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M. EUGÈNE DUTUIT

Deux ans vont bientôt s'écouler depuis le décès do celui que les iconophiles de l'avenir désigneront sous le nom de l'auteur du Manuel de l'amateur d'estampes. Devant sa dépouille mortelle, deux hommes autorisés, M. Gaston Le Breton, directeur du Musée céramique de Rouen, parlant au nom de l'Académie de la capitale normande et de la Société libre d'Emulation, et M. H. Vermonl, président de la Société de bienfaisance l'Kmulation chrétienne, ont fait valoir ses titres à la reconnaissance de ses concitoyens et au souvenir de la postérité. Ils ont retracé avec éloquence la vie du défunt si bien remplie, partagée entre le culte du beau et l'habitude du bien ; ils ont fait connaître ses nobles passions, la droiture et la fermeté de son caractère ; ils ont proclamé l'étendue de son dévouement à la chose publique, et son indifférence complète pour des satisfactions d'amour-propre vulgaire; ils ont parlé de ses admirables collections et de ses excellents travaux dans le domaine de l'iconographie.

La publication, depuis cette date douloureuse, de ce premier volume de la suite de son Manuel de l'amateur d'estampes, nous impose le devoir de faire revivre une fois de plus cette personnalité aussi grande par ses aspirations et par ses œuvres que modeste par son existence, et d'assurer ainsi une transmission plus certaine des beaux éloges décernés à un des plus célèbres collectionneurs français.

M. Eugène Dutuit était issu d'une vieille famille normande, dont on possède des sceaux et des actes remontant au quinzième

il M. El'GKN K DIJTUIT

siècle. On l'a cm Houennais tic naissance, mais il a vu le jour à Marseille, le 7 avril 1807.

Doué d'un esprit vif et formé par une solide éducation classique, comme la recevaient les hommes de sa génération (il fit son droit et appartint nominalement au barreau de Houcn). il était, par ses goûts et par sa position sociale, désigné à jouer un rôle important dans la reprise des traditions glorieuses «l'une longue série d'amateurs français, interrompue par la tourmente révolutionnaire. Jeune homme, il collectionnait déjà des livres, non pas en érudit, mais en dilettante de tous les arts, ce qu'il fut toute sa vie. La bibliophilie ainsi comprise l'amena tout naturellement à aimer les estampes, et lorsqu'il fut rentré en possession de son riche patrimoine, sa passion de collectionner s'étendit successivement à toutes les manifestations de Tari. Il fut efficacement secondé par sou frère cadel, M. Auguste Duluil, peintre d'histoire, élève de T. Couture. A eux deux, ils se partagèrent le domaine des préciosités de tous les âges. Tandis que celui-ci, l'hôte assidu de la Ville éternelle, si pleine des souvenirs de l'antiquité, porta ses goûts d'amateur éclairé sur le terrain classique, el s'attacha de préférence à former une collection de produits artistiques des Grecs, des Klrusqucs et des Homains : en orfèvrerie, en travaux de bronze, en terres cuites, en vases peints, en monuments de verre, en monnaies et médailles, etc., ce qui ne l'empêcha nullement de fixer dans la suite son at tention sur les objets analogues du Moyen Age et de la Renaissance ; le frère ainé prit le reste pour son loi. De ces efforts communs naquit un musée incomparable, où toutes les branches des beaux-arts et des arts décoratifs sont représentées de la manière la plus brillante. S'attachant non pas à la quantité, mais à la qualité et à l'intérêt réel des objets. MM. Duluit n'en admirent que d'un choix irréprochable et ayant une place déterminé dans l'ensemble. Toutes les ventes célèbres y apportèrent un tribut plus ou moins large, et il n'y eut jamais de

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concurrents plus redoutables qu'eux des que l'un ou l'autre eut jeté son dévolu sur un artiele.

