ET SUR LES
FORMATIONS DE COMBAT DE L'INFANTERIE
Dans les chapitres précédents nous avons supposé que l*infanterie combattait sur un terrain uni, légèrement incliné ou horizontal.
Les effets du tir et les formations de combat ne peuvent plus être les mômes lorsque le terrain présente des ondulations, ce qui est le cas ordinaire.
Le règlement de tir prussien apprécie exactement cette différence lorsqu'il dit :
u C'est un avantage quand le terrain qui conduit au but » est parallèle à la ligne de mire ou s'élève légèrement " au-dessous de cette ligne, un désavantage quand il se " relève. C'est l'inverse quand il s'agit des feux de l'advern saire.
f* Lorsqu'on emploie simultanément plusieurs lignes de *» mire, on suppose généralement que la surface du ter- " rain est plane et qu'elle a une direction parallèle à la ^ ligne de mire, direction qui peut être horizontale ou ^ inclinée dans l'un ou l'autre sens. Dans chacun de
» ces cas, on obtient avec chaque hausse et avec «100 coups tirés, une surface battue (zone efficace) de » 100 mètres de profondeur sur laquelle les coups sont » suffisamment denses.
n Si le sol fait un angle ascendant avec la ligne de n mire, la profondeur de la surface battue diminue en » proportion de la pente. »
La question du tir incliné (1) ou du tir en terrain varié avec ligne de mire inclinée vers le haut ou vers le bas, a été étudiée avec soin en Allemagne, mais les résultats des expériences qu'pn y a faites n ont jamais été publiés. Elle a été traitée également dans deux mémoires intéressants dus au chef de bataillon Paquié de Tarmée française (2).
Nous croyons utile d'exposer quelques-unes des conclusions auxquelles est arrivé cet officier.
« 11 résulte, dit-il, de nombreuses expériences faites en n France et à l'étranger que dans un tir collectif de poly- » gone exécuté sur un terrain plat, les coups de plein » fouet et les ricochets se dispersent sur une profondeur ** minimum de 400 mètres, quelle que soit la hausse " employée, et qu'il existe une surface centrale efficace- 9 ment battue sur laquelle les empreintes sont réparties n d'une façon à peu près uniforme. Ce noyau contient la » meilleure moitié des coups et a une profondeur de " 150 mètres entre 500 et 1,000 mètres, et de 100 seule- » ment aux grandes distances de 1,000 à 1,800 mètres. »
Les feux exécutés avec une seule ligne de mire battent
(i) Le tir incliné est dirigé contre ua but visible qu'atteint la trajectoire moyenne, et il bat au delà de ce but un terrain cacbë au tireur. Le tir indirect est dirigé contre un but invisible, et tout le noyau de la gerbe passe au-dessus de Tobstacle qui couvre ce but^
(2) Tir incliné de l'infanterie. Paris, 4879.
Les feux de guerre, Paris, i880.
donc efficacement une zone centrale (que nous avons appelée zone efficcuce) de 100 à 150 mètres de profondeur; par conséquent, le problème du tir consiste à comprendre le but dans cette zone.
La profondeur de la zone efficace ab,a'b' (pi. IV, fig. 24) reste sensiblement la môme quand le terrain est parallèle à la ligne de mire, qu'il soit horizontal ou incliné. Elle est un peu moins forte aux grandes distances, parce que les ricochets et les écarts en portée diminuent à mesure que le but s'éloigne.
Pour que la profondeur de la zone efficace augmente, il faut que la gerbe s*abatte sur des surfaces faisant angle descendant avec la ligne de mire.
Le commandant Paquié, en appliquant à ces terrains les trajectoires du fusil français, modèle de 1874, est arrivé aux conclusions suivantes, qui peuvent être généralement admises, l'es propriétés balistiques de tous les fusils rayés à âme cylindrique étant à peu près les mômes.
