II. — RENAISSANCE
L'époque la plus brillante dans l'histoire du nielle est le quinzième siècle. Tandis que cet art avait cessé de fleurir dans les contrées de l'Occident où il avait brillé d'un si vif éclat, il fut repris avec ardeur en Italie. On affirme, et non sans raison, que les orfèvres de ce pays y furent stimulés par la vue des superbes travaux en ce genre rapportés de la Grèce par le célèbre cardinal Bessarion, lequel, après l'insuccès de sa mission au concile de Florence (1139), réuni pour tenter d'opérer l'union de l'Kglise grecque avec I Kglise latine, se fixa en Italie. Cet érainent prélat, un des plus zélés promoteurs de la Renaissance des lettres, s'intéressait à tous les progrès, et son palais était le rendez-vous de tous ceux qui aimaient et cultivaient les sciences et les arts. Pendant son séjour à Florence et à Bologne, il fit certainement admirer à des artistes de ces cités, devenues ensuite deux grands centres d'orfèvrerie niellée , tous les trésors d'art décoratif qu'il avait rapportés de Constantinoplc , et qu'il déposa plus tard au monastère de Sainte-Marie de l'Avellana, dans la marche d'Aneônc, pendant qu'il en était l'abbé commendataire. A cette date, l'Italie était toute frémissante de passion pour l'hellénisme, de sorte que même les travaux niellés de la Grèce durent naturellement bénéficier de cet enthousiasme, et lui être redevables de la rapide propagation de cet art dans toute la péninsule. En effet, sans l'intervention de cette circonstance fortuite, on ne s'expliquerait guère l'engouement subit qui s'empara des Italiens pour ce genre d'orfèvrerie, dont le succès dura près d'un siècle et demi.
Au moyen âge, la niellure était appliquée principalement
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aux objets du culte : aux autels portatifs, aux vases sacrés, aux croix processionnelles, aux reliquaires, aux reliures des livres de liturgie ; et à rct égard, au quinzième siècle, on employa cet émail surtout pour rehausser les compositions des baisers de paix. Puis on en étendit l'usage aux objets profanes : on décora de plaques niellées les poignées et les fourreaux d'épées, les gaines de poignards, les boucles de ceinturons, les bracelets, les bagues et autres ornements féminins , les boîtes à bijoux, les coffrets de mariage, l'argenterie de table et une foule de petits objets de la vie intime. Les sujets niellés étaient appropriés à la nature , à la forme et à la destination de ceux-ci ; mais le goût classique des Italiens se complaisait surtout dans la représentation des scènes mythologiques et dans les allégories plus ou moins transparentes. Une inscription venait souvent suppléer au défaut du sens allégorique du sujet. Ainsi, sur un manche d'épée on n'a représenté que la figure d'une femme sans aucun attribut, mais elle tient une banderole avec les mots : Salva me Domine! Sur un autre, l'inscription est : Sol in Dio spero! ou bien : Soit Dro futur» presrire! Sur un manche de poignard, son propriétaire, moins pieux ou plus audacieux, fit graver, à côté de trois figures d'hommes inéditant, cette fière devise : Solo sprs in ipsa ! Dans ce siècle de luttes continuelles en Italie, les jeunes fiancés étaient souvent mis à de cruelles épreuves ; un jeune gentilhomme, au moment de partir j>our la guerre , envoie à sa promise son propre portrait exécuté en nielle et entouré de l'inscription mélancolique : La Speranza me conforta! Réciproquement la jeune fille lui fait parvenir le sien, dans un médaillon à porter au cou, dont l'inscription : Mémento! n'a pas besoin de commentaire, ou bien elle renferme une tendre assurance : Solo la fede ! Les sujets symbolisant l'amour ou le mariage sont les plus nombreux, et on y remarque une étonnante variété d'inter-
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prétation. D'autres objets offrent des portraits d'Italiens célèbres, tels que Dante, Pétrarque, Boccarc, Savonarole, Machiavelli , ou bien ceux des papes et des souverains de ce pays. Les nielles purement décoratifs abondent aussi et leur intérêt n'est pas le moindre.