La bibliothèque formée par M. Eugène Dutuit est en ellemême une histoire séduisante du livre et de la reliure. Tout s'y trouve en abondance : manuscrits à miniatures, monuments de la typographie, tous les beaux livres à ligures, cl surtout les chefs-d'œuvre de la gravure sur bois française cl allemande aux quinzième et seizième siècles; enfin nombre de curiosités historiques et littéraires. Ces livres, il les voulait en condition parfaite, et il les eut souvent en condition exceptionnelle. Il s'attachait surtout à les avoir avec leur reliure primitive, estimant que rien ne saurait remplacer cette robe de baptême, qu'elle fût riche ou pauvre- Son éclectisme judicieux ne l'entraîna jamais à se laisser départir îles principes sévères de la haute bibliophilie, et à glisser sur la pente des engouements irréfléchis et éphémères. 11 ne fallait point songer à le faire dévier des règles de l'esthétique, et toutes les trompettes d'airain des idolâtres sincères ou fantaisistes ne surent à aucun moment entamer son jugement solide sur le beau et le laid. Aussi sa collection de livres rayonne-t-elle d'un éclat durable; elle a le caractère «le grandeur des choses immortelles.

Un des promoteurs des expositions rétrospectives, il y apporta toujours un large concours. Il n'y cherchait nullement une satisfaction de vanité; son mobile était d'un ordre élevé : il voulait être utile et contribuer à l'éducation artistique des masses. En 1865, on admira à l'Exposition de l'L'nion centrale des beaux-arts appliqués à l'industrie un certain nombre des plus beaux articles de sa collection d'objets d'art : des triptyques émaillés du moyen âge allemand, des émaux de L. Pénicaud, des faïences de Pierre Raymond, de ravissants échantillons de la céramique italienne, de précieux morceaux d'orfèvrerie, etc. MM. Ch. Blanc, Jacquemart, Paul Mantz et Darcel en ont longuement parlé dans leurs articles de la (iazrtfc des Heaux-Arts^

iv M. KUGëNE DU 1 1 IT

ou quelques-uns do ses objets ont été reproduits1. A l'Exposition rétrospective de I8fi(>, M. E. Dutuil envoya trois beaux tableaux de l'Ecole hollandaise : un Kuysdaèl, un llobboma, un J. Botb. A l'Exposition universelle de 18(57, il prêta des émaux du moyen âge, des bronzes de la Henaissanee, quelques merveilles de la céramique, elc2. A l'Exposition du Havre de l'année suivante il fit connaître des objets nouveaux en orfèvrerie, en émaux, en céramique orientale, en meubles, et un tableau de .1. Weenix.

C'est en \S(\\) qu'il organisa, en laveur de l'Union centrale des beaux-arts appliqués à l'industrie, la première exposition de gravures que l'on vit en France, et cela exclusivement avec les estampes de sa merveilleuse collection. Le public qui n'a pas la coutume de fréquenter les cabinets des estampes put ainsi admirer pour la première fois un choix de près de cinq cents pièces, des plus belles, empruntées à toutes les écoles de gravure depuis l'origine de cet art. Il s'y trouvait déjà neuf nielles des plus rares. M. E. Dutuit joignit à cette exposition soixante-huit volumes de sa bibliothèque, remarquables surtout par la beauté de leurs reliures, dans le but « d'offrir des modèles aux artistes qui. de nos jours, ont porté au plus haut degré un art dans lequel la France n'a pas de rivaux » . On y vit alors nombre d'élégantes reliures aux armes et aux chiffres des rois de France, dix merveilles de décoration provenant, de la célèbre bibliothèque de Grolier, trois superbes volumes de celle de Maioli, deux de celle de Canevarius, huit aux armes du grand bibliophile J. -A. de Thon, enfin une série de belles reliures françaises anonymes du seizième siècle, et une autre des deux siècles suivants, exécutées par des artistes tels que Le Gascon, du Seuil, Padeloup et Derome. Ces enveloppes séduisantes recouvrent généralement des livres précieux par eux-mêmes; il s'y est trouvé de cette façon deux reniai*-

1. Voyei t. XIX(l8t>5), pp. 202, \'\ tt S25, il {ifissim, vl aiiwi le 1. XX.

2. Voir le* article! de U. Uarcol dit» h GazttU </.•* towucArt*, t. XXXII (I8«7),ct t. XXIV (1868).

M. Kl f.KNK DI TI IT *

quahlcs spécimens des manuscrits de cette collection : un llreviaire du quinzième siècle, enrichi «le miniatures d'une grande beauté, et revêtu d une reliure à mosaïque de Padcloup; puis la première rédaction du poème <V Adonis, par La Fontaine, volume écrit et enluminé par le célèbre Jarry (1*»."»S>, orné d'un beau dessin de Fr. Chauve au, et relié par Le Gascon, avec des ravissants compartiments à petits (ers au pointillé, l'exemplaire même exécuté pour le ministre Fouquet. avec une dédicace, ses armes, ainsi que les initiales C I) M I) C, (pic les possesseurs de ce volume n'ont pas su déchiffrer, et qui s'appliquent à la seconde femme de Fouquet, à Marie-Madeleine tic Castille. Ce manuscrit, par son élégance et sa richesse, se place immédiatement après la célèbre Guirlande de Julie, œuvre du même calligraphe.

