‹ Manuel de l'antiquité slaveChapitre 36 sur 46 · B. G., IV · texte numérisé non relu

B. G., IV

^ Jordanis, Get, 119.

^ .limrB. II apxeor. Ha6.iio;;eHiH, Bapuiasa, 1910, p. 5.

* Samokvasov, C-feBepHHCKaa seM.iii, M., 1908, pp. 63 et suiv.

par exemple celles des Gots ou des Awars, soit lentement en détachant au loin des colonies vers l'Est et vers le Sud et le Sud-Est, dans un but commercial, plus tard même dans un but fiscal, lorsque les princes avaient besoin de nouveaux tributs. Tous renseignements anciens sur le Nord et sur le Xord-Est nous font malheureusement défaut, à l'exception toutefois de la tradition relative à l'arrivée des Radimitches sur la Soz et des Viatitches sur l'Oka, mouvement que l'on pourrait mettre en relation avec les attaques des Gots ou plutôt des Awars; et l'on est porté à croire qu'il s'était formé sur l'Oka à Rjazan un centre slave important avant le X^ siècle {Arsa, Arsania) i. Pour la marche vers le Sud-Est nous disposons par contre de données antérieures au IX^ siècle. C'est d'abord la mention précitée de Prokopios concernant les peuples innombrables des Antes au nord de la Mer d'Azov au YI® siècle ; c'est l'appellation de « rivière slave » donnée au milieu du IX'* siècle par Ibn Khordâdbîh, et par d'autres après lui, à la Yolga comme au Don; c'est l'appellation de « mer slave » donnée au X^ siècle, par un chroniqueur anonyme, à la Mer d'Azov. Mas'ûdî indique, d'autre part, que les rives du Don étaient habitées par une peuplade slave très nombreuse, et Fadlân, en 922, de son côté, signale les Slaves au delà du Don 2, Ce sont là autant de témoignages contribuant à établir que la colonisation slave vers le Don et le coui'S inférieur de la Yolga a certainement été très ancienne. Les Slaves ne se sont pas même arrêtés au nord de la Mer d'Azov: dès le Xe siècle (vers 988), la Chronique mentionne une forte colonie slave à l'embouchure de la Kuban', la colonie de Tmuforokan\ gouvernée par un prince russe indépendant 3; il est mentionné aussi, mais de source moins sûre, des colonies anciennes au Caucase et même en TransCaucasie *.

En même temps que vers le Sud-Est, les Slaves s'étaient dirigés vers le Sud, vers la Mer Ivoire, entre le Danube et le Dnieper. Que dès longtemps les marchands slaves eussent pris l'habitude de se rendre

* Voir plus loin p. 211.

* Khordâdbîh in Harkavi, CKasaHin . . ., pp. 19, 55 (KhordadbîhJ, 76 (Tabari), 140 (Mas'ûdî), 251, 254 (anonyme). Voir aussi Westberg, TK. M. H. H., 1908, II, 370; II, 20.

î Chronique, Lavr., 118, 143-4, 159-160; voir Barsov, Onepiai , p. 150.

Tmutorokan' est la Tamatarcha des sources byzantines et orientales.

* Harkavi, CKasania . . ., pp. 37, 38, 41 ; Westberg, Bull, de l'Ac. imp. des se. de Saint-Pétersbourg, XI, 278, 279.

aux marchés grecs, il suffirait pour nous en convaincre du mot korahî, korablï «bateau», emprunté au grec Kapdpiov avant le changement phonétique du p grec en v, lequel s'est produit au début de l'ère chrétienne ^ L'avance compacte des Slaves vers la Mer îsoire n'a pu se produire, par ailleurs, qu'après le départ des Scythes et des Sarmates. La carte de Peutinger place des Yénèdes près du Danube et, au YI^ siècle, Jordanis peuple d'Antes slaves toute la côte de la Mer Noire entre le Dniester et le Dnieper. Mais la destinée de ces Slaves devait être pendant quelque temps des plus difficiles, à mesure qu'augmentait la pression de nouvelles peuplades nomades. A l'époque de la Chroniguef des Tivertses sont encore signalés dans la région du Danube, puis ils disparaissent en se retirant vers les montagnes, et les côtes de la Mer Foire demeurent un long temps vides de toute population slave.

Ce développement d'ensemble des Slaves de l'Est n'a pas manqué d'avoir des conséquences intérieures. L'ancienne unité, qui déjà contenait en elle-même des tendances à la différenciation, a commencé à se relâcher progressivement, la connexion intérieure des diverses parties cessant de plus en plus d'être étroite. De nouveaux centres se formaient à une grande distance les uns des autres; ils étaient séparés par des zones désertes que les voies fluviales ne rattachaient les unes aux autres que par un lien assez lâche. Il en résultait que les différences dialectales et même culturelles prenaient de plus en plus de valem*. Ainsi les colonies de la Yolga ou du Don, placées sous la domination khazare, ont connu une civilisation toute différente de celle des colonies de l'Ilmen qui ont subi l'influence Scandinave ou de celle des Polianes oii prédominait la culture grecque.

Parallèlement de nouvelles unités politiques et économiques devaient prendre naissance. Nous savons, par des témoignages des Y^ et YI® siècles 2, que les Slaves subcarpathiques vivaient suivant un type d'organisation familiale ancien avec quantité de chefs de familles; mais nous apprenons, à côté de cela, par d'autres témoignages de la même époque, qu'il se produisait aussi des concentrations régionales donnant lieu à la formation d'ensembles importants. Nous avons, par exemple,

* La question des emprunts du slave commun au grec ancien a surtout été étudiée par M. Max Vasmer : on en trouvera l'exposé et la mise au point critique par St. Romanski dans la Revue des Etudes slaves, II (1922), pp. 47-55.

2 Prokopios, III, 14; Maurikios Strat., XI, 5.

signalé la concentration des Antes^ aiix lYe-YIe siècles; divers documents arabes du X^ siècle, dûs à une source arabe commune du IX® siècle, et par conséquent se rapportant à une époque antérieure, rappellent « les empires » {sahr) slaves de l'Europe orientale, et, parmi eux, Slavija, groupement des Slaves de l'Ilmen, Arsa^ groupement de l'Oka, et Kujâba [Kujane chez le géographe persan), groupement de Kiev, à côté de l'empire croate de Galicie dénommé: Chrvâb^ Chrâvat, Kliordâh^.

Déjà, dans ces concentrations anciennes, l'on observe les premiers symptômes de la différenciation des tribus, telle qu'elle nous apparaît dans d'autres sources contemporaines et postérieures. Ainsi le Géographe bavarois, qui a écrit son travail dans le couvent de Saint-Emmeran peu avant 873, cite un grand nombre de tribus parmi les Slaves 3, mais on ne saurait situer en Russie, avec certitude, que les noms des TJnlizi et des Busani, en slave les «Oulitches» et les «Boujanes», à côté des Khazars {Caziri) et des Russes [Ruzzi). Un peu plus tard, l'empereur Constantin Porphyrogénète a laissé, dans ses mémoires sur les relations des Russes avec Constantinople*, un plus grand nombre de' noms se rapportant à la première moitié du X^ siècle: Kpipixairivoî, Kpipiiloî (Krivitches), AevZ;avfivoi (Lentchanes ou Loutchanes ?), BepPidvoi (Verviens? Tivertses?), ApouTouPirai (Drégovitches), Zeppîoi (Sêvériens), OùXtivgi (Oulitches), AeppXevîvoi (Drévlianes), Mais ces noms-là sont encore comme vides, sans contenu, sans détermination ni de l'habitat, ni de la nationalité, ni du caractère des tribus auxquelles ils sont appliqués. Seules, les plus vieilles des annales russes conservées dans la Chronique de Kiev^ complètent ces indications anciennes et donnent un nouveau tableau, vivant et précis dans le détail, qui, tout en ne nous étant conservé que dans ce texte composé à Kiev au début du XII® siècle d'après d'anciennes relations, reflète, en ses traits essentiels, la situation ethnographique en

* Voir p. 190.

