CHAPITRE IX
Les métiers.
Nous n'avons indiqué jusqu'ici que les métiers se rapportant à la production des aliments (agriculteur, meunier, etc.). Il existait, des une époque également ancienne, nombre d'autres métiers ayant, eux, pour objet, l'extraction des matières premières et la fabrication des objets nécessaires à l'existence domestique. Il va de soi qu'à l'origine chacun faisait soi-même à la maison ce dont il avait besoin : outils, ustensiles et étoffes pour vêtements ; on tressait soi-même ses paniers ; on extrayait soi-même les métaux et l'on se fabriquait ses outils et ses armes. Mais, avec le temps, dans tous ces domaines des gens habiles s'étaient formés qui se consacraient aussi pour les besoins des autres à telle ou telle industrie et en conservaient la technique dans leur famille. A quelle époque reporter cette spécialisation, nous ne le savons pas ; mais le fait est que les sources latines des XIe et XIIe siècles mentionnent déjà fréquemment ces divers artisans sous les noms de « sutores, pellifices (albi et nigri), pistores, coqui, molendinarn, carpentarii, murarii, pictores, lignarii, fabri, scutarii, scutellarum et cyphorum artifices, figulli, armarii, tornarii, rotarii, artifices, tornatores picariorum, sagittarii, lagenarii, picarii, caliciarn, plaustnfices, ferrani, etc. ' », parmi lesquels figurent aussi parfois quelques appellations slaves, telles que rudnici (« métallurgistes »)> pk^nici (,( ouvriers travaillant la poix »), csassnici (« ouvriers qui font des gobelets »>), zeleznici (« ferronniers ») et becsuari (« tonneliers »).
J'ai déjà eu l'occasion de parler de quelques-uns de ces métiers, ceux de fourreur, cordonnier 2, tailleur de pierres et charpentier 3 ; je traiterai plus loin en détail de la fabrication des armes 4. Il ne sera question ici que de la céramique, du tissage, de la charpenterie, de la tonnellerie et principalement de l'extraction des métaux et de la fabrication des objets métalliques dont les découvertes archéologiques nous permettent de connaître
1 Voir Zio. star. Slov., III, p. 205.
2 Voir ci-dessus, pp. 62, 78.
3 Voir ci-dessus, p. 119.
* Voir plus loin, chap. XI, pp. 214, 277.
le plus d'échantillons. Nous connaissons pour une part ces produits sortis des ateliers des orfèvres' ; mais il en est beaucoup d'autres encore sur lesquels nous pouvons être renseignés par l'histoire et par l'archéologie, et en particulier en étudiant les conditions de l'extraction du minerai et la technique des forgerons et des orfèvres.
Les métaux : leur extraction et leur traitement.
On ne peut douter que les Slaves aient connu dès avant leur dispersion les principaux métaux, c'est-à-dire l'or, le cuivre, l'argent, l'étain et le fer. L'or, le cuivre et l'étain étaient également en usage dans l'Europe centrale et septentrionale dès la fin du troisième millénaire avant J.-C, et le fer à partir de la fin du deuxième millénaire, bien que l'âge du fer proprement dit ne commence que quelques siècles plus tard. Dans ces conditions, il est impossible que ces métaux soient restés ignorés des Slaves même dans leur habitat transcarpathique. C'est ce que nous confirme l'étude comparative des langues indo-européennes. Il est vrai que deux des noms du cuivre et de l'argent ont des correspondants dans plusieurs domaines linguistiques à l'exception du slave (skr. dyas, avest. ayah, lat. aes, got. aiz « cuivre » ; skr. rajdtam, avest. erezatam, arm. arcath, lat. argentum, ir. argat « argent ») ; mais il est à présumer qu'il ne s'agit là que d'une disparition, la haute antiquité de l'or, de l'argent, du plomb et du fer étant attestée par les mots sui« vants communs aux Germains ou aux Baltes comme aux Slaves :
si. zelëzo, prus. gelzo, lit. gelzis, let. dzels « fer » ;
si. zlato, let. zelts, got. gulp « or » ;
si. sïrebro, lit. sidâbras, got. silubr « argent » ;
si. olovo, prus. alvis, let. alva, lit. alvas « plomb ». Nous pouvons donc regarder comme slaves communs et anciens les noms de l'or, de l'argent, du plomb et du fer et conclure du même coup que les Slaves connaissaient ces métaux dès l'époque de leur unité. Il n y a que pour l'indo-européen *ajos « cuivre » que le slave ait un nom qui lui soit particulier, à savoir mëdï ; mais c'est là aussi un nom ancien : il est en effet slave commun et figure dans les plus vieux textes. Le mot ruda « minerai » est également ancien, car, dès l'époque indo-européenne préhistorique, il était passé du sumérien urudu au finnois et, par celui-ci, au groupe indo-européen le plus voisin, c'est-à-dire au slave2. Les termes