M. E. Dutuit y offrit encore aux yeux ravis des visiteurs d'admirables vases grecs et des statuettes en terre cuite, des porcelaines de Chine et du Japon, des laques, des jades, et aussi quelques faïences de Perse. 11 eut l'heureuse idée de vouloir perpétuer la mémoire de sa belle exposition, et il en publia un catalogue illustré'. L'une et l'autre témoignent que les estampes avait pris la première place dans ses préoccupations, et il avoue lui-même que son exposition était déterminée avant tout par le désir de contribuer à activer les progrès de la gravure en France. D'ailleurs, déjà en 1816, lors de son entrée à l'Académie de Rouen, son discours avait été un lissai sur les graveurs de l'Ecole française, où il s'attacha à faire ressortir l'impulsion incessante que Fart de la calligraphie a donnée aux seiences, aux lettres et aux arts. C'étaient les préludes de ses futurs travaux iconographiques.

A l'Exposition universelle de 1878, tandis que M. Eugène Dutuit montra une fois encore un riche choix de ses vieilles reliures d'art.

1. Souvenir de r exposition rte H. Dutuit [extrait rit «1 rnllertmn). Pari», 1860, io4, <li! 107 mrbs, avec 34

vi M. EI'GKNK 1)111 IT

M. Auguste Dutuit fit connaître d'une façon plus large s;i magistrale collection d'antiquités, dont les merveilles firent sensation parmi les visiteurs du palais du Troeadéro, car il s'y trouvait, à l'opinion d'un juge compétent, M. Fr. Lcnormant, « des monuments du premier ordre qui pourraient prendre place dans les galeries les plus célèbres et dans les musées des plus grands Etals ». Leur heureux possesseur voulut, à son tour, rendre durable le souvenir de cette exposition dans le but d'être utile à la science et aux artistes, et il en publia un beau catalogue raisonné, rédigé par MM. Fr. Lenormant, Feuardent et Eugène Dutuit. et orné de trente-six planches reproduisant les objets les plus importants'. Cette exposition extraordinaire comprenait cinq cent quatre-vingt-douze pièces. A coté des antiques proprement dits, s'étalait une riche série de médailles grecques f KHi pièces), de médailles romaines et byzantines (2 li pièces), des monnaies royales de France, des médailles artistiques françaises et italiennes du quinzième au dix-septième siècle; puis des terres émaillécs de Luca délia Robbia, des terres cuites de Jean Bologne, des faïences italiennes et persanes, des émaux de Limoges, des verres de Venise, des pièces d'orfèvrerie et des bijoux du seizième siècle, des bronzes d'art du seizième et du dix-septième siècle, enfin plusieurs brillants échantillons de l'argenterie tics règnes de Louis XV et de Louis XVI.

En 1881, M. E. Dutuit s'empressa d'ouvrir ses cartons en faveur d'une exposition d'estampes au Cercle de la librairie, organisée par M. Georges Duplessis, dans le but d'offrir au publie pour la seconde fois une histoire vivante de la gravure. Lui et M. le baron Edmond de Rothschild fournirent tous les éléments de cette exposition d'un éclat particulier, avec un léger appoint de la part de M. L. Galichon et de MM. Danlos et Delisle-.

1. Collection Auguste fruluit. Antiquité*, médailles et monnaie*. Qhjet* divers. Expos** nu Palais du Troeadéro en 1878: Pari», A. L*vy, éditeur, 1879, ir.-i, du 191 pair» 6l planche*.