* Kardîzî, éd. Bartold, 122; Harkavi, 264; Russ. Revue, 1875, VI; Géographe perse, éd. Tumanskij, 134; Westberg, /K. M. H. H., 1908, II, 397. Voir Slov. star., Il, p. 267, et ici même p. 92.

^ On trouve ce texte chez Safafik, Slovaiishé staroëitnosti, II, p. 711, Bielowski, Mon. Polon. hist., I, 10. Pour l'interprétation, voir siirtout A. Krâlicek, dans Zeitschr. fur Gesch. Màhrens, etc., 1899, II, pp. 216, 340.

* De adm. imp., IX et XXXVII.

* Je cite toujours la 3e édition du manuscrit laurentin publiée par la Commission Archéologique de Pétersbourg en 1897, s'il n'y a pas d'autre indication.

Eussie, telle qu'elle était au X^ siècle et telle qu'elle s'est eu partie maintenue jusqu'au XII® siècle.

L'annaliste mentionne les peuplades slaves de la Russie, — et le nom de Russie est déjà pour lui comme une synthèse de toutes ces peuplades' — ; il les mentionne en plusieurs endroits, notamment au début de son récit, oii il parle de l'origine du peuple slave et de son départ de l'habitat danubien^, puis dans la double énumération des peuplades russes, à laquelle sont jointes les diverses mentions relatives aux Doulêbes et aux Croates. Mais l'auteur, de toute évidence, n'a pas énuméré toutes les peuplades, car par exemple les Loutchanes et les Verviens de Constantin ne sont pas nommés, et nous ne savons si tels noms qu'il cite, formés analogiquement d'après ceux des Polotchanes et des Boujanes, comme par exemple Porsane, Posuljane^ ne désignent pas aussi des tribus particulières. Il y avait certainement plus de petites tribus en Russie qu'il n'en indique, et il ne faut pas douter que plusieurs même des futures unités, les zones économiques et politiques des villes (celles que les historiens russes appellent ropo;],CKiH oÔJiacTn), n'étdent en même temps que de vieilles unités tribales.

Les tribus citées par l'annaliste sont les suivantes: les Croates, les Polianes, les Yolyniens, les Doulêbes, les Drévlianes, les Boujanes, les Drégovitches, les Polotchanes, les Slaves de Novgorod, les Sêvériens, les Krivitches, les Radimitches, les Viatitches, les Oulitches et les Tivertses^ Leurs domaines respectifs sont en général bien connus, pour quelques-uns même assez précisément délimités. L'aperçu suivant permettra de se rendre compte des rapports de parenté des diverses tribus et de leur importance relative dans la formation de la Russie*. C'étaient, en général, des unités dues au développement de la race qui étaient apparues postérieurement, appartenant parfois à des groupements politiques différents (voir la conclusion de ce chapitre).

1 Chronique, VII, Lavr., 10: «... car il n'y a de langues slaves dans la Russie que les Polianes, les Drévlianes, les Novgorodiens, les Polotchanes, les Drégovitches, les Sêvériens, les Boujanes ...» (trad. de Louis Léger).

^ Voir plus haut, p. 15.

^ L'énumération a été faite à plusieurs endroits de la Chi-onique, Lavr., pp. 5, 9, 10, 11 (trad. Léger, pp. 4, 7, 8, 9).

* On trouvera des données plus détaillées sur ces tribus dans le travail plusieurs fois cité de N. Barsov: OnepHii pyccKOiî iiCTOp. reorpa(|)iii, 2-oe hs^. BapmaBa, 1885.

Le& Croates.

Les Croates, d'abord, appellent notre attention, car, bien que l'annaliste semble les ranger parmi les tribus russes, comme le font encore bien des historiens russes (par exemple Barsov, Filevic, Bagalëj, Sachmatov), il n'en font pourtant pas réellement partie, n'étant qu'un reste des Croates du groupe slave du Sud qui s'était déjà formé dans l'habitat primitif avant le départ vers le Sud et auquel appartenaient aussi originellement les Croates «tchèques» ou «polonais» des Monts des Géants. Il n'est pas vraisemblable qu'il se soit pruduit, au sein d'une tribu de Croates résidant au delà des Carpatbes, entre les Monts des Géants et le cours supérieur du Dniester, une tripai-tition des langues (slave occidental, slave méridional et slave oriental) analogue à celle que l'on constate dans l'ensemble du monde slave, ni qu'il se soit formé, en conséquence, dans les mêmes conditions, un groupe tchèque, un autre groupe méridional, et enfin un troisième groupe russe, tous trois se trouvant les uns à côté des autres. Il est bien plus probable qu'il existait originellement une seule grande peuplade croate, peut-être même unifiée politiquement en un empire ayant Chordâb pour tête i, et qui, à ce qu'il semble, aurait été détruit avant la fin du VI^ siècle. Une partie considérable de cette peuplade a dû ensuite partir vers le Sud; mais des éléments se sont maintenus dans la région des Monts des Géants, sur la Saale, sur l'Oder et dans la partie orientale de la Galicie actuelle. Avec le temps, ces éléments se sont fondus et ont fini par disparaître dans la masse soit tchèque, soit sorabe, soit russe ou polonaise qui les entourait. Il n'y avait donc pas de Croates russes, mais, comme la Chronique mentionne des Croates, en 907, dans l'armée d'Oleg, et que d'autre part, en 992, eUe relate l'expédition de Tladimir «contre les Croates», il est évident qu'une tribu de Croates devait se trouver au voisinage des tribus russes. Leur habitat était probablement dans la Galicie orientale, en Bukovine, sur le Dniester et sur le Prut, oii leurs traces se sont conservées dans la nomenclature géographique, mais sans que l'ancienneté en ait encore pu être exactement déterminée 2. Peut-être, plus tard, ces Croates ont-ils disparu dans

' Voir plus haut, p. 90, et les mentions arabes relatives au Chordâb (pp. 92, 211). Voir de même Slov. star., II. p. 268.

* Voir Barsov, OHepKii .... p. 95. On y trouvera aussi l'énumération d'une série de noms qui n'ont aucim rapport avec les Croates.

le bassin du Dniester, en s'y fondant avec l'élément russe. Peut-être ont-ils disparu dans leur retraite vers les Carpathes et la Hongrie, qu'ils ont exécutée sous la pression des Pétchénègues et des Polovtses, en même temps que celle des Oulitches et des Tivertses, que je mentionne plus loini. Les noms de communes de la Russie hongroise dérivés du nom des Croates sont dus sans doute à des colonies postérieures.

Les Doulêbes, les Volynwns, les Boujanes, les Loufchanes.

Les rapports réciproques qui existent entre ces noms ne sont pas clairs, mais le fait est que ceux-ci paraissent tous se rapporter originellement à une seule grande peuplade russe, sur le bord occidental de la masse russe, et dont le domaine s'étendait entre les deux Bug, notamment dans la Voljnie historique. L'annaliste lui-même identifie l'emplacement de ces noms, en affii-mant que « les Doulêbes vivaient sur le Bug là où siègent maintenant les Yolyniens », ou que « les Boujanes se sont fixés sur le Bug, plus tard les Yolyniens », et par ailleurs d'autres documents historiques assez nombreux témoignent que ces noms se rapportent à une seule et même région ou à certaines de ses parties, les alentours de la Volynie et du pays du Bug et les environs de Luck.