1 Voir en particulier ce qui concerne les bijoux, pp. 85, 94.
2 Voir d'autres détails dans 2iv. star. Slov., III, p. 207.
LES MÉTAUX : EXTRACTION ET TRAITEMENT 213
slaves désignant l'étain (cinù) et l'airain (mosindz) sont des emprunts postérieurs au germanique.
Quant à l'exploitation des mines et au traitement des métaux, nous ne disposons de témoignages directs qu'à partir de l'époque Historique. On n'a de données archéologiques irrécusables et abondantes qu'à dater de la seconde moitié du premier millénaire de 1ère chrétienne. Les objets de métal que l'on trouve dans les habitats et les tombes de cette époque étaient soit importés en pays slave par des commerçants étrangers, soit façonnés par les Slaves eux-mêmes, mais ceci surtout après le mouvement des grandes migrations, alors qu'installés déjà sur les territoires que nous leur connaissons à l'époque historique ils avaient continué l'exploitation des mines abandonnées par les autochtones et aussi ouvert des mines nouvelles 1.
Il y avait de l'or en assez grande quantité dans certaines rivières et dans certaines couches de terrains argileux, en Bohême, en Moravie, en Silésie, en Pologne, en Poméranie et surtout dans les anciennes mines romaines de Hongrie, de Transylvanie et des Balkans, toutes régions que les Slaves avaient atteintes aux VIe et VIIe siècles ; les quantités d'or les plus importantes venaient cependant de l'étranger, en particulier de l'Altaï, de l'Oural et de la Sibérie. L'argent, de même, qui abonde dans les trouvailles russes se rapportant aux Xe et XIe siècles, venait en grande partie d'Asie Mineure, d'Arménie et de Perse. Les Slaves du Sud et de l'Ouest avaient pourtant, à cette même époque, bon nombre de filons d'argent sur leur propre domaine ; les pays tchèques et polonais en particulier possédaient de nombreuses mines d'argent. En traitant l'argent, on obtenait aussi de la galénite le plomb qu'on trouve fréquemment comme alliage dans le bronze de cette époque et comme métal imitant l'argent à côté de 1 étain. L'étain est attesté en Bohême (il s'agit sans doute des mines de Krusné Hory) par Ibrâhîm ibn Ja'kûb au Xe siècle 2 ; il était par ailleurs souvent importé de l'étranger, en alliage avec le cuivre dans le bronze. La provenance du bronze de la fin de l'époque païenne ne nous est pas bien connue : celui-ci est d'ailleurs peu représenté, car cette époque est celle où 1 argent prédomine dans la parure. Le cuivre venait en Russie des mines de l'Oural et du Khorasan ; c'est de là aussi sans doute que le bronze arrivait
1 Les termes slaves anciens désignant les mines, que nous rencontrons au Moyen Age, sont : dolû (plur. doly),jama et barîa, ce dernier répandu chez tous les Slaves, mais emprunté au latin balnea. Voir Ziv. star. Slov., III, p. 212.
