‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 19 sur 74 · XI. — L'œuvre de la Pléiade · texte numérisé non relu

XI. — L'œuvre de la Pléiade

!• Les Sources. — Cf. les textes indiqués ci-dessus, et ajonleE;

— Vauqueiin de la Fresnaye ; Jrl poétique, édit. G. Peltisaier, Paris. 1885; — Malhurin Régnier, dans ses Satires, notamment Satire r et Satire tX; — A. P. Lemercier,£fuije... sur Vauqueiin de la Fresnaye, Nancy, 1887 ; — Ferdinand Brunot, La doctrine de Malherbe. Paris. 1891; — Emile Faguet. XVI- siècle. Paris, 1894;

— et Marty-Laveaui : La langue de la Pléiade, dans la collection

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78 MANUEL DE l'hiSTOIBE DE LA LITTÉR&TORB FRANÇAISE

une grande admiration pour les modèles grecs, c'est à l'école des Latins que nos poètes eux-mêmes se rangent; c'est Horace qu'ils imitent plus volontiers que Pindare; et il n'est pas jusqu'à Ronsard, dans sa Franciade — mais surtout dans sa théorie de l'épopée, — qui, s'il invoque le grand nom d'Homère, ne s'inspire constamment de Virgile. Un érudit considérable, Jules- César Scaliger, fait un pas de plus, dans sa Poétique, où il proclame ouvertement la supé'riorité des Latins sur les Grecs. Se rend-il compte peut-être que les Grecs, ainsi que le dira plus tard un philosophe [Hegel, Esthétique, trad. Bénard, t. I], n'ont connu que les Grecs et les barbares, tandis que les Latins ont vraiment connu l'homme? Toujours est-il qu'à partir de 1560 ou environ, et en dépit de quelques efforts, — tels

de la Pléiade française. Voyez aussi, à un point de vue plus général : A. Couat. la Poésie alexandrine, Paris, 1S82.

2' L'ŒuvBE DE TA pLËiADB. — . Au poiut de vue de la forme : elle a donné droit de cité à l'alexandrin dans la poésie rrancaîse. — Comparaison du décasyllabe et de l'alexandrin. — La Plciadea mis dana la circulalion de l'usage poétique tous les rythmes dont nous noue Hervoaa; — elle a considérablement enrichi la langue; ^ et, à ce propos, que vaut le reproche qu'on adresse à Ronsard d'avoir n en français parlé grec et latin o ? ^ La Pléiade a encore enseigné à la poésie, et même à la prose française, le a pouvoir intrinsèque s des mots, c'est-à-dire, qu'en toute langue, et indépendamment de ce quils signifient, il y a de « beaux a mots et de vilains mots. — De quelques exagérations des romantiques a es sujet [Cf. Th. Gantier, Notice sur Baudelaire^. — Enfin la Pléiade a prétendu relever la dignité du poète en même temps que celle de la poésie; — et elle y a réussi; — ne fût-ce que par l'acclimatation des genres de l'antiquité dans notre littérature.

Si elle n'a pas réussi davantage, c'est qu'elle a commis trois erreurs capitales : — 1° Elle s'est trompée sur le choix des modèles, qu'elle a toujours confondus, pourvu qu'ils fussent anciens, dans la même admiration; — 2° Elle s'est trompée sur les conditions des genres, qu'elle a cru que l'on pouvait créera volonté, sans égard au

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LA FORMATION DB l'idIaL CLASSIQUE 74

que ceux d'Henri Estieaae, daas sa Conformité du langage françoU avec le grec, — on voit la langue d'Homère et de Platon se retirer pour ainsi dire de la circulation de l'usage et se réfugier dans l'ombre des collèges. Elle redevient matière d'érudition. Ce n'est plus h Sophocle ou h Aristophane que les premiers auteurs de nos tragédies ou de nos comédies « classiques » demanderont des leçons de leur art, c'est à Plante et c'est ii Sénèque. La seule « antiquité » qu'on imite est ou sera bientôt l'antiquité latine; et ainsi, comme un ferment qui n'était destiné qu'à favoriser une combinaison dont il ne devait point faire partie, le grec, après avoir servi à déterminer l'idéal classique, s'en élimine.

