‹ Manuel de l'amateur d'estampes du XVIIIe siècleChapitre 1 sur 81 · L’ART FAMILIAL : CHARDIN · texte numérisé non relu

L’ART FAMILIAL : CHARDIN

Si, à l’ombre d’un sage éclectisme, les amateurs recherchent les gravures de tous les temps, leur attention s’est cependant plus particulièrement concentrée, depuis une trentaine d’années, sur celles du xvrrre siècle.

L’engouement exceptionnel en faveur des œuvres de cette époque ne se justifie pas toujours, mais il s'explique aisément. Le xvirie siècle évoque en effet, pour l’esprit le moins prévenu, un art pétri de grâce, de légèreté et de séduction. Presque tous ses peintres ont retracé à l’envi mille scènes de galanterie raffinée dans lesquelles le culte rendu à Eros, dégagé de préoccupations sentimentales, n’ap-

paraît plus alors que sous de riantes et plaisantes images,

lorsque même elles ne sont pas scabreuses ou écuivoques. C'est à défaut d’un idéal plus élevé et plus varié,mais facilement accessible, le leitmotiv qui jaillit du pinceau ou du burin des artistes consacrés par le talent ou la mode. Vertus chancelantes, amants écoutés et favorisés s’embarquant pour Cythère, indiscrétions et chemises enlevées, baisers sans nombre, culbutes plus ou moins prévues et imprévues, cruches cassées, roses mal défendues, heureux moments, carquois épuisés, tous les désirs et toutes les satisfactions de l’amour ont été soigneusement notés par eux avec une souplesse et un tact qui sauvent le plus souvent leurs œuvres, faites pour la joie des yeux plutôt que pour la satisfaction de l'esprit, d’un réalisme de mauvais aloi. Enfin, dans ses conceptions les plus heureuses, le xvrrre siècle affirme nos qualités particulières de goût, de clarté et d'élégance ; ces qualités se retrouvent en effet au suprême

degré dans les scènes mondaïnes d’un Moreau le Jeune ou

d’un Saint-Aubin, ces précieux témoins d’une époque qui

ne nous apparaît plus que dans une auréole de plaisir et de grâce, au point de nous empêcher, à l’heure actuelle, de discerner dans l’art le bien du médiocre ou du pire, et de confondre dans d’égales admirations, des maîtres comme Watteau, Chardin, Fragonard, Boucher, Baudouin, avec de moindres talents comme Huet, Boiïlly, Mallet, Borel, Schall, Vangorp.

L'art du xvrre siècle ne réside d’ailleurs pas tout entier, ainsi qu’on se plaît à le croire ou à le proclamer, dans des

scènes d’agréable frivolité ; le portrait n’y joue-t-il pas en

anse Delphi JS praccptor.ct prunus Jéeussnc Ducis Burgundex less

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Bossuer : P. 1. Drevet fils, d'après H. Rigaud.

effet, un rôle très important, et n’est-ce même pas, grâce à cette branche si captivante de l’estampe, que le siècle galant

se relie avec honneur au Grand Siècle dont quelques-uns des

peintres et des graveurs produisaient ou vivaient encore ?

Gérard Audran, le graveur artiste par excellence, Gérard Edelinck, l’un des plus dignes émules de Robert Nanteuil, mouraient au seuil du xvrrre siècle, le premier en 1703, le second en 1707 ; d’origine flamande, comme ses confrères Corneille Vermeulen et Pierre van Schuppen, Gérard Edelinck signait encore, en 1702, le portrait de Jean Routillé, en 1703, celui de Christine de Foix de la Valette d'Espernon, en carmélite, et en 1705 et en 1706, ceux de Hérault de Gourville et de Madame de Miramion. Il est à peine besoin d'ajouter qu'en dépit de leur date, ces gravures appartiennent, par leur auteur et les personnages représentés, au xvir siècle. Il en sera d’ailleurs de même jusqu’à la venue d’Antoine Watteau.

Gérard Edelinck avait plusieurs fils : l’un d’eux, Nicolas- Etienne Edelinck (16801767), a aussi gravé des portraits, mais avec beaucoup moins de talent que son père dont il nous à d’ailleurs laissé l'effigie. Les collectionneurs recueillent cependant son portrait de Madame de Sévigné, lorsqu'ils ont la chance d’en rencontrer des épreuves avant le trait d’union entre les noms Rabutin et Chantal.

