‹ Manuel de l'art des autopsies cadavériques, surtout dans ses applications à l'anatomie pathologiqueChapitre 14 sur 85 · INTRODUCTION. XXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXVII

Pinel lui-même, son président, que la fièvre hectiqae était essentielle, — dut bientôt, quand la retraite de nos armées, en iSMi, interrompit pour lui la carrière, jusque-là si active, de la médecine miliiaire (1), tonner contre les doctrines idéales régnantes, telles que les avait rendues classiques son vieux maître Pinel. Le fougueux tribun de Técole physiologique, englobant sous le nom d'ontologisme toutes les créations nosographiques de Fine), vint prétendre que la maladie et la médecine n'étaient rien en dehors des lésions.

A la suite de ses nombreux examens nécroscopiques, il localisa , cantonna les maladies, comme avaient essayé de le faire Morgagni et Bichat: il rattacha étroitement les symptômes aux organes souffrants (2). C*est b son exemple que ses disciples ou continuateurs, nos maîtres modernes, — les Cruveilhier, Andral, Bouillaud, Piorry, Rokitansky d'une part, pathologistes de l'aucienne école dont nous subissons encore, bon gré malgré, l'influence en France; de l'autre, les Yirchow, Robin, Leydig, et tant d'autres de l'école moderne» qui ont appliqué

tière vivante. Chacun s'accorde pour reconnaître deui choses comme indispensables à la manifestation des phénomènes vitaux :

1° Une organisation^ c'est-à-dire une matière vivante. Les forces inhérentes et spéciales à cette matière vivante ne peuvent évidemment lui venir de la matière brute : elles sont le résultat de l'organisation.

20 La matière vivante ne manifesterait jamais ses propriétés^ si le milieu qui l'entoure ne lui en donnait l'occasion par des excitants spéciaux qui constituent les conditions extérieures à la partie excitée. »

Cependant M. Taule, dans sa tlièse (1866)^ a réfuté fortement la doctrine de l'irritabilité.

(1) Examen de la doctrine médicale généralement adoptée. Broussais, 4816.

(2) « A l'état déplorable de la médecine pendant les xvii* et xviii^ siècles avait succédé une ère nouvelle^ celle de cette médecine philosophique^ procédant par l'analyse et la synthèse à l'étude des maladies, les envisageant comme des idées et des abstractions, se bornant à les classer^ et se préoccupant aussi peu que possible de les guérir. En 1815^ Broussais vint affirmer la solidarité de la pathologie avec la physiologie normale^ et faire entendre un langage tout nouveau, celui du bon sens et de la vraie philosophie.

» Son système^ ojoutc M. «Dubois (d'Amiens)^ était une pure conception de son esprit, un être de raison ; il voulait y attacher sa gloire, mais sa gloire lui est venue d'autre part, de l'impulsion toute pratique qu'il a donnée aux recherches de la nouvelle génération médicale, et en vertu de laquelle il nous a tous ramenés à l'étude des lésions organiques, a la recherche du diagnostic local et à la véritable interprétation des symptômes* »

XXVni IIÎTRODUCTION.

comme ces derniers le microscope à l'étude de Tanatomie pathologique, — ont su tirer d'immenses avantages d'autopsies cadavériques multipliées pour les travaux qui ont immortalisé leur nom, tout en modifiant cependant ce que pouvaient avoir de trop exclusif dans certaines affections les idées de localisation ou de systématisation émises par Broussais. Depuis trente ans, les progrès et les découvertes qu'a faits la médecine ne sont en partie dus qu'aux soins apportés aux recherches d'amphithéâtre, à l'habitude prise de scruter la ma« tière et de fouiller les phénomènes. Quelques années d'analyses cadavériques ont plus fait pour l'avancement de la science que des siècles de spéculations sur le Inxum et le strictum. Avant Laennec et Corvisaïf, les inaugurateurs de la clinique, nous n'avions à peu près point de définition de maladies ; le diagnostic laissait fort à désirer, même pour les affections déjà connues, Quant au traitement, il n'existait à vrai dire pas : croyant beaucoup au fatalisme des maladies, on n'osait guère espérer en modifier la marche. Il y avait presque autant de médecines que de médecins : Totcapita^ tôt sensus, Bichat écrivait que la thérapeutique du temps était indigne d'un homme raisonnable ; et Pinel, qui, à l'article Pneumonie de son volumineux traité, ne profère pas un mot du traitement, trouvait fort étrange de chercher la cure d'une affection au lieu de songer à la place qu'elle pourrait occuper dans son cadre nosologique. Précision du diagnostic et diagnostic de la cause (1), pronostic et indications du traitement, certitude de

