CHAPITRE II
Je ne sais si la guerre est a divine b, mais il semble bien que la lutte soit « une loi du monde u ; aucun triomphe n'est vraiment pacifique; et les idées elles-mêmes
LES AUTEURS ET LES ŒUVRES
Qdatriâhb Epoque
De la formation de la société précieuse à la
0 première » des « Précieuses ridicules ».
t. — L'hôtel de Rambouillet.
1° Lis Sovftcee. — Tallemant des Rëaui dans set Historieltet; — Balzac et Voiture, daos leurs Lettres ; — Madeleine de Scudéry, dana son jiriamène, ou le Grand Cjrus; — Bodeau de Somaize, le Grand dictionnaire des Prétieuses, 16G1; — Fléehier, Oraiêona funèbres de la duchcsae, et du duc de Moutausier.
Rœderer : Mémoire pour servir à l'Histoire de la société polie, Paris. 1835 ; — Walckeuaer. Mémoires sur M'<"' de Sévigné. t. I et II, Paria, 1852; —V. Cousin : la Société française au nyn' siècle. Paria, 1858. — A, Fabre, la Jeunesse de Fléchier.VunB, 1882.
2" THÊonia cÉnÉHiLij de lï PnËciosiTi.
A. De la préciosité comme conception littéraire. — Elle ci k croire ; — 1" que le plaisir littéraire, comme le plaisii
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LHISTOIRB DE LA LITTERATtJRK FRANÇAISB
n'établissent guère leur empire qu'aux dépens et sur les ruines d'autres idées, qu'elles remplacent. Pour que la littérature française achevât de réaliser son véritable caraotëre, plusieurs conditions étaient donc encore nécessaires au commencement du xvii' siècle ; et il fallait en premier lieu que l'opinion achevât de soumettre ou de refouler cet esprit d'individualisme, d'indiscipline et de licence qu'aussi bien, dans l'ordre politique lui-même, Henri IV n'avait pas entièrement comprimé ni réduit. L'un des livres les plus énigmatiques de notre littérature, qui en est aussi l'un des plus orduriers, le Moyen de parvenir, de Béroalde de Verville, est contemporain de VAstrée, qui
comme le plaisir pittoresque, a quelque chose de spécifique, oo d'unique en son genre, — ce qui est vrai; — 2° que ce plaisir procède esseuli elle ment de la forme, c'est-à-dire du tour ou de la façon que l'on doDue aux choses que l'on dit, — ce qui est déjà moins vrai ; — et, 3° qu'il est en proportion de l'eflbrt qu'on a fait ou des difficnltés qu'on a dû surmonter pour trouver cette façon de dire, — ce qui n'est plus du tout ïrai. — Analogies et différenceB de cette conception avec la conception de l'art pour l'art. — Que la principale en consiste en ceci qu'au lieu de la réalisation de la * beauté, 1) c'est celle de la n mode a que la préciosité se propose pour objet. — Conséquences qui en résultent : — 1° On prend le pédaniisine, et l'érudition, ou la tradition même en horreur; — 2° on n'apprécie, dans les choses de l'esprit comme dans la CODversation, comme dans le vêtement, que l'air de modernité ; — 3° on tend, par suite, à exagérer la distance qui sépare les ■ honnêtes gens i et le vulgaire.
B. De la préciosité comme maladie du tangage. — Qu'elle consiste à traiter le langage, non plus même comme < ceuvre d'art u ; — mais comme occasion de faire soi-même étalage de sa virtuosité.
[Cf. de Sanctis : Sloria délia Lefieratura italiana, t. II; Menendez y Pelayo, Hisloria de las ideas esteticas en Espana, t. II; et Méziêres, Prédécesseurs et contemporains de Ska-
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n'est pas exempte, elle noa plus, de quelque impudeoce de langage ou de quelque grossièreté de sentiiuents; et l'obscène collection de ce Parnasse satyrique, dont à peine ose-t-on citer le titre, sufGrait toute seule à faire foi de l'état des mœurs aux environs de 1610.
Nous en avons un autre témoignage dans les Satire» de Mathurin Régnier. Souvent citées, pour quelques vers heureux, — devenus avant ceux de Boileau proverbes en naissant, — peu lues, mais d'autant plus vantées, les Satires de Régnier sont comme qui dirait la protestation de l'esprit gaulois contre le nouvel idéal. Ennemi naturel, non seulement de toute contrainte, mais de toute règle
kespeare.'] — Quelques caractères de la maladie: — ne ricD nommer par son nom, mais procéder toujours par périphrase, allusion, ou soos-eatendn ; — exagérer plaisamment les petites choses, et abnissar les grandes an ton de la conrersation ; — jouer sur les mots, faire àei pointtê, des eoneetti, des agudeta».
tirer des comparaisons d'où l'on ne les attendait point; — pousser A bont ses métaphores [Cf. Les Femmes savantes] ; — Iraci^poser enfin tout ce que l'on dit dans un langage d'iDÏLiés ; — et, Â ce propos, que, si les deux mots sont les mêmes, c'est que l'argot et le jargon sont an peu la même chose.
