‹ Manuel de l'antiquité slave (volume 2)Chapitre 4 sur 90 · CHAPITRE Ier · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ier

L'habitat et la civilisation.

L'habitat initial des anciens Slaves, tel que nous l'avons hypothétiquement défini 1, c'est-à-dire le pays situé entre la Vistule, les Carpathes et le Moyen Dnieper, présentait dans l'ensemble un aspect peu accueillant. Il y avait là, en Polësje et ailleurs, de grandes surfaces d'eaux stagnantes qui, au printemps, se changeaient en immenses lacs que connaissaient déjà les géographes anciens 2 ; il y avait aussi d'épaisses forêts où l'on ne pouvait trouver sa vie qu'en pratiquant la chasse dans les conditions les plus difficiles ou bien le rude métiei de défricheur 3. La forêt de Bialowieza apparaît, aujourd'hui encore, comme une survivance typique de ces forêts vierges d'autrefois. Le territoire de cet habitat restait aussi peu hospitalier jusque sur ses confins méridionaux : il avait un climat froid avec une température moyenne de 7° ou 8°. Ces conditions rigoureuses, aussi bien que l'éloignement des grands foyers de culture de l'antiquité, firent que la civilisation des Slaves,tant qu'ils gardèrent leur unité dans leur patrie primitive, demeura à un niveau peu élevé, — et il ne pouvait en être autrement. Le pays était bien traversé ou contourné par quelques routes, mais que les marchands fréquentaient peu ; quant aux deux grandes voies qui en longeaient les frontières à l'Ouest et à l'Est, à savoir celles de la Vistule et de l'Oder, d'une part, et celle du Dnieper d'autre part, les marchands qui les suivaient ne s'en détournaient que rarement pour pénétrer à l'intérieur jusque parmi les tribus slaves. La rareté et la pauvreté des trouvailles archéologiques, sauf pour une certaine époque du néolithique, sont significatives à cet égard ;

1 Manuel de l'antiquité slave, tome I, pp. 13 et suiv.

2 Voir Ptolémée, III, 5, 6 ( AaàSoxa Xijxvr,), et Slov. star., I, p. 366. Avant les travaux d'assainissement entrepris de 1874 à 1899 sous la direction du général Zilinskij, il y avait en Polësje, sur 8.720.000 hectares de sol, 6.540.000 hectares de marais, et en 1882 la densité de la population était de 5,8 par kil. q. Voir Ziv. star. Slov., I, p. 38.

3 Le caractère boisé et l'aspect lugubre de ces régions avaient été notés, par exemple, par Gallus (Prohemium), par le Géographe persan (éd. Tumanskij, p. 134), par Rosteh et Kardîzî (éd. Bartold, p. 99) et plus tard par Dlugosz (éd. Przezdziecki, I, 8) ; voir Ziv. star. Slov., I, p. 46.

et encore la plupart de ces trouvailles se rapportent-elles à la zone précarpathique, notamment à la Galicie actuelle, c'est-à-dire à une région où il est fort douteux que les Slaves aient résidé à date ancienne. On pouvait appliquer en somme à l'habitat primitif des Slaves, mais à une échelle plus grande, ce que Gallus écrivait plus tard de la Pologne dans le prohemium de sa Chronique : « Regio Polonorum ab itinenbus peregrinorum est remota et nisi transeuntibus in Russiam pro mercimonio paucis nota 1. »

C'est ainsi que ce pays et ses habitants sont restés longtemps étrangers au progrès, aussi bien dans l'ordre de la viedomestique quedans celuide l'industrie et de l'art ; leur civilisation première, dans ces conditions, n'a pu être que rudimentaire et pauvre. Ce n'est qu'à la suite du développement de l'Empire romain, alors qu'Auguste s'avançait jusqu'au Danube, et plus tard Trajan jusqu'aux Carpathes de Transylvanie et jusqu'au Moyen Dniester, qu'un premier courant puissant de culture romaine commença à pénétrer profondément en territoire slave.

Bientôt arrivèrent les Gots, et avec eux un autre courant, également fort, de civilisation : contemporain en partie du premier et en partie postérieur, il gagna profondément, lui aussi, au delà de la Vistule et jusqu'au Moyen Dnieper, apportant à tous les Slaves rassemblés dans ces régions la double influence et de la civilisation germanique, qui était alors supérieure à celle des Slaves, et de la civilisation romaine et chrétienne. Un événement se produisit, d'autre part, plus important encore que l'arrivée de ces deux courants étrangers : ce fut l'expansion même des Slaves au dehors de leur patrie primitive, dans des pays voisins et même lointains ; elle commença à prendre des proportions notables à partir du IIe ou du IIIe siècle après J.-C. Les Slaves de l'Ouest trouvèrent la Germanie orientale à vrai dire abandonnée, mais pleine encore de restes d'établissements germains et de villes gauloises. Les Slaves du Sud, atteignant la plaine du Danube et même franchissant le fleuve par endroits, purent contempler les villes, les villas, les aqueducs et les ponts bâtis par les Romains et par les Grecs. Les Slaves de l'Est s'enfoncèrent, de siècle en siècle, toujours plus avant dans l'aire de civilisation de la Mer Noire, celle des Grecs, des Sarmates et des Khazars.

La plupart des Slaves entrèrent donc ainsi en un contact étroit et vivant avec de hautes civilisations, nouvelles peur eux, et dont ils devaient subir plus ou moins fortement l'influence. Nous verrons comment, par exemple, dès les VIIe et VIIIe siècles, les Slaves du Sud combattaient tout à fait à la façon des Romains et étaient munis d'un matériel de guerre considérable.

1 Bielowski, Monumenta Pcloniae historica, I, p. 394.

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