Tous les indices portent à penser que cette peuplade portait originellement le nom de Doulêbes. C'était une peuplade puissante qui a créé dans cette zone le premier empire slave: c'est à elle que se rapporte la tradition suivant laquelle les Yolyniens dominaient les autres Slaves ^ ; c'est elle qui paraît avoir fourni la base de la fédération des Antes ^. Aussi est-ce contre elle que les Awars ont dirigé leur attaque principale lors de leur invasion de la Russie méridionale, au YI^ siècle. L'attaque des Awars a battu les Doulêbes, renversé leur domination et, du même coup, brisé la fédération des Antes. B en est résulté aussi que l'ancienne unité des Doulêbes s'est elle-même divisée en nouvelles unités régionales qui, dénommées d'après la rivière et les places fortifiées (Buzsk, Yolyn', Luck), n'étaient autres que celles des Boujanes, des Yolyniens et des Loutchanes de l'époque de la Chronique. Cela s'était passé dès avant le

' Voir plus loin, p. 218.

2 Voir Mas udî (Harkavi, 135, 137, 163), Ibrâhîm ibn la'kûb (éd. Westberg, 51).

^ Voir ci-dessus, p. 192, 196.

IX^ siècle, car le Géographe bavarois cite déjà les Bousanes {Bî(sani) et Constantin les Loiitchanes (AevZ;evîvoi), s'il est permis naturellement d'appliquer le nom cité par Constantin aux habitants de Luck i. Cette interprétation n'en exclut pas une autre, selon laquelle les Doulêbes se seraient retirés, après l'attaque des Awars, au sud de la Russie Blanche, comme semblent l'attester les traces de colonies de Doulêbes qu'on relève dans le gouvernement de ilinsk. Ils ne s'v sont pas sacs doute retirés en totalité. Ils n'ont pas été non plus transférés dans un autre paTS, en même temps que les Yolyniens, par le khakan des Awars Baïan (les Doulêbes en Bohême, les Volymens sur Fîle Volin). comme le prétend M. Peisker^.

Les DrévUanes.

Cette tribu habitait, ainsi que l'atteste son nom, dérivé de dréuo <bois», dans les vastes forêts qui s'étendaient vers le sud du Pripet. à savoir à en juger par diverses indications postérieures des chroniques, entre Goryn', Sluc et Teterev ; au delà se trouvait le pays des Polianes. Leur centre principal était la ville d'Iskorostën' sur la rivière Uz, au sud d'Ovruc. Vivant dans les forêts reculées, cette tribu n'atteignait pas un haut degré de culture : c'est ce qu'a permis de constater le contenu de plusieurs cimetières des Drévlianes découverts par S. Hamcenko et par Yl. Antonovic.

Les Polianes.

Par rapport aux Drévlianes, la tribu voisine des Polianes se trouvait à un degré supérieur de civilisation, et cela parce que, dans la région qu'elle occupait, les courants de la cidture Scandinave et de la cultiu'e byzantine circulaient depuis longtemps. Le pays des Polianes s'étendait sur le Dnieper, au sud de Teterev, au delà de la rivière Ros' ^, en

* n y a à cela des difficultés phonétiques (f > m). Il faudrait supposer une forme plus ancienne Loâan-.

* Sachmatov, Kt Bonpocy . . ., 19 ; Peisker, Expansion . . ., p. 437.

^ A l'époque des Annales, les Polianes avaient été déjà chassés de cette zone méridionale, par les attaques des nomades, au nord de la Ros', et le pays entre la Stugna et la Ros' était, au Xe siècle, dangereux à habiter. De l'époque de ces attaques datent aussi les remparts défensifs qui y ont été construits, notamment le < Rempart des serpents > de Tripolje à Skvira.

terrain découvert, dans « les champs » (de là leur nom de Polianes). Leur centre était la très vieille ville de Kiev; il n'est même pas impossible que l'ancienne MîitpôttoXiç, dont parle Ptolémée, et Danparstadir des traditions des Gots aient été à l'endroit où s'est élevé plus tard Kiev slave ^. Le rôle important qu'a joué Kiev dans l'histoire russe ne date, on le sait, que du moment où les Eusses Scandinaves s'en sont emparés, sous Oleg, en 882 {Chronique de Kiev), et où ils ont commencé à y organiser leur premier empire russe, après avoir rattaché au territoire des Polianes les Radimitches, les Sêvériens et les Drévlianes, C'est à partir de ce moment que Kiev est devenu « la mère des villes russes » et s'est développé à un point tel qu'il offrait, dès le début du XI^ siècle, quantité d'églises, de portes, de marchés et une multitude d'habitants 2. C'est à Kiev, en même temps qu'au pays des Polianes, qu'était appliquée alors l'appellation de « terre russe » au sens le plus étroit s. Dans un sens plus large, à l'époque des premières chroniques (XI^ siècle), on entendait par là l'ensemble de tous les Slaves orientaux ^.

Les Oulitches {Ouglitches) et les Tivertses.

Ces deux tribus de l'extrême Sud ont une existence assez énigmatique: cela ressort, pour les Oulitches, tantôt du fait que leur nom même n'est pas certain, noté qu'il est dans les diverses chroniques de façons différentes {TJlici, Vluci, Ulici, VliiUci, Uglici, Lutici, Sulici, dont il faut rapprocher les Unlizi du géographe bavarois et les OùXiivoi de Constantin Porphyrogénète), — tantôt de ce que l'aire de leur habitat est, elle aussi, définie de manière variable. Leur disparition même, enfin, pose un troisième problème, difficile à résoudre.

Suivant la Chronique (version laurentine) les deux tribus résidaient sur le Dniester; suivant la même Chronique (version ipatienne), elles résidaient le long du Bug et du Dnieper, et de là s'étendaient jusqu'à la mer et jusqu'au Danube; suivant les annales de Xikon (en 914) et celles de K'ovgorod (en 922), elles se trouvaient originellement sur le Dnieper et étaient passées de là entre le Bug et le Dniester. C'est cette dernière tradition qui semble correspondre le plus à la vérité. Les

» Ptolémée, III, 5, 14, et plus haut, p. 194.

« Voir Adam Brem., II, 19; Gallus I, 7; Thietmar VIII, 16 (IX, 32). ^ Voir Chronique, Lavr., année 882; Hrusevskyj, Kies. Pycb, I, 227. * Voir plus haut, pp. 205, 207.

Oulitches et les Tivertses étaient des tribus slaves ayant sans doute avancé le long du Dnieper et du Bug, aussi loin que possible vers le Sud. Il est vraisemblable que, dès les temps anciens, les marchands slaves arrivaient en suivant le Bug et le Dnieper jusqu'aux colonies grecques, et que certaine colonisation les y suivait lentement, pas à pas. Après le départ des Awars, surtout quand il régna une paix relative dans ces régions, c'est-à-dire pendant deux ou trois siècles, les Slaves ont dû pousser dans une mesure considérable au sud de la rivière Ros', jusqu'à même atteindre la mer. Ces Slaves n'étaient autres que les Oulitches et les Tivertses. Mais, avant même l'époque de la Chronique, un nouveau changement s'est produit: les Hongrois sont venus au milieu du IX^ siècle^ et leurs attaques ne sont pas restées sans influence sur les colonies slaves (nous savons par Ibn Rosteh qu'ils les attaquaient et livraient en esclavage)^; en 915, les Pétchénègues ont à leur tour fait leur apparition, et, depuis ce temps là, les attaques des nomades asiatiques contre les marches slaves du Sud sont devenues si fortes que les Slaves ont dû soit faire retraite vers le ISÎ^ord, au delà de la Sula et de la Ros', soit reculer, sous la pression de l'ennemi, vers l'Occident. Ainsi s'explique vraisemblablement l'indication de l'auteur de la Chronique, suivant laquelle les Oulitches et les Tivertses ont quitté leur ancienne résidence du Dnieper, venant entre le Bug et le Dniester. Telle est apparemment la seule interprétation naturelle de la divergence des indications relatives à leur résidence. Toutes autres interprétations me semblent inexactes, et notamment celles qui cherchent à déterminer cette résidence d'après les noms, en opérant souvent avec les formes diverses de ceux-ci comme avec autant de tribus différentes : Ouglitches, Oulitches, Loutitches et Soulitches -.

