‹ Manuel de bibliographie historique (volume 2)Chapitre 91 sur 186 · llvr.tinua (Paris. 1722 , p · texte numérisé non relu

llvr.tinua (Paris. 1722 , p

2. ihietiana, p. 20 : « Tant (te grammaires, tant (11' (ticlionnaires, tant d'indices, tant (l'abrèges, tant d'ouvrages mi-tlio tiques dans toutes les sciences qui se

,s«.)nt infiniment mulliplid-s à la faveur de l'imprimerie sont autant de chemins aplanis pour parvenir promptcmenl au sommet do la vraie t!'rudition. »

27o LES ÉTUDES HISTORIQUES JUSQU'A LA FIN DU XVIII« SIÈCLE.

Renaissance, c'étaient des besognes obscures, médiocrement rémunératrices et que plusieurs jugeaient même inutiles*. Comment les gens vraiment nés pour l'investigation scientifique les auraient-ils choisies entre toutes? Ceux qui s'y sont consacrés l'ont fait plutôt par hasard que par décision raisonnée. — Les seules branches de l'érudition qui, malgré les influences littéraires et philosophiques et le développement des sciences proprement dites, n'ont pas cessé d'être florissantes sont celles, comme l'histoire du moyen âge, où les trouvailles étaient encore, pour ainsi dire, à fleur de terre.

353. — Les écoles universitaires de Hollande et d'Angleterre ont été, depuis le milieu du xvii^ siècle jusqu'à la fin du xvni®, les principaux asiles de la philologie classique.

Les Hollandais du xvii^ siècle ont été surtout des latinistes, des éditeurs et des commentateurs de textes latins. Très laborieux, mais, pour la plupart, sans originalité, sans goût, et dépourvus de cette pénétration qui distingue les vrais érudits des simples compilateurs. Beaucoup de lectures, et peu de critique^. Johannes Meursius (| 1659) est un des premiers en date de ces collecteurs infatigables et médiocrement intelligents qui ont alimenté pendant cent cinquante ans les imprimeries des Pays-Bas d'éditions Variorum et de « Trésors d'Antiquités ))'". Les auteurs d'éditions Variorum (i. e. cum notis variorum) se sont appliqués à former une « chaîne » [catena) des observations faites à propos des textes anciens par les

1. C'était l'avis de Iluet lui-même (0. c, p. 64) : « Le souverain degré de l'érudition a consisté pendant deux cents ans à mettre au jour les anciens auteurs et à corriger les fautes des copistes par les mains de qui ils avaient passe. Mais enfm cette occupation dégénéra en une étude basse et obscure, dont tout le mérite consistait à rechercher et à recouvrer les meilleurs manuscrits, à les conférer et à en remarquer soigneusement les diverses leçons. Tel a été l'emploi de Gruter pendant tout le temps de sa vie.... Mais aujourd'hui que presque tous les meilleurs auteurs ont été rendus publics par l'impression, je n'approuverais pas qu'un homme se dévouât à la critique et fît son capital de travailler à ces réparations de mots ruineux. »

2. a Die Signatur derhoUandischen Philologie im allgemeinen ist urastandliche, oft weitschweifige Erkliirung, kûhne, oft willkûrliche Kritik, massenliafte, mitunter geistlose Ansammlung des realen Stolfs, sorgfaltigc Behandlung der Grammatik, grosse formale Gewandtheit des lateinischen Ausdrucks in Prosa und Versen » [Handbuch der klassischen Alterlhumswissenschaft, I, 1892, p. 77).