2 Ibrâhîm ibn Ja'kûb, éd. Westberg, 20. Le texte n'est cependant pas tout à fait clair.
tout préparé 1 ; il est à présumer que la fabrication indigène de cet alliage devait être de peu d'importance.
C'est l'extraction du fer qui avait pris le plus grand développement chez les Slaves. On le tirait des minerais de limomte, de magnétite et d'hématite que l'on trouvait en assez grande quantité dans tous les pays slaves ; on le fondait ensuite dans de petits fours de terre glaise, tels qu'on en voit en Bohême et en Pologne dès l'époque préromaine 2. On obtenait ainsi soit du fer à forger, soit de l'acier qui, n'étant évidemment pas absolument purs, devaient ensuite passer par la forge.
Le façonnement des métaux comportait deux techniques fondamentales : d'une part, le martelage à chaud ou à froid, et, d'autre part, le coulage du métal en fusion dans des moules. Nous trouvons des traces de ces deux procédés chez les anciens Slaves.
Nous n'avons pas de données historiques sur la fonte des métaux, mais
la pratique n'en saurait être mise en doute en raison des nombreux objets fondus, des bijoux surtout, qui ont été découverts. On n'a trouvé que peu de moules et sans grand intérêt3. Le travail de la forge, par contre, est largement attesté : il nous est parvenu une foule d'instruments et d'armes en fer ; nous avons des mentions historiques fréquentes d'ouvriers « forgerons » (fabri, Jabri p-g 75 Enclume et tenailles armorum) ; l'ancienneté est évidente du verbe de Vlaslav, en Bohême. k.ovati « forger » et de ses dérivés {kpvù,
kovacï, k°ValU etc..) ; enfin, on a découvert des instruments de forgerons sur l'emplacement d'anciens forts slaves,
1 Les bronzes de la Russie septentrionale des Xe, XIe et XIIe siècles manquent totalement d'étain, mais ont par contre beaucoup de plomb et de zinc. Au contraire ceux de Perm et de Sibérie contiennent de 20 à 24 % d'étain, comme ceux de la Chine. On trouvera dans Ziv. star. Slov. (III, pp. 212-222) des détails plus précis sur l'exploitation des diverses mines dans les pays slaves et dans les régions limitrophes.
2 Ziv. star. Slov., III, pp. 224 et suiv. Des mines de fer (ferrifodinae) et des ouvriers en fer (ferrarii) sont signalés en Carinthie au Xe siècle, et dans d'autres régions aux XIe et XIIe siècles. On a trouvé beaucoup d'anciens fours destinés à la fonte du fer en Bohême, en Moravie, en Silésie, en Pologne et dans la Russie du Sud-Ouest ; mais il n'est pas possible le plus souvent d'en déterminer la chronologie de manière précise. Néanmoins il est intéressant de constater que leur construction est demeurée la même depuis les temps préhistoriques jusqu'au début de la période historique.
* Ziv. star. Slov., III, p. 231.
LES METAUX : EXTRACTION ET TRAITEMENT
ainsi sur l'emplacement de Vlaslav près de Trebenice.en Bohême, où l'on a déterré une enclume avec de grandes tenailles.
Les objets fabriqués à la forge répondaient d'abord aux besoins de la maison et de la culture des champs. C'étaient des faux, faucilles, scies, haches, marteaux, tenailles, clous, chaînes, serrures, clefs, sonnettes, etc.
Fig. 77. — Chaudrons en fer et en cuivre trouvés dans des tumuli de Russie (1,2: Sjazniga ; 3, 4 : Gnëzdovo).
