Annales Bertiniani^ à l'année
Gif. Il] FAUX DE L'ÉGLISE DU MANS. — EUDES-LE-MAIRE. 877
Il n'y a pas lieu d'insister davantage sur les falsifications du haut moyen âge d'origine ecclésiastique; il serait sans intérêt d'en multiplier davantage les exemples.
Arrivons à des faux d'une époque plus moderne et d'un caractère différent. Ils ne sont pas moins nombreux que les précédents, et l'on pourrait faire une longue énumération de ceux qui ont été signalés. Il a semblé préférable de s'en tenir à quelques exemples, qui ont un intérêt particulier, à raison de leur caractère et surtout des travaux critiques dont ils ont été l'objet.
L'une des plus étonnantes supercheries fut celle que perpétrèrent avec un succès inouï les descendants d'un personnage du nom d'Eudes le Maire*. Cet Eudes, plus connu sous le nom do son pays, Chalo-saint-Mard, village près d'Étampes, parait avoir vécu au xi« siècle. Au xui*, ses descendants supposèrent un privilège du roi Philippe 1^', par lequel ce prince, en reconnaissance d'un pèlerinage à Jérusalem entrepris par ledit Eudes pour accomplir un vœu imprudent du roi, lui accordait ainsi qu'à sa descendance une exemption perpétuelle d'impôt. De ce diplôme, qu'ils ne paraissent pas avoir jamais produit ni en original ni en copie, ils firent rédiger, vers 1250, par trois abbés, une notice informe. Un siècle environ plus tard, d'autres descendants firent vidimer cette notice à la prévôté de Paris, et l'insérèrent dans un soi-disant diplôme royal de 1328, qu'ils produisirent ensuite plus d'à demi pourri et dont ils ne purent ' guère représenter que le sceau, parce qu'il avait, dirent-ils, séjourné longtemps dans un trou de muraille. Ils réussirent ainsi à obtenir de la chancellerie royale, en 1336, un vidimus confirmatif, qui fut à son tour confirmé par les successeurs de Philippe VI, et bientôt interprété dans le sens d une exemption totale de tailles, péages, impôts de tous genres et môme d'un anoblissement de toute la descendance masculine et féminine d'Eudes le Maire. Cette lignée parait avoir été extraordinairement prolifique: au xvi" siècle, elle comptait des représentants dans tout le royaume. Ceux de Paris s'organisèrent en communauté, élurent un syndic, prirent des armoiries, figurèrent dans les cérémonies, obtinrent un privilège de committimuSy soutinrent et intentèrent des procès. Ils furent même assez puissants pour lutter contre le gouvernement lorsqu'on voulut examiner de près l'origine d'une franchise devenue singulièrement onéreuse pour le trésor. Ils comptaient en effet des affiliés dans les cours souveraines, dans les conseils de la couronne, et avaient les maîtres des requêtes de l'Hôtel pour conservateurs de leurs privilèges. Plusieurs fois officiellement aboli, le « privilège » survécut aux arrêts de suppression jusqu'en 1752, date où il fut définitivement jugé faux par d'Hozier, qui n'avait pu obtenir communication des titres. Jusqu'alors des milliers de personnes, riches commerçants pour la plupart, avaient réussi, sur la
* N. Valois, Le privilège de Ckalo-Saint-Mard, dans Antittairt-Bullelin de la Soc, de Vnift. de France. 1887-
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foi (1 un tilrc faux ou falsifié, à se faire passer pour anoblies et à jouir d*une exemption d'impôt à peu près complète. On conviendra qu'il est peu de pièces fausses qui aient jamais joui d'une pareille fortune.
Les faux célèbres fabriqués, vers 4330, à Tinstigation de Robert, comte de Beaumont, petit-fils du comte d'Artois, Robert IL pour revendiquer le comté dévolu à sa tante Hahaut, sont un des épisodes les mieux connus et les plus curieux de Thistoire des faux. Au point de vue de la critique, leur importance tient moins à la grande situation du principal coupable, à rintérét politique en cause, au procès retentissant auquel ils donnèrent lieu, qu a ce fait que, grâce à ce procès et à de nombreux témoignages contemporains, nous pouvons connaître tous les procédés employés par les faussaires, à ce fait surtout que ces pièces, fabriquées avec une liabilcté exceptionnelle, sont conservées et se trouvent aux Archives nationales dans les cartons du Trésor des chartes, où il est possible de les étudier*. Débouté à deux reprises de ses prétentions, en 1309 et en 13i8, Robert, poussé par une aventurière, Jeanne de Divion, eut recours pour établir son droit aux artifices des faussaires. Entre autres documenls, il fit fabriquer au nom de Philippe le Bel un vidimus confirmatif de prétendues conventions de mariage de son père Philippe d*Artois avec Blanche de Bretagne, où il était stipulé que Philippe hériterait de TArtois â la mort de Robert IL De prétendues ratifications de ces conventions, par Robert 11 et par Hahaut elle-même, complétaient les pièces nécessaires pour assurer les droits du comte de Beaumont. D'autres documents avaient pour objet d^oxpliquer comment des pièces si catégoriques avaient pu jusqu'alors demeurer inconnues. Ces chartes étaient scellées. Le procédé des faussaires, révélé par leurs interrogatoires, mérite d'être ici rapporté. 11 consistait à utiliser des sceaux authentiques qu'on fendait dans le sens de leur tranche à l'aide d'une mince lame chauffée, — d'autres parlent d'un fil, — on en reportait ensuite les attaches au bas de la pièce fausse, puis on recollait les deux parties l'une sur l'autre en en chauffant préalablement les bords.