A l'époque de la Chronique, les Oulitches étaient donc sur le Bug et sur le Dniester. La mention des annales de Nikon, suivant laquelle Peresëcen (Peresëcina d'aujourd'hui, près de Kisinev, en Bessarabie) aurait été la ville des Oulitches, ville prise en 914 par Igor 3, s'accorde avec ce fait. Les Tivertses (les TePeppidvoi de Constantin?) étaient les voisins des Oulitches. Cependant leur domaine ne se laisse pas exactement déterminer, faute de directives certaines ; les indications topographiques données par Barsov ne sont point suffisantes.

» Voir p. 184.

* Voir par exemple Barsov, OnepKn, 98 ; Hrusevskyj, KieB. Pycb, I, 231, etc.

' Nadezdin, 3anncKH odin. hct. h ApesH., 0;i,ecca, I, 235.

Les Oulitches et les Tivertses ne sont pas restés d'ailleurs dans les nouveaux habitats. Les attaques répétées des nomades, et surtout la pression constante des Pétchénègues, des Polovtses et des Turcs, au cours des XI^ et XII® siècles, ont chassé l'élément slave des bassins du Bug et du Dniester, et elles l'ont contraint à se retirer en partie vers l'Ouest, dans les Carpathes. Il est absolument invraisemblable que les Oulitches aient succombé et disparu dans les attaques des nomades, étant donné que, suivant le témoignage du Géographe bavarois, ils formaient une tribu nombreuse et forte, pourvue de plusieurs villes fortifiées ^. Il est donc légitime de se rallier à l'hypothèse de plusieurs historiens russes, suivant laquelle les Oulitches et les Tivertses se seraient retirés dans les Carpathes. Ce sont eux sans doute qui ont amorcé l'occupation de la Transylvanie et de la Hongrie septentrionale par l'élément russe. On trouve encore aujourd'hui, dans la nomenclature géographique de régions hongroises ou roumaines, maintes traces de cette occupation ^.

Par contre, l'hypothèse qui considère la Russie subcarpathique d'aujourd'hui et la Russie, aujourd'hui disparue, de Transylvanie comme des habitats primitifs des Russes, et où ils se seraient trouvés depuis l'époque la plus reculée ^ ne repose sur aucun fondement et manque de toute confirmation tant dans l'histoire ancienne que dans l'analyse philologique des noms de lieux et dans les trouvailles archéologiques. Les Russes, partis de la région du Pripet et du Dnieper moyen, n'ont pu parvenir dans les Carpathes qu'après le départ des anciens éléments thraces et gaulois ou des immigrés germaniques, et par conséquent aussi après le départ des éléments Slaves du Sud vers le Danube. Ce n'est qu'alors qu'ils ont pu avoir devant eux la route libre et pénétrer, à la suite de ceux-ci, dans les montagnes et, à travers les montagnes, en Hongrie. A partir du YI^ siècle, on peut supposer que l'attaque aware en Volynie a causé un grand mouvement dans les montagnes, suivi d'une nouvelle expansion; on peut admettre que les Hongrois ont amené avec eux quelques éléments russes, conformément à la

* < Unlizi populus multus civitates CCGXVIII > (Safarik, Slovanské starozitnosti, II, p. 712).

^ Il s'agit de quantité de noms slaves soit de forme russe, soit pourvus de l'épithète «russe», en roumain Rus-, en hongrois Orosz-. On les trouve dans Iv. Filevic, yropcKan Pycb (BapmaBa, 1894) et OnepHt KapnaTCKOfl TeppriTopiii (}K. M. H. n., 1895, IV-V).

^ Voir plus haut, p. 169.

tradition conservée chez le notaire anonyme du roi Bêla i, mais la masse des Eusses n'est entrée dans les montagnes et à l'intérieur du pays qu'avec la retraite des éléments russes qui, aux X^-XII^ siècles, n'avaient cessé de subir la pression des Pétchénègues et des Polovtses, c'est-à-dire avec la retraite des Oulitches et des Tivertses des chroniqueurs. Les Pétchénègues qui, en 915, ont apparu devant Kiev, avaient subjugué en 950 toute la Russie du Sud-Ouest jusqu'au Danube 2, et de là, au Xl^ siècle, ils faisaient des incursions au delà du Danube, au delà même des montagnes de Transylvanie. Les Slaves du Dniester ont certainement reculé devant eux, comme ceux du Dnieper, au delà de la Eos'.

Telle a été l'origine de la Russie subcardathique et aussi de l'ancienne Russie transylvaine, dont il reste maintes traces jusque dans la toponymie actuelle. Les premiers documents historiques concernant ces deux Russies ne datent que du XIIP siècle, et c'est pourquoi les historiens hongrois, et notamment ces derniers temps M. Alex. Bonkâlo, ont cru pouvoir affirmer que les Russes n'avaient été établis dans les Carpathes qu'après le XII® siècle par leurs maîtres magyars soucieux de peupler la région-frontière, jusque là déserte, du territoire qu'ils dominaient 3, J'ai établi que cette assertion est insoutenable: sans doute la colonisation qu'a en vue M. Alex. Bonkâlo s'est-elle développée du XIII^ au XIX® siècle, mais la présence antérieure des Russes dans cette région-frontière et à l'intérieur de la Hongrie ne nous en est pas moins démontrée par une série de témoignages, comme, par exemple, par plusieurs dénominations magyares de localités slaves offrant encore une nasale ancienne qui avait déjà disparu en russe au X^ siècle (Long-Liuany ; Lonka-Liig ; Munlcdcs-Miikacevo ; Galamhos-Holuhice ; Domb-Dubovd) *.

Les Sêvériens.

Les Sêvériens étaient la tribu slave fixée le plus à l'Est. Les Annales ne notent à leur sujet que ce qui suit: «Et d'autres se sont fixés sur la Desna, le Sejm et la Sula, et ils s'appelaient Sêver» ° ; mais

• Anonymus not. régis Belae, éd. Endlicher, X.

^ Constantin Porphyrogénète, De adm. imp., 8, 37. ^ Ungarische Jahrhûcher, I (1921), pp. 215 et suiv.

* Voir mon article dans le Ndrodopisny vëstnik ceskoslovansky, XV (1922), pp. 23 et suiv.

^ Ce nom est d'origine obscure.

ces habitats ainsi délimités n'étaient pas leurs habitats originels: ce n'étaient que ceux de l'époque du chroniqueur. Le sort des Sevériens a été analogue à celui des tribus dont il vient d'être question. C'est au groupe des Sevériens que se rattachaient probablement toutes les colonies slaves mentionnées, dès le VI^ siècle, sur le Donec et sur le Don et plus tard, dans les sources arabes des IX^ et X® siècles, sur le Don, sur la Volga et dans les vallées du Caucase ^ C'est à ce groupe qu'appartenait peut-être aussi la colonie slave de Tmutorokan', à l'embouchure de la Kuban'2. Mais à l'époque du chroniqueur, à la fin du XI^ siècle, toutes ces colonies slaves, à l'exception de celle de Tmutorokan', ont été soit comprimées, soit repoussées vers le Nord et vers l'Ouest par l'effet de la marche en avant de Turco-Tatars. C'est pourquoi le pays des Sevériens se borne, à cette époque, aux bassins de la Desna, du Sejm et de la Sula, et l'histoire postérieure de la Russie nous apprend que, la Sula même ne les protégeant pas toujours suffisamment contre les attaques des Asiatiques, les Slaves construisaient leurs fortifications plus loin encore à l'intérieur, sur la Trubez, sur le Sejm, sur rOster.