Puis venaient les armes dont il sera question en détail plus loin. Puis une série d ustensiles domestiques : grands chaudrons en fer et en cuivre, destinés à être suspendus au dessus du feu, dont on a déjà trouvé plusieurs modèles dans les sépultures russes \ ainsi que des cruches et des coupes finement travaillées. Ces dernières, pourtant, sont généralement de fabri-
1 Ibidem, III, p. 239. Le chaudron de cuivre est aussi attesté dans la littérature à partir du XIe siècle ; un « Odolen caldarius » est mentionné en Bohême dans une charte du chapitre de Vysehrad, datée de 1088.
cation étrangère et sont parvenues dans les pays slaves soit comme objets de commerce, soit, lorsqu'elles étaient en argent et en or, comme présents précieux. On sait en effet que les princes barbares recevaient pareils cadeaux des empereurs de Byzance. Les imitations qui ont été faites en pays slave sont en très petit nombre et d'époque tardive. La plus ancienne, qui n'est du reste qu'en argile, se trouve au musée de Géra et provient des fouilles opérées près de Kostrice 1.
Si les Slaves étaient encore quelque peu arriérés, même aux Xe et XIe siècles, dans la fabrication de ces ustensiles de métal, il n'en était pas
Fig. 78. — Gobelet en argent Fig. 79. — Gobelet en argile
d'un tombeau de Taganca. de Kostrice (Musée de Géra).
de même dans les petits travaux d'orfèvrerie en général. Ils s'étaient élevés là à une maîtrise assez honorable.
On ne peut parler d'un développement de l'industrie de l'orfèvrerie chez les Slaves avant le Xe siècle. Leur habitat primitif se trouvait en dehors des voies commerciales et des influences artistiques. Ce n'est qu'une fois sur le Danube, dans les Balkans et sur les bords de la Mer Noire, dans le voi-
1 Ziv. star. Slov., III, p. 241 . On a trouvé des vases d'or et d'argent soit isolés dans des tombeaux, par exemple à Taganca, dans le voisinage de Kanev, et dans une tombe située près de Kolîn, en Bohême, soit dans les trésors que des princes slaves ou non slaves avaient cachés durant des périodes de guerre. Les plus remarquables de ces trésors sont celui qui a été découvert en 1799 à Nagy-Szent-MikHs en Hongrie (il remonte au IXe siècle), celui de Vrap en Albanie (1902), qui est du VIIIe siècle, et celui de Mala Perescepina (1912), dans le gouvernement de Poltava, qui est du VIIIe siècle. Voir à ce sujet Ziv. star. Slov., III, p. 238. I. Smirnov a publié un ouvrage magnifique (BocTOqHOe cepeôpo, Cn6., 1909) sur les découvertes faites en Russie de vases en or et en argent de provenance orient de.
LES METAUX : EXTRACTION ET TRAITEMENT
sinage immédiat des villes romaines et grecques, qu'ils devaient avoir sans cesse sous les yeux les multiples bijoux fabriqués dans les ateliers de ces villes et que, sans doute, le désir leur vint d'en avoir, eux aussi, de pareils, et qu ils apprirent à les imiter. Mais l'archéologie ni l'histoire ne peuvent rien nous apprendre sur cette période initiale. Il est possible que certains échantillons trouvés en Russie de fibules grossières, de caractère gothique, sortent déjà d'ateliers slaves du Dnieper ou de l'Oka, mais cela ne peut se prouver. C'est seulement à partir du Xe siècle que l'existence d'ouvriers
Fig. 80. — Eléments d'ornements métalliques frappés et bracelet avec deux bagues provenant de tumuli des environs de Gdov et de Péters bourg.
« orfèvres » est attestée et que nous sommes fondés à parler d'une industrie indigène.
