JUSQU'A LA CONQUÊTE DE CÉSAR
Malgré les savantes investigations d'un petit nombre d'hommes doctes et laborieux , l'histoire des origines reste presque toujours un problème que ne peut résoudre leur zèle infatigable. On ne peut nier cependant les nombreuses recherches dont l'histoire des Gaules a été l'objet. Les travaux d'Am. Thierry, de Fauriel , de Schayes qui mériterait d'être plus connu , ont fait faire un grand pas à la science; c'est sur ces autorités que nous nous appuierons pour tracer en quelques pages l'historique des premiers siècles du pays contenu entre la Méditerranée , les Pyrénées , l'Océan , le 'Rhin et les Alpes, qui long -temps, même après rétablissement îles Francs ;>or-
tait encore le nom de Gaules. D'abord quatre grandes races peuplant le Nord et le centre de l'Europe ; les races Finoise et Slave depuis les bords de la Vistule et du Danube jusqu'aux confins de l'Asie ; la race Teutonique occupant le pays compris plus tard sous les dénominationsde Germanie et enfin les Celtes renfermés dans les limites trop étroites pour eux que nous avons assignées plus haut.
D'où viennent ces peuples? Quelle est leur origine? Quand et comment ont-ils habité ce pays? Ce sont des questions difficiles à résoudre. Irons-nous avec Herder, chercher dans la partie centrale de l'Asie , le berceau du genre humain ? Dironsnous , avec Rommel , que chaque grande race est originaire du pays qu'elle occupait? Mais ce ne sont que des hypothèses philosophiques qui ne satisfont point l'avide curiosité de l'observateur instruit. Dire avec César que le dieu Dis fut le père de ces peuples , chercher avec Diodore de Sicile , une origine Phénicienne et Celtique aux Gaulois fils d'Hercule, nous arrêter , en un mot , à prendre chaque supposition plus ou moins subtile, inventée par l'esprit de l'homme , pour expliquer ce qu'il ne pouvait comprendre ; et parmi cette foule d'histoires , de chroniques, de rapports et de mémoires que d'étymologies les plus singulières , les plus forcées 1 Selon les uns , les Celtes ont tiré leur nom de leur cruauté dans la guerre , parce qu'en marchant , ils répétaient kelt, kelt , c'est-à-(lire tue , tue ; selon d'autres du mot flamand , gelt, (argent monnayé) parce que ces peuples se mettaient à la solde des rois leurs voisins ; d'autres d'après l'étymologie de St-Jérôme n'hésitent point à dire que le mot gaulois vient du grec gala; la peau de ces peuples étant aussi blanche que le lait. Et comment pouvait-il en être autrement , lorsque la tradition orale existait seule , que les Druides ne laissaient que des chants patriotiques, des hymnes pour célébrer le courage des leurs, semblables aux bardes et aux trouvères du Nord. Dans cette foule d'étymologies, une des plus vraies , donnée également comme telle par Schayes , est celle qui fait dériver ce nom du celtique gœl ou gœll (en flamand
yeel) qui signifie jaune ou roux , couleur de la chevelure des Celtes, ou de gualtog ou gmitoch , chevelus : Strabon prétend que les Gaulois tiraient leur nom de leur bravoure , galloud signifiant courageux. Qoiqu'ilen soit de ces traditions, il paraît presque prouvé que la Gaule fut d'abord habitée par les Celles ou Galls, lesquels étaient divisés en tribus indépendantes les unes des autres et n'obéissant qu'à leur chef particulier. Lorsque le territoire était menacé d'une invasion , ou que la population trop nombreuse nécessitait une émigration armée, les chefs se réunissaient , souvent chez les Eduens qui formaient la tribu la plus forte et la plus grande , et la décision prise en commun était mise de suite à exécution , lorsque la nécessité le commandait, mais plus souvent était gardée secrète; alors malheur à qui aurait violé le serment de ne révéler à personne ce qui s'était passé dans rassemblée ; les peines les