Dans le tir sur le terrain incliné (fig. 25), la profondeur de la zone efficace (sans un seul point défilé) est en moyenne 2 1/4 fois plus profonde lorsque Tinclinaison du terrain est égale à Tangle de chute a. de la trajectoire inférieure du noyau, et 2 1/2 fois, lorsque cette inclinaison est égale à Tangle de chute /3 de la trajectoire moyenne (fig. 26). Dans ce dernier cas, il y a quelques points non défilés entre a et/*), mais sur une très faible hauteur.
Si le terrain est incliné de façon que la trajectoire inférieure du noyau passe à 1™ 60 au-dessus du point h, où elle a le plus de hauteur (fig. 28), la zone efficace a une profondeur quintuple de celle qu'elle a en terrain parallèle à la ligne de mire.
Pour que cette condition soit remplie, il faut que la pente du terrain soit de 4 centimètres par mètre, si Ton
tire à 400 mètres, de 5 centimètres par mètre, si Ton tire à 500 mètres, et ainsi de suite. Sur des pentes plus fortes, Tefficacité du tir diminue.
Une inclinaison de 4 centimètres par mètre favorise donc tous les feux au delà de 400 mètres, une inclinaison de 5 centimètres par mètre, tous les feux au delà de 500 mètres, et ainsi de suite.
Plus on s'éloigne de la crête a du terrain incliné (fig. 25 et 26), plus la profondeur de la zone efficace diminue.
Ainsi, sur un terrain ayant une inclinaison de 5 centimètres par mètre, le tir à 900 mètres produirait une zone efficace deux fois plus profonde.
Le tir à 700 mètres produirait une zone troU fois plus profonde, et le tir à 500 mètres une zone cinq fois plus profonde.
Appliquons ces propriétés au tir de bas en haut et au tir de haut en bas.
Si d'un point A i^%, 27), situé à 700 mètres d'une hauteur qui a 30 mètres de commandement, on vise sur la crête B de cette hauteur, la zone efficace des feux aura 2 1/2 fois plus de profondeur que sur le terrain AD parallèle à la ligne de mire, si l'angle a formé parla ligne de mire avec le plateau BF est égal à l'angle de chute de la trajectoire. Et en effet, on rentre alors dans le cas de la figure 26, dont le terrain a l'inclinaison de la tangente à la trajectoire moyenne.
L'examen des trajectoires prouve également que si du point B on vise sur A, l'angle d'incidence est égal à la somme de deux angles : l'angle /3 que forme la ligne de mire avec le terrain et Tangle de chute /3'.
Le premier de ces angles a une amplitude de 2° 27', si le terrain près du point A est horizontal, et le second. 2^ 50\ si le fusil employé est l'Albini. L'angle d'incidence sera
donc égal à 5*^17', amplitude qui correspond à peu près à celle de Tangle d'incidence de la trcgectoire de 1,050 mètres (1).
Or la zone dangereuse de la trajectoire de 700 mètres a 34 mètres de profondeur, et celle de la trigectoire de 1,050 mètres, 17 mètres. Par conséquent, le tir de haut en bas est 2 fois moins efficace que le tir sur un plateau dont l'inclinaison est celle de la tangente à la tr^ectoire moyenne.
Les feux de bas en haut présentent, en outre, cet avantage que dans leur exécution l'habileté du tireur et l'appréciation exacte des distances sont moins nécessaires et ont moins d'influence que dans les autres tirs, les coups trop hauts produisant encore un effet utile.
Il résulte des données précédentes que pour raser un relief de P mètres, il faut se placer à une distance supérieure à|/PXlOO; donc à plus de 400 mètres pour un relief de 16 mètres, à plus de 600 mètres pour un relief de 36 mètres, à plus de 800 mètres pour un relief de 64 mètres, et ainsi de suite.
En d'autres termes :
Tous les feux au delà de 400 mètres augmentent la zone dangereuse sur des plateaux de 16 mètres de commandement;
Tous les feux au delà de 600 mètres augmentent la zone dangereuse sur des plateaux de 36 mètres de commandement, etc.
