SOUS PHILIPPE II DIT AUGUSTE
Philippe-Auguste avait, du vivant de son père, pris en main le gouvernement et rendu quelques sages ordonnances au profit de l'église, car Louis VII n'avait fait, dans les dix derniers mois de sa vie, que languir victime d'une paralysie qui lui enlevait l'exercice de ses facultés. Plusieurs princes sollicitèrent son alliance , et entr'autres l'empereur d'Allemagne qui lui fit offrir la main de sa fille ; mais le pape redoutait l'union de ces deux puissances, il défendit à Louis VII de laisser contracter ce mariage, sous peine d'excommunication, et le pieux Roi, n'osant enfreindre cet ordre, chercha une autre fiancée pour son fils. Son choix se fixa sur Isabelle, nièce de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, et dont la dot consistait dès maintenant en la terre d'Artois. Sur ces entrefaites le vieux roi étant venu à mourir, on avait craint un instant que cette alliance projetée entre un prince de la race de Gapet et Isabelle qui se rattachait par son aïeule Judith, épouse de Baudouin-bras-dc-Fcr, à la
famille de Charlemagne, ne fût rompue; le peuple seul, par respect pour les descendans Karlins , et par amour pour ses nouveaux rois, désirait voir ainsi ratifier en quelque sorte les droits de Philippe. Quant à la Reine-mère elle craignait que le comte de Flandre , déjà investi de la régence , ne devînt tout puissant ; elle avait en effet regreté la tutelle moins pour elle que pour son frère Guillaume, cardinal de Rheims, et c'était pour soutenir la cause de ce prélat, qu'elle avait formé une ligue à laquelle s'étaient associés Thibaut, comte de Blois et de Chartres, Etienne, comte de Sancerre, et même le roi d'Angleterre. Philippe n'en contracta pas moins l'union projetée par son père, et Isabelle de Hainaut fut sacrée dans l'abbaye de St-Denis ; c'est là qu'un garde maladroit ayant épanché l'huile d'une des lampes, le peuple crut voir dans ce fait un heureux présage de la gloire du nouveau règne de Philippe- Auguste.
On se prépara ensuite à la guerre ; on pouvait craindre qu'elle ne fût longue , car la reine-mère Alix venait de recevoir un nouvel affront ; son fils lui avait refusé la disposition des châteaux qui formaient son domaine et même leurs revenus. Mais le comte de Flandre n'ayant gardé que peu de temps son crédit , le roi fit la paix avec sa mère, et lui rendit ce qu'il lui avait enlevé. De plus, excité par Alix, il ne tarda point à tourner ses armes contre Philippe d'Alsace, réclamant à grands cris les terres qui lui avaient été promises, et qu'il prétendait devoir lui être remises comme héritier de la comtesse de Vermandois, femme de ce comte. Ce seigneur refusa disant que cette succession lui appartenait à cause d'une donation de sa femme. Bien plus il appuya ses prétentions par les armes, et dirigea vers l'Ile-de-France les milices de ses cités manufacturières ; mais à peine l'armée Française se futr-elle déployée qu'on vit ces troupes fuir en désordre et chercher un refuge derrière leurs épaisses murailles. C'est alors que Henri, roi d'Angleterre, voyant Philippe à la tète d'une si belle armée, et craignant qu'il ne tentât la conquête de la Flandre entière, offrit sa médiation, et le traité de Senlis (M 83) donna à Phi-
lippe-Auguste Amiens et une partie de la Flandre occidentale ; le comte de Flandre y renouvelait de plus la promesse formelle d'abandonner à sa nièce une partie de son héritage.