plus sévères le punissaient à l'instant de ce crime. Telle était l'organisation des Gaules ; de là une foule de guerres entre ces tribus , qui sans avoir la même force , étaient toutes dominées par le désir de combattre , par le besoin de conquérir. Si l'on en croit Thierry, au septième siècle avant notre ère (785-631), les Galls furent troublés dans leurs possessions par l'irruption des Cymbresetdes Kymris, peuples qui occupaient une immense étendue de terrain, dont l'avant-garde touchait au Danube et les dernières tribus aux Palus-Méotides. Poussés par des hordes Scythiques ils remontèrent le Danube, repoussèrent ceux d'entr'eux qui étaient déjà maîtres du pays et les forcèrent à chercher un autre territoire ; ce ne sont plus en effet des peuples ne quittant leur patrie que pour le butin et le plaisir de piller ; les Kymris combattent pour conquérir un établissement. Sous les ordres de Heu ou Hésus, qui avait la triple puissance de prêtre , chef de guerre et législateur , une partie d'entr'eux passe le Rhin et se jette sur les tribus Galliques du Nord des Gaules. On ignore les détails de la conquête; peut-être le peuple vaincu s'unit-il au vainqueur, comme plus tard les Gaulois s'unirent aux Francs. Quoiqu'il en soit , c'est de cotte époque
que datent les migrations méridionales sons les ordres de Sigovéze et deBellovèze (581-589). L'effroi que causa cette expédition fut telle , que même après la réduction des Gaules par les Romains , le nom des vaincus faisait trembler ces maîtres du monde. Ils avaient en effet laissé de profondes traces de barbaries et de cruautés , ces peuples qui chefe et soldats , ne désiraient que guerres, butins et pillages, portaient leurs armes jusqu'au sein des assemblées , et, fanatisés par leurs Druides, faisaient entendre des hymnes de triomphe et des chants d'allégresse sur les cadavres de leurs guerriers , tandis que les ennemis , immolés à leurs dieux cruels, ne pouvaient exciter la moindre commisération ; et ne vit-on pas les femmes Germaines combattre contre les Romains et soutenir le choc avec force et courage.
Par suite de ces nombreuses migrations, les Galls et les Kymris finirent par se confondre sous le nom de Gaulois, quoique long-temps après , ainsi que le remarque César, dans ses commentaires, ils restassent toujours rivaux, en guerre les uns contre les autres et séparés par la langue , les mœurs et les lois. Au milieu de ces peuples sauvages , de ces tribus toujours remuantes , une petite colonie formée par Tyr grandissait en force et en puissance. Ennemie de tous les peuples qui l'entouraient , elle recevait des secours par la mer et des alliances nombreuses consolidaient son existence. Les habitans de Ghorée après que leur ville eut été prise par les Perses (539) vinrent chercher un nouveau territoire et grossir le nombre des Phéniciens déjà établis à Massalia. Des empiétements successifs sur les Liguriens consolidèrent et augmentèrent cette puissance maritime qui n'eut bientôt d'autre rivale que Carthage. Fidèle alliée des Romains, elle leur envoya de l'or après que cette ville prise par les Gaulois eut été mise à rançon. Mais ce qu'il y a de surprenant dans l'histoire de Massalia , c'est que sans cesse , en contact avec ses voisins, ayant des comptoirs jusque dans la Bretagne, faisant des échanges avec les peuples des trois parties connues, cette ville, ce point territorial, si nous pou-
vons nous exprimer ainsi , n'ait subi, ni donné aucune influence; ses institutions politiques et religieuses restèrent bien à elle , et à grande peine la langue des Massaliotes se propagea dans les villes bâties sur leurs frontières; ce ne fut, ainsi que l'a très judicieusement remarqué Th. Lavallée,ce ne fut pour les Gaulois qu'une étrangère campée sur un bord de leur territoire.