Les trois Drevet — Pierre, Pierre-Imbert et Claude —

JEAN RouIzLé. Vente Camberlyn, 9 fr. — Vente Didot, 15 fr. Me DE SÉVIGNÉ. Vente de Lapeyrie, avtle trait d'union, 20 fr. — Vente Didot, av! le tr. d’un., 355 fr. ; avec le tr. d’un,, 130 fr.

étaient également en pleine possession de leur talent à l'aurore du xvirie siècle. Pierre Drevet père, né à Lyon en 1664, mort à Paris en 1738, a été l’un des plus brillants graveurs français, plus habile parfois même que Nanteuil ou Morin, mais, par contre, moins grand et moins sobre que ces deux maîtres ; son burin solennel et souple ne sait pas en effet toujours s'arrêter à temps et sacrifier les parties secondaires d’une œuvre, pour laisser aux principales toute leur importance ; Drevet père n’en demeure pas moins, par sa science, sa probité et son goût, un très bel artiste et, dans son œuvre composé de cent vingt-cinq pièces, nous indiquerons, parmi celles gravées postérieurement à 1700, les suivantes : Louis XIV, en pied, revêtu du grand manteau royal, d’après Hyacinthe Rigaud, 1712 ; Louis XV jeune, assis sur le trône, également d’après

Rigaud, planche exécutée en 1723; Nicolas Boileau, à

mi-Corps, tenant une plume, le Duc de Villars, à mi-jambes,

en cuirasse, avec le bâton de commandement; le Comte de

Toulouse, trois fois gravé ; le Cardinal de Fleury, à mi-

Louis XIV. Vente A. Hubert, épr. avt les contre-tailles sur la colonne 600 fr.— Vente Mailand, même état, 116 fr.— Vente 20 déc. 1903, 298 fr.,

Louis XV. Vente 17 mars 1910, 250 fr.

Borceau. Vente 3 avril 1901, avt I. 1, 198 fr. — Vente Didot, avt I. 1, 250 fr. — Vente Bouvrain, 55 fr. — Vente Hubert, avt 1. 1., 240 fr.

Le Duc DE Vizzars. Vente Bouvrain, 250 fr. — Vente Hubert, 340 fr. — Vente Didot, avt t. L., 1.000 fr. — Vente Maïland, avec 9 lignes d'inscription, 191 fr. ; avec 6 lignes, 126 fr. — Vente 17 mars 1910, avec 6 lignes, 225 fr.

Le CARDINAL DE FLeury. Vente Didot, 20 fr. — Vente Mailand, av! 1730, 81 tr.

HYAGINTHE RiGaup (à la palette : 1700). Vente Maïland,avt t. 1., 125 fr.

HYAGINTHE RiGAuD (au porte-crayon : 1714). Vente Didot, avt t. 1., 210 fr. ; avec 1. L, 72 fr.

jambes, assis sous un péristyle ; Hyacinthe Rigaud, deux portraits différents, l’un dit « à la palette » gravé en 1700, l’autre «au porte-crayon »exécuté en 1714, retouché en 1721; enfin Jacques F.-Ed. VIII, prince de Galles. Sauf le dernier portrait reproduisant une œuvre de Nicolas de Largillierre, tous les autres sont gravés d’après Hyacinthe Rigaud.

Pendant plus d’un demi-siècle, le nom de Rigaud, que nous venons de prononcer à plusieurs reprises, rayonna sur toute la gravure. Né à Perpignan en 1659, mort en 1743, Hyacinthe Rigaud, dont le succès comme portraitiste fut inouï, vit aussi les graveurs les plus fameux traduire avec empressement ses fastueuses et décoratives effigies : après les Edelinck et les Drevet, ce furent les Poilly, les Chéreau, les Simonneau, puis J. Daullé, L. Cars,B. Lépicié, J.-J. Baléchou, J.-G. Wille, G.-F. Schmidt, pour ne citer que les meilleurs. C’est à Rigaud, surnommé le « Van Dyck français » que Pierre-Imbert Drevet fils devra son chef-d'œuvre de gravure connu de tous : Bossuet.

Né à Paris en 1697, mort le 27 avril 1739, dans un état voisin de la folie, Drevet fils, qui collabora avec son père à différentes planches, a poussé aux extrêmes limites la perfection de la technique, sans tomber pour cela dans

la mièvrerie et la rondeur.