C'est qu'aussi bien, si le grec a de rares qualités, le latin en a d'autres, et de plus convenables peut-être à U

tempa, anKlievi, aux lois de l'esprit bnm ai n. — Théorie de l'Épopée, cODBidérée comme ezpresBion d'un conflit de races; — Théorie du lyrisme, considéré comme eipregaioD de la personnaUlé du poète;

— Théorie du Drame, considéré comme une rencontre de la force des choses et de la volonté humaine. — Enfin, et 3°, la Pléiade s'est trompée sur aee forces réelles, en ne connaissant pas assez ce qui lui manquait du côté de l'expérience de lavie et de l'obserTaliou de l'homme.

Mais, et au point de vue même du fond, ses erreurs ne l'empêchent pas d'avoir comme délimité la circonférence du classicisme.

— Elle a connu ou du moins entrevn le pouvoir de la forme ; — elle a vu en quoi consistait la véritable imitation ; — et comment de l'imilalion on passait i l'invention [Cf. à cet égard André Chénicr, Épitre IV, à M. Lebrun, et l'Invention] ; — elle a communiqué à ses successeurs l'ambition d'égaler la langue française à la dignité du grec et du latin ; — et il n'est pas enfin jusqu'aux bornes de l'art classique qu'elle n'ait posées d'avance. — En ce sens Ronsard, moins le lyrisme, c'est déji Malherbe; — et Malherbe, en y ajoutant la probité de réilexîou et la solidité de sens moral qui lui mauqueronl, ce sera déjii Boileau.

éO MANUEL DE l'biSTOIBB DB LA LlTTÉnATVBB FRANÇAISE

nature du génie françnis. « Rien, a-t-on dit, n'égule la dignitii de la langue latine... Elle fut parlée par le peupleroi, qui lui imprima ce caractère de grandeur unique dans

l'histoire dn langage huntaïn C'est la langue de la

civilisation. Mêlée à celle de nos pères les barbares, elle sut raffiner, assouplir et pour ainsi dire spirilualiser ces idiomes grossiers qui sont devenus ce que nous voyons... Qu'on jette les yeux sur une mappemonde, qu'on trace la ligne oii cette langue universelle se tut : là sont les bornes de la civilisation et de la fraternité européennes... Le signe européen, c'est la langue latine. » [Joseph de Maistre, Du Pape.] C'est ce que les Français de la Renaissance ont compris, et peut-être n'eussent-ils pas su les dire, mais ce sont bien là les raisons pour lesquelles, après la courte et poétique ivresse dont le grec les avait

Troibiâmb Époqub

De la pnblîcation des « EsBids » b la pulilioation

de 1' B Astrée ».

4KS0.1K88 ' a 1808.

I. — Bernard PalÎBsy [SaÎDles, ou Agen, 1510 ; f 1590, Paris].

1" Les SouHCKa. — Bernard Palissy, Discours admirables de l'art de terre, édit. B. Fillon, t. Il, p. 206 et sniv. ; — Lamarliae, dans le Civilisateur, juillet 1852; — Haag, la France Protestante, .irticle Palissï. 1857 ; — Louis Audiat, Bernard Palissy. Parla, 1B63 et 1868; — A. JacqDemart, Zei Merveilles de la céramique, t. 11, Paris, 1868; — Louie Audiat, Palissy, sa vie et ses œuvres, ea tète de l'édition Fillon, Niort, 1888; — Erneil Dupuy, Bernard Paliasr, Paris, 1891.

2" L'Abti&te, l'Ecbivain bt lb Savâkt. — De quelques éloges extravagants que l'on ■ faits de B. Palissy [Cf. l'article indiqué de

I. II r>Dt noliF M, liai .tlgndn diTinitga, qi» r^diliau du fiHÙ ds 1M0 D<

LA FORMATION DB t'ipéll. CLASSIgOB B!

lia temps transportés, ils retournent en foule k la tradition latine.

Ils éprouvent en même temps le besoin d'égaler h la perfection de la forme, qu'ils croient fermement avoir atteinte [Cf. E. Pasquier, Recherches de la France, livre VII, chnp. 8, 9 et 10], la dignité, la gravité, la solidité da fond. J'en vois un curieux témoignage dans la coquetterie pédantesqne et naïve avec laquelle, toutes les fois qu'ils expriment une idée générale, ils onvreot les guillemets

« » pour attirer l'attention du lecteur. Il en résulte

qu'au lieu que les Italiens s'égarent déjà, pour achever bientôt de s'y perdre, dans les subtilités de l'alexandri' nisme,et, — selon l'expression de l'un des meilleurs historiens de leur littérature [Cf. Francesco de SanctJs, Sloria délia Lett. italiana, X. II, ch. ii], — deviennent comme