2. Catalogue de VErpotitwn d's gravures antiennes et modernes, i juillet 1881; Pari», Cer-

M. EUGÈNE DUTUIT vu

On ne s'adressait jamais on vain à MM. Dtituit en vue des expositions rétrospectives, et celles de ITnion des Arts décoratifs leur furent redevables de l'accroissement de leur intérêt. C'est ainsi que M. Auguste Dutuit avait largement participé à celle de 1880, consacrée aux objets d'art en métal et que M. Kugène Dutuit apporta un précieux concours à l'exposition suivante 1 1 882), où l'on vit pour la dernière fois nombre de ses plus beaux livres à figures, de ses reliures artistiques et un choix remarquable do ses précieuses estampes, y compris la célèbre eau-forte de Iteiubrandt, dite la Pièce aux cent florins, en épreuve du premier état \

Si le public eut à contempler maintes fois les principaux trésors de ce musée célèbre dans le monde entier, il ne put se faire qu'une idée incomplète de son ensemble imposant. C'est pourquoi M. Eugène Dutuit, à l'exemple de son frère, se proposait de publier des catalogues raisonnes et illustrés de ses livres, de ses dessins, de ses tableaux, de ses meubles d'art, etc., toujours dans le but d'instruire et de contribuer a fortifier l'amour des belles choses. Le catalogue de sa superbe collection de gravures devait nécessairement être englobé dans les différentes parties de son Manuel de l'amateur d'estampes. Ce qu'on connaît encore le moins, c'est sa galerie de tableaux. On en a vu à peine quatre ou cinq aux différentes expositions, tandis que le nombre total en est de soixante-sept. La très grande majorité de ces tableaux appartient à l'École hollandaise, dont les maîtres peintres ou graveurs occupaient une place privilégiée dans les affections

ele de U Librairie, in-i . — Ce catalogue a été rédipé par M. G. Duplt*»i*, qui l'a fait procéder d'un Coupd'ieil sur l'histoire de la gravure (32 pa|r.;e}.

1. Germain Bapst, Le Musée rétroactif tiu inétal («lirait de la Heiue des Art» décoratifs); Paria, 1881, in-8, planche*. — J.-B. Giraud, Le* Arts du métal, recueil descriptif et raisonné des principaux olijets d'art ayant figuré à la sixième exposition de l' Union centrale des Uaux-arts appliqués à l'industrie ; Pari», Qtianlin, 188J, io-fol., planche*.

2. Consulter les chapitre* : Imprimerie et Reliure, par M. Germain Ba;i»t, et lirature, par M. George» Duplewi», .)an> fourra^ illustré : Les Arts du fois, des tissus et du papier, à la septième exposition de l'Union cent rate des Arts décoratifs ; Pari», Quanlin, «S83, gr. io-4.

vin M. EUGÈNE OTTl'IT

île M. E. Dutuit. On y trouve six Toniors, trois A. van Ostade, deux J. Steen, doux Hobbcma, trois A. Van de Veldo, doux Metzu, doux WoHvcrmnn. doux Ruysdacl, un Rarol Dujardin, un Cuyp, un Terburg. un .1. Both. un Weonix père, un Weonix fils, deux Van dor Moulon, doux Moucheron, etc.. cl par-dessus tout un portrait de Rembrandt, en pied, point par lui-même, signe et date do 1631, acheté au prix do 15. 11)0 francs à la vente Schamp d'Avesehoot, à Gand (1840), par M. Auguste Dutuit; portrait demeuré inconnu aux historiens modernes du grand artiste, et appartenant à sa première manière, pendant qu'il résidait encore à Lcydo. L'Ecole française est représentée par un Poussin, un Séb. Bourdon, un superbe Claude Lorrain, do la galerie Barberini-Sciarra; un Pater, deux Robert Hubert et un Géricault.

Nous avons dit que cYst l'ieonophile qui dominait chez M. Eugène Dutuit. Il avait compris que la gravure est le plus intime do tous les arts, et aussi celui dont la jouissance est lapins accessible à tout le monde, d'où provient sa haute portée sociale; et il eut encore à constater que c'était alors le moins étudié dans son passé, malgré d'importants jalons qui avaient été plantés sur ce terrain. Aussi formait-il sa collection d'estampes moins pour satisfaire à ses goûts personnels, que dans un but d'utilité générale, comme il l'a prouvé plus tard. La devise do Grolier, qui ne s'étendait pas au delà du cercle de ses amis, ne lui suffisait pas. C'est mù par un sentiment élevé qu'il avait fait don, en 184â, à la bibliothèque publique de la ville de Rouen, sa résidence habituelle, d'une remarquable collection de gravures offrant l'histoire do cet art jusqu'à nos jours. M. André Poltier, bibliothécaire, lit connaître cette généreuse initiative en ces termes : «Tout ce qu'il est permis de dire, sans violer de délicates convenances, c'est que jamais avec les ressources ordinaires que la libéralité de l'administration municipale met à sa disposition, la bibliothèque publique n'aurait pu prétendre à réaliser d'emblée et d'un seul coup une aussi splendide acquisition. »