3. Revue criLique d'/tisloire et de litlératwe, 1877, p. 159.

LE XVIF ET LE XVIIh SIÈCLES. 277

commentateurs antérieurs, sans y ajouter grand'chose : c'est ainsi (|ue, par exemple, les manœuvres de la manufacture des Burmann ont découpé les annotations de Casauhon sur Suétone ; le commentaire de Suétone a gardé la physionomie que Casaubon lui avait donnée jusqu'aux travaux originaux de Woll" et de l'école allemande, c'est-àdire pendant cent cinquante ans. Quant aux a Trésors d'Antiquités » dont Grîevius inaugura la série par son Thésaurus antiquitatum romanarum (Utrecht, 1694-99, 12 vol. in-fol.), il ne faut pas s'en laisser imposer par leurs dimensions colossales : ce ne sont, en effet, que des recueils de dissertations anciennes (notamment du xvi« siècle), des réimpressions qui ne sont même pas, comme telles, à l'abri de la critique*. — Il va sans dire, du reste, que, dans la foule de ces philologues néerlandais, il s'est trouvé des hommes très distingués, tout à fait comparables aux bons travailleurs du xix^ siècle : à* côté des compilateurs-entrepreneurs tels 'que iMeursius, Grsevius, J. Gronovius le fils, les Burmann et leur école, se sont produits d'excellents érudits comme Nicolas Heinsius (7 1681, qui a beaucoup fait pour le texte de Claudien, d'Ovide et de Prudence), J. F. Gronovius le père (| 1671, dont les travaux consciencieux ont renouvelé en partie le texte de Tite-Live et de Pline), Isaac Vossius (f 1689, grand rassembleur de manuscrits, dont les commentaires sur Pomponius xMela et sur Catulle sont de première main), J. Perizonius (f 1715, qui s'occupa utilement de la primitive histoire de Rome). — Au xviii^ siècle, il y eut en Hollande une remarquable renaissance des études grecques, sans doute déterminée par le mouvement du même genre ({ui s'était dessiné, sous Guillaume III et la reine Anne, dans les Universités anglaises. Les trois philologues les plus connus des Pays- Bas au xvni*^ siècle ont été surtout des hellénistes : T. Hemsterhuis (f 1766) et ses élèves, L. K. Valckenaer (7 1785), D. Hutjnkcn (I 1798). Le plus génial des trois est sans contredit Valckenaer, qui a fait peut-être plus que personne en son temps pour la critique des tragiques grecs, en particulier d'Euripide. Cette lignée se prolonge

\. L'indication des opuscules contenus dans les « Trésors » de Graevius et dans ceux de ses émules a été donnée par J. Ch. Krebs, Handhuch der philologischen Bûcherkunde (Brenaen, 1825), II, p|). 419-85.

278 LES ÉTUDES HISTORIQUES JUSQU'A LA FI?s DU XVI1I« SIÈCLE.

jusqu'à D. Wyltenbacli (■{ 1820), successeur et biogniphe de Ruhiikeii, l'éditeur des Moralia de IMuturque, l'auteur de Ylndex grœcitalis (Oxford, 1810) et de la Bibliothcca critica (Leyde, 1777-1800, 13 vol.in-8)'.

Les Anglais ont été surtout des hellénistes. Ils ont produit moins que les Hollandais, mais des œuvres plus fortes. — Un homme extraordinaire, Richard Bentley (-]- 1742), Master de Trinity Collège, Cambridge, porta du premier coup l'école anglaise à un niveau (|ue l'école des Pays-Bas n'avait pas atteint depuis Scaliger. Ce personnage brutal et processif, une des physionomies les plus déplaisantes de son temps, est un des cas les plus notables d'exaltation du sens critique qu'il soit donné de constater dans l'histoire de l'érudition. Il a laissé une trace lumineuse partout où il a passé, appli{[uant instinctivement des méthodes qui l'ont conduit à des résultats d'un caractère très général : il a retrouvé notamment, diton, quelques-unes des lois fondamentales de la métrique ancienne et renouvelé par là la critique des documents poétiques (Homère, Térence, Horace, etc.)-. — Bentley a exercé une influence considérable sur la (( pléiade » des philologues anglais de la fin du xviii^ siècle, depuis Markland (| 1776, dont l'édition de Stace a fait époque) jusqu'à Porson (| 1808, le rival de Yalckenaer })our l'interprétation d'Euripide) "'.

353 bis. — Les autres pays n'ont pas autant contribué, pendant cette période, à l'élaboration critique des littératures de l'Antiquité. — On ne peut guère citer, en France, que des individualités isolées : les Capperonnier, dont le premier, Claude (| 1744), professeur de grec au Collège de France, a publié une célèbre édition de Quintilien; et l'helléniste d'Anssede Villoison (j- 1805), l'éditeur du lexique homérique

1. Komenclature et hibliograpiiie dos piiilologues hollandais du xvii^ et du \\m' siècles dans L. Mtillcr, Gescliichte (1er classischen Philologie in den Niederlandcn (Leipzig, 1801)). Cf. lluhner, o.c, p. 79, 85.