Ltmartioe, et Henri Martin, dans eoo Histoire de Frarue] ; — et que lee cbefS'd'œavre de l'art de terre ne méritent paa taot d'ealhoa- BÎasme ; — s'il peut y avoir inSoimeiit d'art, mais il n'y a pas de grand art où il n'y a pas de grand dessein ; — et il n'y eu a pas dans nn pot. — Intérêt littéraire de la distinction. — Vie et aventures de Bernard Palissy. — La page fameuse de l'Arl de Terre [Ëdit. Fillon, II, 206 et suiv.] ; — et qu'il y entre bien de la déclamalioi) [Cf. Benvenuto Cellini, dans ses Mémoires] ; ~ mail c'est de la t déclamation s sincère, ou dont son auteur est dupe; — et à c« propos, de Palissy comme écrivain.

Qu'il est fort de eoo ignorance ; — et, à cette occasion, d'une forme de vanité particalière aux ■ autodidactes >. — La dédicace des Di»eour$ admirabUê an seignenr de Pons. — L'ccuvre de Palissy est le témoignage de l'état d'esprit d'un a povre artisan • de son temps. — C'est ce qui en fait la singularité, l'originalité et le naturel. — Talent du conteur [Les ammonites de Marenne», éd. Fillon, I, 48, 49; — Le Débat des outils d'agriculture, I. 106, 107. — L'allégorie de YEasay de la teste des hommes. I, 108, et suiv.]. — Le sentiment de la nature. — Dans son style, comme dans ses émaux, Palissy est de ceux qui ont su faire non seulement TÎTre, mais n grouiller v les Êtres. — L'observateur et l'eipérimen-

83 MANDBL DE l'hISTOIRB DE LA LITTÊHATURE FRANÇAISE

« indifférents au contenu u des œuvres, dont la forme seule est encore capable d'intéresser leurs sens, c'est précisément à ce « contenu », ou nu fond des choses, que nos écrivains s'attachent; et ce qu'ils essaient d'en exprimer, c'est ce qu'ils voient ou ce qu'ils croient voir en elles de plus permanent et de plus universel. C'est un second trait de l'idéal classique qui commence à se dessiner : le goât des idées générales; ou, comme on va bieotât le dire, le goût de la réduction à l'Universel.

Là est l'explication du prodigieux succès d'Amyot et de ses traductions. Son Plutarque n'est qu'un rhéteur; mais ce rhéteur a composé les plus intéressantes « biographies » que peut-être on connaisse, et, de la manière qu'Amyot les a traduites, on ne saurait imaginer de « leçons de choses » plus instructives. « Si nous sentons

S'il faut en Taire an a savant? u — Pour quelles raisons il ne peut avoir eu que des pressentimenls. — Témoignages de Cuvier [Histoire des sciences naturelles'] ctd'IsidoreGcofTroy-Saint-Hilaire [Histoire des règnes organiques], — Ses attaques contre les alchimistes. — Importance de la forme qu'il a donnée i son œuvre [Dialogues entre Théorique, ou l'idcc a priori, et Pratique, c'est-àdire l'expérience]. — Il ne semble pas cependant qu'il ait fait ■Dcune découverte importante ; — ai posé aucun principe de méthode; — ni formé d'ailleurs aucun disciple. — Que son grand mérite est d'Mre émancipé de la servitude de son temps à l'égard

3° Les Œuvbbs. — Recette véritable, par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs trésors; 1563, — el Discours admirables delà nature des eauj: «1 des fontainea; 1580.

La meilleure édition des Œuvres de Palissy est celle de M. Benjamin Fillon, Niort, 1888, Clouzot.

II. — François delanoue[FresDay-en-RetE(Loire-lDrérieare), 1531 ; -j- 1591, Moncontour (C6te8-du-Nord)].

1* Les Soubcbb. — La Noue lui-même en ses Mémoire*; — Brantôme, dans ses Hommes illustre»; — Moïse Amyrault, Vie de

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[ DB l'idéal CLABSIQCB U

UD plaisir singulier à écouter ceux qui retournent de quelque lointain voyage, racontant les choses qu'ils ont vues en pays étranges, les mœurs des hommes, la nature

des lieux et si nous sommes quelquefois si ravis d'aise

et de joie que nous ne sentons point le cours des heures en ojant deviser un sage, disert et éloquent vieillard, quand il va récitant les aventures qu'il a eues en ses verts et jeunes ans.... combien plus devons-nous sentir d'aise et de ravissement de voir en une belle, riche et véritable peinture, les cas humains représentés au vif. » Ainsi s'exprime-t-il dans la préface de ses Vies parallèles; et le moyen de mieux montrer ce que ces Vies contiennent d'enseignements, ou, comme nous dirions aujourd'hui, de « documents » sur l'homme?

