LA NATIONALISATION DB I
et c'est ainsi qu'au moment où nous arrivons, le lyrisme
— dont nous avons vu qu'il s'était déjà peu connu dans Malherbe, — achève de se méconnaître tout à fait dans les Odes et dans les Cantates de Jean-Baptiste Rousseau. Ce Jean-Baptiste est le modèle ou le type du faux homme de talent. Je ne parle que pour mémoire de la comédie de Regnard, — les Méneckmea, les Folies amoureuses, le Légataire universel, — dont la moindre erreur est de se croire nouvelle en retournant, après cinquante ans, aux lazzi et aux imbroglios de la comédie italienne. Accordons-lui toutefois d'être spirituellement écrite ! C'est ce qu'on ne saurait dire de la tragédie du vieux Crébillon,
— Atrée et Thyeste, Rkadamiste et Zénobie, ses chefs-
iviii* tièch; — A. Vîlu, Crébillon, aotice ta tête de sou édition des Œuvres, Paris, 1885 ; — F. Brunelière, Les Époques du théâtre français. 1892.
2» L* Sbccession de Racimb. — Jonction de la troupe de ]'h6lcl de Bourgogne avec celle de Molière [août 1680], — et fondation de la Comédie-FraoçaÎBe. — Première soirée de la Comédie -Française : Phèdre et les Carrosses d'Orléans.— i. -G. Campistron [165 6, -[■1723], — et si ses pièces, comme l'a dit Voltaire, n sont mieux intriguées que celles de Racine s? — Il veut dire qu'elles Boot plus romanesques. — Arminias, 1684, et Andronic, 1685. — Le premier Règlement de la Comédie- Franc aise, avril-oclobre 1685. — Le grand Buccès de Pradon : Jtégulua, 1688. — lustallation des « Comédiene du Boy t dans leur hdtel de la rue des Fossés- Sain t-Germaia [actuellement rue de l'Ancienne-Comédie] ; — et leur première représentation, du 38 avril 1689 : Phèdre et le Médecin malgré lui. — Le Brutus de M"* Bernard [en collaboration avec Fontenelle], 1690. — La première tragédie de Lagrange-Chancel Adherbal, 1694; — et la première de Longepierre : Médie, 1694. — La dernière tragédie de Thomas Corneille, Bradamante. 1695. — Antoine de la Fosse [1653, f 1708]; — et le succès de son Manlius Capilolinus, 1698; — dont Viliemain parle encore comme d'une espèce de chefd'œuvre. — Mais, sans rien dire du regain de nouveauté qu'entre 1790 et 1820 un Manlius a pu tirer des circou stances; — et dn génie de Talma; — ce qu'il y a de mieux dana Manlius appartient
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d'œuvrel Mais si la tragédie n'avait réussi à se constituer qu'en expulsant de sa définition l'usage du romanesque, il y rentre avec le noîr poète, et même il y «t coule à pleins bords ».
Et l'éloquence de la chaire, à son tour, qui ne sait ce qu'elle devient dans les Sermons de Massillon? « Une volupté, dit un de ses contemporains, dont il semble que les sens même participent »; et s'il dit vrai, comme je le crois, de quels termes, je le demande, plus flatteurs, mais plus profanes, pourrait-on se servir pour caracté-
à Saint-îtéal, pour sa Conjuration des Espagnols contre Venise; — on à Thomas Otway, le poète anglais, pour sa Veniee preterved; — et le reste gealemeot à l'auteur de notre Manliui. — Les premières tragédies de Crébiiton ; Idoménée, 1705; — et à ce propos de l'influence de TéUmaque sur la conception que l'on va désormais se faire de l'antiqnité; — Âtrée et Thjeste, 1707.
SoLETofiATEBDECHËBiLLOn. — Prosper Jolyot de CrëbUloD (ie7<<, \ 1762); — ses origines et sa première jeunesse; — son (lébut d'éducation première et de culture d'esprit ; — le mot de Boileau sur Crébillon : • Les Scudéri et les Pradon, dont nous nous sommes tant moqués dans ma jeunesse, étaient des aigles auprès de ces gens-là. B — On mot de Montesquieu en sens contraire; — et que veut-il dire quand il dit que Crébillon <■ le faisait entrer dans les transports des bacchantes t ? — Les grands succès de Crébillon : Atrie, 1707;— Electre, 1708; — AAnifumisfe, 1711.— Comment le romanesque se réintroduit dans la tragédie par l'intermédiaire des a chefs-d'œuvre » de Crébillon. — Le choiï des sujets; — et qu'en les choisissant ordinairement < atroces >, Crébillon est encore plus soucieui de les choisir a eitraordinaireg ■ [Cf, le sujet à.' Atrée, celui de Rhadamiste, ou encore celui de Pyrrhus]. — La nature de l'intrigue dans le théâtre de Crébillon ; — et de deux signes auxquels on reconnaît ce qu'elle a de romanesque, — d'artificiel et d'arbitraire ; — l'action part d'une méprise pour se nouer par un quiproquo et se dénouer par une reconnaissance. — La peinture des
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LA NATIONUISATION DE LA LITTÂRATURB ISl
riser le mérite d'un madrigal, d'une élégie d'amour, ou d'une odelette anacréontique ?