Le Dnieper formait la frontière de l'Ouest en face des Polianes; au Nord la frontière des Radimitches passait, pour autant qu'on en peut juger par les différences de culture que révèlent les sépultures des deux tribus, entre les rivières Ipuf et Snov et plus loin le long du Sejm. Il est difficile de dire où se trouvait la frontière des Viatitches: èachmatov, se fondant sur l'analyse du parler de Rjazan', affirmait que la région de Rjazan' était encore celle des Sevériens, mais cette thèse s'est heurtée à une forte opposition, notamment de la part de E. Budde ^. Les principales places du pays des Sevériens étaient : Ljubec, Listven, Ropesk, Xovgorod, Gernigov et Perejaslav sur la Trubez. Par contre Brjansk, ]\Icensk et Yorobin étaient des villes des Viatitches.

' Les Sevériens ne sont pas cités seulement par Constantin, au Xe siècle, sous le nom de lep^îoi et dans la lettre de Joseph le Khazar sous le nom de Savar, Sever, mais probablement aussi par le Géographe bavarois {Sebbirozi) et ensuite par l'Anonyme de Ravenne {patria suaricum sur le Don) ; et même les Zaûapoi de Ptolémée s'en rapprochent beaucoup. Les Sevériens ont probablement été dans ces régions orientales avant le Vl^ siècle, oîi Prokopios cite les Slaves sur le Donec.

* Voir p. 209.

s m. M. H. n., 1899, IX, pp. 163, 178.

Les Drégovitches.

D'après la version laurentiue de la Chronique, les Drégovitches se sont fixés entre le Pripet et la Dvina: c'est là un vaste territoire dont la frontière n'est pas désignée nettement par la Chronique, mais, comme nous apprenons par le texte suivant que Polock sur la Dvina appartenait déjà aux Krivitches, il semble que les Drégovitches n'avaient pas encore atteint la Dvina à cette époque. Les eaux du Pripet formaient probablement leur frontière du Sud. A l'Est, ils semblent avoir traversé la Berezina, car on trouve nombre de sépultures de caractère drégovitche sur la Berezina, dans le district de Bobrujsk. En 1127, les villes de Drjutesk, Borysov, Izjaslav et Logozsk, d'après la chronique de cette année, étaient déjà des villes des Krivitches. A l'Ouest la situation est plus obscure encore: on s'emploierait vainement à tenter de la déterminer même à l'époque do la Chronique. Originellement les Drégovitches avaient leur siège près du Dnieper et du Pripet : on voit en effet par la toponymie du territoire de la Kussie Blanche, dont les Drégovitches ont formé la population fondamentale, que rôlément lituanien pénétrait jadis profondément au delà de l'actuelle frontière russo-lituanienne, laquelle va de Dvinsk, par Vidzv, Svencanj, Yilna, Grodj, Dubici, Druzgeniki, jusqu'à Avgustov dans l'ex-gouvernement de Suvalki. L'importance du rôle historique des Drégovitches a tenu précisément à ce qu'ils ont marché contre les Lituaniens pour avancer de la région du Pripet dans celle de la Dvina et du Niémen. Le résultat de cette marche est évident, mais il est impossible d'eu déterminer l'étendue, tant à l'époque de la Chronique qu'à l'époque antérieure, d'après les documents que l'on possède jusqu'à ce jour; l'histoire, la philologie, l'archéologie sont pareillement impuissantes, à cet égard. Des enquêtes archéologiques ont pourtant établi que le Bug moyen et inférieur (le Bug occidental) était du domaine d'une autre tribu. Le Pripet, au sud, formait originellement la frontière, d'où les Drégovitches ne s'éloignèrent que plus tard sous la pression des Volyniens. Leurs places principales étaient Turov (dans le district de Mozyr) et Pinsk.

Le nom des Drégovitches est souvent rapporté à la racine dreg-, drag- «marécage» (cf. le nom russe de la drygva, dregva, drjagva, dregovina, plante poussant dans les marécages, et le lituanien dregnes «tiède»), mais la terminaison -ic (-itche) indique qu'il vaut mieux ex-

pliquer ce nom comme un patronymique dérivé du nom de personne Drag, Dragov ^

Les Radimitches et Us Viatitches.

L'auteur de la Chronique fixe les Eadimitches sur la Soz et les Yiatitches sur l'Oka. Ces deux indications, et notamment la seconde, ne sont qu'approximatives. Le bassin de l'Oka est grand, et nous savons qu'il y résidait des tribus finnoises, Muroma, Mordva et Merja. On ne saurait déterminer avec précision les frontières des Radimitches qu'à l'est, en face des Yiatitches, où, d'après les noms de lieux aussi bien que d'après les fouilles archéologiques, la ligne de la frontière était celle du partage des eaux entre la rivière Snov et l'Iput', affluent de la Soz. A l'ouest, ce sont probablement le Dnieper et la Berezina qui séparaient les Radimitches des Drégovitches ; au nord, le cours supérieur de la Soz appartenait déjà aux Krivitches, et au nord-est la place de Kozelsk sur la Zizdra figure, en 1154, comme étant du domaine des Viatitches. La Chronique ne donne que peu de renseignements sur les Radimitches; elle ne leur attribue pas non plus de grande ville fortifiée. On peut en déduire qu'ils ne constituaient qu'une tribu peu nombreuse et faible, dépourvue d'indépendance. Aussi ont-ils accepté sans révolte la domination de Kiev: dès 885, ils payaient un tribut à Kiev comme auparavant ils en avaient payé un aux Khazars.

Le pays des Viatitches allait à l'ouest jusqu'à la ligne de partage des eaux entre la Zizdra et les affluents de gauche de la Desna, mais la portion centrale de la tribu se trouvait sur l'Oka, jusqu'à Kolomna, dans les gouvernements actuels de Kaluga et de Tula et, en partie, dans celui de Moscou; V. Gorodcov, d'après l'archéologie, croit même pouvoir rattacher le gouvernement de Rjazan' au domaine des Viatitches, mais les résultats des études entreprises sur les parlers anciens de la région de Rjazan' sont jusqu'à ce jour fort divergents ^ (comme aussi bien au sud, dans le gouvernement d'Orel). Il est impossible de déterminer la limite du domaine des Viatitches et de celui des Sêvériens. D'ailleurs, les colonies des Viatitches se trouvaient là, au sud comme

' Cf. de même les Drougouvitches de Salonique (voir plus haut, p. 106) et la commune de Drogavizi, Dragtiviz(i), chez les Polabes.

• Quant à la divergence des vues de MM. Sachmatov et Budde, voir plus haut, p. 220.

ail nord, de l'autre côté de l'Oka, mêlées à celles des Krivitches et des Sêvériens, sur un sol habité originellement par une race étrangère, la race finnoise.

L'auteur de la Chronique, en expliquant, à juste raison, les noms de Radimitches et de Yiatitches comme des patronymiques désignant la postérité de Radim et de Yiatko, fait suivre son explication d'unelégende suivant laquelle Radim et Yiatko seraient deux frères venus da pays des Ldakhs (Lekhs), c'est-à-dire de Pologne, avec leur peuple entier pour s'établir d'un seul coup sur la Soz et l'Oka i. Cette légende a-telle quelque exactitude? Les Radimitches et les Yiatitches étaient-ils. en effet d'origine polonaise?