Une année de paix suivit : le roi en profita pour se livrer à la réforme de son royaume et à l'embellissement de sa capitale ; on vit alors un jeune prince, à peine âgé de quinze ans, chasser de sa cour les histrions et les baladins qui le pouvaient distraire, prendre en main les rênes de l'état, et passer des journées entières à méditer des plans utiles à son royaume et à sa capitale. Le vieux Paris fut pavé de larges et bonnes pierres; son enceinte fut agrandie considérablement , et au lieu où un cloaque infectait Paris, des halles s'élevèrent, par les soins du roi, près du cimetière des Innocens , qui lui-même fut entouré de murailles. Pour entreprendre tous ces travaux il fallait des sommes immenses : Philippe se les procura en chassant les juifs de son royaume , et en déchargeant ses sujets de toutes leurs dettes, à la condition qu'ils en verseraient la cinquième partie dans le trésor. Le Midi de la France était la proie de gens sans aveu ni état , qui réunis par compagnies sous le nom de Routiers et Cotterets étendaient au loin leurs désastres. Philippe ne voulut pas tourner contre eux ses armes, mais il appuya de son crédit une association d'hommes braves et dévoués, qui, sous les ordres d'un charpentier d'Auvergne et sous la protection de la Ste- Vierge dont ils portaient une image en plomb sur la poitrine , avaient entrepris de les combattre ; bientôt , grâce à eux , les Cotterets vaincus et poursuivis n'eurent d'autres ressources que de se retirer sur les terres du comte de Flandre , occupant ainsi un puissant vassal , dont Philippe eût pu craindre l'esprit remuant.
Des guerres intestines vinrent arracher Philippe-Auguste à ces soins ; ce roi prévoyait une guerre prochaine avec l'Angleterre et il ne négligeait aucun moyen de se procurer de nombreux alliés. Il résolut d'arrêter les dilapidations des seigneurs, sur lesquels il comptait moins que sur l'église et le peuple. En Bourgogne, Hugues III, duc de ce pays, attaquait les mar-
chands forains, et les dépouillait avec l'aide des Cotterets à qui il avait ouvert un asile. Sans respect pour l'église , il avait plusieurs fois tourné contre elle ses armes, et, comme pour défier son suzerain , avait fortifié avec soin sa résidence de Châtillon-sur-Seine. Philippe, heureux de pouvoir montrer sa puissance , déclara que les églises relevaient partout directement de la couronne , et menaça Hugues de sa royale colère s'il ne changeait de conduite. Le duc de Bourgogne résista d'abord aux volontés du roi , mais quand il vit ses domaines envahis, ses principales places démantelées, il se soumit, jura de réparer ses torts envers l'église et donna même trois châteaux comme garantie de sa parole. Le sire de Beaujeu et le comte de Chàlons n'avaient pas été plus heureux et avaient été contraints aussi de respecter les biens de l'église.
Du reste Philippe cherchait à contracter le plus grand nombre d'alliances contre Henri d'Angleterre ; il avait même attiré à sa cour les fils de ce roi et il les traitait comme ses propres frères. A la mort de l'un d'eux Henri au Court Mantel, Philippe avait affecté de le pleurer et s'était attaché par de nouveaux liens Richard-Cœur-de-Lion , fils et successeur du Roi d'Angleterre ; ils dinaient à la même table, reposaient sur le même lit et vivaient dans une intimité qui donnait de sérieuses inquiétudes à Henri. On pouvait prévoir une guerre prochaine, d'ailleurs les prétextes ne manquaient pas : Henri refusait de rendre le Vexin qui revenait à la couronne de France par la mort de Henri au Court Mantel , pour lequel cette province en avait été détachée comme dot de Marguerite de France; de plus on disait que le roi d'Angleterre gardait dans une forteresse , pour servir à ses débauches , Alix de France fiancée à un de ses fils Richard-Cœur-de-Lion , et qu'il cherchait par tous les moyens à tromper l'innocence de cette jeune princesse. Henri de son côté accusait Philippe d'avoir voulu , au préjudice de ses droits, s'emparer de la tutelle de la Bretagne à la mort de son duc Geoffroi (Constance était alors enceinte d' Arthur à qui revenait cet héritage) , et en outre de garder à la cour de
France ses deux fils qu'il excitait contre leur père. On prit les armes, et Philippe, dès le commencement de la campagne, s'empara deGraçay, d'Issoudun, et mit le siège devant Ghâteauroux. Alors le vieux roi demanda à son suzerain une trêve de deux ans, Rengageant à abandonner, Issoudun à la seule condition de connaître la liste des conjures. Les deux premiers noms qu'il y lut étaient ceux de ses fils, Richard et Jean, alors il n'en voulut pas voir davantage ; accablé de chagrin il s'enfuit , et mourut quelques jours après (4 1 89) dans un délaissement complet, pillé par ses serviteurs, et laissé nu sur le plancher ; un page en eut pitié et couvrit de son manteau le cadavre d'un si grand roi. Un autre événement vint effrayer la chrétienté et arrêter toutes les querelles : Jérusalem avait été repris par les Turcs , et le royaume chrétien d'Orient était détruit.