Sous l'iofluence de toutes ces causes, la langue, elle aussi, change de caractère. A la grande phrase, un peu longue parfois, mais si belle en son ampleur, à la phrase complexe et vraiment « organique n de Pascal et de Bossuet, de Racine et de Malebranche, k cette phrase périodique dont les détours imitaient si bien le mouvement même et les replis de la pensée, succède maintenant une phrase plus légère, plus rapide, court-vêtue, plus allante, pour ainsi parler, et la période, après un temps d'alourdissement, se désarticule ou se brise. « L'on écrit régulièrement depuis vingt années, — disait déjà La Bruyère en
caractères daDe le ihéitre du Crébillon ; — et, que n'y étant pas pluB coDSciencieuse que la peinture des passiona n'y eat fidèle, — ses tragédies manquent de tout intérêt général on humain. — De quelques autres traits du théâtre de Crébillon ; — et de l'affectation déclamatoire qu'il prend pour de l'éloquence, — Les tragédies de Crébillon ne sont que des • mélodrames > en vers.
4* Lss PsicuRSEuas ni Voltaire ; — et les tendsnces uouvelles de la tragédie. — Abondance des tragédies i chrétiennes i ; la Cabinie de l'abbé Brueys, 1699; — le Saùl del'abbé Nadal, 1705; — et, coup ■ur ooop : — Sérode, 1709, — Joseph, 1710, — Absalon. 1712 — Jonalkaa, 1714. — La première représentation de l'Athalie de Racine, 1716. — Les sujets mythologiques, — et qu'ils procèdent de l'influeDce croissante de l'Opéra : le Méliagre de Lagriinge-Chancel. 1699; — leTA^s^e de La Fosse, 1700; — Corésaset Callirkoë, 1703; — Polydore, et Idoménée, 1 705 ; — la mort dVlystt. 1707 ; — les Tyndaridea, et Alrée et Thjeate, 1707; ^ Electre, 1708; —/no et Méticerte, 1713 ; — et comment ce genre de pièces achève de désorganiser la conception de la tragédie; — qu'elles éloignent fi mesure de l'observation de la réalité ; — pour n'en l'aire qu'un divertissement inutile et sans portée. — Si cette erreur est compensée par les intentions politiques qui se glissent dans quelques trngédies, — et qui font pressentir l'approche de Voltaire ? — - Mais c'est vainement qu'on essaie de rajeunir le genre ; — et rien ne saurait prévaloir contre le sentiment qui s'accrédite; — qu'on ne ta plus au théâtre
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Ses MANDBL DB L'hiSTOIRB DE LA LlTTKnATVttE FRANÇAISE
1688, — t'oD est esclave de la coastructioa, l'on a eurichi le langage de nouveaux mots, secoué le Joug du latinisme, et réduit le ttyle à la phrase purement française. » Il veu' dire que l'on a posé les règles d'un style bien plus impersonnel encore que régulier. Chaque mot aura désormais sa place marquée dans le discours, et il faudra qu'il l'occupe : défense de placer désormais le sujet après le verbe, ou l'attribut avant le sujet I 11 ajoute plus loin : « L'on a mis dans le discours tout l'ordre et la netteté dont il était capable : cela conduit insensiblement à y mettre de Vesprit. » C'est ce qu'il a fait lui-même, et c'est ce que son exemple encourage les autres à faire. II eût encore mieux, parlé, s'il eût dit qu'on y met plus de brillant ou de
pour J être ému; — raaiB diverti ou amusé; — et que le premier charme de la fiction coosiate justement dans son air d'irrdalilé. — Les sujets ne sont plus désormais que prétextes à combinai s ou a ou à vers ingénieux; — et les «ulcura n'y croient, comme les spectateurs, — que dans la mesure qu'il faut pour agréublemeut passer une heure ou deux.
5* Les Œuvres. — De toutes les pièces qu'on vient d'énumérer, il n'y en a pas six dont on ait gardé la mémoire ; — ni seulement une que l'on osât encore jouer; — et il n'y a pas un auteur à qui l'histoire de la littérature doive plus qu'une mention.
On peut cependant consulter dans le Répertoire du Théâtre français ; l'Aadronic de Campistron; — le Manliua de La Fosse; — VAmaais de Lagrange-Chancel; — et pour Créfaillon, l'édition de la Collection des classiques Lefèvre; ou l'édition Vitu, citée plus haut, Paris, 1S85.
