JUSQU'A LA KIOHTDE PHILIPPE- AUGUSTE
Les Albigeois étaient une secte d'hérétiques qui s'éleva dans le douzième siècle ; prêchées d'abord en Provence par Pierre de Bruys et Henri , ces erreurs s'étendirent promptement et gagnèrent bientôt l'Allemagne , l'Italie et môme l'Angleterre. C'était surtout l'ordre hiérarchique dans l'église et les sacremens que les Albigeois attaquaient avec le plus de violence. Leurs doctrines furent condamnées dans divers conciles tenus à Toulouse Fan 1419, à Latran en 1139 et enfin à Tours en 1163. Ce fut vers la fin de ce siècle que les disciples de Pierre Valda, qui du nom de leur maître reçurent le nom de Vaudois , se joignirent aux Albigeois pour réunir leurs attaques contre l'église, et la ville d'Albi devint le centre de cette hérésie. On se préoccupait cependant de ces troubles qui prenaient chaque jour plus d'intensité , et dans un nouveau concile tenu à Lombers l'an 1 165, Gilbert de Lyon signala ces erreurs et en fit condam-
ner les sectaires. On voulut dans le même temps leur ouvrir les yeux et leur faire abjurer l'hérésie. Le cardinal Pierre , accompagné des archevêques de Bourges, de Narbonne et de plusieurs autres missionnaires , remplit le Languedoc de ses prédications. Mais il ne put rien obtenir et le concile de Latran (1 179) lança contre les Albigeois les foudres de l'église. Avant cependant d'user de violence , on entreprit de nouvelles prédications. En 1 206 , Diégo , évéque d'Osma en Espagne , passa les Pyrénées dans l'espoir de ramener à la foi ces novateurs. Il avait amené avec lui S. Dominique son diocésain, Arnaud de Gitenna et Pierre de Castelnau, évéque de Carcassonne et légat du saint-siège. Cette fois les Albigeois résolurent d'opposer la force aux prédications ; Pierre de Castelnau qui par son titre était plus directement en butte aux attaques des hérétiques reçut d'eux l'ordre de quitter le Languedoc et fut môme assassiné au moment où il se préparait à passer le Rhône.
Cette nouvelle agita toute l'Europe , on accusa Raymond VI comte de Toulouse de favoriser l'erreur, on alla même jusqu'à dire que Pierre de Castelnau n'avait été frappé que par son ordre. Le pape jura de venger le meurtre de son légat , et excommunia le comte ; par toute la France on prêcha une croisade contre lui, et l'on promit des indulgences à ceux qui prendraient les armes. Lyon fut désigné pour la réunion des croisés et tout se prépara à cette expédition. Telles furent les causes de la guerre sanglante que nous allons raconter, où pour mieux dire, analyser le plus brièvement possible pour nous détourner au plus tôt de ces scènes d'horreur.
A l'approche du danger Raymond avait imploré un pardon qu'on ne lui avait accordé qu'à de dures conditions; il devait en effet livrer au légat Milon sept des places de Son comté et se joindre aux autres croisés pour poursuivre les Albigeois, en un mot porter les armes contre ses sujets pour la ruine de ses états. Raymond dut cependant se soumettre (concile de StrGilles , 18 juin 1209) et vint se joindre à l'armée des croisés ; on remarquait parmi les chefs Odon duc de Bourgogne, Pierre de
Courtenai, comte d'Auxerre, les comtes de Neverset de St-Pol, Simon de Montfort et un grand nombre de seigneurs distingués.
La campagne commença par le siège de Bézicrs, qui était une des places les mieux défendues appartenant aux Albigeois; elle n'en fut pas moins emportée d'assaut et plus de vingt mille hommes y furent passés au fil de l'épée. Les croisés allèrent ensuite investir Carcassonne où s'était renfermé Roger Trincavei neveu du comte de Toulouse. La place était également forte, et l'ardeur du chef s'était communiquée à tous les habitans. Les croisés , persuadés qu'ils perdraient à cette attaque un temps précieux , offrirent aux assiégés de traiter avec eux ; mais le pillage de Béziers avait inspiré trop d'effroi pour qu'on voulût accepter des conditions même favorables; Roger refusa de rien écouter et mal lui en prit , car la sécheresse ayant tari tous les puits de la ville , les habitans furent obligés de se rendre. Les croisés avaient accordé aux assiégés la vie sauve , mais , contrairement à la foi jurée , à peine étaient-ils entré dans la ville qu'ils firent dresser les instruments de supplice et retinrent le vicomte Roger dans une étroite prison. Ce jeune chef mourut peu après , et l'on croit que le poison ne fut pas étranger à cette fin prématurée (10 novembre.)