A la vérité, l'Influence n'en a pas été louable ii tous

François, leignear de la Noue, 1661 ; — moralitte» français au XVI* siècle, Par François de la Noue. Paris, 1892.

2» L'HojiKB ET L'ÉcRiviiN. — Celui-ci aussi, comme Bodin déjà, et comme Palissy, quoique dans un autre genre, est un « observateur i.

— S* carrière militaire ; — mais qu'il ne faut pas preadre son surnom de Bras de fer pour nu témoignage de sou énergie ; — et qu'il y a en du politique daaa ce soldat, — Les scrupules de conscience d'un capitaine prolestant; — comparaison de Montluc et de la Noue;

— supériorité morale du second. — Les Discours politiques et militaires, — 11 sont l'ouirage de ses prisons, — Curieux rapports entre Bodb, Palissy et la Noue. — Division des discours de la Houe : Discours militaires proprement dits [11,13,14,15,16,17, 18]; — comparez la manière dont il y parle de la guerre avec une pagecélèbre des 5oirdes de Saint-Pétersbourg. — Discours politiques {1,4,6,12,20,21.22]; — comparez les vues politiques de la Noue et le s grand dessein s d'Henri IV. — Mais les plus intéressants pour l'histoire des idées sont les Discours moraux [5,3,5,6,7,10,19,23, 24,25] et parmi ceux-ci, les Discours 23, sur la pierre philosophale; 6, contre les Amadis; et 24, contre les Épicuriens; — La Noue précurseur de Bosanet [Maximes sur la comédie] dans son Discours contre les Amadis; — et de Rousseau dans son Discours contre les

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84 UANOBI. DE l'histoire DE LA LITTÉRATmE FRANÇAISE

«égards; et, si c'eBt bien Amyot dont le Plutarque nous a comme imbus de ce vague idéal d'héroïsme à la grecque ou à la romaine qui deviendra celui de notre tragédie classique; et, deux ceot cinquante ans durant, si ce sont bien ses Âgésilas et ses Timoléon, ses Coriolan et ses Marius qui défraieront la scène française, ou plutôt qui l'encombreront, sans réussir toujours à la remplir; — il est permis de le regretter. Que serait-ce après cela, si, depuis Poussin jusqu'à David, nous énumérions ici tout ce que nos peintres lui ont fait d'emprunts? Et faudrait-il enfin que nous lui fussions reconnaissants de l'idéal de fausse vertu, sentimentale et déclamatoire, dont ses Lycurgue et ses Pfailopœmen, ses Caton et ses Brutus ont offert des modèles à nos publicistes ou aux membres de nos assemblées révolutionnaires? [Cf.

Épicuriena. — C'est dire de lui qu'il est snrlout un t moralitte *. — La composition daas le» Discours de la Noue ; — le tour ora< toire ; — la fermeté de la lan^e et du style ; — la paasioD patriotique. — Succès des Discours. — Quelques mots des Mémoires de la Noae. — Sa mort au siège de Lamballe.

3° Les Œnvms. — Discours politiques et militaire* du sieur François de la Noue; Bâle, 1587, Fraujois Forest.

Il n'en existe pas de rééditions modernes, et les plus récentes sont du commencement du ivii" siècle; mais on trouve des Lettres de la Noue dans un certain nombre de publications historiques.

III. — Guillaume de Saluste, sei^fiur du Bartas [Montfort (Gers) 1544, f 1590, Montfort].

1" Les Sources. — J. de Tbou, dans son Histoire, livre 99; — Goujet. dans sa Bibliothèque française, t. XIII ; — Sainte-Beure, Poésie française au XVI' siècle; et Revue des Deux Mondes, février 1842 ; — PoirsoD, Histoire littéraire du règne d'Henri IV, au quatrième volume de aon Histoire, 2° édition, 1867;— G. Pellissier, La vie et les œuvres de Du Bartaa, Paris, 1882.

