‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 114 sur 157 · SCULPTURES FRANÇAISES DU XIP SIÈCLE · texte numérisé non relu

SCULPTURES FRANÇAISES DU XIP SIÈCLE

Planche X. — Descente de Croix, à Faussais (Vendée), gravure de M.O. de Rochebrune. — Cette œuvre du xir9 siècle est signée par Audebert, moine de Saint-Jean-d'Angely. On voit que l'artiste n'a pas songé à rendre l'opération matérielle, qui devait consister à détacher Jésus de la croix ; qu'un des bras du Sauveur étant seul séparé de cette croix, afin de pouvoir être livré à Marie, personne ne s'occupe plus . de continuer l'opération ; seulement Joseph d'Aramathie a saisi le corps de son divin Maître, pour témoigner qu'il a pris à tâche de porter ce pieux fardeau. Il le fait dans une attitude qui lui est habituelle pendant plusieurs siècles, dans les représentations de ce sujet. La tête brisée du Christ laisse apercevoir en plein le nimbe sur lequel s'appuyait cette tête, et le montre pleinement timbré de la croix. On observera aussi cette particularité remarquable, que le nimbe était soutenu par un ange. A droite et à gaucho sont le soleil et la lune prêts à se voiler la face. A gauche du Christ nous ne saurions dire si Ton a voulu représenter Nicodème ou le Centurion. Nous croirions plutôt à Nicodème. Vient ensuite saint Jean, portant un livre pour

attester qu'il est là dans son rôle d'apôtre. Sur l'un des chapiteaux des colonnes qui encadrent cette scène, d'un côté on voit la Visitation, et derrière, un troisième personnage qui paraîtrait un ange ; sur l'autre chapiteau saint Michel terrasse le dragon. Dans la frise qui surmonte l'arc, on distingue sur quatre modillons, d'abord l'Agneau triomphant; puis un personnage qui étend leâ jambes par un mouvement très-énergique dont nous ne connaissons pas la signification ; en troisième lieu» une tête d'animal fantastique, et enfin un personnage chargé d'un marteau, qui représente probablement le sculpteur lui-même. Parmi les animaux sculptés dans les intervalles, il semblerait que l'on doit reconnaître le sagittaire ; mais les autres figures ne paraissent pas se rapporter aussi bien aux signes du zodiaque.

Planche XI. — Adoration des Mages.' Bas-relief de la Chaise-Giraud (Vendée), XIIe siècle. — Oe bas-relief sculpté dans le fond de notre Vendée, et dont nous devons également le dessin et la gravure à notre ami M. de Rochebrune, est remarquable à plus d'un titre. Dans les plus anciennes représentations de ce mystère, au IIIe siècle (p. 209), Ja Vierge est posée de manière à faire comprendre que son divin Fils est appelé à recevoir nos hommages plus encore que ceux des princes d'Orient, ceux qu'ils lui ont présentés n'étant que les prémices des nôtres ; cette Vierge, vue de face sur un trône, n'est-ellê pas conçue tout à fait dans cet ordre d'idées? Son caractère de princesse est mis encore mieux en saillie parla noble attitude du roi qui semble un haut vassal rendant sa foi à son seigneur suzerain.

On remarquera que ces sculptures, exécutées dans de simples villages, au fond d'une province écartée, rendent cependant assez bien ce qui se faisait généralement dans ce genre à l'époque à laquelle elles appartiennent, en même temps qu'elles attestent l'extension du mouvement artistique qui existait alors. Comme style, elles diffèrent complètement de la mosaïque contemporaine de Sainte-Marie-in-Transtevere, dont nous les avons fait précéder ; le dessin en est très- inférieur à celui de cette mosaïque ; les mêmes observations se font avec non moins de raison si on les compare aux miniatures grecques du Xe siècle que nous venons aussi de mettre sous les yeux de nos lecteurs. Cela ne tient pas seulement à la différence des centres artistiques, car à cette époque Constantinople était resté le principal centre artistique de toute la chrétienté, et dans tous les

genres de peinture, surtout, parmi lesquels se trouvent comprises les mosaïques et les miniatures. Son influence d'ailleurs se faisait sentir partout. L'infériorité que nous constatons dans nos sculptures tient principalement à ce que l'on sculptait moins que l'on ne peignait dans la capitale de l'Orient. Les sculpteurs en Occident, surtout les imagiers qui taillaient la pierre pour en orner nos églises, — car la même observation ne s'appliquerait pas aux sculpteurs en ivoire de l'école rhénane, par exemple, beaucoup plus imprégnée des traditions byzantines, et par suite encore de l'antiquité classique — prenaient beaucoup plus leurs inspirations en euxmêmes, par conséquent dans leurs observations personnelles sur la nature : de là cette disposition à suivre dans les costumes les modes du temps que l'on remarquera dans nos deux bas-reliefs vendéens : les vêtements serrés à la taille, les grandes manches surtout de la sainte Vierge au portail de Foussais, accentuent d'une manière très-prononcée ce cachet d'autonomie que nous leur attribuons. L'attitude toute féodale du premier des Mages, à la Chaise-Giraud, revient aussi à la même observation.

Il y a donc là, en même temps qu'un caractère persistant d'archaïsme, à plusieurs égards, des lueurs d'initiative et d'ébranlement, pour produire un art prêt à s'engager dans des voies nouvelles. Quoi qu'il en soit, pour bien voir ces monuments, on ne se contentera pas d'observer ce qu'ils révèlent de maladresse dans l'exécution, ce qu'ils ont de raideur ou d'incorrection ; ce serait puéril, tant c'est palpablo, soit qu'on le traite de décadence ou d'enfance de l'art. Au fait, d'après ce que nous venons de dire, on doit reconnaître qu'il y a là de l'un et de l'autre : de la décadence, suite de la barbarie ; de l'enfance, prélude de la civilisation moderne : décadence et enfance dans le maniement du ciseau ; mais il faut reconnaître aussi que ce ciseau était manié par des âmes viriles. En effet, dans ces œuvres, jusqu'à un certain point grossières, il y a du style, bien plus que dans beaucoup d'œuvres modernes, modelées avec toute l'habileté qu'ont mise à la portée des âmes les plus médiocres les progrès de la technique.

Nonobstant ce qu'il peut y avoir dans ces sculptures de tendance à se frayer une voie distincte de l'imitation byzantine et tout ce qu'on pourrait y découvrir d'indice de transition, il faut en dire, comme en général de toutes les œuvres d'art du XIIe siècle, qu'elles tiennent plus de l'esprit de l'antiquité chrétienne, que des dispositions modernes, tant les idées y

conservent la prééminence sur les sentiments, tant elles sont faites pour

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imprimer le respect ploa que ponr provoquer lea affections, tant les traditions y exercent d'empire, préférablement aux spontanéités de l'imagination. Il faut descendre jusqu'au xm* siècle pour observer le véritable point de partage entre les anciens et les modernes.

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