C. De ta préciosité comme tournure ou disposition d'esprit, — Elle consiste dans un dégoût naturel ou acquis du lieu commun ; danger de ce dégoût; — mais, d'un autre côté, ses avantages; — et qu'il apourcoutre'partiele goût des choses Sues, délicates, subtiles, complexes, — Comment cette disposition d'esprit tourne a la préoccupation habituelle des choses de l'amour ou de la galanterie. — Grand avantage qu'en retirent : la conversation ; — la politesse des moeurs; — et généralement les relations sociales. — Les femmes entrent dans la littérature; — et avec elles y entrent les qualités qui •ont les leurs; — dont ni les Montaigne ni les Rabelais n'avaient eu l'idée; — ni peut-être quelques-uns des plus grands parmi les
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110 MANUEL DB L'iItSTOIRB SE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
OU de toute loi, ce que Régnier défend et soutient dans ses Satires, non pas dogmatiquement, mais avec cette nonchalance, — qui est « son plus grand artifice » et son charme, — c'est l'entière et absolue liberté de l'individu. Chacun de nous est bien comme il est ; il a le droit de continuer de l'être; et quiconque prétend l'en empêcher n'est de son vrai nom qu'un pédant. Je ne sache pas au moins d'idée sur laquelle il revienne plus souvent et plus complaisamment dans ses vers, si ce n'est peut-être celle-ci, que tout est relatif; et, comme on le voit bien, c'est la même. Une nombreuse école, autour de lui, pense ou sent comme lui, qui n'est pas proprement une école, en ce
3' L'HoTEL DE Rambouillet.
A. De Catherine de Vivonne, marquise de BambouUlel [1588, ■{■ 1665). — Sa famille; — et de ne pas prendre son père, quoique marquis de Piaani, pour un seigneur italien; — son mariage avec Charles d'Angennes, marqnis de Rambouillet. — Son portrait par Tallemant [Ilislortelles, édition Paulin Paris, iQ-8°, II, 485] ; — par M"« de Soudéry [Le Grand Cyras, édition de 1654, t. VII, 489],-
— par Fléchier, dans son Oraison funèbre. — Son iddc de génie a été de réunir, dans sa « ruelle » ou dans son n alcôve v grands aeigueurs et gens de lettres sur un pied d'égalité momeolanée. — Des Salons dans l'histoire de la littérature fraujaise; — et qu'il est étrange que ce soit M"'° de Rambouillet que l'on plaisante encore, — et M™* Geoffrin dont on parle avec admiration.
B. La vivante incarnation de la Préciosité. Vincent Voiture [Amiens, 1598; + 1648, Paris). — Ses Poésies, — et qu'il y en a dans te Dombre de bien fades; — mais qu'il y eu a quelques-uaea d'eiquises ; — très supérieures à beaucoup de celles de Cl. Marot ;
— et comparables aux plus vantées de Voltaire [Cf. Stances à Silvie, — Épître à Condé; — Impromptu pour Anne d'Autriche]. — Ses Lettres; — et s'il est rrai, selon le mot de Voltaire, qu'elles ne soient qu'un a baladinage »? — Boileau a été plus juste. — Les Lettres amoureuses de Voilure pècbent évidemment par trop d'esprit; — mais, dans ses Lettres diverses, il y en a de très jolies [Cf. u'> 123, 109, 101, 63, 90 de l'édition Ubicini); ~ et quelquesunes de vraiment émues.
G. De Julie d'Angennes, duchesse de Montausier [1607, -J- 1671]. —
LA NATIONALISATION DE LA LITTÉRATL'HB tll
sens qu'elle ne procède ai de lui, ni de personne qu'on en puisse appeler le chef, mais qui représente avec lui cet esprit ou plutôt cet instinct de résistance : épicuriens vulgaires, comme les Motia, les Sigogne et les Berthelot^ îrréguliers et libertins, comme ce Théophile, contre qui le père Garasse écrira sa Doctrine curieuse des beaux esprits; libres-penseurs hardis et cyniques, tels qu'on en trouve de portraiturés par douzaines dans les Historiettes de TaUemant des Réaux. Ne vaut-il pas la peine de noter en passant que toutes les a régences » de notre histoire en ont tu ou en verront surgir de semblables : régence de Catherine, régence de Marie de
Q«e p«rBODne plus qu'elle n'a cODtrîfaa^ à rendre t'hAtel de Ramboaillet ridicule ; — et qu'en toul cas, les témoignages contemponina ne signalent rien en elle que d'assez déplaisant. — Le trop d'hommages l'a gâtée; — ses soupiriuits ou ses « mourants ■ ont encouragé chez elle trop de préleutions à l'esprit; — il semble qu'elle ail été beaucoup plus entichée que sa mère de la dignité de sa uaissaDce et de la hauteur de soc rang ; — et enfin la longue attente qu'elle a imposée â Montausler ne laisse pas d'avoir jeté sur tous les deux quelque chose d'an peu comique. [Cf. sur Montausler, Monlausitr et aon temps, par Amédéc Roux; Paris, 1860.] 4° Influekce db la PhéciobitA.
