DIEU LE PÈRE
c "ttversonne n'ignore », dit Benoit XIV dans sa lettre doctrinale à jl l'évêque d'Augsbourg, a que ce serait une erreur impie, sacrilège i et injurieuse à la nature divine de penser que le Dieu tout-puissant, tel e qu il est en lui-même, puisse être représenté par l'emploi des couleurs : € ce serait tomber dans l'erreur des anthropomorphistes. j> L'on doit cependant admettre, avec ce grand pape, que l'on peut représenter Dieu avec tontes les formes sous lesquelles il s'est manifesté selon les saintes Écritures ; et il est probable qu'on peut le faire aussi sous toutes celles qui répondent directement à leur langage. On serait plus ou moins blâmable, w contraire, d'en imiter, à plus forte raison d'en imaginer hors de ces conditions.
Quand on représente Dieu sous ces figures, on ne prétend, en aucune manière, représenter Dieu tel qu'il est en lui-même ; mais on rappelle sa présence, et l'on exprime son action en des termes appropriés à nos moyens de comprendre et de fixer nos pensées.
Le danger de l'idolâtrie, qui avait motivé les prohibitions de l'ancienne
Loi, venait de ce besoin de se représenter sous des formes sensibles, même
œ qui ne peut se voir ni se sentir. Ce danger avait cessé par le seul fait
de l'Incarnation pour les chrétiens éclairés par la connaissance de ce
mystère. Les hommes, en général, et les Juifs, en particulier, voulaient
des dieux qu'ils pussent voir. Le Fils de Dieu fait homme, condescendant
à nos besoins, s'était fait voir non dans les inaccessibles profondeurs de sa
nature divine, mais dans les réalités de sa nature humaine, personnellement unie à la divinité : de sorte que ceux qui l'avaient vu pouvaient dire avec vérité qu'ils avaient vu Dieu; à tel point qu'en le représentant tel qu'on l'avait vu, on faisait une véritable image de Dieu , et qu'en le recevant tous les jours dans l'Eucharistie, on reçoit véritablement son Dieu.
De là deux conséquences : en présence de l'Incarnation, par rapport au Dieu incarné, l'interdiction des images divines tombait comme une lettre morte et sans objet. Les rapports de l'homme avec Dieu par le moyen des sens ayant reçu toutes les satisfactions, toutes les facilités désirables , étant parfaitement fixé sur la nature de ces rapports, le chrétien ne pouvait plus avoir aucune propension à rechercher dans les images divines autres que celles du Dieu incarné, quoi que ce soit de plus que ce qui s'y trouve réellement, des métaphores, des figures de langage rendues par les procédés de Fart d'une manière équivalente à celle des termes employés par les livres sacrés.
Ces deux sortes d'images restaient d'ailleurs si distinctes que les Pères du deuxième concile de Nicée, qui faisaient un dogme de la légitimité des premières, n'osaient pas soutenir celle des secondes ; que Bellarmin, l'un des plus fermes défenseurs du dogme défini, ne mettait encore qu'au rang des opinions, tout en la soutenant fermement, cette légitimité secondaire, maintenant passée elle-même à l'état de certitude par la condamnation que le pape Alexandre VIII a portée contre la proposition contraire *. Dans cette proposition, il ne s'agissait que de l'image de Dieu le Père ; mais on comprend que l'image de Dieu le Fils, considérée en dehors de l'Incarnation, et celle du Saint-Esprit sont dans des conditions identiques.
Nous nous occuperons successivement de ces deux sortes d'images : les images de Dieu, en tant que Dieu, et les images du Fils de Dieu incarné ; en commençant par celles que nous appelions tout à l'heure les secondes, parce qu'elles ne viennent qu'au second rang, les décisions de l'Église et leur importance liturgique étant prises pour point de départ ; mais elles s'offrent à nous les premières dans l'ordre des mystères auxquels elles se rapportent : l'Unité et la Trinité divines devant passer avant l'Incarnation.