J.-F. Ep. PRINCE DE GALLES. Vente Didot, avt t. 1., 695 fr.—- Vente 10 nov. 1909, avec 1.1, 175)1tr.

Bossuert. Vente Hochart, avt les 3es tailles,40 fr.— Vente 3 avril 1901, avt les 3es tailles, 652 fr.— Vente 22 mai 1901, avt les points, 400 fr. — Vente Bouvrain, avt les points, 700 fr. — Vente Didot, avt les 3e tailles, 500 fr. ; avt les points, 150 fr.

Dans le portrait en pied de Bossuet notamment, gravé en 1725, Drevet fils, aidé par un dessin de Rigaud exécuté pour la gravure et que posséda J.-G. Wille, a su rendre, par des travaux ingénieusement appropriés, non seulement la figure imposante du célèbre prélat, mais aussi la légèreté des dentelles, la souplesse de l’hermine, la couleur des bronzes, le brillant des soies ; seuls les feuillets des livres offrent un aspect quasi-métallique, c’est l unique reproche adressablé à cette œuvre capitale de la gravure au burin, dont le cuivre existe encore, mais ne fournit plus que de piètres épreuves.

Il existe du portrait de Bossuet plusieurs sortes d’épreuves : les plus rares sont celles dites au fauteuil blanc, c’est-à-dire avant les troisièmes tailles ajoutées au burin sur la partie supérieure du fauteuil, pour en éteindre la lumière ; elles valent de 1500 à 2000 francs. A défaut d’un exemplaire au fauteuil blanc, les amateurs recherchent ceux avant les points à la suite du mot «pintit», qui, dans les épreuves postérieures, indiquent selon leur nombre, les centaines d'épreuves tirées.

L'œuvre gravé de Drevet fils se recommande aussi par le fin portrait du bibliophile Cisternay de Fay, représenté en cuirasse, dans un ovale équarri, et par ceux de

Samuel Bernard, en pied, et du Cardinal Dubois, à mi-corps,

CISTERNAY DU Fay. Vente Didot, avt IL 1., 10 fr.

SAMUEL BERNARD. Vente Didot, avt « Conseiller. », 110 fr.—Vente 21 mars 1908, 100 fr. — Vente 10 nov. 1909, même état, 150 fr.

Le CARDINAL DuBoïs. Vente Didot, 1er état, 1.000 fr. ; 2e état, avec l' 42617:

: Claude Drevel, d'après I. Rioaud.

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Mve LEBRET en CÉK

tous trois d'après Rigaud. L’Adrienne Le Couvreur, dans le rôle de Cornélie, tenant l’urne précieuse des cendres de son époux, est encore une planche renommée de Drevet fils : le modelé en est cependant sans accent, veule même: elle ne mérite donc pas à notre avis la faveur dont elle jouit. Les épreuves les plus spécialement enviées, en dehors des épreuves avant la lettre, sont celles avec la faute dans l'inscription, alors qu’on lit model, au lieu de modèle.

Le moins connu des Drevet, Claude, né à Lyon en 1710, mort en 1770, a également exécuté de bons portraits qui, sans atteindre à la valeur de ceux de ses homonymes, ne sont cependant pas sans qualités ; les plus intéressants que son burin ait tracés sont ceux de la femme d’un président au Parlement d’Aix, Madame Le Bret, représentée sous la figure allégorique de Cérès, d'Henri Oswald, cardinal d’Auvergne,d’ Alexandre Milon, évêque de Valence, de G. de Vintimille, archevêque de Paris.

A la suite de Gérard Edelinck et des Drevet, autour d'eux, äe nombreux émules ont gravé de bons portraits ; nous nous bornerons, ne pouvant les citer tous, à mentionner les meilleurs. Ce sont : AntoineTrouvain, de Montdidier (1656+1/08), qui gravait en 1707, pour sa réception à

ADRIENNE LE Couvreur. Vente Muhlbacher, avec la faute, 165 fr.— Vente Camberlyn, avec la faute, 78 îfr.— Vente 3 avril 1901, avec la faute, 181 fr. — Vente Didot, 1® état, 1.010 fr. ; 2e, 180 fr. ; 3°, 41 fr. — Vente Defer-Dumesnil, avec la faute, 80 fr. — Vente Bouvrain, 120 fr.