(1) L'anatomo-pathologiste^ en reconnaissant dans la lésion qu'il étudie avec recueillement, le passage^ la trace de la maladie; eu voyant les coups qu'elle a portés^ doit cbercher à deviner la nature du mal d'après ses empreintes. Dans les recherches cadavériques, il n'est pas seulement important de constater quelles parties sont malades, il faut encore apprendre à connaître la cause : les lésions sont-elles scrofuleuses, syphilitiques, etc. ? Quand on s'est habitué à ces distinctions, on trouve que les altérations de tel organe ont quelque chose de spécial dans telle maladie : ainsi, les désordres apportés dans le cœur par le rhumatisme atteignent le plus souvent la valvule mitrale ; le foie gras des buveurs a une forme spéciale (cubique), etc. Comme l'a dit Lancereaux ( Gflz. hebd., 1864): « Tout agent morbifique traduit son action sur l'organisme vivant par des altérations toujours identiques, si bien que, les lésions étant données, il est possible d'en affirmer la cause spéciale, et réciproquement : ce qui revient à dire que chaque maladie possède des caractères essentiellement distincts et spécifiques. »

INTRODUCTlOïf. XXIX

la curabilité de certaines affections graves (1) (héinorrhagies cérébrales, peiil-être phthisies, etc. ), découverte d'affections nouvelles, jusque-là inaperçues : tels furent les résultats des recherches persévérantes d'anatomie pathologique entreprises depuis trente ans.

Nous n'en citerons pour exemple que celui de l'illustre professeur à qui nous dédions notre travail. Pendant dix-huit ans que l'auteur de la Nosologie philosophique prit lui-même les observations au lit de ses malades de la Charité^ les dictant à ses auditeurs, et pratiquant en personne l'ouverture des cadavres, que de précieuses découvertes n'eut-il pas occasion d'enregistrer pour la science? ne fût-ce que l'endocardite, affection jusque-là passée inconnue, et dont il apprit enfin à arrêter les ravages. C'est en agissant ainsi, mais en s'aidant en outre du microscope, que Virchow a composé tous ces travaux qui l'ont rendu le premier anatomo-pathologiste actuel.

Les sources de la médecine de l'avenir sont, si je résume la pensée développée dans les pages précédentes, la physiologie ,1a pathologie expérimentale, l'anatomie normale et pathologique.

— C'est en se pénétrant ainsi de l'utilité des recherches de l'anatomie pathologique, aidées par une saine interprétation des données physiologiques, qu'on parviendra à se débarrasser du fatras des névroses et des maladies sine materia, contre lesquelles nous aurons encore occasion de prolester (pages 277- 279 ; p. U21, note 1, etc.). « Il n'existe pas de maladies sans siège ou sans lésion d'un organe ou d'un élément organique. » (Bouillaud.) (2]

Méfions-nous d'ailleurs toujours de ces relations d'après lesquelles, à l'autopsie cadavérique, les organes auraient été

(1) « Il existe une relation, un lien logique^ rationnel, forcé, entre le traitement et la connaissance de la nature des maladies.» (Bouillaud, Doctrines médicales, Académie de médecine, 9 août 1859. )

cr II me semble évident que, dans la plupart des questions médicales, c'est la distinction anatomo-pathologique qui commande la distinction clinique , qui elle-même entraîne les médications thérapeutiques. » (Foucber, Buil. de la Soc. anat., 1855, p. 487.)

