ANÉVRISME
Nous n’osions nous, adresser une seule parole; chacun se tenait renfermé dans un silence absolu qui était effrayant. La saignée rendait ù peine quelques gouttes d’un sang pùle comme de la lymphe; il y avait déjà une demi-heure que cette opération durait, lorsque des mouvements de forme tétanique se déclarèrent ; nous dûmes contenir la malade; elle eut le hoquet prédit, et au milieu de la salive spumeuse qui sortait de sa bouche, nous aperçûmes les pulpes de cerises, cerises mangées il y avait déjà à peu près huit jours. Je communiquai ma joie à mes collègues; car dès cet instant je ne pouvais plus conserver de doute sur le succès. Si la malade avait pu avec exactitude annoncer l’expulsion de ces débris de cerises, nous n’avions plus rien à craindre désormais : tout se passerait comme elle l’avait prédit.
Le sang continuait de couler sans jet , mais goutte à goutte; par des mouvements convulsifs de la malade mal contenue, le malheureux saladier fut renversé sur son lit, lit qui n’était déjà que trop ensanglanté; le parquet fut lui-même inondé. Nous bandâmes la plaie quelques instants après pour ne plus la rouvrir.
On n’apercevait plus chez la malade qu’un
faux rayon de vie errant par intervalles. Trois hommes de cœur se regardaient alors avec une sorte d’elTroi et de frémissement nerveux. Une espèce d’assassinat venait d’ètre commis par eux; leurs intentions étaient pures cependant : ils n’étaient animés que du désir de sauver une pauvre créature condamnée à mourir jeune; ce n’était pas môme la pensée de s’éclairer sur un grand fait qui les guidait; entraînés presque malgré eux, et par degrés, à suivre des prescriptions terribles et d’une eibcacité qui n’était point douteuse, mais qui leur paraissait telle alors, ils se croyaient dans cet instant coupables aux yeux de Dieu et de la justice humaine, car l’emploi du magnétisme n’est pas sanctionné par les Facultés. Quelle excuse, en cas de mort, pouvaient-ils alléguer! La pureté de leur conscience? mais aux yeux des hommes qui eussent été appelés à se prononcer dans une semblable cause , nous aurions été ou des fous ou des assassins. Moi surtout qui avais dit : Faites, ne craignez rien, agissez selon que la malade vous conseillera ; moi pourtant qui ai horreur du sang humain ainsi versé, j’eusse été représenté comme le principal acteur d’un drame terrible et sans exemple ! Ah ! je dois l’avouer.
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mes cheveux grisonnèrent pendant ces quelques jours, et, quoiqu’il y ait déjà quinze ans d’écoulés, en me rappelant cette époque, je crois avoir encore sous les yeux ce terrible drame.
La malade fut laissée dans le même lit tout imprégné de sang -, une couleur verdâtre teignait tout son corps J affaissée sur elle-même, elle ressemblait à une personne morte déjà depuis \ longtemps. On suivit rigoureusement ses prescriptions j des barbes de plumes humectées de vin d’Alicante furent promenées de temps en temps sur les lèvres bleuâtres, et, quelques jours après, on lui donna un bouillon coupé, par petites cuillerées à caféj plus tard, elle traça un nouveau'régime, car elle n’avait pas cessé d’être magnétisée par M. Le B. . . Au bout de six semaines elle était très faible encore j je la rencontrai à un mois de là , c’est-à-dire deux mois et demi, à quelques jours près, du commencement de son traitement. Elle n’avait plus alors de palpitations; ses couleurs étaient revenues ce qu’elles avaient été dans ses plus belles années ; elle marchait avec facilité; elle m’assura qu’elle pouvait monter un escalier sans ressentir son ancienne incommodité; tout crachement de sang avait cessé ; son ignorance était complète sur les
148 MANUEL DE L’ÉTUDIANT MAGNÉTISEUR, angoisses qu’elle nous avait causées. Heureuse du changement qui s’était opéré dans sa constitution, elle ne se rappelait que l’application des sangsues et la première saignée. M. Le B... la magnétisait de temps en temps , non pour sa santé, mais parce qu’elle offrait des phénomènes remarquables.
C’est ainsi que s’écoula ma vie, entre les émotions que fait toujours éprouver l’application d’un agent nouveau au traitement des maladies, les injures des sots, le doute plus cruel des sages, et la lutte constante de l’àme qui ne vous laisse aucun repos tant que la victoire n’est pas décidée au profit de la vérité.
Réflexions.
Vous voyez que c’est rapidement, à grands traits, et embrassant les caractères généraux de l’action du magnétisme, que je cherche à implanter cette découverte dans vos esprits. Quels que soient, au reste, les descriptions, les exemples que l’on puisse citer, un livre est toujours imparfait. L’essentiel est de se pénétrer des vérités-mères, et de grouper ensuite soi-méme les faits de moindre importance près des faits principaux. Les sciences sont mobiles, et, quoique