‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 45 sur 94 · I. — Les commencements de l'Opéra français · texte numérisé non relu

I. — Les commencements de l'Opéra français

1° Les Sources. — Goujet. dans sa Bibliothèque française, articles Bensera.de et Quinault ; — Chaufepié , dans son Dictionnaire, article Quinault; — Titon du Tillet, dans son Parnasse français, articles Quinault et Lully; — Grimm, dans Y Encyclopédie, article Poème lyrique; — Vie de Quinault, en tète de l'édition de ses OEuvres, Paris, 1778; — Léris, Dictionnaire des Théâtres.

Nuitter et Thoinan, les Origines de l'Opéra français, Paris, 1886; — Romain Rolland, Histoire de l'Opéra en Europe, Paris,

2° Le Conflit de l'Opéra et de la Tragédie. — Que le triomphe des espèces pures, tragédie et comédie, n'a pas tout à fait anéanti les espèces hybrides : tragi-comédie, pastorale et ballet. — Les pièces à machines : Y Andromède, 1650, et la Toison d'or de Corneille; — Isaac de Benserade et ses Ballets; — les comédies-ballets de Molière : la Princesse d'Elide, 166'*; Mclicerte, 1666; Psyché, 1671.

Quelques jésuites aussi s'en mêlent, et, comme autrefois ils donnaient des leçons de morale, donnent maintenant des leçons de goût. Les professeurs envahissent la critique. Le Père Bouhours publie ses Dialogues sur la manière de bien penser dans les ouvrages de l'esprit. Il y enseigne qu'on doit imiter la nature. Mais comme exemple d'une pensée parfaitement naturelle, c'est dommage qu'il cite la suivante : « Les actions des princes ressemblent aux grandes rivières dont peu de gens ont vu l'origine, et dont tout le monde voit le cours. » Le Père Rapin, son confrère, entre deux chapitres de son Histoire du Jansénisme, discute avec Bussy la question de savoir « si l'on doit tutoyer sa maîtresse » ; et sans doute ce n'est

— Analogie de toutes ces tentatives, et qu'elles ont pour objet : — de donner aux yeux les satisfactions que la tragédie leur refuse;

— d'utiliser les fables de la mythologie; — et de mettre en liberté l'élément musical que contient en soi toute « poésie ». — La fondation de « l'Académie de musique », 1669, — et le premier opéra français : Pomone, 1671. — Jean-Baptiste Lully [Cf. les Mémoires de Mlle de Montpensier]. — Sa collaboration avec Molière, — et avec Quinault. — Leurs premiers opéras : Cadmus et Hermione, 1673;

— Alceste, 1674; — Thésée, 1675; — Atys, 1676; — Isis, 1677. Du génie particulier de Quinault pour l'opéra; — pompeux éloge

que Voltaire en a fait; — et que, de Quinault et de Lully, c'est bien le premier qui, cent cinquante ans durant, a passé pour « le grand homme ». — Libertinage aimable de l'imagination de Quiuault; — fluidité de son style; — et, à ce propos, de l'abondance dans ses vers des comparaisons tirées de la nature « liquide » ; — sa constante préoccupation de plaire; — et, pour plaire, de ne jamais approfondir la passion. — Des « lieux communs de morale lubrique » dans les opéras de Quinault.

Comment le succès du genre opéra a fait dévier l'évolution de la tragédie. — Les triomphes de Quinault ont certainement excité la jalousie de Racine; — et,qui pis est, son émulation. — De l'intention de rivaliser avec Quinault dans la Phèdre de Racine [Cf. les Epoques du théâtre français]. — Que la retraite de Racine a favorisé le développement de l'opéra. — La Psyché de Thomas Cor-

qu'une question de style, mais Pascal l'eût trouvée « jolie ». Cependant Quinault triomphe : le succès de ses Atys, de ses Persée, de ses Armide le venge des attaques de l'auteur des Satires-, et une demi-douzaine de livrets d'opéra lui refont une réputation dont l'éclat, après quatre-vingts ans, corrompra le jugement de Voltaire. Les romans se multiplient, dans le genre de Y Histoire amoureuse des Gaules, sous la plume des pamphlétaires, de l'espèce de Courtilz de Sandras, l'auteur des Mémoires de Roche fort et des Trois Mousquetaires, — je veux dire des Mémoires de M. d'Artagnan. En même temps, sur la scène illustrée par Molière, et dont ils ont fait « un échafaud », — selon la forte expression de

neille. 1678; — le Bellérophon de Fontenelle, 1679; — \aProserpine de Quinault, 1680. — Les « auteurs tragiques » prennent l'habitude de s'exercer indifféremment dans la tragédie, ou dans la tragédie lyrique. — De quelques conséquences de cette habitude ; — et comment, après avoir agi sur le style, dont elle relâche le tissu, — elle s'étend de la forme au fond ; — amollit la conception du drame ; — et, à l'art de peindre des caractères ou des passions, — substitue l'art d'émouvoir la sensibilité.