Les titres faux de l'abbaye de Tiron, au Perche, nous ramènent à des
* Lancelot, Juttifiealion de la conduite de Philippe VI dan$ le procès de Robert d*Arloiêt et Mémoire pour servir à t histoire de Robert d'Artois, dans Mém, de VAcad. des Inscriptions, t. VUI (1733), pp. 669-68L et t. X (1736), pp. 571-663. — De TAverdy, Notice du manuscrit de la Bibliothèque du roy intitulé : Procès criminel fait à Robert d'Artois^ dans Notices et extraits des mss., t. I (1787), pp. 477-537. — Leroux de Lincy, Le procès de Robert tt Artois, dans Revue de Paris, t. YH et VIII (18.^9), pp. 190-207 et 39-50. — Kervyn de Lettenhove, Le procès de Robert d* Artois, dans Bulletin de VAcad. roy. de Belgique, 2* série, t. î et XI (1860-1861). pp. 641-669 et 107-125. — J.-H. Richard, Mahaui, comtesse d'Artois et de Bourgogne, Paris, 1887, in-8, cli. II. — H. HoranviUé, Guillaume du Breuil et Robert d'Artois, dans Bibl. de VEc. des Chartes, t. XLV1I1 (1887), pp. 641- 050. — Archives nationales, i. 430 et 440 (procès de Robert d'Artois) ; c*est dans ces cartons que se trouvent les pièces fausses ; JJ 20 (Procès de Robert d'Artois).
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fraudes plus modestes*. Au cours de longs démêles avec le chapitre de Chartres, <;ette abbaye fabriqua, vers la fin du xv* siècle, pour résister aux prétentions des chanoines, une série considérable de chartes, comprises entre 1110 et la fin du xiv« siècle. Les prétendus originaux de ces pièces sont conservés dans le fonds de Tabbaye, aux archives départementales d*Eure-et-Loir. H. L. Herlet a pu mettre facilement en lumière la grossière inexpérience du scribe et les anachronismes nombreux des invraisemblables privilèges dont Fabbaye prétendait se gratifier.
Les documents rédigés en langue vulgaire ont cet avantage de fournir à la critique une prise généralement assez facile. C*est en effet de nos jours seulement qu*on été retrouvées les règles de notre ancienne langue : aussi les faussaires n*ont su généralement vieillir le langage et le style usités de leur temps qu*en défigurant Torthogi^aphe au hasard et en donnant à leurs phrases une couleur archaïque par des procédés d'une naïveté puérile. Il en est ainsi par exemple des chartes soi-disant du xn^ et du xui*" siècle, fabriquées au xvi^^ par Tabbaye des Vaux, au diocèse de Toul, et écrites sur d'anciens originaux grattés, munis de leurs sceaux authentiques. Il en est de même de celles dont LeCarpentier, au xvn<^ siècle, a illustré, dans un intérêt généalogique, son Histoire de Cambray^j et de la plupart de celles qui sont l'œuvre de faussaires plus modernes. M. PaulHeyer a montré, à propos de ces documents et de quelques autres, comment la ci'itique philologique pouvait utilement s'exercer non seulement sur les pièces dont les prétendus originaux existent encore, mais aussi sur celles dont on ne possède que des copies ou même le texte imprimé, et qui sont susceptibles par conséquent d'altérations du fait des copistes**.
Un certain nombre de pièces fausses relatives à l'Ordre du Saint-Esprit, mises en circulation au commencement du xvn® siècle, ont une origine particulièrement curieuse***. Un aventurier du nom d'Olivier de la Trau, sieur de la Terrade, après avoir réussi â se faire nommer, plus ou moins subrepticement, général de l'Ordre en deçà des monts, profita de cette situation pour fabriquer toute une série de documents faux. Les uns semblent n'avoir eu d'autre objet que de fiatter la vanité des dignitaires de l'Ordre et de surprendre la bonne foi de Marie de Médicis, de Louis XIII et d'Urbain VIII, mais beaucoup d'autres furent composés en vue de rattacher au Saint-Esprit un assez grand nombre d'établissements hospitalierSy jusque-là indépendants, de l'Ile-de-France, de la Normandie
* L. Merlet, Chartes fausse* de Vahbaye de la Trinité de Tiron, dans Bibl. de t École
des Chartes, 3- série, t. Y (1853-1854), pp. 516-527. •• P. Meyer, Observations grammaticales sur quelques chartes fausses en langue ntl-
gaire, dans Bibl. de CÉeole des Charles, 5- série, t. 11! (1861-1862). pp. 125-138. *•* L. Delisle, Compte rendu de l'ouvrage inlitulé : Histoire de tordre hospitalier du
Saint-Esprit, par l'abbé P. Urvxk, dans Jourml des Savants, juin 1893.