Quand la distinction des personnes ne se manifeste pas et n'a pas à
1. Proposition condamnée, 25e : DH Patrie sedentU timulacrum nefat est christiano in Trmplo collocare.
s'exprimer dans l'action divine, c'est Dieu le Père qui est censé agir ; et il est dans l'ordre qu'il n'y ait pas de représentations différentes pour Dieu le Père, considéré comme Père, et pour Dieu, tel que ses fidèles adorateurs pouvaient le concevoir, comme simplement unique, avant que la distinction des personnes ne leur eût été expressément révélée.
H ne parait pas que les premiers chrétiens aient jamais voulu représenter Dieu uniquement pour le représenter ; mais quand ils ont eu besoin d'exprimer son action, ils n'ont pas reculé devant l'emploi des symboles et des personnifications nécessaires pour le rendre sensible. Dans les peintures des Catacombes et sur les anciens sarcophages, ils se sont servi de la main venant du ciel pour donner les Tables de la Loi à Moïse et pour arrêter le bras d'Abraham prêt à immoler son fils. Ils ont aussi suspendu quelquefois cette main sur Moïse, au moment où il se déchausse. Quelquefois aussi ils lui ont fait saisir les cheveux d'Habacuc offrant à Daniel dans la fosse aux lions le pain mystérieux. Dans les anciennes mosaïques, on retrouve la main divine soutenant une couronne sur la tête du Christ triomphant. Ce mode de représentation se propagea, et on l'a employé, dans les circonstances les plus diverses, sur un très- grand nombre de monuments jusqu'au xni® siècle. Depuis il a cessé d'être usité, et on doit le regretter. Bien n'empêche , au contraire, qu'on le fasse revivre ; il est très-convenable dans toutes les circonstances où Dieu manifeste son intervention, de telle sorte qu'on puisse dire qu'il montre sa main et ne se montre pas.
Mais lisez le premier chapitre de la Genèse : il vous semblera voir le divin Ouvrier descendre du ciel et mettre tous ses soins à perfectionner ses œuvres sur la terre. En conséquence, quand les sculpteurs chrétiens des nr* et v6 siècles se trouvèrent dans le cas de faire figurer sur leurs sarcophages quelques sujets empruntés à ces premiers jours du monde, ils attribuèrent à Dieu les formes humaines dans leur complète intégrité.
Dieu, sur ces monuments, est ainsi représenté {voir pi. y), dans les scènes de la création de la femme, du jugement d'Adam et d'Eve et des oblations de Caïn et d'Àbel, tantôt sous la figure d'un homme d'un âge mûr, tantôt sous celle d'un jeune homme imberbe.
Aussitôt se présente la question de savoir si l'on a voulu représenter ainsi ou Dieu le Père ou Dieu le Fils. Or voici la conclusion qui résulte de l'ensemble de ces monuments comparés : le personnage d'un âge mûr et assis, dans les scènes de la création de la femme et de la réception des
offrandes de Caïn et d'Âbel, représente le Père, soit qu'il apparaisse seul, soit que les autres personnes divines l'accompagnent, soit qu'elles lui soient semblables, soit qu'on leur ait attribué des figures plus jeunes. Au contraire, le personnage debout et toujours imberbe qui prononce contre Adam et Eve l'arrêt de leur condamnation, tout en y joignant des gages de la promesse de réparation, représente Dieu le Fils considéré comme le souverain réparateur lui-même. H est en effet identique au Christ représenté dans les scènes du Nouveau Testament qui suivent communément.
Dans ces représentations divines, on n'a point eu en vue les visions des prophètes ni l'Ancien des jours, pour représenter Dieu le Père : l'idée dominante alors, c'est tout simplement celle de la forme humaine en quelque sorte purement hiéroglyphique, nécessaire pour figurer l'action intelligente. L'idée de la paternité est exprimée par une figure plus âgée ; l'idée d'égale ancienneté et de similitude substantielle dans les trois personnes divines, par la similitude des traits.
Au v° siècle, dans les mosaïques de la nef, à Sainte-Marie-Majeure, on retrouve des figures divines; elles sont suspendues en l'air, pour rappeler les paroles que l'Écriture rapporte comme adressées directement à Abraham, à Jacob, à Moïse, à Josué; on s'est contenté de la main, lorsqu'on a voulu seulement exprimer la protection de Dieu. Ces figures sont ellesmêmes d'un âge mûr.