A cette nouvelle l'Occident s'était ému , le pape en était mort de chagrin, l'Empereur avait pris la croix en toute hAte, les rois de France et d'Angleterre avaient suspendu leurs hostilités, et après s'être juré de respecter leurs royaumes s étaient préparés à la guerre sainte que de pieux prêtres prêchaient dans les villes et dans les châteaux. Philippe- Auguste eût voulu abandonner le soin de cette chevaleresque expédition à son puissant vassal , mais il craignait que Richard n'en usât pour étendre son crédit sur les seigneurs Français ; il se fit donc déclarer chef de cette expédition. Il profita cependant de ce saint enthousiasme pour s'emparer, sous le nom de Dîmes Saladines, de la dixième partie des biens du clergé; en effet dans un concile général tenu à Paris , Philippe fit décréter que les croisés auraient un délai de deux ans pour payer leurs dettes et que les intérêts cesseraient à dater de la prochaine fête de la Toussaint, que de plus ceux qui ne prendraient pas la croix, quels qu'ils fussent , seraient obligés de donner le dixième de leur mobilier et de leurs revenus pour l'entretien de l'armée chrétienne. Les ordres de Citeaux et des Chartreux, les moines de Fontevrault et les hospices des lépreux furent seuls exceptés. Cette dime souleva de vives réclamations surtout delà part du
clergé , mais comme les principaux prélats avaient souscrit à cette obligation , elle n'en fut pas moins levée par les officiers royaux. D'ailleurs Philippe avait encore d'autres ressources, et pendant que Richard pressurait ses sujets de toutes manières pour avoir de l'or, Philippe s'en procurait par le rappel des Juifs. Il mit en ordre les affaires de son royaume, en abandonna la régence à sa mère, et le préserva de toute attaque, en engageant les plus puissants vassaux à l'accompagner. Il alla ensuite prendre l'oriflamme dans l'abbaye de St-Denis, et après avoir reçu le bourdon de pélérin des mains de l'archevêque de Rheims, il se rendit à Vézelai où était le rendez-vous général des troupes. (1190.)
Là se trouvait l'élite de la France : Philippe , comte de Flandre, Hugues , duc de Rourgogne , Henri , comte de Champagne, Thibaud, comte de Chartres et de Rlois, Rotrou , comte du Perche , Robert , comte de Dreux , cousin du roi , Etienne , comte de Sancerre , les sires de Montmorenci, des Rarres , de Coucy, les archevêques de Rouen et de Canterbury , les évêques de Reauvais et de Chartres , et un grand nombre de prélats, de barons et de chevaliers distingués. On divisa l'armée en trois corps, l'un composé de Français qui prit la croix rouge ; les Flamands , conduits par leur comte , reçurent la verte , et les Anglais eurent la blanche. Dès lors , soit que Richard eût été envieux de la belle armée que le roi de France avait sous ses ordres, soit qu'il eût été poussé par sa mère, la jalouse Eléonore , des semences de dissensions germèrent dans son cœur , et les deux rois n'étaient pas encore arrivés en Sicile que le sang des croisés avait déjà failli couler. Philippe reprochait à Richard d'avoir voulu dépouiller un chrétien , en s'emparant du royaume de Sicile et d'avoir manqué à sa promesse en refusant d'épouser sa fiancée Alix de France ; celui-ci répondait qu'il ne voulait pas faire sa femme de la maîtresse de son père , et il contracta une autre union avec Rérengère de Navarre. Philippe, dans la crainte qu'on ne l'accusât d'avoir fait manquer cette expédition pour venger ses pro-
près insultes , traita avec son rival et eu accepta une forte somme d'argent qu'il distribua aussitôt aux chefs de son armée ; puis, sans attendre les Anglais, il partit et vint enfin débarquer devant St- Jean -d'Acre, l'antique Ptoléroaïs, dont l'Empereur avait commencé le siège avec une armée de croisés forte de près de cent mille hommes. L'arrivée des Français donna tant d'activité à l'attaque que peu après la place démantelée laissait ses défenseurs à découvert. Cependant, par esprit de conciliation , Philippe ne voulut pas donner l'assaut avant l'arrivée de son rival qui s'était arrêté à conquérir , pour son propre compte , quelques îles de la Méditerrannée. Les assiégés demandèrent à capituler (8 juin 1191) et promirent de se rendre à discrétion , dans le cas où le sultan Saladin refuserait de les racheter ; le sultan n'ayant pas ratifié ces conditions, Richard, qui était enfin arrivé, souilla la gloire d'une prise aussi importante en faisant égorger tous les défenseurs de cette place.