M. EUCÊNE DUTUIT i,

Dès que sa propre collection fut devenue d'une importance capitale, il conçut l'idée du grand ouvrage qui suffirait pour transmettre son nom à la postérité. Ce que Brunet avait fait pour les livres, il voulut le faire pour les estampes, c'est-à-dire fondre ensemble, en les complétant et en les coordonnant mieux, toutes les connaissances acquises en matière de haute iconophilie. L'entreprise était colossale, mais nullement au-dessus de son ardeur et de son activité, qui s'étendaient à bien d'autres choses encore. Tout d'abord il fit l'esquisse de l'ouvrage entier, se réservant d'en parachever successivement les différentes partie». 11 commença l'impression de son Martini de l'Amateur d'estampes par les Ecoles Hollandaise et Flamande, auxquelles il s'intéressait le plus et qui étaient le mieux représentées dans sa collection. Ce nouveau guide à l'usage des iconophiles fut accueilli avec une faveur marquée.

Cependant M. Eugène Dutuit dut à un moment ralentir la marche de sa publication. L'éditeur qui en était chargé, M. A. Lévv. le pressa vivement de développer son catalogue de l'onivre gravé de Rembrandt, et d'en faire l'objet d'un ouvrage à part, accompagné de la reproduction de toutes les estampes du maître. Le projet était hardi, audacieux même. En effet, il venait de paraître un ouvrage semblable, avec le texte de M. Charles Blanc, regardé jusqu'alors comme l'historiographe officiel du grand chef des aquafortistes. M. Eugène Dutuit, l'homme modeste par excellence, ne voulait point entrer en concurrence avec le brillant académicien. Pourtant, à vrai dire, l'ouvrage de ce dernier n'est qu'un livre de salon, où l'auteur avait cherché de séduire les gens du monde par la description des pièces dans un style imagé, éblouissant, à effets calculés, dont il avait le secret, mais où l'iconophile était loin de trouver pleine satisfaction. A la longue, M. Dutuit reconnut qu'il était utile, nécessaire même, de reprendre ce sujet à un point de vue tout autre, et de faire un livre à l'usage des véritables rembrandtophiles, qui ne se soucient guère des belles phrases, et pré-

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forent une élude iconographique bien fouillée et aussi complète que possible. L'accueil fait à son Œuvre complet de Rembrandt (1883-188.'>, •> vol. gr. in-4)a prouvé qu'il avait raison, et la supériorité de son illustration héliographiqne. jointe au caractère sérieux du texte, assure à cette publication magistrale une valeur durable. Dans le pays de Rembrandt même, où Ion a le droit «le se montrer susceptible à cet égard, elle a obtenu une médaille d'or a l'exposition d'Amsterdam. KnFram c. à défauld'ungrand concours international, elle a valu à son éditeur le diplôme d'honneur a l'exposition de Bordeaux.

Dans l'espace de six années, M. EiigèneDutuit fit ainsi paraître sept gros volumes, représentant un labeur immense et offrant un ensemble qui fait honneur au pays, car dans le passé les ouvrages iconographiques les plus indispensables étaient dus à des étrangers. Néanmoins, le monde officiel auquel incombe la mission de reconnaître les services rendus ne parut pas s'en douter, et ne sut servir d'interprète à la reconnaissance d'un grand nombre pour toute une existence vouée à l'utilité publique.

Le défunt, en oflet, ne fut pas seulement un amateur illustre et un iconographe laborieux. Pendant plus de trente années, il avait joué un rôle bienfaisant dans la vie municipale de la ville île Rouen, en qualité d'adjoint, de conseiller d'arrondissement, de secrétaire du conseil municipal *. Il avait mis au service des intérêts de la vieille cité, selon les paroles de M. Vcrmont, «une intelligence éclairée et pleine de vivacité, des connaissances non moins variées qu'étendues, une droiture que toute injustice irritait et qu'aucune pression ne put jamais influencer, unepuissance de travail et une fermeté de caractère que ni les années ni les maladies ne purent jamais abattre ».