Les calculs qui servent à établir ces données prouvent que plus la trsgectoire d'un fusil est rasante, plus le tireur doit s'éloigner de la crête du plateau pour le battre efficacement.
(1) Poar coosUler, à la simple vue, la différence d*effel8 entre les tirs de bas en haut et le tir de haut en bas, il suffit de comparer les flg. S7 et 30.
Ils prouvent également qu'un tir exécuté à 900 mètres contre la crête d'un plateau de 90 mètres de commandement, a une zone dangereuse égale à celle d'un tir exécuté à 400 mètres sur un terrain horizontal, et que le tir inverse, de la crête dans la plaine, donne une zone dangereuse à peine égale à celle de la trajectoire de 1,500 mètres en terrain horizontal.
Lorsque le plateau se relève, la distance pour le raser doit être diminuée de 100 mètres, si la pente est de 1 centimètre par mètre, de 200 mètres si la pente est de 2 centimètres par mètre, etc.
C'est l'inverse lorsque le plateau est en pente descendante à partir de la crête.
Soit MON (fig. 29) le noyau de la gerbe de 700 mètres, par exemple ; la surface atteinte sur un but vertical AV est représentée par AV; À mesure que le terrain qui reçoit les balles s'incline, la profondeur des zones battues devient plus grande et passe successivement par les valeurs AC et AD' sur les pentes ascendantes AC et AD, et AH' sur la surface horizontale AH; le terrain dangereux est plus profond encore sur la pente descendante AP; enfin, il atteint son étendue maximum sur la pente AT tangente à la limite inférieure du noyau.
Au delà de ce degré d'inclinaison commence la série des feux rasants jusqu'à la pente AR, qui détermine sous le noyau une flèche FF' de 1™60 de hauteur.
« A la distance de 700 mètres, le groupement vertical d'un tir de troupe contenant la meilleure moitié des coups aurait 4 mètres de hauteur, la profondeur AH' du groupement horizontal serait de 100 mètres environ, celle du groupement incliné de 0™05 par mètre, AT' serait de 250 mètres, enfin le terrain rasé ou battu sur la pente de 0'"07 par mètre, AR' s'étendrait jusqu'à
500 mètres en arrière du point A, abstraction faite des ricochets. (1) »
L'exactitude théorique des calculs du commandant Paquié n'est pas contestable, mais il faut se garder d'en tirer des conclusions trop absolues dans la pratique. Le tir de haut en bas, bien que défavorable sous le rapport de l'étendue de la zone atteinte, présente cependant un avantage que n'a pas le tir de bas en haut. Il permet déjuger de l'effet des coups non seulement contre la chaîne, mais aussi contre les échelons en arrière de celle-ci, échelons que le tireur ne voit pas dans le tir exécuté au pied d'une hauteur. D'un autre côté, il sera facile au défenseur, dans ce dernier cas, de soustraire la chaîne à l'action du feu direct, en la retirant derrière le bord du plateau, de d en e. (Voir fig. 27.) L'assaillant pourrait, il est vrai, l'atteindre encore, mais son tir devenant alors indirect perdrait de son efficacité, parce que le bord d'un plateau est généralement ondulé et masqué par des céréales, des haies, des broussailles ou des bouquets de verdure qui empêchent de viser avec précision.
Quoi qu'il en soit, les calculs du commandant Paquié donnent des indications précieuses dont on aura à tenir compte dans la pratique ; on peut en conclure notamment, sans crainte de se tromper, que les feux à grande portée produisent peu d'effet sur un sol horizontal et moins encore sur un sol qui se relève devant les tireurs.
Mais nous ne sommes plus d'accord avec cet auteur lorsqu'il condamne le tir de position exécuté par des troupes placées sur un relief en arrière de la ligne de combat. Par l'emploi de ce tir, on obtient, en effet, un résultat
(i) Tir incliné de Vinjanierie,
bien supérieur à celui que produit le feu d'une simple ligne de tirailleurs.