Jusqu'alors les croisés avaient agi sans chef, et obéissaient à un conseil souvent présidé par l'abbé de Citeaux l'un des prélats les plus hostiles aux Albigeois. Le commandement de l'armée fut d'abord offert au duc do Bourgogne et aux comtes de Nevers et de St-Pol ; mais ces seigneurs avaient été indignés de la conduite, qu'on avait tenue à l'égard du vicomte de Carcassonne et ils n'attendaient pour se retirer que le délai fixé pour obtenir des indulgences. Sur leur refus Simon de Montfort , comte de Leicester, fut reconnu chef de l'armée et on lui abandonna les terres nouvellement conquises. Ensuite, les quarante jours de service étant écoulés, plusieurs seigneurs las de cette guerre cruelle revinrent dans leurs domaines.
Le comte de Toulouse avait aussi quitté l'armée des croisés ,
après toutefois avoir traité avec Simon de Montfort, au sujet des places qu'ils possédaient sur les frontières l'un de l'autre. Mais cette bonne intelligence ne dura pas long-temps, car Raymond était a peine de retour à Toulouse qu'il reçut une députation des croisés par laquelle ils lui demandaient, sous peine d'excommunication et de voir la guerre au centre de ses États , de livrer les habitansdont ils lui donneraient les noms, et d'abandonner leurs biens. Raymond refusa de se soumettre , il en appela au pape et résolut de se rendre en Italie. Il mit aussitôt ce projet à exécution , et pendant que Simon de Montfort continuait la guerre , et lui enlevait Mi repoix , Pamiers , Alby et un grand nombre d'autres places, le comte de Toulouse recevait un accueil favorable d'Innocent III (janvier 1210) et en obtenait l'absolution du meurtre de Pierre de Castelnau. A son retour, Raymond alla trouver les chefs des croisés, et leur demanda à se justifier des crimes qui lui étaient imputés, mais il ne put obtenir cette faveur. Bien plus , Tannée suivante, une sentence d'excommunication fut prononcée contre lui au concile d'Arles, et Innocent la confirma ; le pape alla même plus loin encore : il ordonna à ses lieutenants d'envahir les domaines du comte de Toulouse et d'interdire les évêques qui pourraient lui être favorables. La guerre devenait de jour en jour plus acharnée , des divisions se mettaient dans les familles et les chefs eux-mêmes en donnaient l'exemple. Baudouin s'était en effet déclaré contre Raymond son frère et était devenu un de ses plus violents ennemis.
Simon de Montfort, voulant frapper un grand coup, vint mettre le siège devant Toulouse , mais il fut 'repoussé , et perdit même plusieurs châteaux dont il s'était emparé précédemment. Le comte de Toulouse compta bientôt un nouvel et puissant allié ; le roi d'Aragon Pierre II prit sa défense et obtint du pape une suspension de la croisade (1213). C'était un grand avantage pour Raymond qui ne demandait qu'à rentrer dans le sein de l'église et à acheter la paix même au prix de sacrifices. Ce seigneur espérait qu'enfin on lui permettrait de se justifier; il n'en fut rien et le concile de Lavaur refusa de recevoir sa
confession. Alors le roi d'Aragon irrité de la conduite des croisés joignit ses troupes à celles du comte de Toulouse, et tous deux ayant réuni leurs forces assiégèrent Muret. Simon de Montfort accourut aussitôt au secours de cette place ; on en vint aux mains (12 septembre 1213) , mais le roi d'Aragon ayant été tué dès les premiers coups , son armée s'enfuit en désordre et les croisés remportèrent une éclatante victoire. Au dire des chroniqueurs contemporains , le doigt de Dieu se reconnaît sans peine à la bataille de Muret ; ils prétendent en effet que Montfort ne perdit qu'un seul homme. Quoiqu'il en soit ce chef parcourut en vainqueur le Quercy , le Rouergue , TAgénois et môme le Périgord ; telles étaient les craintes qu'avaient inspirées ses cruautés que les villes lui ouvraient leurs portes sans combattre.