Nous ne suivrons pas ces peuples dans leurs incursions h main armée en Grèce , en Asie et en Illyrie ; nous ne décrirons pas leurs luttes intérieures que le défaut de documens rend si peu connues. Irons-nous en effet avec Dupleix , dont l'histoire offre un si singulier mélange d'érudition et de niaiseries , rapporter la biographie de ces chefs gaulois inventés par le cerveau délirant d'Ànnius Viterbe , et redire les noms et les actions de quatorze rois tous originaires des Gaules , avant la ruine de Troie? Le premier auteur et par l'ordre des temps ainsi que par la clarté et la vérité du récit est Caïus César le vainqueur de ce pays ; c'est lui qui le premier le divisa en trois parties ; l'Aquitaine ou s'étaient d'abord réfugiés les Galls, où ils étaient restés mêlés le moins possible à leurs voisins et vainqueurs les Kymris ; ces derniers s'étaient conservés dans la Gaule Celtique , renfermés par les barrières naturelles de la Seine, la Loire, la Marne et le Rhône; la troisième division était la Gaule Belgique habitée par une foule de tribus plus barbares l'une que l'autre et retrempées sans cesse par de nouvelles migrations germaines, qui , poussées par les hordes Scythiques venaient chercher un coin de territoire pour y bâtir leur oppidum. Tel était l'état de la Gaule dont le nord , le centre et même la majeure partie du midi avaient su se protéger contre la grandeur envahissante de Rome ; c'était en vain que Massalia s'était déclarée son alliée , que des municipes avaient été établis , que Rome enfin qui était partout où était l'armée avait tenté de nouvelles conquêtes , des émigrations sans cesse nouvelles l'obligeait de suspendre ses coups jusqu'à ce que le sort eut décidé entre les Kymris se précipitant sur les campagnes cultivées et les possesseurs , qui voyaient d'un
seul coup ruiner leurs plus belles espérances. Les armées romaines n'avaient-elles pas été défaites par les barbares et Ma ri us n'avait-il pas compté au nombre de ses plus beaux exploits la défaite des Teutons dans les plaines pourrières (401)? 11 approchait cependant le jour où des luttes terribles devaient s'engager, où l'on ne devait pas combattre pour l'or, mais pour la liberté. La Gaule entamée du côté des Alpes , était pour ainsi dire à la merci des Romains , lorsqu'un chef de parti , homme brave , résolut de dominer son pays en s'attachant l'armée ; César jeta les yeux sur la Gaule et n'attendit plus que l'occasion d'y pénétrer; elle se présenta bientôt. Les Helvétiens s'étant précipités sur la Gaule et Arioviste, vaillant prince germain ayant suivi cet exemple dans le nord , les Romains furent appelés au secours contre ces barbares. César venait d'être nommé gouverneur de la Gaule Cisalpine (£8 ans avant J.-C.) lorsque les Eduens battus par les Germains , à Magetobriga (Magstat) près de la Saône , réclamèrent l'appui de ses armes. Il vola à leur défense et bientôt les Helvétiens vaincus à Ribracte n'eurent d'autres ressources que de se mettre à la merci du vainqueur. De là , après avoir reçu les félicitations de la Gaule sauvée par lui d'une guerre cruelle et peutêtre de la servitude, il marche contre Arioviste qu'il rencontre sur les bords du Rhin. Ce Germain avait répondu que cette partie de la Gaule était sa province , de même que l'autre appartenait aux Romains. Ce fier langage n'empêcha point la déroute de ses troupes et lui-même peu après fut forcé de passer le Rhin sur une petite barque ; il ne survécut pas long-temps à cette honte. L'invasion Germaine était repoussée, mais bientôt les Gaulois s'aperçurent qu'ils n'avaient fait que changer de maître ; leurs cris de triomphe devinrent des clameurs de rage et une ligue formidable se forma parmi les Relges. Deux cent quatre-vingt-six mille combattans sous les ordres de Galba ou Adra chef des Suessonais prirent les armes. Les Remois effrayés à l'approche des troupes de César, s'étaient donnés à lui. Les légions romaines rencontrèrent les Relges sur les bords de la