3° Les Œuvres — De Quinault : Cad/nus, 1673, — Alceste, 1674,— Thésée, \Ç>1S,—Atys, 1676, — Isis, 1677; — de Fontenelle et Th. Corneille : Psyché, 1678, — Bellérophon, 1679; — de Quinault : Proserpine 1680, — Persée, 1682, — Phaéton, 1683, — Amadis, 1684, — Roland, 1685, — Armide, 1686; — de Campistron : Acis et Galathée, 1686; — Achille, 1687; — de Fontenelle : Thétis et Pelée, 1687, — Énée et Lavinie, 1690.

IL — Nicolas Malebranche [Paris, 1638; f 1715, Paris].

1° Les Sources. — Fontenelle, Eloge de Malebranche; — Tabaraud, article Malebranche dans la Biographie universelle.

Cousin, Fragments de philosophie moderne ; — Francisque Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, 1854; — Sainte-Beuve dans son Port-Royal, Liv. VI, chap. v et vi; — Blampignon, Etude sur Malebranche, Paris, 1861; — L. Ollc-Laprune, la Philosophie de Malebranche, Paris, J87Û.

Racine, — les Montfleury, les Poisson, Dancourt, qui débute, exposent leurs « turlupinades ». La Fontaine, rendu par la disparition ou l'éloignement de ses anciens amis à son vrai tempérament, n'écrit plus guère que des Contes ; et quels Contes, si l'on songe qu'il a passé la soixantaine! Le vieux Saint-Evremond, de l'autre côté du détroit, l'encourage. On se grise royalement, au Temple, chez les Vendôme, où d'ailleurs ce n'est pas ce que l'on fait de pis. Les princesses du sang fument la pipe. Et pour qu'enfin à tous égards les dernières années du siècle en ramènent le commencement, après ou avec les débauchés et les précieux, ce sont maintenant les « libertins » qui rentrent à leur tour en ligne.

Le Père André : Vie du Père Malebranche, publiée par le Père Ingold, Paris, 1886.

2° Le Philosophe; — et avant tout, du juste hommage qu'il convient de rendre à l'écrivain. — Bel éloge que Daunou, — se souvenant d'avoir été lui-même de l'Oratoire, — a fait du style de Malebranche [Cours d'études historiques, VI et XX]. — Simplicité parfaite; — naïveté ; — éloquence ; — et surtout aisance de ce style, — d'autant plus admirable que les matières qu'il traite sont plus éloignées de l'usage commun. — Il n'y a pas en français de style philosophique comparable à celui de Malebranche.

Le disciple de Descartes [Cf. son Eloge, par Fontenelle] ; — et que la philosophie de Malebranche est un essai de conciliation du christianisme et du cartésianisme. — Confiance démesurée de Malebranche dans le pouvoir de la raison, — et dans sa capacité d'expliquer « naturellement » l'inexplicable. — Son optimisme; — et que, s'il lui vient de Descartes en droite ligne, — il n'en est pas pour cela plus conforme à la conception chrétienne de la vie. — L'idée de la Providence dans la philosophie de Malebranche; — et qu'à peine diffère-t-elle de l'idée que s'en formaient les stoïciens de l'antiquité. — Que toutes ces théories tendaieut à établir la suffisance de la « religion naturelle » ; — et qu'en effet, contre son gré sans doute, l'influence de Malebranche a produit ce résultat.