L'efficacité des feux étages est constatée parrexpérience, et leurs effets sont de nature à justifier, dans presque tous les cas, la grande consommation de munitions qu'ils exigent. Nous pensons même qu*il peut être utile de faire tirer de loin les réserves, lorsque la chaîne ne masque pas l'ennemi {voir fig. 35 et 36), et qu*elle est momentanément arrêtée à 500 mètres environ de la chaîne opposée, pour diriger sur celle-ci un feu nourri dans le but de la décider à battre en retraite.
En terrain accidenté, le tir aux grandes distances acquiert une importance capitale au moment où la ligne de combat se rapproche de la pente qui précède la position de l'ennemi, parce qu'alors il existe en arrière du bord du plateau une zone abritée œy (pi. V, fig. 31) où les soutiens et les réserves n'ont aucune balle à redouter. C'est cet espace non battu, que par les feux éloignés peuvent seuls raser.
En vertu des principes exposés plus haut, des tireurs placés à plus de 1,000 mètres de l'arête d'un plateau raseront efficacement ce plateau s'il a une hauteur de 100 mètres. Pour raser un plateau de 36 mètres de hauteur, il faudra que les tireurs s'éloignent à plus de 600 mètres de son bord, etc.
Dans ces conditions, le but peut se trouver sur toute l'étendue de la trajectoire à partir de l'arête et non sur la partie seulement qui correspond à l'espace dangereux, comme lorsque l'on tire sur un terrain parallèle à la ligne de mire ou se relevant à une certaine distance du tireur.
11 est certain qu'on peut raser les pentes et les plateaux dans la plupart des cas sans recourir aux feux éloignés, mais ces feux auront toujours l'avantage d'être mieux exécutés, les hommes conservant plus de sang-froid de
loin que de près, et les feux à longue portée permettant de multiplier les effets en étageant les nappes de balles.
Il résulte de ce qui précède que la formation d'attaque que nous avons préconisée convient pour les terrains horizontaux et pour les terrains à pente descendante, et qu'elle serait, au contraire, défectueuse pour les terrains à pente ascendante dont le prolongement s'élèverait au-dessus de la chaîne ennemie (Voir fig. 25, 26 et 28.)
Dans ce cas, en effet, les soutiens et même les réserves se trouveraient dans la zone efficace des coups dirigés contre la chaîne, si la pente dépassait une certaine inclinaison et si la défense ouvrait le feu à une distance convenable en arrière de la crôte de la pente, de. façon à la raser avec la partie inférieure du noyau de la gerbe.
Il sera nécessaire alors, pour faciliter la marche et diminuer les pertes, de rapprocher les échelons ou d'en réduire le nombre, en fondant plus tôt les échelons dans la ligne des tirailleurs.
L'ordre échelonné n'est avantageux que lorsque chaque échelon se trouve en dehors du groupement efficace produit par les feux dirigés contre l'échelon qui le précède ou celui qui le suit.
Sur la défensive, lorsque le terrain est rasé par les feux de l'ennemi, on peut maintenir cet ordre, mais à condition de couvrir les échelons.
La formation en échelons espacés, sur des terrains favorables, est plus utile aux grandes distances qu'aux petites, parce que les feux éloignés battent des zones relativement étroites avec une faible efficacité, tandis que les feux rapprochés couvrent d'un grand nombre de balles des zones dont la profondeur augmente par l'effet des ricochets et surtout de l'émotion qu'éprouvent les hommes à proximité de l'ennemi, émotion qui rend le
pointage incertain et porte généralement à tirer trop haut.
A mesure que l'assaillant avance, il est obligé de resserrer ses échelons pour soutenir le moral des tirailleurs et être en mesure de les renforcer promptement. Cette nécessité rengagera souvent à diminuer le nombre des échelons, en ne reconstituant pas ceux qui se porteront en ligne.
