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CHAPITRE XIII

Le caractère et la civilisation des Slaves.

Nous avons constaté bien des fois, au cours des chapitres précédents, que la civilisation des anciens Slaves n'était ni riche ni d'un niveau très élevé, surtout si on la compare avec les autres civilisations de l'antiquité.

Cet état arriéré et cette simplicité primitive ont inspiré au XVIIIe siècle certaines théories concluant à l'infériorité non seulement de la civilisation, mais encore du caractère même des Slaves. On les peignait comme un peuple dépourvu de toute qualité morale supérieure, de nature basse et sauvage.

Cette idée, émise en 1802 par un historien allemand, Aug. Schlôzer, et par ses imitateurs 1, a provoqué à son tour une réaction, et l'on s'est efforcé alors de dépeindre les ancêtres slaves comme différant, il est vrai, des Germains, mais précisément par l'élévation de leur caractère. Selon ces théories, c'était un peuple consacré à des travaux paisibles, ordinairement gai, n'aimant pas la guerre et ne combattant que par nécessité, donc d'un caractère pacifique, sans artifice, franc, humain ; en un mot, c'était un peuple simple et doux « comme la colombe », commençait-on à répéter après J. A. Komensky.

On pourrait remonter loin pour chercher d'où venaient les premiers éléments de cette deuxième théorie. Mais il suffira de constater ici que c était un philosophe allemand célèbre, J.-G. Herder, qui en avait posé les fondements dans le tableau qu'il donnait en 1791 du caractère des Slaves et de leur avenir au livre XVI, chapitre IV, de son traité Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit. Les savants slaves avaient accueilli avec joie 1 opinion de Herder, avec enthousiasme même, parce qu'elle venait d un Allemand ; et nous pouvons suivre, durant tout le cours du XIXe siècle, la faveur dont cette opinion a joui et continue à jouir dans les travaux concernant l'histoire ancienne et la civilisation des Slaves. Il est même tels disciples enthousiastes qui renchérissaient encore parfois sur le maître :

1 Schlôzer (Nestor, Russ. Annalen, I, pp. 33 et suiv.) s'est appuyé principalement sur le début de la Chronique de Kiev dont il était l'éditeur, et où le chroniqueur dit de certaines tribus qu'elles vivaient dans la forêt « comme des bêtes sauvages ».

on s'en convaincra en examinant, par exemple, la manière dont P. J. oafank ou Jan Kollâr décrivaient la vie des anciens Slaves. Cette conception flatteuse se maintint jusqu'à la fin du XIXe siècle, ainsi dans les travaux de G. Krek, de W. Boguslawski, de W. Kçtrzyrïski, de V. Florinskij et autres savants. Seuls, les historiens et les archéologues allemands s'en tenaient au point de vue opposé, celui de Schlôzer, et ne manquaient pas de prendre position à chaque fois qu'ils en avaient l'occasion1. L'ouvrage d'un savant russe, J. M. Sobëstianskij, détermina en 1892 un nouveau point de vue: y^ienin o nauioHa^biihixb ocoôeHHOCTHX'L xapaKrepa m lopHAimecKaro 6biTa ApeBHiixb C/iaBHHb (Char'kov, 1892). L'auteur ne s'y attachait pas, comme les Allemands, à rabaisser la civilisation slave, mais il se prononçait nettement contre le point de vue sentimental et poétique de Herder, de Safarfk et de Kollâr : les Slaves, à ses yeux, n'avaient rien d'un peuple de colombes, mais ils étaient de caractère aussi batailleur et aussi cruel que leurs voisins.

Ce nouveau livre éveilla bien des échos favorables et défavorables. Du moins il eut, somme toute, le mérite de remettre en question les assertions de Herder et de Kollâr et d'en déterminer une révision approfondie d'après une étude nouvelle des sources. Depuis cette époque, nous rencontrons souvent un point de vue voisin de celui de Sobëstianskij. Seul, Jan Peisker est allé encore plus loin que Schlôzer dans la voie du pessimisme négatif, et il a abouti aux conclusions les moins admissibles2.

Si nous voulons examiner la question du point de vue critique, il faut tout d'abord connaître les données que l'histoire et l'archéologie nous fournissent. Il est vrai qu'en dehors du témoignage du chroniqueur cité plus haut3 il existe une série de textes anciens qualifiant les Slaves « crudeles, crudelissimi, ferocissimi, infidi, ad malum proni ; nefandissima, aspera, prava, perversa gens ; deterrimum genus, etc. 4 », mais toutes ces épithètes, dont une série analogue est appliquée à la caracté-

1 Les archéologues slaves s'élevèrent de nouveau contre cette attitude et, pour trouver un terrain solide, ils commencèrent à identifier la civilisation protoslave, sans le moindre fondement, avec la civilisation préhistorique de Hallstatt. C'est ainsi que procédèrent nommément en Bohême les archéologues J. Woldrich, J. Wankel, J. Havelka, J. Smolfk et B. Jelfnek.