Il faut descendre au IXe siècle pour pouvoir citer d'autres exemples de scènes de l'Ancien Testament où Dieu soit représenté; ces exemples alors sont fournis par les miniatures de différentes bibles offertes à Charles le Chauve. Les figures divines étant imberbes soit dans la bible de la Bibliothèque nationale offerte à ce prince par les chanoines de Saint-Martin de Tours, soit dans celle de Saint-Paul-hors-les-murs, due à son scribe Ingobert, il est difficile de savoir si l'on a voulu attribuer l'action créatrice à Dieu le Père ou à Dieu le Fils, Il est certain que cette attribution a été faite quelquefois au Fils : on en a la preuve quand le Créateur porte la croix à la main , comme on le voit dans les mosaïques du XIe siècle qui ornent la voûte du vestibule de l'église Saint-Marc, à Venise : là encore les figures divines sont imberbes. D'un autre côté, la figure du Çieu incarné, et par conséquent manifesté visiblement, ayant été prise, pendant tout le moyen âge, pour type de toutes les figures divines, on ne peut pas se prévaloir des traits ni d'une figure imberbe, ni d'une figure d'âge mûr, conformes au type du Christ, pour exclure la possibilité d'une représenta-
lion de Dieu le Père, et nous connaissons an moins an exemple du XIe siècle où l'action créatrice est simultanée, la main divine qui représente Dieu le Père faisant sortir Eve de la côte d'Adam, en regard de la création d'Adam toi-même par Dieu le Fils, désigné par les sigles i. c. x. p. Jésus-Christ. Postérieurement on trouvera d'antres exemples analogues. Nous reproduisons une miniature de l'abbesse Herrade, où les trois personnes divines, représentées par trois figures semblables, prononcent ensemble Iv/aciamus.
Le îbeianttt de la Genèse. (Miniature du xrj' siècle.)
On n'a véritablement la preuve que Dieu le Père ait été représenté que dans les cas où le Fils l'est aussi, et alors c'est par la différence de leurs rôles, plus tard parcelle de leurs attributs, qu'on les distingue, leurs traits étant identiques, comme ou le voit encore dans la miniature du XIIe siècle que nous reproduirons ci-après, n° 35. En voici un autre qui exprime également la pensée des mystères réunis de la Trinité et de la Rédemption, où apparaît l'intention de vieillir un peu plus les traits du Père que ceux du Fils, et nous la jugeons un peu plus récente. Il n'y a point là cependant
134 MANUEL Dit L"AKT CHRÉTIEN.
encore l'intention de faire de Dieu le Père un vieillard ; on insiste seulement on pen sur son caractère de paternité, en accentuant ses traits déjà durcis, comme cenx dn Christlui-même, par l'effet seul de la manière du peintre.
Trinitû et Rédemption. (Miniature du Vatican, XII* on XIII* siècle.)
Au xrve siècle encore, et même plus généralement au xv8, ce n'est que par exception que le Père est plus vieilli que le Fils.
Benozzo Gozzoli, au' xv* siècle, est un des premiers qui ait adopté Iran-
chement et d'une manière continue le type d'une verte vieillesse pour représenter Dieu le Père, et alors il n'y a plus d'incertitude, c'est la première personne de la sainte Trinité qu'il fait intervenir, toutes les fois qu'il représente Dieu dans les scènes bibliques du Campo Santo, à Pise.
Désormais les artistes ne peuvent mieux faire, pour représenter Dieu le Père, que de s'inspirer de la magnifique image de l'Ancien des jours donnée par Daniel. Nous ne leur interdirions pas de prendre jusqu'à un certain point pour modèles les puissantes figures peintes par Michel-Ange et Baphaël * ; mais combien le langage du prophète nous fait monter haut par delà tonte vigueur de muscles et toute largeur de geste ou d'attitude ! Comment ne pas comprendre ensuite que, pour approcher de cette sublimité, le peintre a surtout besoin au contraire de s'immatérialiser en quelque sorte? Nous ne méconnaissons pas tous les autres moyens de s'élever , mais rien ne porte au recueillement comme la majesté suave d'une figure sereine, et c'est dans le recueillement que l'âme s'élève davantage.