Sans doute, de manière toute théorique, est-il facile de se figurer, qu'au cours du grand mouvement d'expansion des Slaves, tel que nous le voyons aux Y^, YP et YIl^ siècles, une ou deux tribus aient pu se détacher de l'habitat surpeuplé des Slaves de l'Ouest (peut-être aussi sous la poussée des Gots ou des Awars) et pénétrer, à travers la zone des tribus russes, plus loin vers l'Orient, jusqu'entre les tribus slaves le plus à l'Est et les Finnois. Il ne s'agirait que de trouver, en dehorsde la légende rapportée par la Chronique, quelques documents confirmant cette éventualité : la légende toute seule offre visiblement trop de fictionsanalogiques pour qu'on puisse s'y fier et l'adopter sans réserve; de fait l'histoire ne lui apporte aucun appui. Il est vrai que, du point de vue philologique, toute la région des anciens Radimitches, ainsi que celle des Drégovitches voisins, se rattache aujourd'hui à l'aire des parlers blancs-russes, lesquels ont des affinités importantes avec le polonais ; mais il n'en est pas de même de la région des Yiatitches qui fait partie de la Grande-Russie et n'accuse avec le polonais que des rapports bien plus faibles. Si donc, pour les Radimitches, la tradition de la Chronique trouve quelque appui dans le témoignage de la langue, cet appui, pour les Yiatitches, est beaucoup moindre. Peut-être l'auteur de la Chronique n'a-t-il joint les Yiatitches aux Radimitches que par une erreur que le voisinage des deux tribus suffirait à expliquer: il

* Voir la version laurentine de la Chronique, IX, trad. Léger : « Les Radimitches et Yiatitches viennent des Lekhs ; car il y avait deux frères dans le pays des Lekhs: Radim et Viatkoï. En 984, on lit de nouveau à propos des Radimitches : « Or, les Radimitches qui étaient de la race des Lekhs s'étaient établis dans ces contrées, et ils paient tribut aux Russes >. Sur les Liakhs (Lekhs) voirplus haut, p. 164.

est d'ailleurs frappant à cet égard qu'en un autre passage, où il est notablement plus précis, il ne parle expressément que de l'origine «lekhe» des Kadimitches. Du reste, la formule «les Radiraitches et les Viatitcbes viennent de chez les Lekhs » ne doit point signifier qu'ils étaient venus de Pologne, ni même que leurs tribus étaient proprement polonaises, mais seulement qu'ils étaient venus de la région des confins polonais. Il semble, en effet, que les ancêtres des Radimitcbes, aussi bien que ceux des Drégovitches, aient eu leur place, originellement, dans la patrie primitive des Slaves, à côté des Polonais et sous leur influence, formant peut-être comme un élément de transition entre ceux-ci et les purs Russes ; de là, ils auraient gagné vers l'Est et se seraient enfoncés comme un coin entre les tribus russes du Nord et celles du Sud; mais, dans ce cas, le rattachement des Viatitcbes à ce bloc continue à poser un problème.

On ne sait d'ailleurs quand ce coin s'est formé, ni quand ces tribus se sont déplacées vers l'Est. On place généralement l'arrivée des Viatitcbes, pour des raisons à la fois archéologiques et philologiques, à une époque assez postérieure, à savoir au X^ siècle et même au XI®. Leur arrivée, cependant, est mentionnée dans la partie la plus ancienne de la Chronique comme une vieille tradition, et non pas comme un événement qui ne se serait produit qu'à l'époque du chroniqueur. Je n'hésiterais pas à admettre que cette arrivée est d'une date très antérieure et qu'elle doit être mise en rapport avec le mouvement provoqué parmi les Slaves du Dnieper par l'attaque des Awars et même par celle des Gots. C'est à l'archéologie de décider quelque jour à partir de quand est attestée la présence de l'élément slave sur la Soz et sur l'Oka; l'état actuel des recherches n'autorise encore aucune décision à cet égard.

Les Slaves novgorodiens.

La Chronique rapporte que les Slaves novgorodiens se sont fixés sur le lac Ilmen, qu'ils j ont bâti Novgorod et qu'ils se trouvaient déjà là avant l'arrivée^ des Russes Scandinaves sous Rurik (conformément à la tradition, en 862, mais en réalité plus tôt). Nous ne savons

* Voir les mentions relatives aux années 859, 862. Ces mentions attestent aussi que Flzborsk des Krivitches existait déjà avant l'arrivée des Russes. Pour Novgorod dans l'histoire Scandinave, voir plus haut, p. 203.

rien de leur arrivée (mais je la placerais volontiers longtemps avant le IX® siècle) ^ Nous ne savons pas non plus pourquoi cette colonie de rilmen a spécialement conservé le nom de Slaves, ni quels étaient ses rapports avec les lieux où ce nom de tribu est originellement apparu.

Les Slaves, à leur arrivée, trouvèrent une région habitée par des Finnois, à savoir par la tribu des Tchoudes. Leur installation avantageuse sur l'Dmen, assurant la possession de l'extrémité septentrionale de la route du Dnieper, a beaucoup contribué au développement rapide et à la prospérité de leur colonie. Les Slaves de cette région ont commencé à s'étendre à l'Ouest vers la rivière Luga, au ISTord vers le lac Ladoga et à l'Est vers la Msta, mais, comme la résistance des Finnois était là probablement assez forte, leur expansion s'est orientée bientôt vers les régions au delà de la Volga, où les éléments finnois étaient plus rares et leur résistance plus faible. Dès le X® siècle, on voit ces Slaves jusqu'à Bëloozero où s'était trouvée auparavant la Ves finlandaise; et au XI® siècle, ainsi qu'au cours des siècles suivants, les deux courants de la colonisation novgorodienne et en même temps de la colonisation des Krivitches progressent parallèlement sur la Mologa, sur la Tverca sur la âeksna, sur la Suchona, sur la Kostroma et le long de la Volga, jusqu'au cours inférieur de l'Oka.

Il serait présentement difficile de déterminer où étaient, dans ces contrées reculées, les colonies novgorodiennes, d'une part, et, d'autre part, celles des Krivitches ou des Viatitches. Les opinions des historiens et des philologues russes sont fort divergentes quant à l'origine des Slaves des régions de Jaroslav, de Suzdal', de Rostov ou même de Moscou, sans parler de régions plus reculées encore.

Les Krivitches et les Polotchanes.

Les Krivitches sont mentionnés, avant la Chronique^ par l'empereur Constantin (Kpi^iTZ^oî, KpipiTairivoi)^; mais, seule, la Chronique détermine leur résidence, «sur la haute Volga, sur la haute Dvina et sur le haut Dnieper » ; elle ajoute que ceux des Krivitches qui résidaient sur la petite rivière Polota, affluent de la Dvina, formaient une tribu indépendante qu'on appelait les Polotchanes^.

1 Voir plus haut, p. 208.

* De adm. imp., 9.

' La Chronique indique, à l'année 862, que les Polotchanes étaient des descendants des Krivitches.

