‹ Manuel de droit civique (volume 2)Chapitre 211 sur 231 · LA FORCE DU CARACTÈRE · texte numérisé non relu

LA FORCE DU CARACTÈRE

Xous avons vu précédemment qu'il convenait de ue placer à la tête de la Société civile que des hommes de caractère et pénétrés de bons principes. Ecoutons les éloquentes paroles que le grand Lacord;iire adressait à la jeunesse française, eu 1858, relativement à cette matière.

Nous avons conservé la bravoure, cette vieille tradition du sang français, et nos armes ont naguère réveillé dans le

temps d'Etienne Parent. La politique de parti à fait son œuvre : le peuple de la Province de Québec est divisé en deux camps séparés jiar un abîme qui va de plus en plus s'élargissant. De grâce, cessons nos luttes fratricides et revenons aux beaux jours des Lafoutaine, des Morin et des Parent,

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inonde, après quarante ans de paix, cette antique persuasion que la France est un peuple soldat (^). Mais la bravoure n'exin;e qu'une aideur devant le péril, un mépris de la mort conçu dans un élan et plutôt un héroïque oubli de la raison qu'une appréciation calme du devoir. Le plus valeureux capitaine peut n'être qu'une femme le lendemain d'une victoire, et ses cicatrices ne couvrir qu'un caractère débile et sans portée. Le caractère est l'énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais quoi d'inébranlable dans les desseins, de plus inébranlable encore dans ia fidélité à soi-même, à ses convictions, à ses amitiés, à ses vertus, une force intime qui jaillit de la personne et inspire à tous cette certitude que nous appelons la sécurité. On peut avoir de l'esprit, de la science, même du génie, et ne pas avoir de caractère. Telle est la France de nos jours. Elle abonde en hommes qui ont tout accepté des mains de la fortune, et qui n'ont cependant rien trahi, parce que pour trahir il faut avoir tenu à quelque chose. Pour eux les événements sont des nuages qui passent, un spectacle et un abri, pas davantage. Ils les subissent sans résistance, après les avoir préparés sans le vouloir, jouets inconséquents d'un passé dont ils ne furent pas maîtres, et d'un avenir qui leur refuse ses secrets C^).

Voilà notre pays ; et il n'est pas difficile d'en pénétrer la cause. Le caractère, qui n'est que la force de la volonté, tient à la force de la raison, et la force de celle-ci tient à la ferme vue des principes de la vie huniaine. Là où l'enten-

(1) Lacordaire fait ici allusion à la part glorieuse que la France a prise à la guerre de Crimée eu 185.5.

(2) Hélas ! il nous est pénible d'avouer que ces profondes l'éflexions s'appliquent, dans une mesure plus restreinte, il est vrai, aussi bieu à la Nouvelle qu'à l'Aucieuue France.

dément ne (li.scenie que ries fai '.-■, il ne .«aurait y avoir de conviction, et où ia conviction manque, que reste-t-il pour appuj'cr la volonté ? Ce sont les principes qui fortifient, parce qu'ils éclairent ; en dehors d'eux il n'y a plus que des phénomènes, c'est-à-dire des apparences, selon l'admirable énergie du mot, et il est impossible que des apparences, si réelles qu'on se les figure, produisent autre chose dans l'esprit qu'un matérialisme étroit ou un scepticisme décourageant. Ce n'est pas le roc de la matière qui porte l'homme parce que l'homme est un esprit. Or, dès que l'esprit monte vers ]es principes, dès qu'il n'est plus sensation et imagination, il aborde les contrées oi"i la foi commence, où se forme l'alliance divine de toutes les lumières, de toutes les certitudes, et, par elle, la force des saints, la force des apôtres et des martyrs, lu force des magistrats assis sur le siège de la justice, la force des politiques qui gouvernent le monde, la force des écrivains qui lui parlent, et cette autre et sacrée force, la plus nécesaire de toutes, la force de l'homme vulgaire contre les passions de sa natine et les adversités de sa vie. Détruisez l'intime aciord de la raison et de la foi dans les profondeurs de l'intelligence ; poussez du pied comme de vains eonges, les pèlerin<Tges de l'âme au pays de Dieu ; faites cela, et étonnezvous que la vue baisse, que l'éternité s'efiace devant le temps, l'infini devant la matière; que l'instinct prenne le pas sur la raison, et que l'homme, débarrassé de ses ancres et de ses mâts, devienne une feuille emportée par les flots. Ou ne tombe pas sans déchoir.

Lacoudaire.

{Lettre à unjeiine homme).

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