Les débuts de cette industrie correspondent, du côté de l'Occident, à l'épanouissement de l'orfèvrerie en Allemagne et à l'époque de Charlemagne et de ses successeurs, et, du côté de l'Orient, aux relations étroites que les Slaves avaient avec l'Asie et avec l'Empire byzantin du temps du prince Vladimir. C'est ainsi que nous lisons dans les légendes de Venceslas que ce prince tchèque faisait venir de l'étranger des « aurifices et argentanos » pour décorer l'église de Prague, alors que, dès le XIe siècle, il est question dans les chartes tchèques d'orfèvres indigènes et portant des nom0 slaves : « qui toreumata facit, Nema, — aurifex Coiata » (1046) ; « Prowod aunfex et filius eius » (1 185). De même des « aurifices auri et argenti » figurent dans
des chartes polonaises des XIIe et XIIIe siècles l. Les somptueux bijoux et les armes que portaient les idoles des dieux de Poméranie et de Rujana étaient-ils des produits de l'art indigène ou venaient-ils de l'étranger, nous ne saurions le dire ; mais la tête de ces mêmes idoles, couverte d'or et d'argent, comme aussi celle des idoles russes que Vladimir avait fait placer sur la colline de Kiev 2, n'était certainement pas l'œuvre des orfèvres chrétiens de Rome et de.Byzance. Si nous regardons vers les Balkans, nous constatons que l'archevêque de Spalato, Laurentius, envoyait, en 1060, quelqu'un de ses gens à Antioche pour qu'il y apprît le métier d'orfèvre, et, dans une charte de 1080, nous trouvons mentionné un certain « Grubiz, orfèvre » dont le nom est slave 3. Les fouilles opérées en Russie nous ont révélé l'existence d'ateliers d'art remarquables dans ce pays aux Xe et XIe siècles. C'est le grand prince Vladimir qui avait rapporté de Korsun' (Cherson), en 988, les premiers objets destinés au culte et qui fit venir aussi de Grèce des maîtres orfèvres : ceux-ci créèrent à Kiev des ateliers permanents et donnèrent la première impulsion à une école indigène d'orfèvrerie. Des écoles analogues s'organisèrent bientôt également à Novgorod la Grande, à Rjazan', à Suzdal' (où l'orfèvrerie fut particulièrement florissante aux XIIe et XIIIe siècles et où venaient des maîtres de différents pays), à Vladimir et à Cernigov. Par ailleurs, nous lisons dans la Chronique, à l'année 996, que Vladimir avait fait faire des cuillers d'argent pour toute sa druzina. Et, de fait, parmi les nombreux bijoux trouvés dans les tombeaux russes et sur 1 emplacement des anciens centres fortifiés des Xe, XIe et XIIe siècles, il en est bon nombre qui portent indubitablement l'empreinte de l'industrie locale, par exemple certains types de colliers, de bracelets, de bagues et en particulier de boucles d'oreilles et d'anneaux pour les cheveux 5. Il s'y trouve également des imitations évidentes de modèles étrangers, par exemple d'émaux byzantins. Enfin, un archéologue de Kiev, V. Chvojka, a précisément trouvé sur l'emplacement du vieux palais de Kiev, près de l'église des Dîmes (Desjatinaja), les restes d'un atelier d'orfèvrerie avec les creusets qui servaient à fondre l'émail 6.
La technique de l'orfèvre se bornait à préparer la forme fondamentale
1 Voir les détails concernant ces textes dans 2iv. star. Slov., III, p. 244. La charte tchèque de l'église de Boleslav, datée de 104 , a été écrite un siècle plus ta'd.
2 Voir ci-dessus, pp. 137, 139.
3 Thomas, Hist. salon., XVI ; charte de Pierre Crn (Racki, Documenta, VII, p. 131).
4 Chronique, version Laurentine, 113, 119.
5 Nous avons déjà traité de cette question au chapitre IV (voir ci-dessus, p. 92).
6 Ziv. star. Slov., III, p. 246.
LES METAUX : EXTRACTION ET TRAITEMENT
de l'objet, un bijou par exemple, soit en façonnant une petite enclume à 1 aide d'instruments délicats, soit en coulant le métal dans un moule aux contours fortement en relief l. Le travail de fignolage de l'objet dégrossi était exécuté suivant des procédés d'importation étrangère qui avaient pris droit de cité chez les Slaves, dès que l'orfèvrerie avait acquis un certain développement.