Les critiques de Malebranche : — Arnauld, — Bossuet, — Fénelon, — Leibniz; — une Lettre de Bossuet [21 mai 1687] à uu disciple du

Un seul homme eût peut-être pu leur faire tête, les contenir et leur imposer : c'est Bossuet, qui ne prêche plus, à la vérité, qu'en de rares occasions, mais qui prononce pourtant, en 1685, 1686, 1687, ses dernières Oraisons funèbres; et qui, soulagé ou libéré de l'éducation du Dauphin, donne précisément alors presque tous ses plus grands ouvrages. Le Discours sur l'histoire universelle est de 1681, et Y Histoire des variations des églises protestantes est de 1688. C'est le premier surtout qu'on loue. Mais il faut dire du second que l'on n'a pas écrit de plus beau livre en notre langue, si d'abord il contient, comme les Provinciales, d'impérissables modèles de tous les genres d'éloquence, et qu'encore il ait sur elles cet avan-

P. Malebranche. — Fénelon réfute le Traité de la nature et de la grâce. — Qu'ils en ont surtout à la théorie de l'actiou de Dieu par « les voies générales », — à l'abri de laquelle ils voient poindre la théorie de la « stabilité des lois de la nature » ; — c'est-à-dire la négation du surnaturel ; — et tomber du même coup la possibilité du miracle; — la nécessité de la révélation; — et l'utilité delà religion.

3° Les Œuvres. — La recherche de la vérité, 1674-1675; — Conversations chrétiennes, 1676; — Traité de la nature et de la grâce, 1680; — Méditations chrétiennes, 1683; — Traité de morale, 1684; — Entretiens sur la métaphysique, 1688; — Traité de i amour de Dieu, 1697 ; — Entretien d'un philosophe chrétien et d'un philosophe chinois, 1708; — Réponses à M. Arnauld, quatre volumes, dont le dernier est de 1709; — Réflexions sur la prémotion physique, 1715.

Victor Cousin, dans ses Fragments de philosophie moderne, t. II, a publié une importante Correspondance de Malebranche, dontl'intérêt littéraire est de nous le montrer en relations avec Mairan et le groupe de Fontenelle.

Il n'existe qu'une édition de ses OEuvres complètes, en deux volumes in-4°, Paris, 1837.

Jules Simon a publié en 1871 une édition des OEuvres de Malebranche en quatre volumes, qui contient les Entretiens sur la métaphysique, les Méditations chrétiennes, et la Recherche de la vérité.

tage d'être un vrai livre, divers et un en toutes ses parties, dont il n'y a pas une page, ou même une ligne, qui ne s'inspire de l'idée de l'ensemble, et ne concoure à en démontrer la justesse. De récentes recherches ont établi que jamais d'ailleurs œuvre de polémique n'avait été plus laborieusement ni plus impartialement préparée [Cf. Rébelliau, Bossuel historien du protestantisme, Paris, 1891]. Et pourquoi n'ajouterions-nous pas qu'on en citerait peu dont le dessein soit plus noble ou plus généreux, si l'auteur ne l'a conçu qu'en vue de travailler à cette « réunion des églises », qui a été, dès le temps de sa première jeunesse, le plus cher de ses rêves, et qui est demeurée jusqu'à son dernier jour la plus tenace de ses illusions?

III. — Pierre Bayle [Le Cariât (Ariège), 1647; f 1706, Rotterdam].

1° Les Sources. — Calendarium Carlananum, 1660-1687, et Correspondance de Bayle; — Desmaizeaux, Vie de M. P. Bayle, 1730, dans les dernières éditions du Dictionnaire; — abbé Marsy, Analyse raisonnée des œuvres de Bayle, 1755; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, 1835; — L. Feuerbach, Pierre Bayle, ein Beitrag zur Geschichte der Philosophie und Menschheit, Leipsig, 1838 et 1848; — Damiron, Essai sur l'histoire de la philosophie en France au XVIIe siècle, Paris, 1846; — A. Sayous, la Littérature française à l'étranger, Paris et Genève, t. I, 1853; — Lenient, Etude sur Bayle, Paris, 1855; — Arsène Deschamps, la Genèse du scepticisme érudit chez Bayle, Bruxelles, 1878; — Emile Gigas, Choix de la correspondance inédite de Pierre Bayle, Copenhague, et Paris, 1890; — F. Brunetière, Etudes critiques, Ve série, Paris; 1893; — Ch. Renouvier, Philosophie analytique de l'histoire, t. III, Paris, 1897.

2° La Critique de Bayle.

