Les moncurques de la péninsule espagnole
Les actes des monarques espagnols sont dans les archives françaises beaucoup moins nombreux que ceux des souverains de l'Allemagne et de l'Angleterre; toutefois, à raison des nombreux rapports de la France avec les divers royaumes de la péninsule, il a paru qu'il était utile de faire ici au moins une petite place à ces documents. On sait en efTet qu'après l'établissement par Gharlemagne de la marche d'Espagne une parlie du nord-est de la péninsule demeura longtemps soumise à la suzeraineté, tout au moins nominale, des rois de France. Le royaume d'Aragon déborda dès le xu" siècle sur le versant nord des Pyrénées et acquit des possessions jusqu'au delà du Rhône; ses rois prétendirent au comté de Provence, furent pendant près de deux siècles seigneurs de Montpellier, et possédèrent jusqu'au traité des Pyrénées le Roussillon et la Cerdagne. Le royaume de Navarre devint au xui« siècle, entre les mains des comtes de Champagne et des rois de France leurs successeurs, une véritable province française; redevenu indépendant au xiv^" siècle, il continua à être mêlé aux vicissitudes de notre grande lutte contre l'Angleterre, par ses souverains et les contingents que ses sujets fournirent aux armées de la guerre de Cent Ans. Au \\\^ siècle, enfin, la grande monarchie espagnole comprit sous sa domination plusieurs de nos provinces de l'est et du nord. Ajoutons encore que l'influence acquise en Espagne
* D. Jésus Muiioz y Rivero, Nocfones de Diplomalica espafioia, Madrid, 1881, in-12. Ce mince volume de 132 pages a la prétention de donner des notions générales sur tout l'ensemble de la diplomatique espagnole : c'est assez dire combien il est insuflisant; Firmas de los reyes de Eapana desde el siglo IX hasta nuestros dias^ Uadrid, 1887, in-12. (Reprod. de 1 14 signuturcs.) — On trouvera quelques fac-similés d'actes royaux dans les nombreuses publications paléographiques du môme auteur signalées plus haut (pp. 48-50), ainsi que dans celles de Mirixo, de Paldzie et de DcLGRAS (Ibid.^ pp. 43 et 45). — Ribeiro, Di88ertaçoes... sobre a hislorin el juritpmdencia.,. de Portugal^ ci-dessus, p. 70.
1. Sur ces rôles et les resssources qu'ils offrent pour notre histoire, il faut consulter Ch.-V. Lakglois, Les documents relatifs à l'hist, de France, au Public record Office^ dans Arch, des missions, 3* série, t. XI Y (1889), et dans Archives de thist. de France, pp. 711-734.
800 CHANCELLERIES ÉTRANGÈRES. [Li v. v, Ca. m
et en Portugal au moyen âge par les moines français clunisies et cisterciens a eu pour conséquence que ces ordres religieux ont reçu d<^ monarques de la péninsule nombre de privilèges et de concessions dont leurs archives françaises conservent les titres. Malheureusement, par suite de TinsufOsance des travaux dont la diplomatique espagnole a êlê l'objet et du petit nombre de documents qu'il m'a été possible d'eiaminer jusqu'ici, je n'ai pu faire autre chose que signaler les particularités principales des actes des monarques de la péninsule et expliquer quelques expressions spéciales qui servent à les désigner.
