Désignations géographiques et topographiques
À côté des noms propres, on rencontre sans cesse dans les chartes d*autres expressions qui intéressent aussi la géographie, et qui, non moins que les noms de lieu, peuvent servir d'éléments à la critique, parce que les unes ont été particulières à certaines régions ou à certaines époques et que le sens des autres a été soumis à certaines variations qu'il faut connaître. Ce sont les termes qui désignaient les circonscriptions territoriales, politiques, administratives, religieuses, etc., et ceux, plus nombreux encore, qui constituaient en quelque sorte le vocabulaire topographique et servaient à désigner la nature du sol ou les accidents de terrain.
Malheureusement l'histoire de cette langue géographique est encore très imparfaite, et celle en particulier des anciennes désignations topographiques est à peine commencée. C*est surtout à l'aide des sources diplomatiques qu'il est possible de l'entreprendre, en y recueillant avec, soin ces expressions, particulièrement lorsque le contexte est susceptible d'en donner l'explication. Du Gange a commencé ce travail, et l'on
DÉSIGNATIONS GÉOGRAPHrQUKS. [Lit. in, Cm. ».
uver dans son Glossaire latin bon nombre de leimes de celle Ëclaircis par des dlalions. De nos jours, H. Lon^on, dans su kie de la Gaule au vi* tiède, s'est appliqué à déterminer le sens i qui, à l'époque mérovingienne, servaient à désigner les divirriloriales, les régions géographiques et les lieus habiles. Ce études de ce genre qu'il faudrait poursuivre pour les époques ires, mais tout travail d'ensemble doit être précédé de recherches et c'est à peine si quelques éditeurs de cartulaîres ont accom- ) documents qu'ils publiaient d'éclaircissements et d'observations ngue géographique et surtout sur les termes topographiques que s de ce genre fournissent en abondance. On se contentera d^ ci quelques eiemples, destinés ft éveiller l'attention sur ce point quer le parti qu'il est possible de tirer de ces expressions pour le des chartes.
les plus anciens documents diplomatiques qui nous soient par- - ce sont en France les actes mérovingiens, — la cité représente e que l'on peut appeler, avec M. Longnon, l'unité territoriale. Le vUai désigne ordinairement un territoire, correspondant plus ou
celui d'un ancien peuple gaulois, et ayant pour chef-lieu une icopale ; mais parfois déjà il ne désigne que la ville épiscopale. )remier sens, civitas a pour synonyme parockia ou dioecetù, ter- I la signification, encore indécise sous les deux premières dynas- 03 rois, s'est précisée, dans l'acception des mots français dérivés rmes, au cours du ii' siècle. Le mot urbt était à l'époque méroe à peu près synonyme de civilas; lui aussi désignait le siège I et son territoire ; toutefois, dès l'époque carolingienne et pendant loyen âge, on a nommé de préférence civUatet, en français cités, I épiscoples, et le mot urb» n'a plus été d'un emploi fréquent, it municipium a été la cause de fréquentes méprises de la part ens qui ont voulu l'interpréter d'après sa signification dans la Jassique. Dans les textes les plus anciens, — je ne sais toutefois n trouverait des exemples dans les documents diplomatiques, — uve appliqué aux grandes villes, sièges d'un comté et d'un évéché ;
siècle en siècle, il s'applique à des localités moins importantes lar tomber en désuétude; je ne crois pas que l'on en puisse citer [) d'exemples postérieurs au xii' siècle. Beaucoup d'auteurs l'ont lé comme s'il avait désigné, au moyen âge comme dans l'anlile ville municipale ; mats cette acception s'était si complètement jue c'est du mot munire qu'on le faisait dériver. Au x* siècle, itim s'applique souvent au château, résidence du comte, et plus l'est qu'un lieu fortifié quelconque.
les d'une importance secondaire étaient à l'époque mérovingienne ■a. Ce terme casirum est encore l'un de ceux qui ont souveni s méprises. \\ désignait une ville fortifiée, parce que toute ville tégèe par des murailles et devait pouvoir servir de refuge; mais
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il faut se garder, à partir du x^ siècle au moins, de le confondre avec son diminutif castellum qui est proprement le château. A la différence de la plupart des désignations analogues, la signification du mot coitrum n'a pas subi beaucoup de variations. Les listes de villes qui se trouvent dans les registres de Philippe Auguste distinguent, tout comme à Tépoque mérovingienne, les civitates et les castra, et comprennent sous ce dernier terme les villes non épiscopales. Au cours du xui^ siècle, cependant, le mot castrum semble être tombé en désuétude, ou, s'il fut parfois employé, il redevint à peu près synonyme de castellum.