2. Bentley s'est trompé, pourtant; et tout le monde s'aperçut des inconvénients de rhvpercrilique lorsqu'il entreprit, à la fin de sa vie, de corriger le texte de Millon". — Voir R. Jebb, R. Bentley (London, 4882, in-8).

3. Brève nomenclature des i)liilologues anglais du xvii« et du xviii° siècles au t. I"''^ (p. Oi et suiv.) du Ilandbuch der klassischen Alteithumswissenschaft. Bio-bii)liographie de cbacun de ces personnages dans le Diclionary of national Biography de Sidney Lee et Leslic Stcphen.

LE WII- ET LE XVIIP SIÈCLES. ■ 279

d" Apollonius et de TUiade elle-même ^ — Quelques bibliotiu'caircs d'Italie ont fait paraître des catalogues de leurs de'pots en y insérant des inedila précieux : tel, A. M. Bandini {7 1805), qui décrivit très bien les manuscrits grecs et latins de la Laurontienno de Florence^; mais le monument le plus considérable de l'érudition italienne de ce temps est un Dictionnaire, le Tôt lus latlnltatis lexlcon de Forcellini, terminé en 1755, publié en 177P, qui est resté indispensable jusqu'à nos jours. — Quant à l'Allemagne, épuisée par la guerre de Trente Ans, elle s'est contentée, au \vii« siècle, de fournir un certain nombre de maîtres aux écoles de Hollande (Gronovius, Grœvius, etc.), et, au xviii*^, des bibliographes comme Fabricius (g 152), et des érudits qui raj)pellent les Néerlandais de second ordre, comme M. Gesner et Ernesti*; c'est seulement avec Friedrich August Wolf (7 1824) que l'on fait commencer la période nouvelle où les philologues allemands ont pris brusquement, pour la garder cent ans, une supériorité décisive.

Toutefois, certaines branches spéciales de la jjhilologie classique ont été cultivées davantage, au xvii« et au xviii^ siècles, dans les pays latins qu'en Hollande et en Angleterre.

C'est le cas de l'épigraphie ". — Les princes des épigraphistes du xvii^ siècle sont l'Italien H. Fabrelti (7 1700), chanoine de Saint- Pierre de Rome et surintendant des Catacombes (De acjuœductibiis urbis Romœ dlsserlationes. Rome, 1680. De columna Trajani syntagma, 1085. Inso-iplionam ant'ufuamm explication 1699), et le Français J. Spon {Recherches des antiquité.'^ de Lyon, 1675. Voyage dltalie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant, 1678. Re-

1. Exposé sommaire des « Travaux de l'érudition » relatifs à l'Antiquité classique, principalement en France et au xviii"= siècle, par L. Bertrand, La fin du classicisme et le retour à l'Antique (Paris, 1897), pp. 45-70.

'2. Catalogus codicuin vtanuscriptonini fjnecoriun, lalinoruni et italortini Bibliothecx Laurentiame (Florence, 47Gi-78, 8 vol. in-fol.). Bibliothcca Leopoldina-Laurcntiana, sive Catalogus manuscriptoruni qui jussu Pétri Leopoldi in Latirentianam translati sunt (Florence, 1791-95, 5 vol. in-fol.).

5. A ï'adoue, en 4 vol. in-fol., par les soins de Facciolati. Réédité par de Vit (Prali, 1856-75, 10 vol. \n-\\.

4. Nomenclature et liihliograpliie dans C. Bursian, Geschichte der classischen Philologie in Dculscliland, pp. tiOO-olO.

5. II. de la Blancliére, Histoire de l Epigraphic romaine, p. 27 et suiv.

280 l,ES ÉTUDES HISTORIQUES JUSQU'A LA FIN DU XVIII« SIECLE.