Xll. — Jean-BaptUte Ronsseao [Paris, 1671; f 1741, U Genette, près Bruxelles].
I' Les Sources. — Seguy, No$iee, en tète de l'édition de 1743;
— Voltaire, Vie de Jean-Baptisle Rousseau, 1748; — CizeroD Rival, Remarque sur le» oeuvres de Jean-Baptiste Rousseau, 1760;
— La Harpe, Court de littérature, partie II, ch. 9; — Aniar, JVoliee en tête de l'édition de 1820; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1829, t. I.
LA KATtONALIBATION DE LA LITTéltATlIRB 36S
clinquant que d'esprit, o II me semble avec vous, cher Sacy, écrit M°" de Lambert à ud de ses amis, qu'en citant du latin je franchia le» bornes de la pudeur, et que je vous fais part de mes débauches secrètes. » Encore au moins la comprend-on I Mais que croyez-vous que veuille dire Massillon, quand il reproche aux grands de ce monde k de transporter dans le champ du Seigneur ce qui occupe inutilement de la place dans le leur »? Il veut leur faire honte de donner à l'Eglise les Bis ou les filles qu'ils ne peuvent doter. M"* de Launay, plus savante, et plus claire, écrit dans ses Mémoires : « Il me donnait la main pour me conduire jusque chez moi. Il y avait une grande place à passer, et dans les commencements de
30 Lb Poëtb; — et d'abord de l'iautiliM de parler de l'homme. — qui fut un triste persouDage ; — mais dont les œuvres et la vie u'oat presque pas de rapport ensemble; — et cette observation surGt par coDlre-coup à juger le lyrique, — Le < lyrisme a de Rousseau est le lyrigme iropersonnel ; — qui est le contraire m#me du lyrisme; — et rien n'est plus difficile i eipliquer que sa réputation. — Ses débuts malheureui au théâtre. — Ses paraphrases dea Psaumes; — ses Odei et ses Cantates; — ses Allégories. — Comment il essaie de suppléer au aentimcnt perEonnel absent, — ■ par les mouvements désordonnés ou les contorsions dont l'auteur de VArt poétique avait semblé faire le caractère essentiel de l'ode; — par l'emphase ou la déclamation du langage; — et par l'entassement des allusions mythologiques [Cf. X'Ode au comte du
Tel que le vieux paiteur du troupeeu ds NeptniM, et la Cantate de Circé :
Sa Toii redoutable Trouble les enfers, Dn bruit (ormidable Uronde dans les airsj.
Rapports étroits de cette fausse conception dn lyrisme avec la fortune du genre de l'opéra; — et comment s'eiplique par Ik.le
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su MANDEl. DE L'HISTOIRB DE LA LITTÉniTORE FRANÇAISE
notre coDnaissaDce, ii prenait son chemin par les càtéa de cette place. Je vis alors qu'il la traversait par le milieu : <f où je jugeai que son amour était diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré. » Si diverses qu'elles soient, toutes ces manières de parler se ressemblent, au fond; et ne sont-ce pas celles dont s'était tant moqué Molière? Mais elles trahissent le désir de plaire, et c'est un dernier caractère de la transformation de la langue : plus logique et plus simple en sa construction, plus facile à suivre en son tour et plus spirituelle, elle devient en même temps plus « sociale », ou si l'on veut plus mondaine.
Je me suis demandé quelquefois s'il ne conviendrait
vague et la géDéralîté des abstractioas de Rousseau. — En quoi et comment cette forme du lyrisme n'en est que la caricature incon- Bcieute; — si le principe eu est de feindre des mouvemenls que l'on n'éprouve pas; — et de revêtir ceux qu'on éprouve d'une prétendue noblesse; — qui ne consiste que dans lea termes; — et n'a rien de commun avec celle des idées ou du sentiment.
3° Lbs Œuvbeb. — Les Œuvres de Rousseau se composent : — 1> de son Théâtre, comprenant une petite pièce en prose, le Café, représentée en 1694 ; deni opéras, Jason, 1696, et Vénua et Adonis, 1G97; — et cinq comédies en vers, dont on n'en a d'aiUeura joué que deux : le Flatteur. 1696, et le Capricieux, 1700; — 2" de ses Poésies lyriques, comprenant quatre livres A'Odes, dont le premier contient ses paraphrases des Psaumes; deux livres A' Allégories, et une vingtaine de Cantates; — 3'* de ses autres Poésies, formant deux livres A'Épitrea, quatre livrer à'Épigrammes, dont le dernier n'est rempli que d'obcénités grossières ; et un livre de Poésies diverses; — 4" de ses Lettres, parmi lesquellea on trouve i glaner quelques renHeignemcots littéraires.
Il convient d'ajouter qne, de 1710 1 1S20, peu d'auteurs ont éié plus réimprimés que Jean-Baptiste Rousseau.