Les forces des croisés étaient de plus de deux cent mille hommes , et Saladin n'eût pu résister , si des dissensions n'avaient éclaté entre les deux rois au sujet du royaume de Jérusalem qui n'existait pas encore ; Conrad marquis de Montserrat le revendiquait, et il avait pour lui les Français; Richard, par opposition , soutenait les droits de Guy de Lusignan , et plusieurs fois le sang chrétien fut près de couler ; on se réunit cependant pour presser le siège de Jérusalem.
Philippe résolut alors de quitter la terre sainte et de retourner dans ses États ; d'ailleurs il ne jouait à la croisade qu'un rôle secondaire , et la gloire de toutes les expéditions revenait à Richard, que sa bravoure avait fait surnommer Cœur -de - Lion ; en outre le roi avait été victime d'un attentat qui est encore couvert de mystère ; sa peau , ses ongles étaient tombés , et ses traits s'étaient couverts d'une pâleur livide ; les médecins avaient déclaré que c'était un empoisonnement et avaient conseillé au royal malade de respirer l'air natal. Philippe suivit leurs conseils et, pour ne donner aucune inquiétude
à Richard qu'il reconnaissait chef de la croisade, il lui laissa un corps de dix raille hommes sous les ordres d'Hugues de Bourgogne; il renouvela de plus le serment de respecter l'Angleterre pendant tout le temps de la guerre sainte. Philippe reprit en suite la route de France (août 1191) en passant par l'Italie. Il trouva à son retour le royaume dans l'état le plus prospère. C'est cependant à cette époque qu'il créa, sous le nom de sergens d'armes, une garde permanente pour veiller sur ses jours, et écarter de lui tout inconnu qui aurait voulu attenter à sa vie.
Un an après le bruit se répandit que Richard , avait été contraint de quitter les lieux saints , mais qu'ayant fait naufrage , il s'était vu obligé d'entrer en Allemagne où on le retenait traîtreusement. Alors son frère Jean, surnommé Sans- Terre parce qu'il n'avait aucun fief, vint trouver Philippe , lui abandonna la Normandie et lui promit hommage s'il consentait à l'aider dans ses entreprises. Le roi s'engagea à lui donner des secours et , se croyant relevé de son serment puisque la croisade était terminée , il s'empara de quelques places à sa convenance, en même temps qu'il revendiquait une partie du comté de Flandre à cause de son mariage avec Isabelle , et gardait pour lui l'Artois et St-Omer. Cependant l'Empereur, ennuyé des réclamations du Pape , d'Éléonore et de presque toute la chrétienté , venait de relâcher Richard-Cœur-de-Lion moyennant une forte rançon; Jean saisi d'effroi à cette nouvelle immolait dans un seul repas trois cents chevaliers Français , espérant laver dans ce sang la trahison dont il s'était rendu coupable à l'égard de son frère (1 1 95) . La vengeance de Philippe fut terrible ; tous les Anglais qui se trouvaient dans ses États furent égorgés sans pitié ; et ce fut par ces cruautés que commença cette guerre d'extermination et dénuée d'intérêt qui dura' plus de quatre ans. Richard avait pour lui tous les grands vassaux de France , mais Philippe n'en continua pas moins la lutte , rendant violences pour violences; il alla jusqu'en Danemarck solliciter le secours de Canut qui régnait alors sur ce pays, et dont il demanda en mariage la sœur Ingelburge. Cette princesse
lui fut accordée , mais Canut refusa d'attaquer l'Angleterre ; telle fut probablement la cause de la haine que Philippe conçut pour une épouse que ses vertus et ses charmes rendaient digne d'un meilleur sort. Une des expéditions les plus remarquables fut la défaite de l'armée Française à Fréteval ; Philippe-Auguste, perdit ses bagages et les archives de la couronne que les Rois portaient toujours avec eux ; Richard refusa constamment de les rendre , et Ton a encore la douleur de regretter la perte de plusieurs titres qui jetteraient un grand jour sur notre histoire nationale ; c'est à la suite de cette défaite qu'on établit un trésor des chartes permanent, et qu'on transcrivit, de mémoire, sur les registres dits olim les actes dont les originaux avaient été perdus. La guerre continua encore quelque temps avec des alternatives de bons et de mauvais succès jusqu'à ce que le pape eût interposé son autorité ; les deux rivaux n'osèrent la méconnaître , d'autant plus que Philippe qui avait alors l'avantage , ne voulait pas mécontenter le souverain pontife , espérant lui faire ratifier son divorce. Les deux rivaux signèrent une trêve de cinq ans par laquelle chaque parti gardait ses conquêtes (1 3 janvier \ \ 99) . La même année vit la mort de Richard ; ce roi fut tué par une flèche au siège de la forteresse de Chalus dont il avait formé l'attaque sous le prétexte que le seigneur y avait découvert un trésor qui devait lui revenir comme souverain.