A. La Jeunesse et les premiers essais de Bayle. — Ses origines protestantes; — ses études à Puylaurens et à Toulouse, 1666-1669, — il se convertit au catholicisme, 1669; — il se reconvertit au protestantisme, 1670; — son départ pour Genève, et ses préceptorats : — chez M. de Normandie; — chez le comte de Uhona; —

Les Avertissements aux protestants, qui complètent ou qui fortifient Y Histoire des variations, sont de 1689 et de 1691. Mais ni la « réunion » ne devait aboutir, ni Bossuet, en dépit de son éloquence et de l'autorité de sa dialectique, ne devait réussir à retarder beaucoup les progrès du « libertinage ».

Ce n'est pas certes qu'il ne les eût vus, et tant de passages qu'on pourrait extraire de son œuvre suffisent à le prouver [Cf. notamment le Sermon sur la divinité de la religion, 1665 ; le Discours sur l'histoire universelle, IIe partie, 1681; et Y Oraison funèbre d'Anne de Gonzague, 1685]. Il a très bien vu, du premier coup d'oeil, où tendait l'exégèse de Richard Simon, ce qui n'était pas si

son retour en France, 1674. — Bayle professeur de philosophie à l'académie protestante de Sedan, 1675-1681 [Cf. son Cursus philosophie, et Bourchenin, les Académies protestantes], — Suppression de l'académie de Sedan. — Bayle s'établit à Rotterdam, 1681,

— comme professeur libre de philosophie, pensionné parla ville.

— Publication des Pensées sur la comète, 1682, — et de la Critique générale de l'histoire du calvinisme du Père Maimbourg. — Caractère singulier de ces deux ouvrages; — dont la forme est en relard; — et les idées sont en avance de trente ou quarante ans sur celles de ses contemporains. — Bayle entreprend la publication des Nouvelles de la République des lettres, 1684. — C'est un journal ou une « Revue » sur laquelle il faut se garder de le juger : — « Je n'y faisais point de critique, a-t-il écrit lui-même, et ne voyais dans les livres que ce qui pouvait les faire valoir. » — Révocation de l'Édit de Nantes. — Bayle publie ses deux pamphlets : Ce que c'est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand, 1686; et le Commentaire philosophique sur le Compelle intrare, 1686. — Indignation du parti protestant, et de Jurieu en particulier. — L'adversaire de Bossuet n'est pas moins celui de Bayle;

— auquel il reproche amèrement de « prêcher le dogme de l'indifférence des religions et de la tolérance universelle ». — Bayle se cache d'être l'auteur de son livre; — en parle lui-même avec ironie dans ses Lettres; — se plaint dans ses Nouvelles qu'on le lui impute; — et inaugure ainsi la tactique assez déloyale qui sera

LA NATIONALISATION DE LA LlTTÉftATUftE 225

facile à voir, en 1678; et il a pressenti, puisque l'expression est de lui, « le grand combat qui se préparait contre l'Eglise sous le nom de cartésianisme », dès 1687. Il ne s'est pas trompé non plus quand il a cru que, si l'on voulait opposer aux progrès du libertinage une résistance efficace, il fallait que l'on commençât par rassembler en un seul corps les membres épars de l'Eglise; et c'est un point sur lequel non seulement le temps, mais aussi les aveux de l'orthodoxie protestante lui ont donné raison. Pourquoi donc a-t-il échoué? En premier lieu parce que les protestants, qu'encourageaient à ce moment même les succès de la grande guerre de la ligue d'Augsbourg, ont espéré qu'ils profiteraient de tout ce que perdrait le

celle de Voltaire. — Il a le « courage de ses opinions », et la peur de leurs conséquences. — De Y Avis aux réfugiés, 1690; — et si Bayle en est l'auteur [Cf. Sayous, Littérature française à l'étranger] ? — Intérêt de la question. — La polémique s'envenime entre Bayle et Jurieu. — Jurieu l'accuse d'athéisme; — les « ministres protestants » relèvent à l'appui de l'accusation de Jurieu les passages caractéristiques des Pensées sur la comète; — les magistrats de Rotterdam enlèvent à Bayle sa pension; — et sa permission d'enseigner. — Passage curieux d'une lettre de Bayle [28 décembre 1693], — d'où il résulte que c'est en lui le cartésien qu'on a surtout voulu frapper : — « Les ministres de

Rotterdam , dit-il, sont entêtés d'Aristote, qu'ils n'entendent pas,

et ne peuvent ouïr parler de Descartes sans frémir de colère. »