Le filigrane avait chez les Slaves une place de choix. Il était de deux sortes : tantôt fils entrelacés ou chaînettes formant ornement à la surface
Fig. 81. — Bijoux d'argent du trésor oriental trouvé à Rudelsdorf, en Silésie.
d'un objet, tantôt petits grains soudés ensemble composant des lignes décoratives et des figures, le plus souvent en forme de triangle (filigrane granulé). Ces deux types sont anciens dans l'Europe méridionale et en Orient. Ils apparaissent dans l'Europe centrale à partir de la période de la Tène, et c'est de là qu'à l'époque romaine (mais plus tôt sans doute à l'est de la Mer Noire) le filigrane a commencé à pénétrer chez les Slaves : il ne devait d'ailleurs atteindre l'apogée de la faveur que du IXe au XIIe siècle durant la période où furent importés de l'Orient et de Byzance dans les pays slaves
1 Les différents morceaux de l'objet étaient fixés l'un à l'autre par le martelage et des rivets, ou bien par la soudure. Nous voyons ces deux moyens employés dans les travaux slaves, mais le premier l'emportait. Voir Ziv. star. Slov., III, pp. 248-250.
quantité de bijoux et autres objets précieux dont l'ornement habituel était plus particulièrement le filigrane granulé, en or et en argent. Surtout les bijoux qui se trouvent dans de nombreux trésors d'argent accompagnés de monnaies coufiques des IXe et Xe siècles sont en général décorés de filigrane granulé ou d'ouvrages en fil fin. Les Slaves avaient une telle prédilection pour les bijoux ainsi décorés que non seulement ils les achetaient et les portaient de préférence à tous autres, mais qu'encore ils en produisaient des contrefaçons. C'étaient surtout diverses pendeloques et boucles d'oreilles 1. Celles qui étaient de provenance étrangère sont d'une finesse extraordinaire de travail (fig. 81, 82) : elles provenaient de l'Asie occidental^, mais d'un lieu de fabrication que nous ne connaissons pas encore exactement, peut-être de Samarkand 2.
A côté de l'ornement en filigrane, qui était soudé sur la surface de l'objet, on trouve parfois aussi l'ornement martelé, se présentant comme une série de points ou cercles, ou croix, ou triangles, ou étoiles qui étaient frappés sur la surface de l'objet au moyen d'un marteau-pilon. Ce second procédé est aussi d'origine étrangère, vraisemblablement gallo-germanique : il était devenu, depuis l'époque romaine, d'un usage assez fréquent dans les pays germaniques, et, par l'intermédiaire des artisans nordiques, avait passé aux Slaves du nord de la Russie (fig. 80) ; on ne le trouve guère chez les autres Slaves.
Les Slaves avaient encore devant les yeux certaines techniques permettant d'obtenir des effets de différentes couleurs sur un fond de bijou en or ou en argent 3 : tels étaient, — sans parler de l'incrustation ordinaire de divers métaux (surtout de l'or) dans d'autres métaux, procédé partout largement répandu — , l'incrustation de pierres précieuses ou de verre appelée verroterie cloisonnée, l'émaillage, le genre particulier d'incrustation qu'on appelle tausia (damasquinure) et nielle, tous autres procédés dont on constate plus ou moins fréquemment l'application dans l'industrie slave, du Xe au XIIe siècle, mais qui sont aussi d'origine étrangère.
C'est l'art de la verroterie cloisonnée qui a eu le moins de développement chez les Slaves, car sa période d'épanouissement était déjà terminée lorsque l'orfèvrerie commença à prendre chez les Slaves4 une réelle importance. Cet antique mode de décoration, dont on trouve déjà des échan-
1 Voir plus haut, p. 88.
2 Pour plus de détails, voir Ziv. star. Slov., III, pp. 250, 260.
3 Voir Ziv. star. Slov., III, pp. 292 et suiv.
4 Voir Ziv. star. Slov., III, pp. 264-273.
LES METAUX : EXTRACTION ET TRAITEMENT
Fig. 82. — Trésor de bijoux en filigrane et nielle trouvés à Spassk, près de Kazan , en Russie.