(2) Maintenons, toutefois, la restriction admise page 277, note 2, pour les phénomènes nerveux par action réflexe, par exemple les vertiges par dyspepsie {vertige à stomacho lœso) de Bretonneau et Trousseau, ou par maladies du rocher [vei^tigo ah aure lœsa)^ etc. « On peut faire mourir en chatouillant longtemps la plante des pieds. Il 7 a quelques années, un misérable fut condamné aux travaux forcés

XXX INTRODDCTION.

dans une iolégrité complète, en sorte que la mort seraîi attribuable à une lésion dynamique ou de la mystique force vitale (page xxii), et que Tanatoiuie pathologique ne serait plus le critérium, le mode de vériûcation des observations cliniques. Une force n'étant qu'une abstraction destinée à représenter telle ou telle propriété d'un corps dans l'esprit de ceux qui croient encore ces propriétés indépendantes du corps, il est difficile de comprendre, à moins d'être vitaliste, comment elle peut être altérée. Déûous-nous aussi soit de la vieille épilhèie passive appliquée à une hypéréniie relevée, par l'Inspection nécroscopique, soit des lésions peu en rapport avec la gravité des symptômes.

Nous aurons occasion plus d'une fois de mettre nos lecteurs en garde contre ces grands termes cachant la négligence ou l'ignorance des observateurs. Le nombre des cas négatifs se réduit chaque jour. Les lésions organiques causes de la mort résident, soit dans les éléments histologiqu es qui composent les tissus, soit dans le milieu qui les entoure. Quand en eiïet le microscope lui-même, aide indispensable de toute nécropsie, est resté nmet relativement aux organismes élémentaires des solides, ne vous rebutez pas, songez aux milieux qui les baignent : dites-vous tout au moins qu'en présence des résultats nécropsiques variables ou négatif dans certaines affections, il est sage d'attendre de la part des travaux à venir la solution de ces problèmes obscurs. Sans être humoriste, interrogez les humeurs, les plasmas, ces milieux intérieurs de l'économie, qui sont dans un rapport incessant avec les matériaux venus du dehors, et surtout avec l'intimité de nos tissus par lesquels se produisent et se transmettent sans doute les maladies dites générales. « A l'autopsie, dit M. Bobin (1), on ne retrouve rien, et l'on dit qu'il y a eu mort sans lésion^ parce qu'oo n'a pas su la voir là où elle est, parce qu'on ne s'est pas donné l'éducation expérimentale, anatomique et physiologique, nécessaire pour la constater. Mais la lésion, dans ces cas, existe fort

pour avoir tué successivement deux femmes en les chatouiUant aux pieds. » (Trousseau, Gaz, des hôp.^ 25 février 1864.) Mais nous ne saurions, avec M. Monneret ( Traité de path. interne, chapitre des Maladies de V encéphale), poser en principe « qu'il n'existe pas une seule maladie avec altération d'organe qui ne puisse être provoquée également sans altération de l'organe, par le seul fait de la lésion de ses fonctions et de ses propriétés vitales. » (1) France médicale, 17 février 1866.

INTBOOUGTiON. XXXI

bieu ; elle est générale et elle est des plas graves ! seulement, elle n'est ni jaune, ni rouge, ni dure, ni molle; elle est en dehors de ce qui est directement perceptible aux sens. Il faut, pour la dévoiler, faire intervenir uu certain nombre de moyens dont nous n'avons pas encore l'habitude, et dont remploi, cependant, peut devenir aussi familier que Tusage du scalpel. Pour bien comprendre donc ce que sont les prétendues maladies sans lésion, il faut bien savoir qu'en dehors des lésions perceptibles directement aux yeux el au toucher, il y a des lésions invisibles, moléculaires, qui peuvent être constatées autrement que par le toucher ou qu'à l'aide de la vue. »