2° Le Poètk. — Son éducation protestante; — et que, par delà Bousard, Jont il a profité, c'est à l'auteur du JlfirotV de lama pécheresse qu'il faut qu'on le rattache. — La cour de Jeanne d'Al-

LA FOKMATION DE L IDEAL CIAgSIQOE H

J.-J. Rousseau dans ses Confessions; et Mme Roland dans ses Mémoires et dans sa Correspondance.] Mais, d'un autre c6té, toute cette antiquité qui flottait avant lui dans une espèce de brouillard mythologique ou légendaire, c'est vraiment dans ses Vies parallèles que les grandes figures en ont pris comme un air de réalité et de vie. Ressemblants ou non, — ce n'est pas là le point, — ses personnages ont de la consistance, ne sont plus de vains fantômes; et il semble qu'on les touche du doigt. Oui ! son expression mérite qu'on la retienne : ce sont bien !à des cas humains représentés au vif dont la description a enrichi notre connaissance de l'humanité. Entraînés au fil du récit, c'est à peine entre eux, mais plutôt avec nousmêmes, sans nous apercevoir de la comparaison, que nous confrontons son Lysandre et son Sylla. Un rapproche-

' brel. — Vogue de Du Bartae eo pays protestant. — Un jugemcut de Gœthe [(muvre» complètes, Cotta. 1868, Stuttgart, t. XXV, p. 261]. — Son intention déclarée de réagir contre le paganisme ambiaot. — La Première Sepmaine, 1579, el la Seconde, 1584. — La Première est une adoratioD de Dieu dans les merveillea de U Dature ; — la Seconde est une sorte d'histoire universelle. — La description et l'éloquence dans les poésies de Du Bartas. — Du style de Du Bartas et de l'absence d'art qui le caractérise. — Qu'il est responsable arec Baïf du discrédit où est tombé Ronsard. — De Du Bartas comme caricatnre de Ronsard. — Efforts inutiles de la critique pour le relever. — Son influence est aussi difCcile à saisir que son œuvre a été populaire en son temps . — Explication de cette Biagulsrité.

3" Les Œuvres. — La Muse chrétienne, 1574, contenant le Triomphe de la foi, Judith et l' Uranie ; — La Sepmaine ou création du monde, 1579; — La seconde sepmaine ou Enfance du monde, 1584, comprenant P" Jour : 1° L'Ëden; 2° L'Imposture; 3» Les Furies; ko Le* Artifices: et II' Jour: ^' L'Arche: 2' Babjlone:^'' Les Colonies: 4' Les Colonnes.

Il y faut ajouter, dans l'édition posthume de 1590-1591, chez Haullin, a la Rochelle ; Les Pères et l'Histoire de Jonas, fragments du ///■ Jour; les Trophées, première partie du IV' Jour;

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se HAMIEL DB l'hISTOIBE DE LA LITTÉBATUnE FRANÇAISE

ment inconscient s'opère, dont l'efTet, s'il est d'une part d'abolir en dous le sens historique, — je veux dire le sens de la diversité des époques, — est, par compensation de nous enseigner l'identité foncière de la nature humaine. C'est ce que personne, avant Amyot, ne nous avait montré; et si l'on s'étonnait encore, après cela, qu'un simple traducteur doive occuper une place aussi considérable dans l'histoire de la littérature de son temps, il suffirait de rappeler que ses « belles, riches et véritables peintures » ont éveillé la vocation de Michel de Montaigne.

Car, d'où vient l'intérêt que nous prenons à tous ces personnages, et quelle en est au vrai la nature? Montaigne va nous le dire : c'est o que tout homme porte en soi In forme de l'humaine condition ».

la Magnificence; et une traduction en vers de la Lépanlhe de Jacques VI, roi d'Ecosse. On y trouve également le Cantique de la

Cotle même édition de 1591 est précieuse pour les Commentaires qu'elle contient.

IV. — Michel Eyquem, eei^enr de Montaigne [Château de Montaigne, près Bergerac, 1533; f 1592, au même lien].

l" Le9 Sources. — Les Sssais euic- mêmes, et avant tout; — Docteur Payen, Documents inédits sur Montaigne, 1847-1855-1857-1862, et Notice sur La Boétie, 1853; — Feuillet de Conchea, Causeries d'un curieuT, t. III, Paris, 1862: —A. Grùn, La vie publique de Montaigne, Paris, 1855; — Th. Malvezin, Michel de Montaigne, Bordeaux, 1875; — Paul BonnefoD, Montaigne, l'homme et l'œuvre, Paris, 1893; el Montaigne et ses amis, Paris, 1898; — Paul Stapfer, Montaigne, dnus la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1895, et La famille de Montaigne, Paris, 1896; — Villemain, Eloge de Montaigne, 1812; — J.-V. Le Clerc, Discours sur la vie et tes ouvrages de Montaigne, en tète de son édition des Couvres; — Sainte-Beuve, Port-Ro^al, t. II, livre III, chap. ii et m; — Vinel, Moralistes français du XVI' et du XVII' siècle, Paris, 1859; — GuBt. Allais, Les Essais de Montaigne, Paris, 1887 ; — D. Molbeau,