Sambre et une bataille s'engagea si furieuse qu'au dire de Plutarque , les corps servirent de pont pour passer la rivière. Le succès en fut long-temps incertain , César fut obligé de prendre lui-même le bouclier d'un soldat pour relever le courage de ses légionnaires harassés des luttes et des fatigues précédentes, dans un pays où il fallait marcher la hache à la main : il triompha cependant. La Gaule était soumise, à peine quelques tribus comme lesMorins restaient-elles à dompter ; elles étaient fortes de leurs marais et de leurs bois où ne pouvait pénétrer la cavalerie romaine. Mais à peine César a-t-il quitté le pays pour veiller aux intérêts de sa faction , qu'on vole de toutes parts aux armes ; les cités de l'Armorique équipent une grande flotte et la révolte se continue jusqu'aux bords de la Garonne. H ne pouvait en être autrement parmi des nations barbares qui étaient habituées à courir à la mort à la voix de leurs Druides et qui aimaient mieux chercher de nouvelles régions que de vivre mêlées à leurs vainqueurs. Aussi César après les avoir vaincues résolut de les effrayer par d'audacieuses entreprises. Dans ce but il passe la mer et force les habitans de la Bretagne à se soumettre à lui. Néanmoins la Gaule n'élait pas encore devenue romaine et à peine César avait-il repassé les Alpes que de toutes parts on recourait aux armes. La révolte la plus terrible fut celle qui éclata dans le midi et qui s'étendit bientôt jusqu'au nord : sous les ordres d'un jeune Arverne , décoré du titre de Vercingétorix , la guerre se déclare , les tribus traîtres à la cause commune sont vigoureusement attaquées , la Narbonnaise entière est dans l'effroi et répouvante : soudain parait César; à grande peine il rallie ses légions et attaque un à un les oppida des tribus rebelles; les Gaulois n'en sont pas effrayés; pour forcer César à capituler et d'après les ordres du Vercingétorix , ils entourent d'un vaste désert les légions romaines; la ville d'Avaricum (Bourges) , la plus belle et la plus riche des Gaules est à peine épargnée, vingt autres tombent sous le fer de leurs habitans. Une ruse put seule sauver les Romains , pressés de toutes parts par les ennemis et mourant d'inanition ; César
annonce hautement qu'il va passer le Rhin et opère sa jonction avec Labienus dont les troupes attaquées par les Belges avaient éprouvé de grandes pertes. A cette nouvelle les Gaulois se précipitent sur le camp romain et une bataille terrible s'engage ; le succès fut long-temps incertain ; la fortune de César l'emporta encore cependant et les Gaulois se retirèrent en toute hâte dans les mursd'Alésia (1) après avoir laissé la plus grande partie de leurs guerriers sur le champ de bataille. Encore une victoire aussi chèrement achetée et les Romains étaient pour toujours chassés des Gaules. Le Vercingétorix renfermé dans Alésia avait envoyé des émissaires dans toutes les tribus , réclamant du secours contre les envahisseurs et telle était la haine qu'on portait aux Romains que César , avant trente jours depuis son dernier combat était obligé de livrer bataille à une nouvelle armée , composée de huit mille cavaliers et de deux % cent quarante mille fantassins; mais lui aussi avait fait des prodiges : dans le même temps il avait fortifié une très-grande étendue pour se mettre à l'abri des attaques du dehors. Là devaient se décider les destinées du monde entier, les Gaulois vainqueurs et la puissance de Rome n'existait plus ; le monde entier était la proie des barbares : César triompha encore. L'Italie fut savvée , César élu empereur et le Vercingétorix servit à son triomphe (48 av. J.-C.) Dès-lors la Gaule se soumit à son sort ; trop faible pour attaquer , il n'y eut plus que des révoltes partielles et son vainqueur ne pensa plus qu'à guérir les blessures terribles de la guerre.
(1) On ignore au juste la posiUon de ceUe ville; les uns disent que c'est Mais ville du Languedoc, les autres prétendent que c'est Alise, département de la Côle-d'Or.