Dans la plupart des cas, l'assaillant pourra donc, après Tarrét momentané qui se produit lorsque les deux chaines sont arrivées à 500 mètres Tune de Tautre,^ composer la ligne de combat de la chaîne, des réserves et du gros en lignes déployées, et, bientôt après, de la chidne et du gros, celui-ci se serrant, également en ordre déployé, contre la chaîne, afin d'éprouver moins de pertes et de la soutenir plus vite en cas d'événement.
Pour que l'artillerie se place en arrière des troupes, il faut que le terrain ne soit pas rasé par les feux à longue portée de la mousqueterie; cette circonstance ne se présentant pas lorsque l'armée occupe un plateau {voir ûg, 31), on doit alors établir les batteries sur le bord et non en arrière du versant, où eUes verraient moins bien l'ennemi sans être moins exposées, et où elles ne pourraient exécuter qu'un tir indirect, toujours peu efficace quand le but est mobile.
On s'est appuyé sur les propriétés 'du tir contre des pentes ascendantes se trouvant dans les conditions des ligures 25, 26 et 28, pour soutenir que la première ligne de bataille doit être établie non sur le bord du plateau occupé par l'armée en position, mais bien à 500 ou 600 mètres en arrière de ce bord.
Alors, dit-on, Tartillerie ennemie sera obligée de pénétrer dans la zone efficace de l'infanterie pendant la phase décisive du combat. Alors aussi les coups rapprochés, dirigés contre les tirailleurs de la crête militaire, passeront au-dessus des divers échelons de Tordre défensif.
On a été plus loin en soutenant qu'un emplacement dominé peut offrir une position favorable lorsque le terrain se présente dans des conditions telles que Tennemi attaquant doive avancer sur une pente BD (fig. 32 et 33) faisant un angle descendant avec la ligne de mire des défenseurs.
A ne considérer que les feux de l'infanterie, cette conclusion est rigoureusement exacte, mais elle ne l'est plus si l'on tient compte des grands avantages que procure à l'artillerie une position dominante perm'pttant d'atteindre directement les divers échelons de la ligne de combat.
Si l'infanterie sur la défensive portait sa première et principale ligne de résistance à 600 mètres en arrière du bord du plateau, elle ne verrait pas Tennemi approcher et tirerait en rasant ce bord, sans pouvoir apprécier l'effet produit. Au point de vue moral, elle serait là dans de mauvaises conditions, et l'exactitude du tir s'en ressentirait; mais, d'un autre côté, l'artillerie ennemie devrait, pour produire un grand effet, monter sur le plateau, où elle serait promptement écrasée par les feux de l'infanterie.
« L'artillerie de réserve de notre premier corps, dit un auteur français, a été éteinte en quelques minutes à la bataille de Reichshoffen, en essayant d'entrer en action dans une semblable situation. A Villiers» à Cœuilly, à Mont-Mesly, nos batteries ont été écrasées par la mousqueterie, parce que les Allemands ne résistaient pas aux
crêtes ou aux lisières, mais bien à portée efficace du fusil en arrière. »
Les derniers écrits publiés sur les effets du tir en terrain varié annoncent une tendance marquée à vouloir reporter la principale ligne de défense d'une position en arrière du bord du plateau.
On lit, entre autres, dans le Journal des sciences mili-taires (n<> d'août 1879) :
« Nous sommes loin de conseiller, dès le début de l'action, l'abandon de la crôte ; mais, dans la défensive, il ne faut pas s*y éterniser et surtout y asseoir la principale ligne de résistance qui doit être reportée bien en arrière...