Les Krivitches occupaient le territoire compris entre le pays des Drégovitches, celui des Radimitches, celui des Viatitches et celui des Slaves novgorodiens, le domaine de ces derniers n'étant probablement d'ailleurs, comme tout semble l'indiquer, qu'une colonie des Krivitches sur l'Emen, pareille à celle des Polotchanes sur la Dvina. Les limites de ce territoire ressortent donc de celles des territoires environnants, lesquelles ont été déterminées précédemment; Barsov les précise encore du reste par l'énumération détaillée des noms de lieux gardant la trace du nom des Krivitches sur un territoire originellement étranger [Krivici, KrevOj Krivsk, Krivci^ Krivec, Krivce^ Krivskaja, Krivcovskaja, Krivcov, Krivik, Eriveny, etc.). La présence des Krivitches est ainsi attestée du Dnieper jusque sur le cours supérieur de l'Ugra, jusqu'à la Soz, la Desna, la Moskva et la Kljazma, jusqu'aux pays de Suzdal' et de Yladimir^ Xous savons de plus, par les chroniques du XII^ siècle, que les places d'Izjaslav, de Borisov, de Logozsk et de Mstislavl sur la Soz appartenaient aux Krivitches, ce qui semble définir la ligne frontière du Sud, bien que quelques noms de lieux krivitches se trouvent encore au delà de cette ligne, jusqu'au cours supérieur du Don. Il a été déjà question des colonies de l'Est mêlées aux colonies homogènes des Kovgorodiens; au Xord, c'étaient les hauteurs du Yaldaj qui séparaient probablement les Krivitches des Novgorodiens; à l'Ouest, leur territoire allait jusqu'au delà de la rivière A^elika et du lac Cud, sur lequel, dès le IX^ siècle, s'élevait la place forte des Krivitches, Izborsk (non loin du futur Pskov), plus tard rattaché à iSTovgorod. Les Krivitches ont traversé aussi la Dvina (les noms de lieux qui les rappellent vont jusqu'au bassin du Xiémen); et il est du premier intérêt de constater que leur nom s'est conservé jusqu'à nos jours sur ces confins occidentaux dans la langue des Lettons, où les Russes sont encore appelés Krews et le pays russe Kreewu zeme.

L'autre centre des Krivitches (Polotchanes) était Polock sur la Dvina, mais le centre principal et le plus important de toute la tribu a toujours été Smolensk sur le Dnieper, bâti au carrefour même des anciennes voies commerciales 2. C'est là que les fouilles de Yl. Sizov dans les sépultures de Gnëzdovo, aux environs du Smolensk actuel,

' Barsov, O^iepKii . . .. pp. 174: et suiv. ^ Voir plus haut, p. 170.

nous ont permis d'avoir une idée de la culture mi-slave, mi-scandinave qui a dû être celle des Krivitches dans cette région, au X® siècle^.

Tel est le tableau des éléments russes, telle est la carte ethnographique de l'Europe orientale à la fin du I^r millénaire de l'ère chrétienne.

Qu'étaient ces tribus russes dont parlent la Chronique et Constantin ? Etaient-ce des unités ethniques tribales, ou bien des unités politiques régionales? C'est là une question qui a préoccupé plusieurs historiens russes. H me paraît qu'à cet égard tout point de vue exclusif, toute solution unilatérale ne sauraient qu'être inexacts. La formation et la reconnaissance des diverses tribus ont procédé d'influences diverses, à savoir: tantôt celle d'une tradition de race et d'alliance entre familles parentes, tantôt celle d'un parler commun 2 ou de coutumes et de formes sociales et culturelles communes, parfois aussi celle de facteurs politiques et géographiques (origine du gouvernement des chefs et des centres administratifs, caractère du territoire). Il est hors de doute cependant que la plupart des tribus apparaissaient d'abord comme des unités ethniques, car l'auteur de la Chronique, après avoir énuméré les Polianes, les Drévlianes, les Slaves novgorodiens, les Radimitches, les Sêvériens, les Croates, les Doulêbes, les Oulitches et les Tivertses, ajoute expressément: «Ils avaient chacun leurs coutumes, les lois de leurs ancêtres, leurs traditions et leurs mœurs 3». Les noms patronymiques attestent aussi les notions d'origine et de lien de famille, et je ne crois pas que le sentiment de parenté ait été aussi effacé même à l'époque de la Chronique que M. Barsov le suppose. Il n'est pas moins sûr, d'autre part, que des facteurs non ethnographiques ont aussi influé sur la formation des diverses unités tribales. Il est tels passages dans la Chronique où l'auteur fait ressortir avec assez de force les points de vue politique et géo-

» Voir VI. Sizov, MaTepia.ibi no apxeo.x Poccin, XXVIII, CnC, 1902 (KypraHbi C.MO.ieHCKofi ryd.) et A. Spicyn, II3B. apx. Kom., XV, 6.

* Il est certain que des différences dialectales existaient déjà dans le russe des Xe et Xle siècles, mais on discute toujours sur le point de savoir quels étaient les traits caractéristiques par lesquels les diverses tribus se distinguaient linguistiquement l'une de l'autre. Notamment les rapports du dialecte des Polianes avec d'autres dialectes ont soulevé de nombreux conflits dans la philologie russe, et ea particulier le conflit relatif à la question de la Grande et de la Petite Russie.

2 Chronique dite de Nestor, trad. Léger, p. 9.

graphique. La tribu était un tout politique gouverné par uu prince sur l'étendue d'un territoire déterminé. Mais ce seul point de vue n'est pourtant pas décisif, et il n'exclut pas celui d'une unité ethnique issue de liens de parenté anciens.

Aussi bien, si, dès l'époque antérieure à la Chronique, l'on trouve déjà à l'origine de la nation russe, une base géographique et politique à côté de la base d'une langue et d'une culture communes, voit-on par la suite que la première de ces bases devient de plus en plus forte, tandis que la seconde disparaît. On voit disparaître les anciennes unités tribales et ethniques pour céder la place à des unités nouvelles déterminées seulement par des facteurs politiques et économiques agissant dans une certaine aire géographique, ou, comme les historiens russes l'ont noté, à la vieille vie en groupes ethniques se substitue la vie régionale, et les anciennes tribus sont remplacées par des unités régionales, réunies en des groupements plus ou moins grands et gouvernées par des princes de la dynastie de Rurik et de sa compagnie {druéina). On voit s'effacer les vieux noms des tribus et apparaître des titres de régions dérivés des noms des villes en constituant les centres ^ : pays (ou principautés) de Kiev, de Cernigov, de Smoleusk. de Perejaslav, de Rostov, de Suzdal', de Rjazan', de Murom, de Polock, de Pinsk, de Turov, de Volvn', de Halic. Chacune de ces villes était comme le foyer du commerce et de l'industrie de la région, le centre du culte religieux et la capitale administrative du gouvernement du prince, avec la garnison de sa compagnie qui protégeait la population de la ville et des environs en s'appuyant sur des fortifications robustes munies de palis^•ades (les récentes fouilles faites à Bëlgorodka, près de Kiev, nous en laissent apercevoir l'excellente construction). Conquérir la ville centrale, c'était s'assurer la domination du pays entier; et l'on sait du reste, par la Oironique, qu'il a suffi aux Varègues, pour établir leur domination sur les Slaves, d'occuper les villes principales; c'est de ces villes qu'ils ont fait rayonner leur pouvoir.

* Les premières unilés régionales ont pris naissance à la suite de la formation de petits centres commerciaux (dits pogost). Puis, l'intérêt s'étendant peu à peu à une région toujours plus grande, il apparut des églises avec de grands cimetières, des maisons communes et surtout des fortifications : les pogosty dont la situation était la plus avantageuse se transformèrent ainsi peu à peu en de grandes villes (gorod), qui s'attachaient et protégeaient une vaste région autour d'elles, avec une série de bourgs dépendants (prigorod).