Philippe -Auguste eût sans doute profité de la mort de son ennemi , s'il n'avait été obligé de donner tous ses soins aux querelles que son divorce avait fait éclater parmi le clergé de son royaume; les uns, amis dévoués du roi, lui restaient fidèles dans sa mauvaise fortune ; les autres, à l'invitation de Pierre de Capoue, légat du pape que des haines personnelles excitaient encore, blâmaient tout haut le renvoi de l'infortunée Ingelburge, et surtout le mariase du roi avec Agnès fille de Berthold duc de Méranie. Le prince Danois en avait appelé au pape de l'affront que venait de recevoir sa sœur dans le concile de Gompiègne ; le royaume fut mis en interdit (assemblée de Vienne, janvier
\ 200) ; jamais on ne vit plus grande désolation en France , aucun prêtre ne célébrait les offices divins , plus de prières à la naissance des enfans , plus de chants sacrés aux funérailles , les unions n'étaient plus bénies, et le pauvre peuple se lamentait. Philippe n'en résista pas moins , et voulut contraindre par la force les prêtres à désobéir au souverain pontife ; il fit saisir les biens du clergé , resserra la captivité d'Ingelburge et en appela à un concile ; puis lorsque de toutes parts on se réunissait à Soissons où devait se tenir rassemblée des prélats, Philippe , soit qu'il se fût laissé toucher à la vue des misères de son peuple, soit qu'il eût été ramené par les conseils d'un autre légat du pape envoyé nouvellement en France, alla retirer de sa prison l'infortunée princesse Danoise, et la repritpour femme après avoir renvoyé Agnès qui en mourut de douleur dans l'année, au château de Poissy (4201).
S'étant ainsi réconcilié avec l'église et fait lever l'interdit qui pesait sur son royaume, Philippe put tourner ses vues vers l'Angleterre où Jean -Sans -Terre venait de se faire couronner au préjudice de son neveu Arthur duc de Bretagne. Déjà il avait fait quelques tentatives pour profiter de ces discordes; il avait même obtenu pour la dot de Blanche de Castille, mariée à son fils Louis, la cession d'Evreux et de plusieurs fiefs considérables; il abandonnait à ce prix les intérêts de son vassal, le duc de Bretagne, et le forçait même de rendre hommage au roi Jean ; mais ce n'était que les préludes d'une guerre plus terrible et plus acharnée que Philippe comptait entreprendre après sa réconciliation avec l'église. Le désir d'accroître sa puissance l'empêcha de prendre part à une quatrième croisade qu'un prêtre enthousiaste parvint à réunir malgré la froideur des chrétiens. Mais Foulques, tel était son nom , ne put cependant emmener cette masse de croisés aux lieux saints , et le seul avantage d'une expédition commencée malgré tant de difficultés fut la prise des villes de Zara en Hongrie et de Constantinople sur les Grecs, dont les croisés avaient eu souvent à se plaindre. C'était la dernière croisade lointaine de ce règne ; les chevaliers s'armeront
encore pour la défense du Christ, mais c'est au centre même du royaume qu'ils signaleront leur zèle religieux.