" 11 ne faut pas demander aux crêtes plus qu'elles ne peuvent donner. Au début de l'action, combattre avec avantage l'artillerie adverse ; annihiler la protection que peuvent offirir les différents obstacles du terrain ; forcer l'ennemi à se déployer et à dévoiler ses intentions ; s'assurer du nombre, de la force, de la direction des lignes d'attaque : tels sont les principaux avantages que procure l'occupation d'une crôte ; mais si, pour une raison quelconque, on veut attendre le choc de l'ennemi sur une position, il faut abandonner la crête dès que l'artillerie de la défense est atteinte par les feux efficaces de l'infanterie de l'attar que, et découvrir la ligne principale de résistance en cédant pas à pas le terrain sur les flancs. »
Dans un exemple que donne l'auteur à l'appui de cette appréciation, il établit la ligne principale de résistance à 650 ou 700 mètres en arrière de la crôte. Les obstacles qu'on utilisera ou construira en ce point, dit-il, ne seront pas battus par l'artillerie qui ne pourra les apercevoir qu'au moment où elle franchira la crôte, c'est-à-dire où elle entrera dans la zone des feux efficaces de l'infanterie de la défense.
Cette Artillerie sera donc impuissante, « tandis que celle de la défense pourra faire usage de son feu depuis 900 jusqu'à 2,500 môtres, en arrière de la crête qu'elle doit toi^ours voir dans ces limites. »
Ceux qui citent les combats livrés autour de Paris et de Metz pour soutenir que les Allemands établissent leur principale ligne de résistance en arrière de la crête, ne tiennent pas compte de la différence qui existe entre la défense d'une ligne d'investissement et la défense d'une position d'armée. Dans la première, on occupe de préférence des points de résistance (parcs, châteaux, fermes, etc.) en arrière de la crête militaire, pour qu'ils soient autant que possible à l'abri des feux de l'artillerie ennemie. Dans la seconde, les points de résistance sont choisis de manière qu'ils menacent en âanc les troupes qui tenteraient de les dépasser ; ils se trouvent donc en avant de la première ligne de bataille ou sur cette ligne.
Un village retranché situé en arrière de la crête serait sans doute moins exposé, mais il produirait aussi moins d'effet. On ne doit pas perdre de vue que l'artillerie a des ressources et employé des procédés qui donnent à son tir indirect une précision et une efficacité que ne peuvent pas atteindre les feux indirects de mousqueterie.
Le problème consiste moins à trouver pour les villages servant d'appui à une ligne de bataille des emplacements qui les mettent à l'abri des feux de l'artillerie (ce qui est généralement impossible), qu'à organiser leur défense de telle sorte que ces feux produisent peu d'effet; c'est à quoi nous nous sommes particulièrement attaché dans notre Manuel des fortifi-cations de campagne, en substituant autant que possible, les tranchées et les redoutes aux lisières composées de murailles et de maisons crénelées.
L'infanterie ne tire bien que sur les objets qu'elle voit; on s'exposerait par conséquent à de très grandes déceptions si l'on exigeait d'elle qu'elle se plaçât à 600 ou 700 mètres en arrière d'une crête pour raser cette crête de ses feux et atteindre les assaillants pendant qu'ils avanceraient sur le versant du plateau. Il est très rare, en effet, que la crête 6 (ôg. 32 et 33) se dessine assez nettement pour servir de point de visée.
Dans la plupart des cas, elle est invisible à cause des broussailles, des bouquets d'arbres, des haies, des céréales, etc., qui couvrent le terrain, et dès lors le tir n'a plus aucune précision. Dans d'autres cas, il y a, au-dessous de la crête, des légers plis de terrain C, C, où les troupes assaillantes pourront s'arrêter pour reprendre haleine et se préparéi» à l'attaque décisive, sans avoir d'autres feux à craindre que ceux de la ligne de tirailleurs qui bordera le plateau ; or cette ligne sera nécessairement peu dense, si l'on veut que la principale résistance ait lieu à 600 ou 700 mètres en arrière.
Pour bien apprécier l'ordre défensif dont il s'agit, rendons-nous compte de la situation d'une première ligne de bataille placée à portée de fusil de l'arête du plateau.
Tout le terrain en avant, ce qu'on appelle les abords de la position, échappe à sa vue.