Mme Le Brert.Vente Didot, avt 1. L, 15 fr. — Vente Bouvrain, 160 fr. — Vente 27 mai 1905, 175 îr. — Vente 15 déc. 1908, 130 fr.

HENRI Oswazp. Vente Didot, 15 fr.

ALEXANDRE Miczon. Vente Didot, 16 fr.

G. DE VinwiMizze. Vente Didot, 1er état, 20 fr.— Vente Bouvrain,23 Îr.

l’'Académie‘le portrait plafonnant du peintre Jean Jouvenet ; les Audran : Jean (1667+1756), Benoît Ier (1661+ 1721), Benoît II (1698+1772) ; François Chéreau (1680 + 1729), qui, dans les portraits du Cardinal de Fleury, de Pardailhan de Gondrin, du Cardinal de Polignac, de Detlev von Dehn, d’après Rigaud, fait montre d’une réelle souplesse le rapprochant parfois de P.-J. Drevet.

Jean-Baptiste de Poilly (1669+1728), Pierre Simon (vers 1640+vers 1715), Jean-François Cars (1670+1763), Gaspard Duchange (1662+1757), Jacques Chéreau (1688 + 1776) s’apparentent au même groupe, et quelques-unes de leurs planches gravées d’après Rigaud ou Largillierre sont avec juste raison appréciées et recherchées.

Nicolas de Largillierre— et non Largillière — né à Paris en 1656, mort dans ia même ville, le 20 mars 1746, est après Rigaud, le peintre de portraits qui a été le plus souvent gravé. Outre Drevet, G. Edelinck, H. $S. Thomassin, F. Chéreau, J.-N. Tardieu, J.-G. Wille, L. Desplaces, vingt autres encore l’ont traduit, le plus souvent avec bonheur.

La tradition du portrait ne devait d’ailleurs pas se perdre en France: en dehors des nombreuses planches publiées isolément et qui révèlent une supériorité incontestable, des recueils de portraits plus ou moins hâtivement gravés étaient alors édités par Etienne Desrochers et

son continuateur Gilles Edme Petit, par Michel Odieuvre,

Le CARDINAL DE PortGnAc. Vente Didot, 16 fr. — Vente Hubert, avit.1: 12517.

DETLEV VON DEN. Vente V. Bouvrain, 40 fr.

par Esnauts et Rapilly, semant à profusion les images des héros, des monarques, des littérateurs, des artistes ou des savants ; parfois Odieuvre ou Bligny, « lancier du Roi », intercalaient d’anciennes planches de Thomas de Leu, de Léonard Gaultier ou de Jean Morin et, lorsque celles-ci étaient trop grandes, les rognaiïent impitoyablement au format de leurs séries, sans se préoccuper si cela faisait

bien ou mal; enfin quelques éditeurs de portraits, peu

scrupuleux, ne craignirent pasau xvrrie siècle —comme cela

s'était déjà passé au xvrre siècle d’ailleurs — de changer

certains noms de personnages oubliés par d’autres que la mode mettait en vedette : un chapitre ne serait pas de trop pour simplement signaler les portraits apocryphes qui courent le monde ; nous en mentionnerons quelques-uns le cas échéant, sans nous appesantir cependant sur ces curiosités qui valent surtout par leur côté documentaire, l’art y étant le plus souvent étranger. Quant aux artistes qui se sont consacrés à la gravure de portraits, soit exclusivement, soit incidemment, ils se trouveront mêlés au mouvement artistique et s’y confondront ; ils seront donc étudiés au moment précis de l'élaboration de leur œuvre, sans qu’il soit besoin de chercher l’enchaînement indéfini de la gravure de portrait, qui se fera de soi-même, en suivant la méthode naturelle de la marche chronologique.