cherches curieuses d'antiquités, 1685), qui ont (( ouvert de nouveaux chemins à la curiosité et aux recherches » . Les Hollandais s'en sont tenus, pour leur part, à une réédilion du Corpus de Gruter; mais cette réédition, exécutée sous la direction de Gnevius et de Pierre Burmann (1707, 4vol. in-lol.), « bien loin danimler la première, ne peut même pas la rem})lacer ». — Au xviii^ siècle, les épigraphistes italiens sont toujours au premier rang; les collectionneurs et les éditeurs d'inscriptions et de monuments anli(pu^s se comptent par centaines en Italie; c'est en Italie que paraissent les grands Recueils (le Novus thésaurus veterum inscriptionum de L. A. Muratori, 1759-42, 4 vol. in-fol.) et les meilleurs essais d'interprétation (A. S. Mazzocchi, In regii Herculanensis miisœi œneas tabulas Beracleenses, 1754-55). Et on ne constate alors (pi'en Languedoc et en Provence une activité comparable (le président Bouhier, Séguier, jjimard de la Bastie).

C'est aussi le cas de l'archéologie monumentale. — Les Hollandais ne s'en sont pas désintéressés (Meursius, Junius, et surtout Cuper [|1710]); mais leurs antiquaires furent bien inférieurs en nombre et en qualité à ceux des pays latins, où les « antiquités » s'offraient et s'imposaient presque à la curiosité. On a dit qu'en France, pendant le siècle de Louis XIV, l'archéologie avait gagné tout ce que la philologie avait perdu. La science de l'antiquaire est restée, du reste, dans l'enfance, sans doctrine et sans vues d'ensemble, quoique les antiquités aient été de» lors l'objet d'une littérature très abondante, jusqu'à Caylus et à AVinckelmann (7 1768) ^ L'ouvrage, qui passa longtemps pour le chef-d'œuvre de cette littérature, l Antiquité expliquée et représentée en figures, par Dom Bernard de Montfaucon (Paris, 1719, 10 vol. in-fol.), n'est qu' « un livre d'images sur le plan d'un Manuel d'institutions grecques et romaines » (tout comme

1. S. IiOcliel)lav(!. Kssai sur le cninle de Caylus (Paris, 1889), livre III, ch. I (Caractère des études archéologiques en France [et à rélrangcr] avant 1750). II et m (L'œuvre archéologique de Caylus) et iv (Caylus et Winckelmann). — Cf. Jusli, Winclicltnann. sein Leben, seine Werke und seine ZeUgenossen. Leipzig, i8l)G-7-2, 2 vol in-8.

M. II. Omont a puhlié dai?s la « Collection de Documents inédits » des documents sur les Missions orcJtéologiqnes franecises en Orient aa.r AI'//" et XVlîl' siècles (Paris, 1902, 2 vol. in-.4).

les Monuments de la monarchie française [Paris, 1729-55, 5 vol. in-foL], du môme auteur, ne sont qu'un livre d'images sur le plan d'une Histoire de France); le goût artistique et jusqu'à la notion de la critique archéologique y font défaut.

354. — Dans le domaine de la critique des textes sacrés et dans celui de l'histoire ecclésiastique il se produisit sous Louis XIV une assez courte, mais très hriilante, recrudescence d'activité.

Il faut distinguer, du reste, le mouvement qui renouvela l'Exégèse de celui qui se manifesta au profit de l'Histoire ecclésiastique. Le premier est dû tout entier à quelques personnalités éminentes. Le second est lié à la reprise des controverses entre Catholiques et Protestants aux approches de la Révocation de l'Edit de Nantes : à partir de 1660 jusqu'en 1690 environ, a-t-on dit, les controversistes des deux partis accusent « un penchant à suhslituer de plus en plus, ou, pour le moins, à ajouter, dans l'^amen des dogmes, à l'emploi exclusif du raisonnement chrétien et au recours perpe'tuel à l'Écriture S;tinte, l'étude historique des croyances antérieures » ^

354 bis.— Une des positions principales du protestantisme orthodoxe était lacile à emporter dès que l'on remplaeait contre elle le raisonnement dogmatique par l'argumentation critique.