2 Voir, en particulier, son dernier livre intitulé Kdo byli naïi pfedkové} (Praha, 1921). Voir aussi Revue des Études slaves, II (1922), pp. 19 et suiv.

3 Voir plus haut, p. 336.

* Voir 2iv. star. SIov., III. p. 758.

ristique des anciens Germains, n'ont guère de valeur sous la plume d'un homme qui les adresse à un ennemi dans des relations consacrées précisément aux luttes avec les Slaves. « Scelerati, capita venenata », les appelait saint Bernard en prêchant, contre eux une croisade en 11471. De tels jugements ne comptent pas pour définir le véritable caractère d'un peuple- L'appréciation du chroniqueur de Kiev, comme aussi de celui de Prague, sont également dépourvues de valeur, car le chroniqueur voulait seulement exprimer sa répulsion profonde pour la vie païenne des Slaves avant leur conversion au christianisme.

Il faut davantage tenir compte des faits concrets qui sont imputés aux Slaves, si peu à leur honneur qu'ils puissent être, mais tout en se rappelant encore qu'ils nous sont rapportés par des ennemis ou du moins par des chrétiens parlant de païens. Nous lisons en effet dans plusieurs textes avec quelle cruauté les Slaves se comportaient à la guerre, et cela non seulement avec l'ennemi sur les champs de bataille, mais aussi avec les prisonniers chrétiens des deux sexes qu'ils torturaient pour les sacrifier finalement à leurs dieux2. Mais ce sont les mêmes horreurs que nous trouvons dans les relations concernant les Germains, et, à examiner précisément quelle était la conduite des Germains vis-à-vis des Slaves, nous comprenons jusqu'à un certain point la cruauté reprochée à ces derniers : les Slaves ne faisaient que payer de retour les Germains qui, les considérant comme des créatures inférieures, jetaient leurs enfants aux chiens, les invitaient à des festins pour ensuite s'en débarrasser, les mesuraient avec une épée, fendant les têtes qui dépassaient la mesure et les torturaient de la façon la plus raffinée lorsqu'ils s'avisaient de se soulever contre l'esclavage germanique 3. Les explosions de férocité des Slaves ne nous apparaissent dans ces conditions que comme le résultat des luttes exaspérées pour la liberté entre deux peuples de tout temps ennemis ; les épithètes crudeles ou nefandissimi ne sauraient être retenues comme caractérisant exclusivement les Slaves.

Il y a peu d'autres textes défavorables aux Slaves. Encore ne faut-il les accepter qu'avec réserve, car ils sont en contradiction avec d autres textes. Les témoignages concernant la rudesse de mœurs des Barbares

1 Mecklenb. Urkundenbuch, I, p. 35 (Schwerin, 1863).

2 Voir 2iv. star. Slov., III, pp. 759 et suiv.

3 Voir la documentation ibidem (par exemple Vila Caroli mon. SangaîL, II, 12 ; Widukind, I, 35 ; II, 20 ; III, 52, 55 ; SaxoGramm.,éd. Holder, pp. 150, 151, 278, 279 ; Constantin, De adm. imp., 30; Kosmas, I, 40; Chronique, version Laurentine, p. 43 (941).

de l'Europe septentrionale ne surprendront personne l. Un seul défaut slave, cependant, est attesté non seulement par les sources anciennes, mais encore par toute leur histoire : c'est leur désunion ou, bien plus, la haine mutuelle entre peuples et tribus 2, les dissensions qui empêchaient ces tribus de s'unir même dans les moments de grands périls et qui firent historiquement le malheur des Slaves.

