LE CATALOGUE UNIVERSEL
4. — Chacun sait qu'il existe une très grande quantité d'ouvrages imprimés (livres, brochures, articles, etc.), et qu'il en paraît tous les jours. Qu'il soit difficile de trouver, dans cet océan, ce que l'on cherche, chacun l'a appris par expérience. L'idée se présente naturellement qu'il serait commode de posséder un répertoire général, où « tous les ouvrages imprimés, de tous les temps et de tous les pays, » seraient indiqués et décrits. Beaucoup de personnes ont eu, en effet, cette idée; plusieurs l'ont développée et soutenue; et quelques-unes ont essayé de la réaliser. C'est devenu une banalité de dire que la confection d'un Catalogue bibliographique universel des productions de l'esprit humain « serait un immense service rendu aux travailleurs * )). On a même prétendu qu'il y a désormais « unanimité parfaite sur l'utilité et sur la nécessité » de cette colossale entreprise,
1. Ainsi s'exprime encore M. Gavet {Sources de Vhisloire des institutions et du droit français^ p. 51). — Cf., en sens contraire, Ch.-V. Langlois, A propos de l'Institut international de Bibliographie^ dans la Hevue internationale des Archives, des Bibliothèques et des Musées, I, it, p. 107 ; et Fr. Milkau, Centralkataloge und Titeldrucke (Leipzig, 1898, in-8), p. 7.
et que « l'idée d'un répertoire universel... embrassant... l'ensemble des sciences semble avoir acquis définitivement droit de cité dans l'opinion » . L'embarras serait seulement d'avoir un système de classification convenable et de régler les voies et moyens d'exécution.
5. — Le point de départ des divers promoteurs du « Catalogue universel » est exact : la masse totale des « productions imprimées de l'esprit humain » confond l'imagination. Essayons de préciser l'impression vague qu'on en. a. Vers 1820, les estimations du nombre des livres imprimés oscillaient entre trois et quatre millions. Les estimations, faites en ces derniers temps, du nombre des articles qui paraissent chaque année dans les publications périodiques varient de cinq à six cent mille. Fritz Milkau se montre très modéré en évaluant, somme toute, à dix millions d'ouvrages ou d'opuscules pourvus d'un titre indépendant la production ancienne ou rétrospective, et à un demi-million la production annuelle. Telle grande bibliothèque publique reçoit ou acquiert 60 000 ouvrages par an. Enfin, l'activité de la librairie, qui a prodigieusement augmenté pendant la seconde moitié du xix^ siècle (160 0/0 pour la librairie allemande, de 1870 à 1890), ne se ralentit pas*. Dans vingt ans, le catalogue de la production littéraire et scientifique du monde représentera, au bas mot, vingt millions de titres, et, si l'on tient compte de la progression probable, vingt-cinq à trente millions. L'héritage littéraire de l'humanité aura numériquement doublé*.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les causes et de philosopher sur les conséquences de ces phénomènes considérables. Mais certaines conséquences ont sûrement quelque chose d'effrayant. Tous les spécialistes éprouvent une sensation d'accablement en présence de l'accroissement indéfini de la « littérature » sur les questions qu'ils connaissent, et de la concurrence pour les sujets qui devient de plus en plus
i. L'augmentation annuelle du nombre des ouvrages imprimés est la règle, dans tous les pays. On a noté cependant quelques régressions locales et temporaires : c'est ainsi que la production annuelle des livres, on Italie, a passé de 11034 en 1886 à 9437 en 1895. Elle a été en Allemagne de 23 715 pour l'exercice 1899, contre 23739 en 1898. La progression est iwrticulièrement rapide en Russie : 17 895 en 1895 contre 10660 en 1880.