Les protestants orthodoxes considéraient l'Écriture Sainte, c'est-àdire les Livres canoni(jues, comme le « juge des controverses », le critérium suprême de la vérité des dogmes; ils se prévalaient de ces (( paroles de Dieu » pour dénier l'autorité de la tradition ecclésiastique. A des adversaires ainsi armés, la tactique du parti sacerdotal était indiquée de répondre : « L'Kcriture, dont vous prétendez faire votre tout, n'est j)as si claire; il s'y trouve des passages susceptihles d'interprétations diverses ; on peut commettre en la lisant des contresens (et vous n'y manquez pas) ; elle porte, d'ailleurs, la trace d'altérations tout humaines. La nécessité de la tradition résulte de ces insuffisances et de ces imperfections ». Ainsi raisonnèrent, en effet, plusieurs polémistes catholiques, à l'exemple de Bellarmin, jusqu'au temps de Bossuet.

Nul n'a approfondi avec autant de vigueur que le dieppois Richard

4. A. Rébelliau. Bossuet. Iiistorien du protestantisme Paris. 1891). p. 59,

iW2 LES ETUDES HISTORIQUES JUSQU'A LA FIN DU XVIII'- SIÈCLE.

Simon (| 1712), ce grand et dangereux argument de l'insufiisance des Écritures. Membre de la Congrégation de l'Oratoire, qui comptait alors plus do lettrés (|ue de savants, Richard Simon accjuit sans maître les vastes connaissances linguislicpies qui lui j)ermirent d'aborder avec la compe'tence nécessaire la critique des textes sacrés; et sa méthode différa de celle des exégètes antérieurs et contemporains, catholiques, protestants et juifs, en ce qu'elle fut tout historique, entièrement libérée de préoccupations dogmatiques et morales. Cet autodidacte, cet « isolé )) — une des têtes les plus lucides qu'il y ait jamais eu - — s'appliqua à l'étude de la Bible avec une clairvoyance et une liberté extraordinaires, à l'abri d'un parti pris déclaré de fidélité à la Tradition et d'aveugle soumission à l'Autorité catholique. Son Histoire cri t'uj ne du Vieux Testament (1678) contient « un essai de reconstruction scientifique de l'histoire littéraire des Israélites )> fondé sur un minutieux examen de l'état des textes qui sont entrés dans la compilation biblique, un essai de classification critique des Tersions du texte hébreu (les Septante, saint Jérôme, etc.), et un essai sur « les différences de l'exégèse selon les temps )>. Il publia ensuite une histoire criti(jue du Nouveau Testament, sur le même plan, en trois parties : Histoire critique du texte du Nouveau Testament (Rotterdam, 1689); Histoire critique des versions du Nouveau Testament (Hj^O); Histoire critique des commentaires du Nouveau Testament^. — Ces ouvrages, où l'exégèse scientifique était pour la première fois définie nettement, confrontée avec les formes variées de l'exégèse non scientifique et justifiée par une foule d'observations et de démonstrations frappantes, portèrent un coup terrible à la vieille école protestante d'interprétation, celle qui se glorifiait des Buxtorf, ces hébraïsants qui avaient professé naguère que tout est « révélé » dans la Bible, jusqu'aux points voyelles, ou de Vossius, le(iuel croyait à l'inspiration de la traduction des Septante. R. Simon eut à défendre ses théories (et il le fit avec joie, car il était de tempérament ironique et combatii) contre la vive hostilité des (( théologiens de Hollande », Vossius, Spanheim, Jurieu, Colomiès, etc.

1. A. Bcrnus, /î. Simon (Lausanne, 1809, in-8). Cf. H. 3Iarglval, Essai, suj- Uictianl Simon (Paris, 1900), cli. v à vu, x; et A. Tougard, Note bibliographique sur U. Simon, dans le Bulletin critique, 15 juin 1903.

LE \\\V ET LE XVflh SIECLES. 283

Mais, de niênie (|ue les velli'ités scienlifi(jiies d'Erasinc avaient jadis été condamnées par ceux des amis d'Krasme qui assumèrent la tache de fonder des Eglises rélorniées, les démonstrations scienlilicjues de 11. Simon ne pouvaient mancjuer d'inquiéter les hommes d'État de l'Eglise même dont il se prétendait un lils docile, û II est impossihle de trouver entièrement la religion dans l'Ecriture... » dit R. Simon; il y a dans l'Ecriture des passages douteux et corrompus; l'Écriture est déligurée comme n'importe quel texte, par des erreurs matérielles, fautes de copistes, transpositions, interpolations, contresens, etc. Comment les protestations les plus véhémentes d'attachement à la Tradition auraient-elles réussi à masquer les inconvénients pour la foi de cette apologétique? La criti(jue simonienne, en dépit de l'orthodoxie professée })ar Simon, très prohahlement sincère, mais que l'on pouvait soupçonner d'être dérisoire, est une critique rationaliste; cela suffit à expliquer 'que les chefs responsables de l'Eglise dont Simon se réclamait aient cru devoir l'arrêter.

