de heaux arts. Familier avec toutes les civilisations, il ne s'intéressait pas moins à l'antiquité et au moyen âge qu'aux événements contemporains ». — La Correspondance de Peiresc, une des principales sources pour l'histoire de l'érudition historique au commencement du xvii^ siècle, est en cours de publication dans la Collection de Documents inédits.
352. — Les historiens de la Philologie classique considèrent le siècle et demi qui s'est écoulé depuis l'avènement de Louis XIV jusqu'à la Hévolution comme une période d'alTaissement par rapport à la précédente; et ils la désignent ])ar l'expression a période anglo-hollandaise » pour marquer que le centre des études fut alors déplacé. Cette doctrine a été généralisée; on a dit que le siècle de Louis XIV fut, ])our les études historicjues, un âge de décadence, particulièrement en France; on s'est même appli(jué à chercher les causes de ce phénomène important : on a cru en voir plusieurs.
D'ahord, la victoire définitive du catholicisme en France. Si la France n'a plus produit de Scaliger et de Casauhon, c'est, au sentiment d'hommes tels que M. Mark Pattison, la faute « des Je'suites et de leurs semblables, pour qui la littérature de l'Antiquité n'a jamais été qu'un instrument propre à donner cette éducation superficielle, toute verbale, qui est propre à leurs écoles ; l'érudition catholique ne peut être qu'une fausse érudition {sham learning)^ parce que le catholicisme est incompatible avec la critique et l'amour de la vérité )) *. Mais cette explication ne vaut rien. Les Jésuites n'ont pas eu, au xvii« siècle, le monopole exclusif d'un humanisme puéril : le De ratione docendi et liiscendl du P. de Jouvency s'inspire des idées qui dictèrent les règles posées par les Mélanchthon et les Sturm pour les écoles luthériennes et calvinistes. 11 n'est pas vrai, d'ailleurs, que le parti pris dogmatique sur un certain nombre de (juestions soit incompatible avec le plus haut degré de clairvoyance, de finesse et de vigueur critiques en toute autre matière.
En second lieu, rinfiuence de la littérature. On a dit : « C'est au xvii« siècle que la France, après avoir tenu pendant longtemps le j)remier rang en philologie, commence à se détacher de cette science. Le vif éclat dont brille notre littérature nationale produit une sorte d'éblouissement. Toute cette poésie, toute cette éloquence, nourries du lait de la Muse anti(jue, fixent l'attention sur la jouissance que procurent les monuments de l'antiquité et la détournent des pro-
1. M. Pallison, o. c, p. 455 : « As soon as it was decided, as il was before 1600, lliat France was to bc a catbolic counlry..., iearnin^ was oxtinguisbed in France >>.
27 i LES ETUDES HISTORIQUES JUSQU'A LA FIN DU XYIII'' SIECLE.
blêmes qu'ils posent. En même temps, le commerce qui s'établit entre la cour et les hommes de lettres,- et l'intérêt dont les gens du monde croient honorer les érudits, engagent ceux-ci à prendre autant que possible les dehors et les façons de la cour et du grand monde, (y est de cette époque que datent notre peur excessive de toute apparence de pédanterie, notre fausse honte de tout appareil scientifique, enfin cette étrange et funeste prétention de n'écrire jamais pour les savants seuls, de rendre tout accessible au grand public. On voulait être honnête homme, suivant l'expression du temps, et la qualité d'honnête homme, c'est Pascal qui en fait la remanjue, exclut la spécialité. La science a nécessairement un côté par où elle est métier : avoir un métier répugne à qui deviendrait par là impropre à frayer avec les grands Ceux que leur vocation appelait à s'occuper de littérature [ancienne] ne firent donc pas leur premier souci de comprendre les auteurs, ce qui exige de pénibles travaux d'observation grammaticale et de critique des textes, ni de tirer de ces auteurs des données exactes sur la civilisation dont leurs ouvrages
sont pour nous les principaux monuments Ils s'appliquèrent avant
tout à devenir écrivains eux-mêmes; à dire des choses fines et frappantes à propos de ces auteurs; à les goûter, à y admirer des beautés, fut-ce imaginaires...; en un mot, à faire de la littérature au lieu de faire la science des littératures anciennes » *.
En troisième lieu, le goût des idées générales, mis à h mode par les Cartésiens. L'érudition cessa d'être ce qu'elle avait été au xvi^ siècle : la forme la plus estimée de l'activité intellectuelle. Les adeptes de la « philosophie nouvelle » la regardèrent de haut. Malebranche a inséré dans son livre De la recherche de la vérité un chapitre : « Des hommes qui ne pensent point, mais qui peuvent raconter les pensées des autres ». On lit dans les Ana du savant
I. Anonyme (en français) clans lÀassical lievicir, II il88Sj. p. 40. — VA', le Dictionnaire de Bayle, au mot « Aconce » : « 11 s'est ré|)andu dans la r«é|)uhlique des lettres un cerlain esprit plus fin cl accompagne d'un discernemen l)lus exquis : les gens sont aujourd'hui moins savants [qu'au xvi* siècle] et plus iiabiles ». Voyez aussi Mabillon, Traité des études monastiques. Il, p. 55 « Rien n'est aujourd'hui plus à la mode que la critique; tout le monde s'en mêle et il n'y a pas jusqu'aux femmes qui n'en fassent profession... ». ,
Huet, cîvéquo d'Avranches : « Il se forme une cabale d'apédciites, de jL;eiis ignares et non lettrés, (jui, sentant leur incapacité et ne pouvant se résoudre ii une étude assidue, ont cherché un chemin plus court pour se mettre au-dessus de ceux dont la comparaison les rendait méprisables; ils ont entrepris de ridiculiser l'érudition.... » ^ — La philoso})bie du xvni'' siècle n'a pas réagi, et pour cause, contre ces tendances cartésiennes, de sorte (jue les })laintes de Huet ont pu être rééditées pendant cent ans.
En quatrième lieu, l'essor des sciences positives, mathématiques et naturelles. On s'explique assez que la philologie classique ait décliné au xvii*- siècle, non seulement en France, mais partout, si Ton pense que c'est alors que Galilée, Kepler, Fermât, llarvey, Newton, etc., ont vécu. Les esprits, les grands esprits surtout, furent séduits brusquement par des horizon-s plus vastes et des problèmes ])lus féconds. Or il n'y avait pas à cette époque, comme aujourd'hui, tant d'intelligences disponibles pour les travaux scientifiiiues que ralllux vers des spécialités nouvelles ne risquât pas de se traduire par une baisse appréciable sur d'autres points. — Telle est, semblet-il, la principale raison de la décadence constatée dans le domaine de la Philologie classique. Ce domaine paraissait épuisé, et les hommes de premier ordre préférèrent, sauf exception, travailler ailleurs. — Le xvii<^ siècle tout entier céda à l'illusion très naturelle de croire cpi'après tant de recherches accumulées par les générations antérieures, l'histoire de l'Antiquité était faite ou, tout au moins, ne réservait plus de découvertes capitales-. Et, en effet, les grandes découvertes, de nature à modifier les points de vue et à transformer les conceptions du \\i^ siècle sur l'Antiquité classique n'étaient possibles, comme l'événement l'a montré, (|ue grâce à l'exploration de certains pays d'Orient (Grèce, Egypte, Asie Mineure, etc.), encore j>res(jue inaccessibles. Ce qui restait à faire en Occident, pour achever d'élaborer le premier fonds constitué par les découvreurs de la