S'il nous arrive par contre de trouver des textes où l'auteur même qui a condamné les défauts loue certaines qualités des Slaves et va parfois jusqu'à les exalter, nous pouvons être assurés qu'ils possédaient en réalité ces bonnes qualités. C'est ainsi qu'on dira des Slaves qu'ils traitent avec douceur les prisonniers 3 et les esclaves, que même au bout d'un certain temps ils les mettent en liberté4, qu'ils sont honnêtes, francs, sans malveillance, qu'ils sont justes 5, qu'ils prennent soin des vieillards, des pauvres et des malades6, qu'ils sont aimables pour les étrangers et d'une hospitalité sans mesure7, qu'ils sont laborieux, patients à supporter les peines8 et que leurs femmes sont d'une chasteté exemplaire9. Le trait saillant du Slave, c'était son amour pour sa patrie et la liberté. Widukind qui nous a laissé une série de données sur la cruauté des Slaves dit à ce sujet : « omnem misenam carae libertatis postponentes ))10; et Helmold ajoute qu'ils étaient prêts à mourir plutôt que de devenir chrétiens et payer tribut aux Saxons11. A cet amour du pays natal et de la liberté répondait une bravoure dans les combats dont nous possédons une série de témoignages12, confirmés d'ailleurs indirectement par la

1 Herbord, III, 30; Mas'ûdî (Harkavi, p. 140).

2 Maurikios, Strat., XI, 5 ; Chronique, version Laurentine, p. 18, année 862.

3 C'était avant les luttes avec les Germairs.

4 Maurikios, Strat., XI, 5 ; Léon, Tact., XVIII.

5 Adam, II, 19 ; Helmold, I. 2 ; Prokopios, III, 14.

6 Helmold, II, 12.

7 Maurikios, Léon, op. cit. ; Helmold, II, 12 ; Légende de saint Venceslas, éd. Pastrnek, p. 60; Instruction du Monomaque (Bielowski, Mon. Pol. hist., I, p. 871); Ebbo, III, 7; Herbord, II, 41 . Le slave gostï a comme l'allemand gast un autre sens que le latin hoslis (voir plus haut, p. 246).

8 Widukind, II, 20.

9 Maurikios, Léon, op. cit. ; Thietmar, IX, 3 ; saint Boniface dans sa lettre à Aethibald (Jafïé, Monum. Mogunt., p. 172).

10 Widukind, II, 20; voir Saxo, éd. Holder, p. 571.

11 Helmold, I, 25, et aussi I, 34.

12 Prokopios, III, 14, 22 ; Maurikios et Léon, op. cit. ; AI-Bekrî, Ibrahim ibn Ja'kûb (Charmoy, Relation, p. 353 ; Ibrâbîm, éd. Westberg. 58) ; Adam. II. 18 ; III. 21 ; IV, 18 ;

ténacité qu'apportèrent les Slaves de l'Ouest à se défendre contre la tyrannie des Allemands et qui permit encore aux Slaves du Sud de conquérir les Balkans aux VIe et VIIe siècles. Quant à la pusillanimité des Slaves, au sens où l'entendent Herder et Kollâr, elle n'est illustrée, à proprement parler, que par la seule anecdote que rapporte Theophylaktos Simokattes : trois Slaves, que l'armée de l'empereur Maurice avait faits prisonniers en 591, auraient dit à l'empereur qu'ils appartenaient àun peuple qui ne connaissait ni guerres ni armes, mais seulement les instruments de musique...1. Mais ce n'est là, de toute évidence, que la repartie de trois espions faits prisonniers, et il semble bien de plus que nous ayons à faire là à une paraphrase d'anciennes relations sur les Gètes. On ne peut faire fond sur ce texte qui est en contradiction avec tous les autres, avec toute l'histoire.

De toutes les sources que nous avons citées le caractère des Slaves et leur physionomie morale se dégagent avec une netteté suffisante. Les Slaves avaient tout simplement les qualités des autres Barbares indoeuropéens de leur temps ; ils étaient cruels et vindicatifs, défiants vis-à-vis de leurs ennemis, mais avaient dans leur vie domestique plusieurs vertus appréciables. Nulle part, cependant, nous ne lisons — si l'on excepte l'anecdote de Theophylaktos — qu'ils aient été un peuple paisible, un « peuple de colombes », et toute leur histoire elle-même ne nous enseigne non plus rien de pareil.

Sur ce point, les Slaves ne le cédaient donc pas aux Germains : Sobëstianskij avait raison. Ce serait toutefois une erreur de croire qu'il n'y a et qu'il n'y avait entre le caractère des Slaves et celui des Germains aucune différence. Les relations anciennes ne permettent pas par elles-mêmes, il est vrai, de faire cette distinction ; mais toute l'histoire postérieure, et en particulier l'histoire psychologique et morale des peuples slaves, la rend visible et même éclatante. Nous ne pouvons aujourd'hui parler d'un « caractère slave » en général, car le caractère des Tchèques, celui des Serbes et celui des Russes, par exemple, sont loin d'être identiques, et l'on constate à cet égard, jusqu'à l'intérieur d'un peuple originellement un, des différences notables, par exemple entre Tchèques et Slovaques ou encore entre Grands-Russes et Ukrainiens.