Pendant qu'un grand nombre de seigneurs Français se laissaient entraîner à la voix éloquente de Foulques, Philippe profitait des fautes et de l'apathie de Jean pour réunir à ses états les plus belles provinces que l'Angleterre possédait encore sur le continent. Jean , dans un moment d'irritation et de colère , ennuyé de voir que les révoltes continuelles de son neveu, Arthur de Bretagne, ne lui permettaient point de se livrer à une molle oisiveté, se mit à la tête d'une nombreuse armée et fit ce jeune prince prisonnier. Dès lors on ne sait ce qu'il devint ; la voix publique accusa Jean de sa mort ; on disait que Arthur ayant refusé de renoncer à ses droits sur la couronne d'Angleterre , Jean , ne trouvant pas d'assassins , avait été luimême son meurtrier, et que l'ayant conduit sur les côtes som bres de la Bretagne , il l'y avait frappé de plusieurs coups de poignard.
Philippe-Auguste profita de ces bruits et ordonna au roi d'Angleterre de comparaître devant les pairs de France pour se justifier de la disparition d'Arthur. Jean n'avait garde de se soumettre , surtout lors qu'on lui eut refusé un sauf-conduit ; il laissa prononcer contre lui une sentence de mort et la confiscation de ses possessions continentales, persuadé que ce n'était qu'un arrêt illusoire; mais la royauté sortie d'enfance sous les règnes précédens , était dans toute la force de la jeunesse , et Philippe- Auguste n'était point homme à négliger cette occasion de s'agrandir. Il se mit à la tête de son armée, renoua les traités d'alliance qui l'unissaient à la Bretagne , et se jeta sur la Normandie, dont il s'empara avec une célérité prodigieuse. Ces désastres n'avaient pu tirer Jean de son apathie ; livré au jeu et aux danses, il refusait d'écouter les envoyés des villes assiégées qui venaient réclamer son secours. Il avait encore fait déclarer contre lui la puissante famille de Lusignan, en enlevant au comte de la Marche sa fiancée Isabelle d'Angoulème ; peu après il lui donna le titre de reine , après en avoir dépouillé
sa femme sans motifs plausibles. Le comte de la Marche, dans son désir de se venger , avait excité le Maine et l'Anjou à la révolte. Craignant enfin d'être serré de trop près , Jean repassa en Angleterre , laissant a quelques barons le soin de se défendre comme ils le pourraient. Les Français en firent bon marché , et dans une seule affaire , pendant que le gros de l'armée pénétrait en Poitou , Henri le maréchal envoya au roi cinquante -deux chevaliers et cent bourgeois chargés de chaînes.
Jean avait assemblé une nombreuse armée et avait résolu de venir défendre îes quelques places qui lui restaient de ses possessions continentales; mais les seigneurs Anglais refusèrent de passer la mer, et le roi reprit sa vie indolente, peu soucieux du surnom injurieux que lui donnaient ses peuples. Cependant les légats du pape réunissaient leurs efforts pour empêcher Philippe de dépouiller entièrement son rival ; ils l'amenèrent enfin à signer avec Jean une trêve de deux ans, à la condition que, pendant ce délai, il garderait toutes ses conquêtes au Nord de la Loire. (1 206. ) Jean accepta : puis , au lieu de profiter de la paix pour s'attacher de nouveaux alliés, il se brouilla avec le pape, et Innocent ÎII, qui occupait alors la chaire de St.-Pierre, lança l'interdit sur son royaume et l'offrit au roi de France (1211.) Philippe, malgré la résistance qu'il avait opposée à l'excommunication dont il avait été frappé , se garda bien cette fois de nier la puissance du pape. Il fit d'immenses préparatifs pour exécuter cette sentence ; on porte même à dix-sept cents , le nombre des vaisseaux qui furent construits pour cette guerre; mais Jean , usant d'artifice , l'empêcha d'éclater. Au moment où tous les seigneurs rassemblés à Soissons prenaient les armes avec acclamations et juraient fidélité à Philippe , Jean , saisi d'effroi et forcé par ses barons , signait la paix avec le saintsiège , mettait son royaume sous la protection immédiate du pape, et se contentait de le tenir en fief de lui moyennant une redevance annuelle de mille marcs d'argent. La première loi de la féodalité était la protection du suzerain accordée au vassal ;
Innocent défendit donc à Philippe d'envahir le domaine du roi Jean ; il alla môme plus loin et appela les principaux seigneurs à la Croisade. Il ne fallait plus cette fois passer les mers pour trouver les ennemis , il n'y avait que la Loire à traver ser ; c'était enfin contre les riches et puissants habitants du Midi qu'Innocent voulait tourner les armes des chevaliers du Nord.