I FORMATION DE l'iDÉAL CLASSIQUE

Le vers est de Javénal, et sans doute notre Montaigne est assez nourri de latio, son livre est encore assez d'un « humaniste », — ou même an peu d'un pédant, — pour qu'on le soupçonne d'avoir emprunté l'aphorisme au satirique. Ce grand liseur est le plus grand pillard; et il n*a pas toujours avoué tous ses larcins, en vérité comme s'il eût craint que son livre n'y fondtt tout entier. Précaution bien inutile, mais crainte encore presque plus vainel Quand les Essais ne seraient qu'un recueil, et, si je l'ose dire, une enfilade ou un chapelet de citations, ils n'en seraient pas moins tout ce qu'ils sont dans l'histoire de notre littérature : le premier livre où un homme ait

Notice tur Montaigne, en tête de l'éditioD des Œuvres, Paria, 1886;

— Éra. Foguet, AT/' aièele; — Eug, Voizard, Étude sur la langue de Montaigne, Paria, 1885.

2° La Vie de Montaighb. — L'origine des Eyqaem et lea prétentions nobiliaires de Montaigne. — Ses ëludes an collège de Guyenne.

— II est nommé conseiller à la Cour des Aides de PérigueuT en 1557; — et conseiller an Parlement de Bordeaux en 1561. — Sa liaison avec Estienne de la Boétie ; — et à ce propos du Contr'un, ou Discours sur la servitude volontaire, qui n'est qu'une déclamation de rhétorique pure. — Mort de La Boétie, 1563. — Mariage de Montaigne, 1565. — Mort de son père, 1568. — Montaigne publie en 1569 sa traduction de la Théologie naturelle de Raymond Selon. — De Raymond Sehon et de aa Théologie naturelle ; — et de ne pas le confondre sTec un antre Espagnol, Raymond Martin, l'auteur du Pugio Fidei. — En 1570, Montaigne quitte la robe et prend Tépée; — mais il ne la tire point du fonrreau. — Il fait paraître en 1580 la première édition de ses Essais. — Voyages de Montaigne [22 juin 1580-30 novembre 1581].

— li est nommé maire de Bordeaux en 1581, — La peste de Bordeaux, el qne Montaigne y fait preuve de peu d'héroïsme, — Il quitte la mairie en 1SS5 et publie la vraie seconde édition Aea Estait en 1588.

— Ses rapports avec Henri IV. — Ses dernières années. — Il meurt

formé le projet de se peindre, et, se considérant luimême comme un exemplaire de l'humanité moyenne, le projet d'enrichir des découvertes qu'il faisait en lui l'histoire naturelle de l'humanité, u Chacun regarde devant soi, moi je regarde dedans moi, je n'ai affaire qu'à moi, je me considère, je me contrôle, je me goûte... Les autres vont toujours ailleurs...

Nemo in »e teotat descendere ;

moi, je me roule en moi-même ». Et par la comparaison que je lais des autres et de moi, pourrait-il ajouter, je ne me connais pas seulement moi-même, je connais aussi les autres, je me fais quelque image de cette générale et commune humanité dont je suis avec eux ou dont ils sont i moi.

le 13 septembre 1592, laissant à sa femme, et à sa fille d'adoption, la demoiselle le Jars de Gournay, le soin de donner Tédi^on définitive des Essais, qui est celle de 1595.

3a Les n Essais *.

A. La composition du livre. — Une phrase de Prévosl-Paradol [Cf. Moralistes français] sur les citations de Montaigne et l'impossibilité de les détacher du conleile. — Mais il a oublié que l'édition de 1595 contient plus de n aix cents a additions au texte de 1588; — et. d'une manière générale, que le caractère des £jsais se définit précisément par leur composition successive. — L'idée n'en doit pas remonter au delà de 1572 [Cf. livre I, chap. xi], — L'édition de 1580; — et pourquoi de bons juges y voient le portrait le plus ressemblant de Montaigne : — elle contient moins de citations et, par suite, l'apparence en est moins pédantesque; — lea raisonnements, étant interrompus par moins de digressions, y sont plus faciles à suivre; — et l'allure en a quelque chose de plus vif.