Admirateur respectueux des vieux monuments du passé, der-

1. Éla membre du Conseil municipal de Rouen le 18 juillet 1843: nommé adjoint au maire par ordonnance royale du 19 «eptembre mirant; réélu *ucce**ivemeut membre du Conseil jusqu'à la guerre de 1870, et renommé adjoint a pltuieur» reprUcf.

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niers témoins «le la vie sociale d 'autrefois, et qui faisaient la gloire tir la capitale normande, « le plus beau fleuron archéologique de notre vieille France ». comme dit M. Le Breton, il contribua plus que tout autre à en arracher quelques-uns aux Vandales contemporains, notamment la Grosse-Horloge», et à en préserver d'autres delà ruine, par «les sacrifices personnels.

Ce fut aussi un philanthrope. Kn I8l7, il fonda à Rouen, avec le concours de cinq autres hommes de bien, l'Œuvre des Crèches; plus tard, il assura le développement et la prospérité de la Société des secours mutuels l'Emulation chrétienne, à laquelle il ne fut pas moins utile par ses conseils que par ses dons. «Je ne puis, sans indiscrétion, a dit M. Vermont, indiquer les secours individuels que souvent il fit distribuer par des mains discrètes et sans même vouloir que son nom fût connu, et mon énumération serait fastidieuse s'il fallait rappeler tous les vitraux dont il a doté nos églises et toutes les souscriptions qu'il donnait chaque année aux œuvres charitables et philanthropiques. Pénétre de la supériorité de l'assistance préventive sur l'assistance publique, à une époque où cette vérité était à peine soupçonnée en France, il a depuis quarante ans contribué puissamment à créer ou à développer dans notre ville les institutions les plus utiles aux ouvriers prévoyants et laborieux. »

Mais, comme tout change ici-bas, quelques indices lui avaient fait croire qu'il pouvait bien ne plus être au diapason des exigences nouvelles, et devenir importun. Pénétré de cette idée, il crut qu'il valait mieux choisir une retraite honorable que de la subir d'une façon plus fâcheuse. Il renonça donc à ses fonctions municipales, et il se consola « des injustes rigueurs de la politique » en se vouant entièrement à ses propres travaux.

Malheureusement il avait commencé son Manuel de F Amateur d'estampes à un âge où il ne lui était plus permis d'espérer voir la fin d'une publication aussi étendue. Il éprouva une grande joie d'avoir pu au moins en achever la partie qui lui tenait le plus

x.i m. i:i (;knk dltuii

au coeur, et aussi d'avoir démontré l'absence des titres en faveur de Maso Finigucrra à la paternité de la Paix du Couronnement de Ifi Vierge 1 .

Il laissa à l'état d'ébauche son travail sur les nielles, ainsi que la partie suivante, consacrée également aux prolégomènes de ses Keoles des graveurs; mais M. Auguste Dutuit, obéissant à un pieux devoir, ne voulut point que l'oeuvre de son frère fût morte avec lui, et il me fit l'honneur, en raison de ma collaboration aux travaux du défunt, de me confier l'achèvement des volumes commencés.

Terrassé par une longue maladie. M. Eugène Dutuit s'éteignit à Rouen le 25 juin 1886. Son corps repose au cimetière du Pcrc- Lachaise, à Paris, et l'on pourrait graver sur son tombeau: Ci-git un homme de bien!

S'il s'est toujours inquiété de laisser un souvenir durable de son passage sur cette terre, il n'eut jamais l'idée, par pure modestie, de faire faire son portrait d'une manière quelconque. C'est donc seulement grâce au hasard, à un rapide croquis pris par M. Vidal de la physionomie du défunt, et à son insu, pendant une séance ou Cabinet des estampes, que nous pouvons faire connaître les traits de celui qui laisse un exemple éclatant d'un noble emploi d'une grande fortune et d 'une longue existence.

GUSTAVE PAYYLOWSKI.

Paris, le 15 juin 1888.

t. Avant la publication do volume où cette question est traitée longuement, il avait fait m«*n>r ce chapitre dan* le journal l'Art (1 881) .

INTRODUCTION

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