Les uns et les autres, en raison de cette variété d'application , se présentent sous des formes très variées, imposées par la fantaisie île l'artiste , ou bien par la nature et les dimensions des objets dont ils étaient destinés à rehausser le luxe
Bien que les historiens de l'art nous aient transmis les noms d'un bon nombre de nielleurs renommés de la Renaissance italienne, nous ignorons leurs œuvres, et la presque totalité des nielles qui nous sont parvenus n'ont pas de paternité certaine. L'honneur de la rénovation de cet art en Italie, vers la fin du second quart du quinzième siècle, appartient aux orfèvres florentins. Le plus illustre parmi eux fut Maso Finiguerra , dont nous reparlerons plus longuement. A côté de lui se placent ses émules : Antonio Pollajuolo et Mattco Dei ; puis viennent Amerighi , Michel-Ange Bandinelli, Philippe Brunelleschi , etc. D'autres centres artistiques de l'Italie suivirent le mouvement. Bologne conquit la seconde place, grâce au talent de Francesco Francia , et de ses élèves. Milan fut illustré par Ambrogio Foppa, dit Caradosso, et par Daniel Arcioni ; Sienne eut Giovanni Turino, l'un des élèves d'Antonio Pollajuolo; Gênes cite son Giaconio Tagliacarnc. A Crémone a fleuri maître Tomaso Fodri, dont plusieurs travaux niellés ayant appartenu au chapitre de la cathédrale portaient ses initiales T. F., et une châsse, avec l'effigie de l'apôtre Barnabé, cette inscription : O/ms Thome Fodri anno 1165. En 1479, Galeazzo de Ponzono fit présent à la même cathédrale d'un calice en argent doré , u'uvre d'Innocent Bronzetti, orfèvre crémonais ; un ancien inventaire
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nous informe que le nœud de ce calice offrait les bustes des saints protecteurs de cette cité: Omohono, Imerio, Marcelin et Pierre, et que dans le pied était enchâssée la représentation île la Mort de la Vierge, « faite dans le genre le plus nouveau, c'est-à-dire en nielle » in/wrr novissimn , viih-liccl innicllato). Dans la cathédrale de Modène est conservée une Paix niellée, portant la signature de l'artiste, qui était Giacomo Porta, Modcnais, et la date 1 180.
Au début du siècle suivant la vogue de cette orfèvrerie commença à décliner, et elle ne fut plus pratiquée par de véritables maîtres, à de rares exceptions près. « Lorsque, dit Bcnvenuto Cellini, je commençai en Lïl.ï à apprendre l'art de l'orfèvrerie, celui de graver en nielle était tout à fait abandonné. Aujourd'hui, dans Florence, parmi nos orfèvres, il est à peu près entièrement éteint'. » Cependant, il y avait encore, en dehors de Florence, quelques adeptes de cet 'art. En L")50, J.-P. Maltari donna à la cathédrale de Crémone une croix en argent doré, ornée d'émaux et de nielles feum smaltho rt rtielloj, œuvre de Girolnmo da Prato; en lôoî, le même sanctuaire reçut en présent, de l'éveque Nicolas Sfondrate, natif de cette ville (depuis pape Grégoire XIV), une croix patriarcale en argent doré et niellé, exécutée par Franeesco da Prato, éminent orfèvre», sculpteur et peintre. Cicognara nous informe encore qu'en l.V.H, après son élévation au pontifical, Grégoire XIV envoya au chapitre cathédral de sa ville natale un missel revêtu d'une riche reliure en or et en argent, exécutée à Rome même, cl portant 8ur les plats deux superbes plaques niellées, dont l une représentait l'Assomption de la Vierge, et l'autre la Lapidation de saint Ftiennc. Le même collectionneur possédait une croix datée de l."»K«) et provenant du monastère de Saint-Cvprien à Murano, ornée de trois nielles gravés à Venise (voir nos n*" !)8- 100)
\. H, Cflllini. Tittttnl,} ,HI'mr fyrrrin ; FirfiiTff. 156S, Mr.
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Même à Florence, on faisait encore des travaux nielles jusqu'en 1574 pour le grand-duc Cosme (voir nos n0' .'i 19-562). Mais c'étaient déjà les dernières lueurs d'un astre qui allait disparaître, et dont Benvenuto Cellini avait en vain essayé de faire reluire l'ancienne splendeur, prêchant d'exemple lui-même et consignant dans le livre publié de son vivant la manière de faire le nielle et de l'appliquer
A partir du dix-septiême siècle cet art tomba en désuétude. Il y a cependant des personnes qui croient à sa continuité non interrompue jusqu'à nos jours; mais, le marquis de Malaspina, qui était bien au courant des choses de l'art de son pays, affirme, dans son catalogue de 1821. que « l'art de nieller était depuis longtemps abandonné et perdu en Italie ».