Sébastien Le Clerc, le prolifique dessinateur et graveur, continuateur amoindri de Callot, de Bosse et de La Belle, appartient par l'esprit de son œuvre au siècle de Louis XIV,

mais c’est en 1714 seulement que son existence se termina;

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originaire de Metz, où il vit le jour, le 26 septembre 1637, S. Le Clerc a gravé à l’eau-forte, très proprement, d’innombrables sujets religieux, des scènes historiques, des batailles, des allégories, des paysages, des costumes, des vignettes, des lettres ornées même, sans apporter dans aucune de ces œuvres d’essences si diverses, d'autre souci qu'une correcte et froide fantaisie. Cet œuvre incolore, composé de 4.000 planches, a eu, cependant, les honneurs d’un double catalogue raisonné : l’un, au xvrrre siècle, par C.-A. Jombert ; l’autre, au xix®, par Edouard Meaume. Sébastien Le Clerc eut un fils (16764+1760) qui porta le même prénom el se consacra à la peinture. Le portrait de S. Le Clerc père a été gravé par Edme Jeaurat, puis par Cl. Duflos et B.-L. Prévost, celui du fils par N. de

Launay, d’après Nonnotte.

A partir de 1715, au lendemain de la mort de Louis XIV,

qui semble avoir emporté avec lui le grand souffle dont il fut l’inspirateur, une importante évolution se fait dans l’art, sous l'influence du génie de Watteau d’abord, sous celle des mœurs ultra-faciles du Régent ensuite. On n’ignore pas, en effet, que si Philippe, duc d'Orléans, aima plus qu'il ne convient la table et les plaisirs, il ne fut pas insensible non plus aux beautés de l’art puisqu'il protégea les artistes et ne dédaigna pas, dit-on, de peindre : ce qui est certain, c’est qu’il dessina : tout le monde sait

en effet qu'il illustra les Amours pastorales de Daphnis

Les AMOURS PASTORALES. Vente Mallet, 1909, 2e édition (1745), 305 fr.

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Le LorcNeur : G. Scotin, d'après Ant. Watteau.

et Chloé que grava Benoît Ier Audran (1661+1721), et dont une première édition, tirée à 250 exemplaires, parut chez le libraire Quillau en 1718 ; l’une des vignettes est célèbre, celle dite des petits pieds, dont l’enlacement laisse deviner ce que l'artiste n’a pas montré et pour cause ; toutefois, cette curiosité d’un certain genre ne fut composée et gravée que plus tard pour une réédition (1745) et lorsqu'on la rencontre dans les exemplaires de Quillau, c'est qu’elle y a été ajoutée postérieurement. Mais revenons à Watteau.

Avec Antoine Watteau et ses deux célèbres élèves, Nicolas Lancret et Jean-Baptiste Pater, surnommés tous trois les Peintres des Fêles galantes, succédait alors à la majesté pompeuse d’un Le Brun, au sentiment religieux d’un Le Sueur, à l’apparat d’un Rigaud, un art plus frivole, plus accessible, mais plein de grâce et de saveur aussi, et c'est avec raison que les Goncourt ont appelé Watteau, le grand poëête du xvrrre siècle. « Watteau — ont-ils écrit — « a renouvelé la grâce. La grâce, chez Watteau, n’est « plus la grâce antique: un charme vigoureux et solide, « la perfection du marbre de la Galatée, la séduction toute « plastique et la gloire matérielle des Vénus. La grâce « de Watteau est la Grâce. Elle est le rien qui habille la « femme d’un agrément, d’une coquetterie, d’un beau « au-delà d’un beau physique. Elle est cette chose subtile « qui semble le sourire de la ligne, l’âme de la forme, la

« physionomie spirituelle de la matière. »

Antoine Watteau était né dans la Flandre française,

à Valenciennes, le 10 octobre 1684. Fils d’un maître-couvreur, il reçut d’abord les conseils d’un modeste peintre aujourd’hui inconnu, Jacques-Albert Gérin, puis de Métayer et de Claude Gillot, enfin de Claude Audran, alors concierge au Luxembourg, où il étudia et copia les peintures de Rubens.

En 1709, Watteau, alors âgé de vingt-cinq ans, concourut pour le prix de Rome, mais n’obtint que la seconde récompense. Il ne récidiva pas. Watteau pouvait d’ailleurs donner libre cours à ses géniales fantaisies, car il avait rencontré un protecteur sérieux en la personne du propriétaire des Manufactures des Gobelins, Jean de Julienne, qui nous a ainsi dépeint son illustre protégé : « Watteau

« étoit de moyenne taille et de constitution foible, il

« avoit l'esprit vif et pénétrant, et les sentimens élevés ;.