tillons dans l'ancienne Egypte et en Chaldée, puis en Perse et dans le Turkestan, tous pays où il y avait abondance de pierres précieuses de couleur, avait pénétré chez les Grecs et, dès les derniers siècles qui ont précédé 1ère chrétienne, ces derniers fabriquaient pour les Barbares de la Russie du Sud des objets incrustés de pierres précieuses (grenat, turquoise) ou
Fig. 83. — Croix émaillée (travail russe) trouvée à Bêlocerkov (gouvernement de Kiev).
d'ambre et de verre. C'est alors, aux IIIe et IVe siècles, que des ateliers de Panticapée sortit un type particulier d'orfèvrerie à incrustation qui se répandit aux IVe et Ve siècles par toute l'Europe et persista jusqu'au Vllesiècle, sous le nom de style gothique ou mérovingien. Certains bijoux ainsi ornés parvinrent à cette époque jusqu'aux contrées habitées par les Slaves, ainsi qu'il devait arriver, et comme d'ailleurs le confirment les découvertes archéologiques 1. Le succès, cependant, n'en fut pas grand : les tombeaux
1 Ainsi en particulier, au centre de la Russie, puis dans la vallée du Danube et jusqu'en
LES MÉTAUX : EXTRACTION ET TRAITEMENT 223
slaves nous offrent très peu d'incrustations, bien que les Slaves aimassent le verre et que les colliers de verroterie fussent chez eux très en vogue.
A la verroterie cloisonnée les Slaves préféraient de beaucoup l'émail.
Durant la période ancienne, nous distinguons deux genres d'émail : l'émail cloisonné dans lequel la pâte de verre surchauffée était placée dans des cloisons de fils soudées à la surface du métal, et l'émail champlevé dans lequel cette même pâte était versée dans des fossettes creusées dans l'épaisseur du métal. Cet art aussi venait de l'Orient. Il existait en Egypte, pour le moins dès le temps des Ptolémées (les objets anciens ont seulement des petites plaquettes posées à froid), sinon même plus tôt encore, et c'est de là qu'il était arrivé jusqu'en Europe, et d'abord à Marseille, en Gaule, puis ensuite en Italie, où l'on fabriquait beaucoup d'objets pour les peuples barbares entre le Ier et le IVe siècles après J.-C. L'émail cloisonné était venu postérieurement à l'émail champlevé par la voie de la Perse, et il avait atteint dans l'Empire d'Orient, au Xe siècle et au XIe, un haut degré de perfection. Il n'y avait plus alors, dans le reste de l'Europe, que quelques vestiges de l'industrie des émaux romains. Les Slaves connurent ainsi l'émail à la fois grâce à l'Europe centrale et grâce à Byzance. C'est probablement d'ateliers allemands et du Haut Danube que proviennent les émaux connus sous le nom d'émaux de Kettlach, qui furent en faveur chez les Slaves des régions alpestres aux VIIIe et IXe siècles1.
D'autre part, du Ve siècle au VIIe, des ateliers prusso -lituaniens avaient fourni aux Russes les émaux barbares du type de Moscina 2. Enfin des ateliers byzantins en avaient pourvu les principales villes de Russie et du Caucase, suscitant partout, aux XIe et XIIe siècles, des imitations plus ou moins heureuses, bijoux d'or, croix, enkolpions, diadèmes, boucles d'oreille et barmy, sorte de médaillons pendeloques aux figures de saints. Il a été trouvé à Kiev, nous l'avons vu, par l'archéologue russe Chvojka, un véritable atelier d'émaillerie datant de cette époque 3. Nous avons d'autre part un bel exemplaire de travail russe dans le casque émaillé du prince Jaroslav (environ 1 200) * et dans la croix trouvée à Bëlocerkov (fig. 83).
Bohême. Voir Ziv. star. Slov., III, p. 270, et Niederle, « Merovejskâ kultura v Cechâch » (Pamdtky archeologické, XXX, 1918, 1).
1 On trouvera cette histoire de l'émail en Europe exposée tout au long dans Ziv. star. Slov., III, pp. 274-291.
2 Voir l'étude du baron de Baye, Les bronzes ématllés de Mostchina, Paris, 1891. Le type de Kettlach est ainsi nommé d'après le cimetière slave de Kettlach en Basse-Autriche. Voir aussi ce qui a été dit plus haut sur ce sujet, p. 88.