En France, il n'était point cultivé à l'époque de la Renaissance, car nous n'en trouvons aucun exemple. Cicognara possédait une boîte niellée dont le dessin des sujets, à en juger par ses fac-similés, était d'un grand charme; il en attribuait l'exécution à l'école fondée en France par Cellini et Rosso. Le travail en était un peu différent de l'ordinaire, en ce que les ornements et les figures offraient un certain relief, le fond étant tant soit peu abaissé (voir nos n°" 68-70). Toujours est-il que ce n'était qu'une œuvre d'importation italienne qui ne trouva pas d'imitateurs. Cependant le mot nellure fut encore employé, en 1 578, par Biaise de Vigenère, dans les notes de sa traduction des Images ou tableaux de platte peinture des Deux Philostrate, d'où Ménage l'a tiré pour le mettre dans son Dictionnaire (1691), tout en avouant ne pas en connaître positivement la signification, bien qu'il en donne une définition exacte et qu'il le fasse dériver de niger et de niçrellus.
En Allemagne, il ne paraît pas y avoir eu d'interruption
l . Voir pin» loin le teile .lu prociMA décrit par lui .
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dans la pratique des travaux nielles entre le moyen âge et la Renaissance. Seulement au quatorzième et surtout au quinzième siècle on parait s'être contente de remplir les plaques gravées avec un peu de noir pour servir de fond, tandis qu'au siècle suivant on se remit au nielle avec ardeur, sans doute grâce à l'impulsion venue d'ilalie. On y appliqua ce genre de décoration aussi bien à l'orfèvrerie religieuse qu'aux objets profanes; mais tandis que pour ces derniers les artistes italiens empruntaient de préférence les sujets de leurs compositions à la mythologie et au symbolisme classique, les orfèvres allemands choisissaient souvent les leurs dans la vie ordinaire, ne dédaignant pas parfois de descendre à un réalisme grossier. Pendant la même période, l'art flamand ne s'est appliqué aux nielles que dans une mesure restreinte.
Il y a cependant un pays où l'art de nieller a survécu : c'est la Russie. Importé avec la civilisation byzantine, il n'a jamais cessé d'y être cultivé, et souvent d'une manière heureuse, et c'est bien certainement de cette contrée qu'il est venu reprendre une petite place dans l'orfèvrerie contemporaine en Occident
Les historiens constatent qu'au seizième siècle, époque des grandes perturbations politiques en Italie, un nombre considérable d'objets d'or et d'argent furent transformés en monnaie pour subvenir aux frais des guerres. Beaucoup de nielles périrent à cette occasion, et cependant leur production était si abondante, qu'il en subsiste encore une quantité respectable. Nous avons pu ainsi décrire plusieurs centaines de plaques niellées du quinzième et du seizième siècles, dont la majeure partie est sortie des mains des artistes italiens. Nous nous sommes renfermé dans cette période, en raison de sa connexité avec les origines et les progrès de la gravure en creux proprement dite. Il est hors de doute qu'un très grand nombre de plaques niellées de la Renaissance ont échappé à nos (recherches ; d'autres
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qui avaient cependant été signalées n'ont pas pu prendre place dans notre Catalogne faute de renseignements suffisants. C'est ainsi, par exemple, que Cicognara nous informe que le due de Hamilton possédait deux grands plats niellés qui formaient la reliure d'un épistolaire du pape Paul II, dans le genre de ceux, de même provenance, dont nous donnons la reproduction (n°* 213-232); mais comme il n'indique pas les sujets des compositions de ces nielles, il ne nous a pas été possible d'en parler. Il en est de même de plusieurs objets niellés de la vente Castellani faite a Rome en 1880, parmi lesquels il y en avait de très importants, à en juger par les prix d'adjudication; mais les indications du catalogue sont si sommaires que nous n'avons pu en faire notre profit*. L'avenir comblera toutes ces lacunes.