Les Albigeois, nom donné à des sectaires qui avaient ressuscité quelques erreurs des Manichéens , après avoir eu de très faibles commencements s'étaient étendus dans presque toute la France . et on pouvait craindre qu'ils n'envahissent toute la Chrétienté ; déjà la voix des papes s'était fait entendre pour réprimer ces désordres ; cette fois Innocent voulut employer le glaive , et cette guerre commença avec un acharnement qui la rendit terrible : on vit des villes entières dévastées, des prêtres même , oubliant leur ministère de paix , exciter les guerriers au meurtre, et lors du sac de Béziers, on avait entendu l'abbé de Citeaux s'écrier en parcourant les rangs : Tuez - les tous ! Dieu connaît ceux qui sont à lui! Philippe- Auguste refusa de prendre part à cette expédition, comme il avait refusé d'accepter le commandement de la quatrième croisade (1.) N'osant attaquer Jean , dans la crainte de s'aliéner le saint-siège , dont il avait déjà été à même de reconnaître la puissance , le roi de France tourna ses armes contre le comte de Flandre, vassal puissant et remuant, allié tantôt de l'Angleterre et de l'Allemagne. Mais Ferrand de Portugal , qui était alors à la tête du comté , n'était pas homme à céder sans combattre , et pendant que Philippe ravageait ses États , et brûlait ses principales places , il opérait la jonction de sa flotte avec celle du roi d'Angleterre,
(1) Pour ne pas arrêter le récit de ce règne, nous avons rejeté plus loin l'analyse de cet abominable épisode de notre histoire, pour nous servir de l'expression de M. de Chateaubriand ; on verra facilement d'ailleurs que c'est un fait isolé qui n'a aucun rapport direct avec les évènemens dont nous nous occupons en ce moment.
surprenait les vaisseaux Français près de Dam au Nord de Bruges, en incendiait la plus grande partie, et par sa victoire , forçait le roi à livrer le reste aux flammes.
Par ce seul combat l'Angleterre était sauvée ; la Flandre était délivrée d'un rival redoutable , et Philippe- Auguste se voyait resserré par de puissants princes, Jean, Ferrandet Othon empereur d'Allemagne, qui tous trois allaient l'attaquer et porter la guerre jusqu'au centre de son royaume ; déjà même ils en avaient projeté le partage : à Jean , les possessions littorales, Othon reprenait la Lorraine , et les comtes de Flandre et de Boulogne voyaient accroître leurs États de tout ce qui formait alors la France (1213). Philippe, quoiqu'il eût une grande partie de ses sujets occupés contre les Albigeois, accepta cependant la lutte ; il lit un appel aux bourgeoisies qui dans leurs révoltes contre les seigneurs , avaient toujours trouvé un appui auprès des rois de France et elles y répondirent en envoyant leurs milices ; ayant ainsi assemblé une nombreuse armée , Philippe -Auguste la partagea en deux corps; son fils Louis fut chargé de s'opposer aux ravages des Anglais qui venaient de débarquer dans le Poitou , il les poursuivit jusque dans leurs vaisseaux ; de son côté, après avoir pris l'oriflamme , le roi s'avança à la tête des milices communales jusqu'au pont de Bouvines en Flandre. On dit , qu'avant la bataille , il déposa sa couronne sur l'autel , et l'offrit à un plus digne ; les acclamations unanimes des troupes lui apprirent qu'il pouvait compter sur elles. Le combat fut des plus acharnés ; jamais on n'avait vu tant d'ordre; il s'était fait, en effet , une révolution dans la manière de combattre comme dans la féodalité. Philippe s'exposa sans crainte ; frappé à la gorge par un piquier, il avait été renversé et déjà les chevaux commençaient à le fouler aux pieds , lorsque Montigny , qui portait l'oriflamme , avertit les troupes du danger que courait le roi , et bientôt les chevaliers Français lui firent un rempart de leurs corps. Othon ne dut son salut qu'à la rapidité 4e son cheval ; sa retraite fut le signal de la fuite. Les deux comtes restèrent prisonniers , celui de
Boulogne alla expier sa révolte dans les prisons de Péronne ; quant à Ferrand , il accompagna le roi dans son retour qui fut presqu'une marche triomphale ; le peuple accourait sur ses pas et protestait de son affection pour le vainqueur de Bouvines, puis se tournant vers le vaincu il raillait sa défaite. (1)
Par cette victoire, Philippe avait affermi le trône en montrant aux milices communales ce qu'elles pouvaient, en exécutant la sentence des Pairs contre Jean, et en détruisant la grande vassalité ; de plus il avait consolidé l'église en luttant contre Othon, qui avait juré d'exterminer pape, évêques et moines , ne laissant que les prêtres nécessaires au culte , et ne leur donnant d'autres ressources que les aumônes des fidèles.