Le mot vicus, qui dans Tantiquité avait désigné un quartier ou bien une rue d'une ville , s*est appliqué dans les textes mérovingiens à un groupe d'habitations rurales; il est assez rare dans les actes de cette époque ; on peut, lorsqu'on le rencontre, le traduire assez exactement par village. Mais plus tard, et dès le xu® siècle, les clercs qui savaient le latin lui rendirent son ancienne acception et il redevint la rue.
Cette variation de sens a coïncidé à peu prés avec celle du mot villa. Ce terme, à l'époque mérovingienne, désigne le plus souvent un domaine rural ; puis, de siècle en siècle, il s'appliqua à des localités plus considérables. Dès le vni* siècle, il désigne assez souvent un groupe d'habitations, ordinairement pourvu d'une église, un village, et cette acception devient générale au x* siècle. Deux siècles plus tard, c'est la ville, et on l'applique même communément aux villes épiscopales, quoique celles-ci continuent à être plus spécialement nommées des cités. Louis IX fait des ordonnances pour les bonnes villes (bonae villae) du royaume, et semble entendre par là toutes celles, sans distinction, qui sont pourvues d'une organisation municipale.
Le mot d'origine germanique burgusj que Végèce emploie dans le sens de château fort, acception qui a persisté dans les pays germaniques, a désigné au contraire dans les textes français du moyen âge les agglomérations, closes ou non de murailles, qui se sont formées soit dans le voisinage et en dehors des civitates ou des castra, soit autour de certains monastères. C'est l'acception qui a passé en français aux mots bourg et faubourg.
Il serait facile de poursuivre, en en précisant l'étude davantage, la revue des mots qui désignent dans les textes les lieux habités; mais, sans insister sur ces explications qui seraient ici hors d'œuvre, il suffira de citer quelques termes, tels, par exemple, que bastida, qui après avoir désigné une construction fortifiée, a pris au cours du xni*^ siècle, dans le midi de la France, le sens de ville neuve; ou encore les mots presque innombrables qui désignaient, soit de petites localités, soit des habitations ou exploitations rurales : borda, maison ou cabane de paysan, dont le diminutif bordaria, employé spécialement dans le midi de la France, y a désigné une ferme ou une métairie; casa, habitation, et ses dérivés : casagium, casale, casalaria, casalagium, casamentum, casellum, etc.; colonia et colonica ou colongia, habitation et domaine d'un colon; cota, cotagium, coteria, synonymes ou à peu près de borde et
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borderie ; curtis et curia, bâtiments et exploitation, dont le sens est à peu près celui de notre mot ferme ; curtiltu, habitation avec un enclos ; hostata et hostisia, habitation de Y « hôte » ; mansus et les nombreux autres dérivés de tnanere, désignant tous des domaines ruraux avec leui^ bâtiments, le « mesnil » du nord et le « mas » du midi de la France : mainagium^ mannagium^ mamagiufn^ miuagium, man&ionile^ maisnile. maseUus, etc. ; viUa et ses dérivés, villula, viliagium, villare, indiquant des groupes d*habitations qui correspondent à peti près à nos villages, hameaux et écarts. On y pourrait joindre les désignations d*églises ou d'établissements religieux, telles que abbatia^ monasterium, cœnobium, cella, cellula, basilica, ecclesia, capella, locus, etc. ; et, enfin, les dénominations des nombreux hospices ou hôpitaux qui jalonnaient les routes : albergaria, domus Dei, domu$ hospitalier hospitium^ hospitale^ hospitaletum^ etc.
Les termes qui désignaient les circonscriptions territoriales ont été, en général, mieux étudiés. 11 suffira de rappeler ici quelques-uns d*entre eux à titre d exemples. On a dit plus haut qu*en Gaule Funité territoriale, à la fois civile et ecclésiastique, avait été la civilas, correspondant au diocèse. Mais, pour indiquer le territoire de la cité, on employait parfois aussi d'autres mots, dont le sens fut toujours moins précis et qui purent s'appliquer à d'autres divisions ou même à des régions naturelles ; tels sont, par exemple, regio, terrUoriwnu terminus. Un autre terme, pagus^ remontant aussi à l'époque romaine, désignait dès lors la circonscription gouvernée par un comte ; ces circonscriptions correspondirent d'abord aux territoires des cités, mais plus tard beaucoup d'entre elles n'en représentèrent plus qu'une fraction ou une subdivision, lorsque les cités eurent été démembrées, comme il arriva pendant l'époque mérovingienne et particulièrement aux vu« et vni« siècles. A ce terme de pagus se substitua peu à peu, à partir du règne de Gharlemagne, le mot comitatus, qui sous les Mérovingiens avait exclusivement désigné l'office du comte. Les subdivisions des pagi ou comtés portaient les noms de vicaria, centena, condita^ ager\ parfois aussi l'amer était lui-même une subdivision de la viguerie.