VlUstoire critique du Vieux Testament allait paraître, munie de l'approbation des censeurs et de ïimpvimatur du Supérieur général de l'Oratoire, lorsque Bossuet, précepteur du Dauphin, eut connaissance de la table des matières, distribuée comme prospectus. Il obtint la suppression d'un livre où a l'incrédulité était réduite en méthode», « plein de doutes et d'incertitudes sur les mystères delà foi », « amas d'impiétés sociniennes », « rempart du libertinage ». L'édition tout entière de Vllistoire critique fut mise au pilon, par autorité de justice. A la suite de cette mesure, Richard Simon fut brusquement expulsé de l'Oratoire (21 mai IG78).

Ces violences de 1G78 ne découragèrent i)ar Simon : il a publié, depuis, des travaux sur le Nouveau Testament (sans encourir de nouvelles condamnations officielles) et un Nouveau Testament traduit en français (Trévoux, 1702) qui est, à plusieurs égards, un chefd'œuvre. Les persécutions dont Oossuet le poursuivit jusqu'à la fin de sa carrière ne lui portèrent pas, du reste, un préjudice très sensible : il garda des admirateurs, même parmi les sorbonnistes. Mais c'est tout de même Bossuet (jui l'emporta en fin de compte. Comme il avait été sans maîtres, R. Simon resta sans disciples. L'exégèse catholique s'est traînée en France, au xviii^ siècle, avec Dom Calmet,

dans les vieilles ornières théologiques où elle oflrit la cible la plus commode aux plaisanteries de Voltaire.

On a souvent affirmé (jue c'est l'exe'gèse protestante, si antipathique à Uichard Simon et d'abord si malveillante pour les idées de Richard Simon, qui fit fructifier, au xvni^ siècle, l'héritage de ce grand homme. Mais il faut conside'rer qu'il y avait toujours eu, dans les Églises protestantes, un courant de recherches critiques. Le vrai précurseur de Simon (qui en faisait grand cas) est le ministre Louis (Rappel (11658), de l'Académie de Saumur, qui essaya de déterminer ce que les Massorètes ont ajouté au texte hébreu de la Bible, et dont la Critica sacra sive de variis quœ in sacris V. T. libris occurrunt lectionihuny mise à l'index par ses coreligionnaires, ne fut imprimée, dit-on, que grâce à l'intervention des PP. Petau et Mersenne (1650). D'autre part, le mouvement protestant d'exégèse « philosophico-rationaliste » qui commença en Allemagne avec Reimarus et Lessing, cinquante ans après la mort de Simon, s'est produit indé- ])endamment de l'inlluence de l'auteur des « Histoires critiques », ce philologue })ar excellence, étranger à toute métaphysique, ennemi des abstractions, curieux de vérités positives pour le plaisir de les connaître et surtout de les établir, indiflérent aux conséquences.

354 ter. — Au contraire de l'exégèse, Pétude des Antiquités ecclésiastiques fut encouragée jusqu'à un certain point, sous Louis XIV, par les Églises rivales en tant qu'elle parut offrir, aussi bien aux protestants qu'aux catholiques, des moyens de rajeunir la controverse et d'y prendre l'avantage.

En effet. Catholiques et Protestants orthodoxes étaient sensiblement d'accord pour penser que la religion est un dépôt de vérités révélées par Dieu, parfait dès l'origine, immuable (cf. ^ 342). Cette idée, aussi contraire (|ue possible à la conception scientifique d'une évolution des croyances religieuses, a été très nettement formulée par Arnauld, de Port-Royal, en ces termes : « Tous les dogmes de la foi sont aussi anciens que V Église ; ils ont tous été crus distinctement par les Apôtres et se sont conservés par la succession perpétuelle de la tradition dans la connaissance au moins d'une partie des pasteurs et des fidèles ^ » L'intérêt des diverses Éghses était donc de rattacher

Page 1