Il est possible que ces nouvelles unités régionales soient restées en partie d'anciennes unités tribales, mais l'histoire russe des XI® et XIP siècles nous montre, généralement, au contraire, que des portions de diverses tribus ont contribué à leur formation. Ainsi la région novgorodienne comprend des Slaves {Slovène) et des Krivitches; celle de Cernigov, des Sêvériens, des Radimitches et des Yiatitches; celle de Kiev, des Polianes, des Drévlianes et des Drégovitches ; celle de Polock, d'autres Drégovitches et des Krivitches ; celle de Smolensk, des Krivitches orientaux et des Radimitches ; bref, les frontières ethniques des anciennes tribus ne se confondaient plus avec celles des nouvelles régions. La carte des régions a un aspect différent de la carte ancienne des tribus.

Une question, à cette égard, se pose encore: celle de savoir quelle était l'attitude des anciennes tribus vis-cà-vis de la grande tripartition de la nation russe que l'on voit se dessiner à partir du XIII^ siècle. Il paraît évident que la division en trois groupes, le petit-russe (ou ukrainien), le blanc-russe et le grand-russe, ne saurait être entièrement rapportée à une époque postérieure, et qu'il en faut certainement chercher déjà les racines à une époque très ancienne.

Des recherches et des études nombreuses ont été faites sur l'origine de la tripartition linguistique du russe. Elles ont soulevé bien des discussions sur le point de savoir auquel des trois groupes appartenaient certaines tribus, ainsi celles des Sêvériens, des Yiatitches et même des Slaves novgorodiens ^ La question la plus litigieuse, en ce domaine, est celle de l'appartenance originelle des anciens Polianes, fondateurs de l'État russe, de la civilisation et de la littérature russes : étaient-ils Grands-Russes ou bien Petits-Russes 2. La doctrine la plus récente à ce sujet est celle du regretté A. A. èachmatov.

D'après ce savant, les tribus russes formaient, dès l'époque de la Chronique, trois groupes ou zones qui se distinguaient par leurs dialectes :

» Voir plus haut, pp. 220, 222.

" Il s'agit ici notamment de l'hypothèse de Pogodin. Celui-ci, ses prédécesseurs Sreznevskij et Lavrovskij et. récemment, A. Sobolevskij surtout se sont efforcés de prouver que la population petite-russe actuelle de Kiev était venue de Galicie après l'invasion tatare qui avait vidé le pays, donc aux XlVe et XVe siècles seulement. La population originelle de Kiev (les Polianes), suivant Sobolevskij et Pogodin, était grand-russe et s'était retirée, devant l'invasion des Tatars, vers le nord. Voir Krymskij, KieBCKaa CTapima, 1904; Kolessa, 3an. Tob. UleBHeHKa, 39, 16; Hrusevskyj, Hct. KieBCKOfl PycH, I, p. 235.

lo) le groupe des Russes septentrionaux avec les Slaves novgorodieas et les Krivitches ; — 2^) le groupe des Russes centraux avec les Drégovitches, les Radimitches, les Viatitches, les Sêvériens ; — S°) le groupe des Russes méridionaux avec les Sêvériens, les Polianes, les Drévlianes, les Yoljniens, les Oulitches, les Tivertses et les Croates. La zone des Russes méridionaux a donné naissance à la Petite-Russie ; la zone septentrionale, à la Grande- Russie; et la zone centrale s'est divisée de telle sorte que la partie orientale, celle des Viatitches, en a été rattachée, sous l'influence du nouveau centre de Moscou, à la Grande-Russie, tandis que la partie occidentale, celle des Drégovitches et des Radimitches, devenait la Russie Blanche^.

Il va de soi que cette dernière interprétation de l'éminent philologue et historien russe ne saurait être tenue pour définitive; plus d'un détail j est contestable. Mais il faut reconnaître que l'archéologie russe aboutit, suivant les déductions de A. Spicyn, à des conclusions analogues, car elle établit aussi trois zones groupant pareillement les mêmes tribus d'après leur communauté de culture 2.

A résumer ce qui vient d'être exposé, nous pouvons nous figurer comme suit le développement le plus ancien de la nation russe. Après la tripartition de la masse slave primitive en trois groupes, celui de l'Ouest, celui du Sud et celui de l'Est, il a commencé à apparaître dans ce dernier groupe, qui résidait depuis longtemps dans les bassins du Pripet et du Dnieper moyen, une différenciation nouvelle en deux groupes dialectaux: l'un septentrional et l'autre méridional, tous deux voisins, le premier s'étendant au Nord, au Nord-Est, sur le cours supérieur du Dnieper, de l'ilmen et du Yolga, le second s'étendant au Sud-Est, vers le Don, et au Sud vers la Mer Noire. Il semble que plus tard uue partie des Slaves de l'Est, dont le parler s'était développé à la frontière polonaise et sous l'influence de la langue polonaise, s'est intercalée entre les deux groupes, les séparant et constituant entre eux une zone centrale: ce sont surtout les tribus des Drégovitches et des Radimitches. De cette zone centrale est issue par la suite la Russie Blanche; les Slaves novgorodiens et les Krivitches de la zone septen-

* A. A. Sachmatov, Ki> Borrpocy odi^ oSpasoBaniii pyccKHXi. nap'feHiâ h Hapo;;HOCTei1, pp. 11-15, Cnd., 1899. Voir aussi les chapitres IV-V de son nouveau travail, /l.peBH'feîimia cy;],bdbi pyccKaro n.ieMeHn (Cn6., 1919) ; Tauteur y classe les Sêvériens parmi les tribus méridionales.

^ A. Spicyn, PaacejieHie ApesHepyccK. njieMeHt no apx. AaHHbiMi, (JK. M. H. H., 1899, VIII).

trionale, en se rattachant des parties de la zone centrale, ont posé les fondements de la Grande-Russie; les tribus de la zone méridionale ont assuré la formation de la Petite-Russie.

A ces divergences dialectales des parlers se sont ajoutés plus tard d'autres facteurs encore qui fortifiaient la division de la masse russe en trois parties: croisements d'un côté avec les éléments lituaniens et de l'autre avec les éléments finnois ou turco-tatars ; puis influences de milieux différents suivant les conditions du Nord et du Sud; influence des grandes formations politiques nouvelles de l'État de Kiev et de celui de Moscou; enfin invasion tatare et dislocations intervenant de ce fait dans la zone méridionale et dans la zone centrale; mais ces considérations nous amènent déjà à l'époque historique, et celle-ci n'entre pas dans le cadre de ce livre. Cependant il est certain qu'aucun de ces facteurs n'a été assez fort pour briser définitivement l'unité originelle du peuple russe. La Blanche, la Grande et la Petite-Russie sont restées et restent jusqu'à nos jours des parties d'une seule nation, et c'est à tort qu'on exclut de cette unité le peuple ukrainien en allant jusqu'à affirmer qu'il n'est pas d'origine russe.

La différeu dation entre la Grande et la Petite-Russie est sans doute assez avancée aujourd'hui, et l'on ne s'étonne pas que l'Ukraine réclame pour sa langue et pour son peuple la reconnaissance de droits égaux à ceux de la langue et du peuple de la Grande-Russie. Et pourtant, cette évolution, qu'ont surtout favorisée les ambitions politiques, n'est pas encore allée assez loin pour briser l'unité réelle de la nation russe; elle n'empêche pas que les trois groupes qui constituent celle-ci ne demeurent unis entre eux d'un lien ferme par rapport aux autres peuples slaves. Les trois grands dialectes russes diffèrent moins l'un de l'autre jusqu'à ce jour que ne diffèrent entre eux des parlers allemands ou français, comme le dit, à juste raison, A. Meillet, l'éminent spécialiste de la linguistique slave ^; et la Russie Blanche, l'Ukraine et la Grande-Russie, même si chacune d'elles réussissait à acquérir son indépendance politique, ne peuvent que demeurer les parties d'une Seule nation et. Dieu le veuille, d'un seul État russe composé d'éléments libres et fraternellement unis.

' Le monde slave, I (1917), p. 408.

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