Les territoires plus petits étaient désignés par le mot terminus, qui s'appliquait parfois, comme on l'a vu, à la cité entière, et plus souvent, du moins au nord-est de la France, par le mot finis, qui fut remplacé luimême, après le x« siècle, par le mot parochia. Les mêmes mots terminus et finis s'appliquaient aussi aux territoires des villes, mais, â partir du XII® siècle, on distingua entre le territoire inlra muros et les dépendances rurales ou banlieue (banni leuca, batileuca), termes qui eurent pour synonymes quinta (Angers, Angoulême, Le Mans, Poitiers, etc.), septena (Bourges), leuca, leucata (Rouen), dex (Toulouse).
Il serait trop long de passer ici en revue les termes qui ont désigné les circonscriptions féodales : duchés, comtés, vicomtes, châtellenies et seigneuries de tous genres; ceux qui ont désigné les circonscriptions ecclésiastiques : provinces, diocèses, archidiaconés, doyennés et paroisses;
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ceux enfin qui se sont appliqués aux divisions administratives et judiciaires : bailliages, sénéchaussées, prévôtés, etc. I^es anciennes dénominations, latines ou françaises, de ces circonscriptions sont toutes bien connues et il ne manque pas d'ouvrages où il est facile de se renseigner sur l'usage qui en a été fait. On comprendra, sans qu'il soit besoin d'insister davantage, de quelle utilité sont les textes diplomatiques pour reconstituer toute l'ancienne géographie et de quel secours peuvent être à la critique les termes qui sont employés dans les chartes pour désigner les divisions géographiques.
Le vocabulaire proprement topographique n'est pas moins intéressant ; il comprend les termes qui ont servi à désigner la nature et les accidents du sol, les cultures ou plantations et même les constructions ou les travaux d'art subsistants ou en ruines. Ces termes ont varié suivant les pays beaucoup plus que les autres mots de la langue géographique, et, par là, ils offrent à la critique un intérêt particulier. Chaque région avait et conserve encore, sinon son vocabulaire topographique spécial, du moins quelques termes qui lui sont propres et qu'on retrouve pour la plupart dans les noms de lieu de la contrée. Ceux de ces termes demeurés en usage sont généralement connus*, mais beaucoup sont tombés en désuétude qu'on ne retrouve que dans les chartes ou il faut les recueillir pour en déterminer l'origine et la signification.
Sans insister outre mesure sur des matières qui ne relèvent que très indirectement de la diplomatique, quelques exemples suffiront à indiquer l'intérêt que peuvent avoir pour la critique les termes de cette catégorie.
Les terres en friche, soumises à la vaine pâture, sont généralement désignées dans les chartes de la France par les mots pasturagium ou pascua, mais dans les documents du Sud-Ouest (Guyenne et Béarn) on nomme les terres de celte nature paduentum ou padoenciurriy et en langue vulgaire padouens ; on les nomme garrigues (garriguaé) le long des Pyrénées, en Roussillon et en Languedoc.
On trouve quelquefois mentionnés dans les chartes les monticules naturels ou factices élevés pour recouvrir les sépultures des plus anciens habitants du pays ou pour supporter les forteresses dont la France se hérissa au début de l'époque féodale; le terme le plus généralement employé fut moia (motte); mais dans certains pays de l'est (Bresse, Dombes, Dauphiné), on les appela des poypes {poypia); le mot tumulus, dont on se sert communément aujourd'hui pour désigner celles de ces éminences qui remontent aux temps préhistoriques, leur a été donné par les savants et ne se rencontre pas dans les textes du moyen âge.
4t A. de Rochas d'Aiglan, De l'utilité d'un glossaire topographique, Grenoble, 1874, in-8. — E. Peiffer, Légende territoriale de la France, Paris, 1877, in-8; Petit glossaire pour servir à l'intelligence des cartes topographiques françaises, 2* éd. Paris 1878, in-12.
436 MESURES ET POIDS. [Liv. m, Ch. iv.
Les cols des PyréuéeB éUient appelés dans les climtes, comme de nos jours, des porli [portui), mais parfois, comme dans les autres cliaincs, ptu {panu$), et graia [gratlui], terme qui, dans les odes du Languedoc, s'appliquait, autrefois comme aujourd'hui, aux canaui qui font communiquer les étangs avec la mer.