A. Sur la Langue. — Travail d'épuration, d'enrichissement, et d'ennoblissement. — La préciosité a épuré la langue d'une rouille pédantcaque dont elle était encore embarrassée, dans Montaigne même; — elle l'a également épurée d'ane grossièreté qui la déshonorait [CI. Béroalde de VerTille, daoa son Moyen, de parvenir, et TaUemant des Réaux, dans ses llistorieiies]. — Elle a enrichi la langue : — par détermination du sens précis des mots; — par acquisition, invention ou création de manières de parler nonvelles;
— et surtout en enseignant n le pouvoir d'un mot mis en sa place s.
— Enfin la préciosité a ennobli la langue; — et il est vrai d'ail' lears qu'en rcnnoblissant elle a établi eolre l'usage du vulgaire et celui dés a honnêtes gens a une ligue de démarcatioD trop pro-
B. Sur les Mœurs. — Exagération de Rcederer à ce sujet; — et de Victor Cousin ; — dans leurs études sur lu Société polie. —
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. DE l'histoire de LA LlTTÉRATtlRE tRANÇAISE
Médicis, régence d'Anne d'Autriche, et régence de Philippe d'Orléans?
A qui faut-il faire honneur d'avoir contrarié d'abord, interrompu, et finalement endigué ce courant? et une fois de plus, nous écrierons-noua avec Boileau :
Edêd, Malherbe vintf...
Non sans doute, si quatre ou cinq très belles Odes, et quelques paraphrases des Psaumes ne sont après tout que de la rhétorique; et puis, si Malherbe lui-même, sans afficher le libertinage ou riocrédulité, ne laisse pas d'avoir en prose, et dans sa vie, tout à fait manqué de
D'uD mot de Pascal sur la malice et la bonté du monde en général, « qni est toujours la même » ; — mais qu'il importe cependant beaucoup de quels noms on nomme les choses. — Comment la prëciosilti a relevé le ton de la conversatiou ; — et la condition de la femme. [Cf. Huet, Sur l'origine des Bomans.] — Qu'elle a d'autre part habilné l'esprit français à traiter trop légèrement les cboses sérieuses; — et, en le réduisant i l'observation du beau inonde, elle l'a détourné d'une observation plus large et plus sincère de la réalité.
C, Sur la direction de la littérature. — En établissant l'empire des mceurs de salon la préciosité a achevé de détruire le lyrisme : — parce qu'on ne ia pas dans un salon pour y faire étalage de soi; — bien moins encore poor y contredire; — si même il ne faut se garder de rien tant que d'y être « original»; — et tout cela, c'est le contraire du lyrisme ou de la littérature personnelle. — Que si d'autre part la préciosité a contribué au développement des I Genres communs, g -^ éloquence et théâtre, — son influence n'a pas été, même en ce point, sans quelques inconvénients; — si c'est pour plaire aux précieuses que notre théâtre, en général, s'est interdit toute imitation trop vive de la réalité; — qu'il a mérité qu'on l'appelât o une conversation sous un lustre; i> — et que la galanterie au lieu de la passion eu est devenue l'àme? — En revanche, la préciosité a singulièrement épistolaire; — du genre des Maximes a roman psychologique.
LA NATIONALISATION DE LA UTTénATORR lit
disttnctîoD ou de réelle noblesse d'esprit. D'un autre côté, ses plus beaux vers, épars de son vivant et un peu perdus dans les Recueils du temps, n'ayant été réunis pour la première fois qu'en 1630, après sa mort, on ne voit pas bien comment se serait exercée son influence. Et puisqn' enfin, si nous en croyons les Mémoires de son fidèle Racan, il n'a guère eu d'idées que sur son art, nous chercherons ailleurs que dans cette influence les véritables causes d'une transformation dont il n*a luimême été que l'un des nombreux ouvriers ou témoins. La transformation qui s'opère dans l'histoire de la littérature entre 1610 et 1630, — mettons 1636 —