Il semble que ce ne soit pas avant la seconde moitié du xii*' siècle que la rédaction des actes royaux acquit dans les diverses cliancelienes des souverains espagnols quelque régularité. Les documents antérieurs que j'ai pu examiner, soit en originaux, soit en reproductions, — /^s plus anciens sont du commencement du ix« siècle, — présentent la plis grande variété. S'ils débutent communément par un chrismon accompagné d'une invocation verbale, de teneur du reste variable, ils n'ont guère d'autres points communs. Tantôt l'invocation y est immédiatement suixic de la suscriplion et tantôt d'une formule telle que : a liée est carta quam « facio facere ego Santius Ranimiriz gratia hei Aragonensium et Pampitt lonensium rex* ». Le titre royal lui-même n'est point fixe ; la formule ordinaire, Dei gratia rex, comporte des variantes telles que nuiu diviito princep^, et souvent il n'est point spécifié sur quel royaume règne le monarque'. La teneur s'achève en général par des clauses comminatoires, à la suite desquelles se place le plus souvent la date, sous une formule variable, comprenant, avec l'année de l'ère d'Espagne qui en est l'élément le plus constant, d'autres indications telles que le (juantiéme à la romaine, l'année du règne, etc. Les signes de validation consistent en souscriptions : celle du roi d'abord, dont la formule n'est point fixe, mais qui comporte presque toujours un signum assez compliqué, croix ornée, paraphes, monogramme ou figure géométrique. Depuis le dernier tiers du m^ siècle pour le moins, cette souscription est généralement suivie d'autres souscriptions, souvent assez nombreuses : princes et princesses du sang royal, seigneurs, officiers et familiers du roi, dont les unes sont accompagnées d'un signum analogue à celui du roi, les autres suivies de la simple mention confirmât, exprimée par l'abréviation gf,
A partir du milieu du xn'' siècle la chancellerie de chacun des royaumes chrétiens qui se sont constitués tend à régulariser les dispositions, J^ style et le formulaire des actes qu'elle expédie, et il devient possible depuis lors de diviser les documents royaux en deux grandes catégories,
1. i077. Donation par Sanche Itaroirez II, roi d'Aragon, à l'abbaye de San Juan de la Pefta (MuSoi, Paleogr. VUigoda^ pi. XXXVI).
2. Cette spéciûcation figure souvent à la date de l'an du régne.
g 3] ROIS D'ESPAGNE. 80i
les diplômes solennels ou privilèges et les actes non solennels, assez analogues à nos lettres patentes. Dans les uns et les autres la langue vulgaire se substitue au latin pendant le cours du xin^ siècle ^
Les privilèges solennels débutent par un chrismon, fréquemment compliqué de signes accessoires, et par une invocation verbale; cet usage s*est conservé jusqu'à la fm du moyen âge. A la suite vient souvent un préambule, hors-d'œuvre qui demeura fort usité jusque dans les documents des XIV* et xv« siècles. La suscription comporte : 1** le nom du roi, ordinairement précédé du pronom personnel (ego ou nos, etdans les acte? en langue vulgaire yo); 2° son titre, accompagné de la formule Dei gratta et spécifié par l'énumération de tous les royaumes et pays soumis à sa domination. On a dit plus haut qu'au titre de roi Alfonse VI et Alfonse VIll de Castille avaient substitué celui d'imperator Hispanie^, Les formules par lesquelles se termine le texte comprennent : i*» des clauses comminatoires, spécialement des menaces de la colère de Dieu et du roi ainsi qu'une peine pécuniaire, clauses qui ont persisté jusqu'au commencement du XIV® siècle; 2» une formule de corroboration ; 3° l'annonce du sceau dans les actes qui en sont munis.
La date contient généralement les éléments suivants : i<* le lieu, qui faisait presque toujours défaut dans les documents antérieurs ; 2" le quantième et le mois, à la moderne depuis le début du xiii<^ siècle; o» l'année de l'ère d'Espagne, à laquelle se substitua plus tard celle de l'ère chrétienne*; 4® l'année du règne. Sous le règne d'Alfonsc X de Castille (1252-1284), cette indication prit place dans la souscription du notaire de la manière suivante : iV. la escrivio el anno,.. que el rey don Alfonso regno. La mention de Tannée du règne disparut des documents espagnols à la fm du xiii* siècle. Ajoutons enfin que les synchronismes historiques sont fréquents dans les dates des actes royaux jusque vers le milieu de ce même siècle. La plupart des dates commencent par le terme facta, et dans les actes en langue vulgaire fecka, mot qui avait pris en espagnol la signification de date.
Le principal signe de validation de ces documents, celui qui les caractérise et les distingue à première vue des actes moins solennels, est la souscription royale accompagnée du signum. Celui-ci consiste, conime par le passé, en une figure presque toujours assez compliquée, compor tant fréquemment une croix, contenant souvent les lettres ou une partie des lettres qui forment le nom du roi, accompagné, en Castille du moins, des mots : Signum N. régis. En Aragon l'usage s'établit pour les rois de confirmer les privilèges de leurs prédécesseui's par l'addition de leur souscription ; en sorte qu'il n'est pas très rare de rencontrer des diplômes aragonais revêtus des souscriptions de cinq ou six monarques successifs.