Il y a cependant chez les Slaves certains traits qui leur sont communs :

Vita Adalberti, auct. Canapario, I ; Herbord, II, 1 ; Thietmar, VII, 44 ; Saxo Gramm., éd. Holder, p. 604 ; Tougard, Histoire profane, pp. 87, 93, 105. 1 Theophylaktos, VI, 2 ; Theophanes, éd. Boor, p. 268.

le goût de la liberté et de la démocratie, allant jusqu'à revêtir des formes anarchiques ; un penchant à la sensibilité, au scepticisme, au mysticisme et à une perpétuelle rêverie ; une grande facilité à s'enthousiasmer pour un idéal, mais sans beaucoup d'aptitude pour !e réaliser ni pour persévérer dans l'enthousiasme ; un manque d'énergie dans la volonté ; une aspiration à la justice et à la tolérance envers tous. Tous ces traits, bien qu'ils ne soient pas accentués au même degré chez tous les peuples slaves, distinguent le caractère slave du caractère germanique en général. De plus, le militarisme a toujours été étranger aux Slaves, de même les visées à l'absolutisme et à l'ambition de concentrer en un tout puissant les forces individuelles éparpillées, et par suite la tendance à l'impérialisme. Ils se sont au contraire toujours fait remarquer par ce que l'on a appelé la doctrine slavophile et fraternelle qui prêche la justice et l'amour pour tous et l'égalité de tout le monde. Le nationalisme slave a toujours été autre que le nationalisme dominateur et usurpateur des Germains aspirant par dessus tout à l'hégémonie. Ce que disent des Germains Tacite et Plutarque, personne ne le dit des Slaves.

La civilisation élaborée dans les conditions qui viennent d'être décrites ne pouvait atteindre un haut degré. Les Slaves ont subi un retard, dont nous avons vu la cause essentielle : non pas certes une inaptitude ethnique, mais la position géographique de leur premier habitat, loin des grands centres de la civilisation antique, dans des régions incultes où la tâche de défricheurs absorbait toute leur activité. Ils devaient montrer par la suite leur faculté d'adaptation en puisant largement aux trésors des civilisations romaine et germanique, grecque et orientale, lorsque du VIIe au XIe siècle ils se trouvèrent en contact permanent avec celles-ci. S'ils ne créèrent pas dès lors des œuvres neuves et originales, ils surent du moins développer une production conforme à l'esprit et à la technique des grands peuples dont ils avaient reçu les influences. Du point de vue artistique même, cette production ne saurait être qualifiée de primitive : elle attestait leur goût et leur expérience des arts manuels. C'est en sachant accueillir et assimiler des connaissances diverses, pour les faire à son tour progresser, qu'une race peut affirmer aussi ses mérites dans le domaine de la civilisation.

La civilisation à laquelle étaient arrivés les Slaves aux Xe et XIe siècles n'était pas une, et il n'y a jamais eu de civilisation slave absolument une, même avant la période historique. Il importe de souligner que la grande répartition des peuples slaves en deux sphères de culture, l'occidentale

et l'orientale, n'est pas seulement le résultat de leur histoire ultérieure ni même celui de la période qui s'étend entre !e IXe siècle et le XIe, durant laquelle les Slaves ont absorbé le plus d'éléments étrangers : elle est d'abord l'œuvre des siècles précédents, de la préhistoire.

Si l'habitat des Slaves avant l'ère chrétienne se trouvait entre la Vistule et le Dnieper, ou entre l'Oder et le Dnieper, depuis longtemps déjà, et dès le commencement de l'âge du bronze, la partie occidentale de cet habitat, celle qui touchait à l'Oder et à la Vistule, était soumise à d'autres influences et recevait d'autres apports que la partie orientale, située entre les Carpathes et le Dnieper. Les influences de la culture de l'âge du bronze, de celle de Hallstatt, des cultures gauloises du Rhin et de la Marne, de l'Elbe inférieure et de la mer Baltique, — malgré la faiblesse relative avec laquelle réagissaient les Slaves — , contribuaient à former une civilisation différente de celle que préparaient, dans la partie orientale, les influences des aborigènes des steppes, des Scythes, des Sarmates, des Finnois, de tout l'Orient enfin, sans oublier Byzance. Depuis longtemps, par conséquent, les pays slaves de l'Ouest appartenaient aux zones de civilisation de l'Europe occidentale et de l'Europe centrale, alors que les pays de l'Est dépendaient de la civilisation gréco-orientale. Tel est, du point de vue de la civilisation, le fait essentiel de la préhistoire des Slaves.

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