De la canonnade engagée entre les artilleries opposées elle ne voit rien ; et lorsque cette canonnade a produit son effet et que l'infanterie ennemie commence son mouvement offensif, elle ne voit rien encore ! Une demi-heure se passe avant que la fusillade entre les chaînes opposées s'engage : elle entend cette fusillade qui commence à l'impressionner, mais elle n'en peut suivre la marche ni apprécier les effets. Le crépitement devient de plus en plus vif et la fumée s'élève bientôt au-dessus de la crête: elle ne
voit toiyours rien et ne sait ce qui se passe. Mais tout à coup les tirailleurs de la défense se montrent sur la crôte et se retirent avec précipitation devant la chaîne ennemie que suivent à courte distance les réserves et le gros.
Dans cet instant critique succédant à une longue attente et à de poignantes émotions, quel sera Tétat moral de la première ligne de défense?
Nous croyons qu'il sera notablement inférieur à ce qu'il eût été si les hommes formant cette ligne avaient pu suivre toutes les phases du combat, tirer sur les assaillants dès qu'ils auraient atteint le pied de la pente et les attaquer ensuite à la baïonnette au moment où tout essoufflés et plus ou moins désorganisés ils se seraient présentés au haut de la pente.
C'est donc en nous fondant sur l'élément moral si puissant à la guerre que nous combattons la proposition de reporter toi^'ours la principale résistance en arrière de la crôte. Nous admettons cependant que la première ligne de bataille s'établisse au delà des abris naturels ou des tranchées que l'on aura creusées pour elle sur le bord du plateau, si l'artillerie ennemie lui inflige des pertes trop sensibles, et qu'elle attende, pour reprendre sa place, que le moment soit venu de lancer quelques salves sur l'ennemi par-dessus la ligne de tirailleurs qui couvre la position.
Elle devra, dans tous les cas, occuper les tranchées lorsque la chaîne opposée sera arrivée à 700 ou 800 mètres, car, à partir de là, ses feux produiront un effet qui s'accroîtra rapidement et unira par devenir foudroyant, s'ils sont bien dirigés et bien exécutés.
Au cas où la première ligne serait repoussée, elle se replierait le plus vite possible en arrière de la deuxième
ligne, et celle-ci jouerait alors le rôle que Ton voudrait, à tort selon nous, assigner à la première ligne. Elle aurait devant elle un champ de tir de 600 à 700 mètres, qu'elle balayerait de ses feux, et il lui serait facile, si Tartillerie ennemie s'avançait en ce moment sur le plateau pour entrer en action, de mettre ses attelages et ses servants hors de combat.
La ûgure 88 office l'exemple d'une occupation judicieuse du terrain et d'une répartition convenable des troupes entre l'avantrligne, la première et la deuxième ligne de bataille.
Les bouquets de bois et la ferme qui constituent les postes avancés de la partie de la position que la figure représente, sont retranchés, et la petite colline qui se trouve sur la droite de la ferme est occupée par un bataillon disposé comme l'indique la fig. 57 de notre Manuel de fortification de campagne.
Entre les postes avancés, le terrain est défendu par quelques groupes de tirailleurs.
L'influence considérable que les formes du terrain exercent sur les effets du tir impose à toutes les armées le devoir d'exercer l'infanterie sur des terrains variés et non, comme on le fait généralement, sur des terrains plats ou peu accidentés (1).
(i) On lit dans F Avenir militaire du 16 janvier iSSO : En campagne, les combals ne se livrent point sur une aire ou sur ane plage. A la guerre on défend ou on attaque une position. Il est fort rare que les adversaires se trouvent pendant toute la durée de l'action à même niveau, et il peut arriver alors que Ton considère comme défilées des surfaces très efficacement battues. En croyant mettre les échelons et les
Pour faire apprécier la grande différence entre les résultats que Ton obtient ainsi et ceux que donnent les tableaux dressés dans les polygones, nous citerons l'expérience suivante faite à Nîmes, le 27 juin 1878, dans des conditions se rapprochant autant que possible de celles où Ton se trouve en campagne.