— Comparaison du chapitre de V tnstitaliort des enfants dans la première et la seconde édition. — Comment le teste de Montaigne s'enrichit, et souvent s'encombre de la diversité de ses lectures;

— que Montaigne retranche rarement, qu'il corrige toujours; — et qu'il ajoute beaucoup. — Comparaison de l'Apologie de Baymond Selon dans les éditions de 1580 el de 1588 ; — Absence entière

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I^ FORMATION DB l'iDÉAL CLASSIQUE 89

Avertis de son dessein, représentons- nous maintenant l'auteur des Essais, conversant dans sa librairie, c'est-àdire dans sa bibliothèque, avec ses auteurs favoris. Il vient de lire ses Tuaculanes, et une phrase ou un mot de CicérOD l'ont frappé ; il se souvient à ce propos d'avoir lu quelque chose de semblable dans les Lettres à Luciliua, de Sénèque; il s'y reporte; et le voilà contrAlant Cicéron par Sénèque, et tous les deux par sa propre expérience qui tantôt confirme la leur et qui tantôt la contredit. Ou bien, et inversement, ayant d'abord observé sur lui-même les effets de la donleur ou de la passion, voici qu'en feuilletant son Plutarqae ou son Tacite, il s'y reconnaît; et ce qu'il vient d'apercevoir et de noter en lui, il s'étonne et il est heureux de voir que Cicéron, par exemple, ou Agricola l'ont éprouvé comme lui. C'est ainsi que son

de plan et de compositiou. — Les scrupules du styliste. — Dans quelle mesure 11 convient d'adopter les additions de l'iSditioii de

B. L'inspiration du livre. — Le chapitre : Que philotopher c'est apprendre à mourir; — et que la grande préoccupation de la »ie de Montaigne a été de se soustraire à l'horreur de la mort. — De là procèdent : sa curiosité de lui-même ; — de la diversité des coutnmei et des mœurs; — de l'histoire. — De la aussi son épicurisme, que l'on a pu quelquefois appeler son chrisliaDiame; — parce qu'en effet le christianisme n'est qu'une préparation à la mort: — mais en réalité Montaigne n'a rien eu du chrétien, — Comment la préoccupation de la mort explique la profondeur et la richesse humaine de sa philosophie ; — un mot de Schopenhauer [Cf. Le monde comme volonté, m, chap. ili]. — C'est par là que Montaigne se distingue de Rabelais. — Sa cariositê a quelque chose d'aigu, et en un certain sens de presque pessimiste. — C'est aussi ce qui fait justement la valeur singulière des Essais : — ils sont une confessioD ; — l'effort d'un homme pour faire de la connaissance de soi-même la base de la connaissance de l'espèce; — el une tentative pour tirer de cette connaissance une règle de conduite. — Que les Essais sont un livre triste.

C. Le style de Montaigne. — Comment cette tristesse est déguisée

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. DE L HISTOIRE DK U LITTERATURE PBANÇ&ISB

livre, d'éditîoD en édition, s'augmente, s'enrichit, se diversifie des trouvailles de son expérience ou des « rencontres n de ses lectures; ainsi, que ses pilleries nous le peignent lui-même au naturel; ainsi enfin qu'à mesure que dans ses lectures il apporte plus de critique, et que son expérience devient plus étendue, à mesure aussi s' a perçoit- il, et nous nous apercevons avec lui, que son Moi est toujours le sien, — mais c'est le mien aussi et le vôtre.

C'est pourquoi, tandis que a les auteursse communiquent au peuple par quelque marque spéciale et étrangère », lui, le premier, se communique par son être universel, « comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, poète ou jurisconsulte ». Qui l'en empêcherait? « N'attache-t-on pas aussi bien toute la philosophie ii une vie

par le charme du style. — Qne voulait dire Moolesquieu quaod il appelait Moutaigue « l'un des quatre grands poètes u 7 — Le style de MoDtaigoe est une s création perpétuelle » ; — il n'y a pas plus de métaphores, ni de plus naturelles, ni de plus nouvelles, dans Shakespeare m£me ; — et, à ce propos, de la métaphore comme principe et moyen de la « fructiGcation des langues *. — Universalité du vocabulaire de Monlaigoe. — Le jugement de Sainte-Beuve sur le Blyle de Montaigne [Cf. Port-Royal, II. p. 443, 450, édition de 1878]. — Que c'est ce style aussi qui répare ce que l'étalage de soi-même aurait sans lui d'impertinent dans les E»tai*. — Détails étranges de Montaigne sur lui-même. — Mais, dans sa manière même de les rendre, il trouve moyen d'exprimer ce qu'ils ont à'humain autant on plus que ce qu'ils ont d'individuel et de