« il parloit peu, mais bien, et écrivoit de même, il méditoit « presque toujours ; grand admirateur de la nature et de « tous les maîtres qui l’ont copiée, le travail assidu, un « peu mélancolique, d’un abord froid et embarrassé, ce qui « le rendoit quelquefois incommode à ses amis et souvent à « lui-même: il n’avoit point d'autre défaut. »

Watteau, dont l’œuvre est l’âme même du xvrrre siècle, fut naturellement de l’Académie royale. Il mourut jeune, âgé de 37 ans seulement, le 18 juillet 1721.

Antoine Watteau a gravé lui-même, mais incidemment, quelques eaux-fortes qui se ressentent de son inhabitude de la pointe et de la morsure ; elles n’en sont pas moins

très savoureuses, et sous la maladresse de la facture, on

déchiffre facilement l'esprit de l’artiste exceptionnellement doué. La plus caractéristique de ses eaux-fortes est la Troupe italienne, qu’il faut posséder — si l’on veut Watteau indemne de toute collaboration — avant les retouches faites, avec intelligence d’ailleurs, par Simon-Henri Thomassin (1688 + 1741) ; malheureusement en cette condition, l’œuvre de Watteau est introuvable. Une épreuve à l’état d’eauforte faisait partie de la collection des Goncourt : elle fut adjugée 760 francs à leur vente; une seconde épreuve figura à celle de Defer-Dumesnil. Outre une suite de Figures de modes, également terminées par Thomassin, ainsi que les Recrues allant rejoindre le Régiment, l’on attribue encore à Watteau les deux eaux-fortes suivantes : l’Indifférent, dont le seul exemplaire connu se trouve depuis de longues années déjà dans la collection de M. le Baron Edmond de Rothschild, puis Waïteau peignant son ami J. de Julienne, celui-ci jouant du violoncelle : à la vente: Defer-Dumesnil, une épreuve de cette dernière eauforte, sans doute unique, était adjugée 1350 francs. La composition en a été, en tout cas, popularisée par la gravure due au burin de J. Tardieu et que l’on ne saurait

confondre avec l’essai attribué à Watteau en personne.

La TROUPE ITALIENNE. Vente Goncourt, 760 fr.— Vente Defer-Dumes-

nil, 610 fr.

Fiaures DE Mopess. Vente Guichardot, avt les adresses, 82 fr.— Vente Hubert, 115 fr. — Vente Goncourt, avt t. 1, terminées, 265 fr.

RECRUES ALLANT REJOINDRE LÉ RÉGIMÉNT. Vente Goncourt, eau-f. p:, 90 fr. ; 2°:et 3° états, 25 fr.

WATTEAU PEIGNANT SON AMI J. DE JULIENNE (par J. Tardieu). — Vente 6 déc. 1856, 18 fr. — Vente 8 janvier 1894,17 fr. — Vente 11 janvier 1894, 45 fr.

Les jugements portés sur les graveurs qui ont reproduit Antoine Watteau, sont très partagés; tandis que certains admirent la souplesse et l'intelligence avec lesquelles François Boucher, Pierre Aveline, Benoît Audran,

Gérard Scotin ou Simon-Henri Thomassin se sont acquittés

de leur tâche, d’autres accusent ces mêmes graveurs de

monotonie. Nous ne saurions nous ranger à ce dernier avis : les graveurs de Watteau se sont montrés dignes au contraire du peintre qu'ils traduisaient, et si deux ou trois d’entre eux n’ont pas su se dépouiller complètement des formules apprises, on ne saurait trop proclamer que les autres ont par contre rendu avec beaucoup de finesse, de science et d'originalité l'esprit si séduisant du maître valenciennois. L'impression qui se dégage en effet de leurs belles planches est avant tout une impression de charme et de noblesse ; les visages des personnages sont expressifs, d’une expression bien particulière à Watteau, et les chairs commes les étoffes sont modelées avec beaucoup de ragoût par un outil qui caresse la forme et la serre sans la cerner ; une douce lumière baigne enfin toute la planche, mais en se concentrant plus particulièrement sur un point donné; quant aux fonds, ils sont généralement indiqués avec intelligence, dans une gamme estompée. Ce qui nous plaît le moins, ce sont les grands arbres isolés dont le feuillé est le plus souvent exprimé par un métier monotone, égal, rudimentaire même, mais l’ensemble n’en reste pas moins malgré cela très savoureux. Cela ne veut pas dire que loutes

les estampes gravées d’après Watteau soient recomman-

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