L'étude des maladies du sang et Thématologie en général, étudiée déjà avec soin par MM. Ândral et Gavarret, sont trop souvent négligées des élèves. Ainsi, dans le scorbut, il y a des altérations du sang, — fluide, parfois verd^tre, moins riche en ûbrine. Mais ici la rate, cet organe essentiellement hémato* poétique, a augmenté de volume, parfois au triple et pins même. Or, dans ces cas, dits altérations du sang, — et tout en réservant certains empoisonnements, comme l'oxyde de carbone semblant frap(>er primitivement noire humeur constituante (Robin), et surtout ses cellules ou globules, si toutefois nous ne tenons pas compte des modifications concomitantes dans les organes d'élaboration sanguine (rate, foie, poumons), — ce liquide n'est-il altéré que consécutivement aux autres éléments histologiques 7 ou bien peut-il l'être tout d'abord, et y a-t-il discrasie sanguine dans les cachexies, alors même que l'essence de cette discrasie nous est inconnue? La lièvre typhoïde (p. 107 et 111, notes), la variole, l'albuminurie (p. li(5) et autres, sont-elles des maladies primitives du sang avec manifestations anatomiques sur la muqueuse intestinale, le derme, le rein ? Sont-ce des affections générales avec des altérations du sang ? Grande question résolue dans un sens ou dans l'autre, selon l'école doctrinale à laquelle on appartient. Pour les uns, comme tout part du sang et tout y revient, cet organe vivant d'une forme spéciale participe à toutes les affections de l'économie ; son altération réagit sur tout l'organisme, et produit ces dispositions maladives génévtnksmnxïméQS^diathèses. « Les humeurs, — servant de milieu intérieur pour les tissus (sang, chyle, lymphe) et d'intermédiaire entre les éléments anatomiques et les milieux, — peuvent s'altérer facilement sous rinfluence du milieu, et transmettre celte altération des éléments avec lesquels elles échangent incessamment : d'où les maladies générales et la mort dite sans lésion apparente.

XXXIl INTRODUCnOIf.

parce qu'au delà des lésions visibles, il y aies altérations moléculaires invisibles pins graves que les autres ; parce que, des humeurs où elles commencent, elles se transmettent à la totalité des tissus [infectiorty généralisation)^ qui empruntent et rejettent, et de plus aux autres humeurs, celles qui sont produites, sécrétées, non constituantes, quand toutefois leur sécrétion n*est pas suspendue, dès qu'elles sont altérées proportionnellement. » (Cours de M. Robin, France médicale, 21 février 1866.)

L'école allemande, au contraire, veut que le sang puisse tout au plus être malade consécutivement. Ses métamorphoses sont en effet si rapides, qu*il n*a pas le temps d'être malade. Il sera, par un afflux d'éléments nouveaux de la part d'organes malades, modifié quant à la proportion relative de ses éléments normaux, comme dans la leucémie soit splénique, soit par affection des ganglions lymphatiques; mais, dès que les organes cesseront d'être à l'état morbide, il redeviendra sain. C'est comme une rivière dont l'eau éprouverait un changement temporaire de composition par suite de liquides industriels momentanément déversés, mais qui reviendrait à sa nature normale dès que cesse cette cause passagère de trouble. Dès lors, il n'y aura plus ni prédisposition héréditaire, ni diathèse, ni cachexie. Autrement, avec les vues des humoristes, toutes les affections seraient des diatbèses, comme le veut Thommasini.

Quoi qu'il en soit, le microscope recule tous les jours le champ de l'anatomie pathologique, et multiplie, aux dépens des affections regardées jusqu'à ce jour comme essentielles, le nombre des lésions de texture ou de composition de nos organes. Tous les virus sont en ce moment soumis à l'examen microscopique, et les vitalistes auront beau se désoler, ils verront encore, bien des fois, disparaître quelques-unes de leurs maladies essentielles. Tigri, professeur d'anatcmie à Sienne, le même qui a montré d'innombrables bactéries dans le sang des sujets morts de fièvre typhoïde, a découvert une nouvelle altération du sang, soit exiravasé, soit circulant dans les vaisseaux, par accumulation d'une substance grasse au sein des globules sanguins. Cette hœmolipose des globules sanguins explique pour lui certaines morts où l'on ne trouve dans tous les organes indispensables à la vie aucune altération apparente.

Il nous fallait revenir ainsi contre les résultats négatifs des analyses cadavériques. D'ailleurs, une nécropsie sans lésion constitue comme une expérience physiologique qui ne réussit

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