Tir rasant. (Fig. 34.)
Distance de tir connue ...... 490 mètres.
^Hausse employée 500 »»
Genre de feux salves d'escouade.
Nombre de cartouches brûlées 1000
réserves à Tabri, il peot se faire qa*on les place sur des points dangereux.
Des fautes de cette nature ont été constamment commises par les Français pendant la guerre de 4870.
n esl inutile de citer des exemples, la liste serait trop longue. Elle se résume en ce seul mot : partout. Quand on ignore la valeur du terrain au point de vue du tir, ce résultat est fatal.
Ce n*esl là qu*iine face de la question. S'il y a un intérêt capital à savoir se soustraire le plus possibleà Tefficaciié des feux adverses, il esl tout aussi important de faire produire à son propre feu le plus grand effet utile. Â ce point de vue on peut affirmer encore que, pendant la dernière guerre l'infanterie française n*a pas su tirer parti de son armement. Elle a agi aveuglément sur presque tous les champs de bataille ; ce qui a permis aux Allemands, comme ils l'annonçaient àravance, de produire des effets de monsqueterie supérieurs et écrasants avec une arme qui était loin de valoir le chassepot.
Les esprits à courte vue pensent que les Allemands ont puisé leur supériorité dans Thabileté de leurs tirreurs; d'autres, moins clairvoyants encore, s'imaginent que nous aurions pu battre nos adversaires par le tir aux grandes dislance que les Dreyse ne pouvaient fournir. La vérité est que les Allemands connaissaient parfaitement le tir en terrain varié et que nous en ignorions complètement les effets.
Il est urgent de sortir de cet état flagrant d'infériorité en soumettant nos cadres et nos troupes à des pratiques de tir de guerre.
Tireurs, — Cent hommes pris au hasard dans le 55* de ligne.
Oljectif, — Six panneaux en voliges de 2 mètres de hauteur et d'une largeur progressive de 6 à 18 mètres dressés sur une pente descendante de 0,04 par mètre environ. Le panneau de tête seul était visible et à niveau des tireurs, autant qu'on peut en juger à la vue ; les autres étaient masqués par le terrain; le quatrième panneau était situé dans une dépression accentuée où il semblait être à Tabri de toute atteinte ; le cinquième et le sixième panneau se trouvaient sur une pente ascendante qui réduisait Tefficacité des feux et la profondeur du terrain battu. La surface qui recevait les balles ne présentait pas une pente uniforme, elle était couverte de hautes broussailles, d'arbustes, de petits murs, de tas de pierres qui masquaient en partie les cibles à Tœil d*un observateur placé à la crête môme. Les distances entre les divers éléments de l'objectif étaient imposées par le terrain, d'un accès difficile à des voitures chargées d'un lourd matériel en bois. L'inclinaison de la pente et la distance à laquelle il convenait de placer les tireurs pour produire des effets rasants ayant été estimées au jugé, les résultats obtenus sont essentiellement pratiques.
N, B, Les résultats obtenus sont indiqués sur le plan.
Tir fichant. (Fig. 34.)
Mêmes tireurs, même objectif, même distance de tir, même nombre de cartouches brûlées que pour les feux rasants. Les panneaux étaient dressés sur un terrain uni et complètement découvert, à pente générale ascendante de 0*^03 par mètre environ ; les résultats obtenus peuvent
être considérés comme un maximum qui serait rarement atteint en terrain varié à égale inclinaison de la ligne de mire. En résumé, les feux fichants ont été produits à dessein sous une pente plus faible et sur une surface unie et dénudée, et les feux rasants sur un terrain défavorable ; les premiers correspondent exactement au tir exécuté de haut en bas sur une plaine, j^ar des tireurs placés sur un relief de 12 à 16 mètres.
N. B. Les résultats obtenus sont indiqués sur le plan.
AUTR6. EXPÉRIENCE RAPPORTÉE PAR h* Avenir militaire