CHAPITRE XIX
»U CLERGÉ JUSQU'A WaA MOUT DE PHILIPPE- AUGUSTE.
Nous n'avons pas à nous occuper de la conversion des Gaules par des apôtres Italiens, Romains et surtout Grecs ; c'est moins en effet l'histoire religieuse de ce pays que nous voulons traiter que l'état du clergé. Lors de la conquête des Gaules par Clovis, les évôques, qui presque tous avaient été choisis dans une classe aisée et riche, étaient l'objet des respects du peuple. Rien ne fut changé pour eux dans le nouvel état de choses : Clovis leur fit de riches présents; il donna à l'église de Rheims autant de terres que St. -Rémy pourrait en parcourir à cheval pendant qu'il prendrait son sommeil de midi , il lui accorda , de plus , un grand nombre d'autres possessions en Relgique , en Aquitaine, en Septimanie, en Thuringe, etc. On sait aussi la puissance de St.-Léger , la richesse du tombeau de St.-Martin ; en effet les évèques n'avaient pas tardé à prendre place parmi les Leudcs du roi , et peut-être même jouirent-ils d une
plus grande influence. Les lois barbares sont là pour témoigner de ce fait, et la composition pour le meurtre d'un évêque était aussi élevée que celle due par l'assassin d'un comte. Charles- Martel , il est vrai , porta un coup terrible au clergé en le dépouillant de ses domaines, lorsqu'après sa victoire sur les Sarrasins il eut besoin d'argent pour retenir les Leudes en armes ; mais il ne faut voir ici que le malheur des temps, et Pépin le -Bref répara autant qu'il le put les pertes du clergé. Bien plus il augmenta son influence en faisant entrer des évéques dans les assemblées publiques, non plus comme propriétaires, mais comme prélats. En un mot l'église était puissante pendant la première race, les évéques battaient monnaie, levaient des impôts et des troupes , rendaient la justice , et par le droit d'asile sauvaient de toute condamnation ceux qui se retiraient au pied des autels ou près des tombeaux des saints. Il ne faut pas s'étonner de l'influence qu'a obtenue le clergé, car à cette époque de troubles et de dissolutions, les évéques se virent chargés d'établir les rapports entre les conquérants et les anciens propriétaires du sol. On les voyait souvent, dans l'intérêt de leurs cités , faire des voyages , venir solliciter le roi ; en cas d'attaque le rôle de l'évêque devenait encore plus pénible ; quelquefois en effet il montait sur les remparts, revêtu de ses ornements pontificaux, et étonnait les barbares par son impassibilité. Alors il redevenait médiateur et dictait souvent les conditions de l'accord. C'était aussi à l'ombre du cloître , comme nous le dirons plus bas , que s'étaient réfugiées les sciences , et elles ne durent leur conservation qu'aux moines. Ces causes expliquent facilement le crédit dont jouissaient les évéques.
Charlemagne craignit cette influence et n'osa point la combattre ; cependant il s'occupa du clergé , et lorsqu'on lit les nombreux capitulaires qu'il nous a laissés , on serait tenté de croire qu'il a passé toute sa vie avec les évéques. Défense de consacrer des prêtres avant qu'ils n'aient trente ans , de recevoir les vœux des vierges à moins qu'elles ne soient âgées do vingt-cinq ans , les prélats ne pourront ni prendre le plaisir de
la chasse , ni aller à la guerre. Il n'était pas rare alors de voir les évêques ceindre l'épée et se distinguer dans les combats parmi les plus braves guerriers. Nous devons cependant avouer que ce capitula ire n'eut pas tous les résultats qu'en avait espérés Gharlemagne. Ce prince fut plus heureux lorsqu'il voulut faire cesser les plaintes que le clergé poussait sans cesse à cause des exactions dont il avait été victime de la part de Charles- Martel. Les Leudes restèrent , il est vrai , propriétaires des terres qui leur avaient été données pour récompense de leur bravoure, mais ils se virent obligés de payer de fortes sommes pour la réparation des églises et des monastères à qui avaient appartenu ces biens ; de plus , Charlemagne redonnait au clergé la liberté des élections, lui permettait de rendre la justice dans ses terres , et lui accordait les mêmes prérogatives qu'aux Leudes ; enfin aux évêques seuls appartenait le droit déjuger les clercs. Comme on le voit , la part que Charlemagne fit au clergé était belle et grande ; en outre il appela les évêques aux assemblées de mai, et en choisit quelques-uns pour inspecter le royaume. fMissi dominici.)
Par un autre capitulaire , Charlemagne avait déclaré que le peuple abandonnerait à l'église une partie de ses revenus , mais cet édit fut l'objet de violentes récriminations, les Leudes surtout refusaient de s'y soumettre ; alors les clercs eurent recours à la ruse , ils menacèrent les peuples de la colère de Dieu , de la puissance du diable qui ruinerait leurs récoltes et frapperait les femmes de stérilité. Quelques auteurs prétendent même qu'ils supposèrent une fausse lettre de Jésus-Christ , mais ce fait ne paraît pas prouvé. Quoiqu'il en soit les peuples se soumirent, et les richesses de l'église s'accrurent encore.
Après la mort de ce puissant Empereur , lorsque , sous ses faibles successeurs , la France de\int le théâtre de tous les désordres , le clergé perdit sa force morale ; des barons pillards avaient envahi les évéchés et s'étaient en quelque sorte associés au mouvement féodal ; on les retrouve en effet sur les champs de bataille et sur les grands chemins , détroussant les
passans, pillant les marchands et se souillant de tous les crimes. Des églises étaient transformées en marchés , en auberges , des barons mariés occupaient les charges saintes et les transmettaient à leurs fils aux mêmes conditions que leurs autres fiefs. Plus de ces écoles si célèbres , plus de ces monastères soumis à la règle rigide de St.-Benoit, ce nouveau clergé n'était occupé que d'accroître sa puissance territoriale et paraissait songer peu à tout autre influence.
Cependant les évoques ne tardèrent pas à reprendre leur suprématie , et lorsque Roll déposa son épée, de nouveaux monastères s'établirent , la réforme pénétra dans les abbayes , l'église recouvra ses droits et n'eut plus à gémir de ces excès. Elle reprit sa force morale et dicta des lois qu'elle eût la force de faire exécuter. Nous avons parlé ailleurs de la trêve de Dieu, des difficultés que le clergé eut à surmonter pour la faire exécuter et du bien que cet acte produisit. 11 continua dès-lors sa mission , et sa parole éloquente entraîna les nobles et les chevaliers aux saints lieux. Telle est en abrégé l'histoire du clergé sous les deux premières races et sous les premiers Capétiens , jusqu'au moment où une hérésie s'élevant dans son sein , il la combattit les armes à la main; nous voulons parler de la croisade contre les Albigeois , que nous analyserons au chapitre suivant.
Pour suppléer à la concision de nos notes sur l'histoire de l'église pendant cette période , nous avons cru utile de donner le tableau suivant des principaux conciles tenus dans les Gaules jusqu'au XIIlme siècle.