B. Le Dictionnaire historique et critique. — La première intention du Dictionnaire [Cf. le projet de 1692]; — et qu'elle était d'un pur érudit; — n'ayant en vue que de dépister et de rectifier les erreurs des autres Dictionnaires. — Mais le projet se transforme en avançant; — des rancunes s'y mêlent; — et Bayle s'avise que « la découverte des erreurs n'est ni importante ni utile à la prospérité des Etats ». — Il contracte en outre, dans une étude plus approfondie des systèmes et de l'histoire, l'espèce de scepticisme que cette étude engendre; — et, à cet égard, comparaison de Bayle et de Montaigne. — Mais il est encore plus frappé, — ■ depuis que Descartes a passé par là, — des obstacles que les pré-

catholicisme, ce qui s'est trouvé politiquement vrai, mais moralement faux. Et encore, parce qu'au lieu d'accepter la discussion sur la question de l'Eglise, qui était capitale, ils ont dérivé la controverse sur des questions secondaires, comme celle de l'authenticité des livres deutérocanoniques [Cf. Leibniz, Œuvres, édition Foucher de Careil, t. I et II], ou de l'époque de la formation du doo-me de la Trinité [Cf. Jurieu, Lettres pastorales]. Et enfin et surtout, parce qu'avec cette sorte d'ingénuité qui le caractérise, Bossuet a trop imprudemment suivi ses adversaires sur un terrain où l'opinion laïque, perdant pied, ne s'est plus sentie juge des coups ni seulement partie dans la bataille.

jugés, la coutume, la tradition, — opposent aux progrès de la raison; — et, insensiblement, d'une « chambre d'assurances de la république des lettres contre l'erreur » ; — le Dictionnaire devient l'arsenal du rationalisme.

Le contenu du Dictionnaire. — Lacunes singulières qu'on y remarque; — il n'y a point dans le Dictionnaire historique d'articles sur Socrate, sur Platon, sur Cicéron, sur Thomas d'Aquin, sur Descartes, sur Pascal; — ni généralement sur les auteurs dont le dogmatisme eût gêné les opinions de Bayle ; — mais en revanche il y en a sur Épicure, sur Anaxagore, sur Zenon d'Elée, sur Lucrèce, sur Xénophane, sur Erasme; — et, par hasard, ce sont les plus développés. — La clef du Dictionnaire de Bayle. — Il se propose, en entrechoquant les leçons de la religion et les enseignements de la raison [Cf. les articles Manichéens et Pyirhon], — d ébranler fondamentalement le dogme de la Providence [Cf. les articles Rorarius, Timoléon, Lucrèce}; — et d'en conclure que l'humanité ne doit tenir compte que d'elle-même dans l'établissement de sa morale. — Comparaison de ce dessein avec celui de Malebranche — et de Spinoza. — Subtilité de la dialectique de Bayle; — et sa manière d'user des « renvois » [Cf. Diderot, dans son article Encyclopédie].

De quelques vices du Dictionnaire ; — et particulièrement du goût de Bayle pour les disputes oiseuses [Cf. les notes des articles Achille, Amphitryon, Loyola]; — pour des formes d'impiété

C'est ce qui lui est également arrivé clans la querelle du quiétisme. Assurément, clans cette querelle mémorable, — où il y allait, comme il disait, de toute la religion, — on ne saurait trop admirer ce qu'il a déployé de vigueur, d'éloquence, et d'ardeur passionnée. C'est clans son Instruction sur les états d'oraison, qui est de 1697, que sont en quelque sorte enfouies quelques-unes de ses plus belles pages ; et il n'a rien écrit qui soit d'un style plus vif et plus pressant que la Relation sur le quiétisme, qui est de 1698. La Relation sur le quiétisme est le plus personnel de ses livres, et sous la contrainte qu'il s'y impose pour ne pas offrir trop de prise à la malignité publique, assez amusée déjà de cette dispute d'évêques, on

déjà voltairiennes [Cf. les notes des articles Adam, David, François d'Assise]; — et pour les obscénités. — La dissertation suites obscénités. — S'il n'y a pas quelque politique dans celte manière de faire? — et qu'il faut se souvenir que Bayle est un homme du xvie siècle; — et un érudit. — Du goût des érudits pour les obscénités. — Qu'en tout cas le moyen a servi comme d'un passeport aux idées les plus hardies de Bayle [Cf. Voltaire dans son Candide et Montesquieu dans ses Lettres persanes]. — Succès prodigieux du Dictionnaire; — estime qu'en fait Boileau.