Jean , de retour en Angleterre , avait été contraint par ses barons de signer la grande Charte composée de soixante-un articles, que le docteur Ott analyse ainsi :
« Elle garantit, dit-il, les privilèges de l'église, mais sans les » déterminer ; elle fixe les prestations féodales et règle les » droits des pupilles et des héritiers qui possèdent des fiefs ; » elle exige pour tous subsides extraordinaires le consentement » du grand conseil des tenanciers de la couronne ; limite les » pouvoirs judiciaires du roi ; impose des conditions de capa- » cité aux juges ; interdit tout déni de justice et toute préva- » rication, et prononce qu'aucun homme libre ne peut être » arrêté, emprisonné, poursuivi sur ses biens sans une con- » damnation prononcée par ses pairs , que les amendes doivent » être proportionnées au délit, et que le franc tenancier ne » doit pas être privé de son fief, le marchand de sa marchan- » dise , le laboureur de ses instrumens ; elle garantit les privi- » lèges des villes, bourgs et ports, et la libre circulation des » marchands étrangers , réforme des abus forestiers et statue » sur quelques autres points moins i m port ans et transitoires. »
(1) Quatre ferrands bien ferrés
Mènent Ferrand bien enferré.
Jeu de mob populaire ; ferrant signifiant à cette époque cheval bai.
Jean signa par faiblesse , puis se repentant de ce qu'il avait fait , il appela de toutes parts à son secours les routiers , les malandrins , les aventuriers , leur promettant les terres de ses barons infidèles et de l'or pour chacune des têtes qu'ils lui apporteraient ; les seigneurs Anglais résolurent alors de se donner à la France , et ils offrirent la couronne au jeune Louis que sa bravoure avait déjà fait surnommer Cœur -de- Lion. Innocent s'était déclaré pour le roi Jean ; il fit menacer Philippe- Auguste de l'excommunication s'il prenait part à cette expédition. Alors Louis se mit à genoux devant son père , ne lui demandant autre chose que sa neutralité , et Philippe s'y étant engagé par serment , ce prince passa en Angleterre , et , en peu de temps , il se serait emparé de ce pays , si la mort de Jean-Sans-Terre n'était venue changer la face des affaires (1 21 6) . Les seigneurs Anglais , débarrassés ainsi du prince qu'ils avaient toujours craint sans avoir su le respecter , jaloux que des places eussent été données aux Français à leur détriment, se hâtèrent de saluer le jeune roi légitime , et Louis abandonné de son père qui tournait toutes ses vues vers le Midi, battu sur terre et sur mer, se vit contraint de traiter avec le vainqueur ; on accorda une amnistie entière à tous les Anglais qui avaient pris le parti du prince Français , et Louis put ramener les débris de la nombreuse armée qu'il avait conduite dans ce pays , pour revendiquer les droits de sa femme , la pieuse Blanche de Caslille (1217).
Dès -lors le règne de Philippe -Auguste n'offre plus rien de remarquable: tandis que le vieux roi se voit mourir lentement, et pour ainsi dire de jour en jour , son fils comme autrefois Louis- le-Gros conduit les armées, et prend part à la guerre désastreuse du Midi ; mais bientôt dégoûté de cette lutte religieuse dans un pays où chaque broussaille cachait un ennemi , il abandonna le comte Amaury de Montfort avec lequel il s'était ligué. Cependant à la, prière de son allié qu'écrasait la puissance de Raymond comte de Toulouse , il assembla une armée . mais son père étant infirme il refusa d'éloigner ses forces . et
resta à observer les combattons ; en6n Amaury accablé offrit d'abandonner ses terres au roi Philippe , au moment où ce monarque terminait par une maladie cruelle un des règnes les plus glorieux de notre histoire. Il mourut à Mantes le 1 4 juillet 1223, à l'âge de cinquante-huit ans.