4° ItIFLUBHCa BT POBTil DU LIVBB DBS ElSAIB. Que ( tOUt

homme porte en soi la forme de l'humaine condition s ; — et comparaison i cet égard des Essais de Montaigne et des Confessions de Rousseau ; — les rapporta sont à l' extérieur, mais la différence au fond. — Montaigne a fondé la littérature française sur l'obserTation psychologique et morale. — Son influence à l'étranger : — sur Bacon [Cf. ses Essais de politique et de morale, 1597] ; — et sur Shakespeare [Cf. PhilarèteChaales, Etudes sur Skakespeart, Paris,

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LA FOBHATION DB l'iBÉAL CLASSIQUE II

populaire et privée qu'à une vie de plus riche étoffe?» Est-il besoin d'être Aristide pour avoir connu l'ingratitude des hommes? Alexandre ou César ponr avoir éprouvé l'inconstance de la fortune ? Et là-dessus d'ajouter : a Si le inonde se plaint que je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi ». Nous nous ignorons nous-mêmes; et nous cachons notre ignorance ou nous la déguisons sous les moqueries que nous faisons de ceux qui étudient en eux l'bistoire même de l'humanité!

Inststerai-je davantage, et ne voit-on pas la conséquence? Au lieu de se traîner, comme ils avaient fait jusqu'alors, sur les traces des anciens, et de a pîndarîser » ou de « pétrarquiser », nos écrivains savent désormais qu'ils peuvent trouver en eux de quoi

s. d.]. — Nombreux empraots de Shakespeare à Montaigue [Id. ibid,]. — Qu'à cet égard Moalaigoe renoue la tradition de rioflueuce earopi^cnne de la liltérnlure française. — Ce qu'il y ■ dans les Basais qui devait déplaire i une antre génération. — Témoignages de Baliac [XYIII* entretien]; — de Pascal [Pensiet] ; — de Bosauet [S» sermon pour la Toussaint] ; — de Malebranche. [Reckereke de la Vérité, II, 3" p. eh. v],

5° Les Œutbbs. — Si l'on néglige sa traduction de la Théologie naturelle de Raymond Sebon, 1569 ; — et le Journal de tes Voyagea, (|nî n'a été publié qu'en 1774 seulement; — les Œuvres Ae Montaigne se réduisent à ses Essais, dont il aufiira de noter ici les principales éditions.

Les Essais, 1», 2> et 3> éditions, 1580, 1582 et 1587 [reproduites, la première dans le texte même, et les deux autres dans 1>)S variantes de l'édition de MM. R. Dezeimeris et Barkbausen, Bordeani, 1874, Féret]; — Les Essais, i' édition, 1 toI., iD-4, 15S8, Abel l'Angelicr [reproduite dans l'édition Motbeau-JouuuBt, 7 vol. in-18 ; Paris, 1B72, 1875, Jouanat] ; — Les Essais, 5" édition, 1 toI. in-r°, 1595, Abel l'Angelier et Michel Sonniue [reproduite dans l'édition Courbet et Royer, 4 vol. ia-S; Paris, 1S72-1877, A. Lemerre].

On peut citer encore l'édition de P. Coete (celui qui rougissait q>i.ind on parlait devant lui de Montaigne), 3 vol. in-i ; Lon-

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93 HANUBL DE l'hISTOIHB DB LA I.ITTÉnATURE FRANÇAISE

remplir et comme nourrir ces formes dont tls n'avaient guère imité jusque-là que les contours. Ils descendront en eux. Que si peut-être ils n'y découvrent pas les mêmes raisons de se complaire en soi que cet épicurien, ils en rapporteroat tonjoars quelque chose. C'est le trésor commun de l'humanité qui s'en augmentera. Et comme l'homme enfin, en tout temps, à tout âge, en tous lieux, est ce qu'il y a de plus intéressant, de plus instructif et de plus utile à connaître pour l'homme, l'oeuvre littéraire nous apparaît désormais fondée sur l'Observation psychologique et morale.

A une condition cependant, qui est qu'une règle plus haute que celle de la nature devienne la guide et comme la loi de cette observation de nous-mêmes. Nous étu-

dres, 1724, à laquelle s'ajoute, dans le même format, le volume des Voyages; ~ l'édition de Naigeoa, 4 toI. ia-8, Paris, 1802, Didot; ~ et l'éditioo J.-V. Leclerc, 5 vol. iii-8, Paris, 1826, Lefèvre. — C'est celte édition qui est dereoue la o vulgatc s du texte de Mod-

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