Pendant ce temps le concile de Latran s'assemblait et portait un nouveau coup à Raymond. Ce prince en effet sollicitait en vain l'autorisation de s'y justifier des crimes qu'on lui imputait; en vain il s'appuyait sur le crédit du pape Innocent que la vue de tant de sang répandu avait fatigué de ces guerres méridionales. Le concile l'excommunia de nouveau (1215), le dépouilla de ses terres, ne lui laissant qu'une pension viagère de quatre mille marcs d'argent , et il donna à Simon de Montfort ses vastes États, ainsi que les autres conquêtes des croisés. Raymond , fatigué de cette lutte et harassé d'ennuis , se retira près de son neveu le roi d'Aragon , laissant à son fils le soin de continuer la guerre. Ce seigneur , nommé Raymond -le -Jeune pour le distinguer de son père , s'était rendu de suite après la décision du concile à la cour du pape et n'avait pas tardé à obtenir sa bienveillante amitié. Innocent lui accorda même le comté de Provence ; mais ce n'était pas ce qu'il voulait, et sur le point de prendre congé du pape il lui demanda s'il mériterait sa colère en reprenant sur Montfort les terres dont il avait été dépouillé. Quoi que vous fassiez, que Dieu vous accorde la grâce de bien commencer et de mieux finir, répondit Innocent. Raymond partit après avoir reçu la bénédiction du pape et tout se prépara de nouveau à la guerre.
A peine était-il débarqué que Raymond vit les anciens sujets de son père se ranger près de lui ; aux cris de vive Toulouse, vivent le comte Raymond et son fils , ils parcoururent le pays et les villes se livraient à eux. Marseille , Avignon , Tarascon furent de ce nombre. A Beaucaire la garnison laissée par les croisés s'était retirée dans le château. Raymond , après avoir fait son entrée dans la ville, forma le siège de cette forteresse. Montfort vola à son secours , mais Raymond lutta avec lui de ruse et d'adresse et le força de se retirer ; la garnison du château capitula peu après.
Chaque jour Raymond-le-Jeune faisait de nouveaux progrès, Toulouse résolut même de se remettre sous sa puissance, mais Montfort fut instruit de ce complot , et revint en toute hâte dans cette ville. Alors profitant dune paix trompeuse et aidé par le fougueux évêque Foulques , il fit dresser des appareils de supplice et un grand nombre d'habitans en furent les malheureuses victimes. Cependant la ville ne tarda pas à se rendre à Raymond. Montfort , furieux de ce qu'il appelait une trahison, vint faire le siège de cette place; il y trouva la mort, car une grosse pierre lancée par un mangonneau l'atteignit à la tête {1 21 9) . C'est ainsi que mourut ce chef à qui l'on ne peut refuser de grandes qualités , mais sur qui pèse une réputation de cruautés qui a entaché sa vie. Obligé de lever le siège, Àmaury de Montfort , fils de Simon , alla d'abord rendre les derniers honneurs à son père dans le monastère de Hautes-Bruyères ; il se fit ensuite reconnaître par ses nombreux sujets.
A Innocent III venait de succéder Honorius III dont les premiers actes avaient été de violents manifestes contre les Albigeois; ce pape prêcha contre eux une croisade et institua l'ordre de la Sainte Foi pour les chevaliers qui s'armeraient contre ces hérétiques (1221). Mais les seigneurs étaient fatigués de cette guerre du Midi , et c'était en vain qu' Amaury de Montfort , qui avait succédé à son père dans le commandement de l'armée , faisait tous ses efforts pour ranimer l'enthousiasme religieux , en vain il se reconnaissait le vassal des évèques les plus in-
Hue us, il ne recevait aucun secours. Cependant le fils du roi de France, Louis qui devait porter la couronne le huitième de ce nom, ne voulant pas rester étranger dans le Midi , alla le rejoindre ; il espérait d'ailleurs faire servir l'armée des croisés à ses desseins ambitieux , et enlever au roi d'Angleterre les quelques places qu'il tenait encore dans ces provinces, mais il fut trompé dans ses prévisions, et il ne fut reçu qu'au titre de simple croisé. Amaury néanmoins , voyant son parti presque ruiné , offrit la souveraineté de ses domaines à Philippe-Auguste, mais ce roi, qui depuis douze ans n'avait pris aucune part à cette guerre religieuse, refusa d'accepter ces offres. Sur ces entrefaites Raymond VI mourut à Toulouse (août \ 222) , et son fils fut généralement reconnu chef des Albigeois. L'église, continuant les poursuites qu'elle avait constamment dirigées contre le comte , le priva des prières des morts.
Le refus de Philippe-Auguste d'accepter la souveraineté des provinces méridionales , la mort de Raymond VI qui laissait ses vastes États à un prince entreprenant et aimé de ses nombreux sujets , le peu de succès de la croisade prêchée par Honorius décidèrent Montfort à traiter de la paix avec son puissant rival. Des conférences furent ouvertes, mais la mort du roi de France changea la face des affaires comme nous le verrons au chapitre suivant.