3 Voir plus haut, p. 218.
4 Kondakov, PyccKÎU apeiMOCTH, VI, p. 86, et ici même, fig. 1 18.
Outre la technique de l'émail, mais à une place plus modeste, les Slaves connaissaient les deux procédés de la tausia (« tauchie ») et du nielle consistant
Fig. 84. — Boucles d'oreilles et fibules émaillées du type de Kettlach.
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Fig. 85. — Éléments d'ornements en nielle et en tausia.
à tracer à froid sur une plaquette d'or, ou plus habituellement d'argent, des dessins en noir (nielle), ou bien, sur une plaquette de fer, des dessins en or ou en argent (tausia) \ Nous les trouvons l'un et l'autre très
1 Pour les détails, voir 2'w. star. Slov., III, pp. 295-302.
LA CÉRAMIQUE ET LES VASES 225
répandus dans l'industrie romaine de l'époque impériale, principalement aux IIIe et IVe siècles après J.-C. La tausia devait prendre un développement considérable, au VIe siècle et au VIIIe, chez les Germains, mais elle se développa peu chez les Slaves, sauf chez ceux des Balkans qui l'ont conservée jusqu'à l'époque historique. Le nielle eut plus de succès, mais moins celui de Rome que celui de Byzance et de l'Orient aux Xe et XIe siècles; il est resté en honneur en Russie jusqu'à une époque tardive.
La céramique et les vases.
Nous ne connaissons pas encore la céramique préhistorique des Slaves, faute d'avoir pu déterminer jusqu'à présent ce qu'il y a de proprement slave dans les cultures préhistoriques de l'Europe centrale et orientale. La céramique slave ne nous apparaît comme telle de façon claire et précise que dans les trouvailles remontant à la période allant du IXe siècle au XIe, à laquelle les plus récentes recherches viennent d'ajouter une période plus ancienne qui va du VIe siècle au VIIIe. Tout ce qui est en deçà de cette limite dans le temps est incertain, et ce n'est pas le lieu d'examiner ici les théories qui attribuent aux Slaves les produits de différentes civilisations plus anciennes et du même coup diverses céramiques.
La céramique slave des Xe et XIe siècles est très remarquable, quoique simple. Ce sont en général des vases faits au tour et bien cuits : ils sont en forme de pots (les autres formes sont rares, par exemple celle de bouteille au col resserré), sans anses et avec un bord un peu rabattu, sous lequel figuie comme ornement constant une ligne ondulée plusieurs fois répétée, ou bien parfois de simples raies horizontales, ou encore une série de rangées de lignes obliques, de points ou de croix imprimés au flanc du récipient. Plus le vase est récent, plus le rebord du vase est accentué et se profile de façon nette. Au fond on voit à l'ordinaire la marque du potier K Tel est le type qu'ont en vue les archéologues, lorsqu'ils parlent de la céramique slave : c'est le type dit « des places fortifiées », en allemand Burgwalltypus, ainsi nommé parce qu'on le trouve régulièrement dans les couches de terrain des vieilles forteresses slaves. De fait, il se constate aux Xe et XIe siècles partout où les Slaves étaient installés et bâtissaient leurs enceintes fortifiées, sur tout le territoire qui s'étend du Main, de la Saale et de la Save au Danube, jusqu'à l'Oka et au lac Ladoga dans la Russie du Nord.
1 Voir les détails dans Ziv. star. Slov., III, pp. 303 et suiv.
Fig. 86.
Céramique protoslave des vie-vme siècles, provenant de différents tombeaux slaves
1 Varin;2. Mistelbach ; 3. Bogojeva ; 4-6. Fohrde ; 7. Neuendorf ;
8. Staryj Zukov ; 9. Rostkovo ; 10-12. Gnëzdovo ; 13. Lôssnig ; 14. Objezierze ;