— Il se succède en quarante ans huit éditions de ces gros in-lolio [1697, 1702, 1715, 1720, 1730, 1734, 1738, 1740]; — et deux traductions anglaises [1709 et 1734-1741]. — C'est déjà dans le Dictionnaire de Bayle qu'il faut voir l'idée et le plan de l'Encyclopédie.

C. Les autres œuvres et les dernières années. — La publication du Dictionnaire réveille les ennemis de Bayle. — Il est traduit devant le consistoire de Rotterdam; — et il écrit pour se justifier les quatre éclaircissements sur les Athées; -- sur les Manichéens;

— sur les Obscénités; — sur les Pyrrhoniens. — Observations à ce propos sur la « tolérance protestante » et la « liberté de Hollande ». — Les Réponses aux questions d'un provincial, 1703; — et la Continuation des Pensées sur la Comète, 1704. — La théorie de l'incompétence du consentement universel; — et le chapitre : « Qu'il n'est point sûr que les impressions de la nature soient un

sent gronder l'indignation, la colère même de l'honnête homme odieusement trompé. On « s'arracha » la Relation sur le quièlisme, et on la « dévora ». La victoire suivit de près, et le quiétisme fut condamné. Mais pendant cinq ans entiers une question de théologie pure, et de théologie mystique, n'en avait pas moins détourné Bossuet d'un objet peut-être plus urgent. Ici encore, l'opinion s'était désintéressée d'une lutte dont elle comprenait si peu la violence qu'elle en avait cherché et trouvé des raisons aussi peu honorables pour l'un que pour l'autre des combattants. « Je vous assure, écrivait la princesse palatine, que cette querelle d'évêques n'a trait à rien moins qu'à la foi. » Elle citait l'épigramme :

signe de vérité » [Cf. Continuation, ch. 23 et 24]. — Mort de Bayle. — Dignité parfaite de sa vie. — Son désintéressement. — Il n'a eu que des vices intellectuels; — et comme Spinoza, — quoique d'ailleurs son existence ait eu moins de noblesse, — il est l'un des premiers chez qui le libertinage des mœurs — n'ait pas été l'occasion du libertinage de la pensée. — Importance de ce fait [Cf. Bossuet et Bourdaloue contre les libertins]; — et combien il a contribué à la propagation des idées philosophiques de Bayle.

3° Les Œuvres. — Nous avons énuméré les principales OEuvres de Bayle, et nous n'avons plus à y ajouter qu'une volumineuse et intéressante Correspondance.

La meilleure édition des OEuvres est la grande édition de 1727, 1731, en 4 volumes in-folio, La Haye, chez Husson, Johnson, Gosse, etc. [réédition de 1737, contenant environ 150 lettres de plus]; — et la bonne édition du Dictionnaire, celle de 1720, en 4 volumes également, Rotterdam, chez Michel Bohm.

Beuchot a donné en 1820 une édition du Dictionnaire, enrichie des commentaires ou des observations de tous ceux qui ont repassé sur les traces de l'auteur, Prosper Marchand, Chaufepié, Leclerc, Joli, etc., en seize volumes, chez Desoer.

On ne saurait trop regretter qu'il n'existe pas de modernes éditions des OEuvres, et, au moins, du célèbre Avis aux réfugiés ou des Pensées sur la comète.

Dans ces combats où nos prélats de France

Semblent chercher la vérité,

L'un dit qu'on détruit l'espérance,

L'autre que c'est la charité.

C'est la foi qu'on détruit et personne n'y pense.

Et finalement, à l'ombre de la controverse, le libertinage grandissait de tout ce que la religion perdait de prestige et d'autorité.

Car tandis qu'il semblait qu'on livrât ainsi « le secret du sanctuaire » [Cf. Diderot, Apologie pour Fabbé de Prades], le cartésianisme était là, qui n'attendait quel'instant de s'insinuer clans la place, un cartésianisme dégénéré, si l'on veut, de la vraie pensée de Descartes, mais un cartésianisme logique, logiquement déduit des prin-

IV. — Bernard le Bouvier de Fontanelle [Rouen, 1657; f 1757, Paris].

1° Les Sources. — Grimm, dans sa Correspondance littéraire, février 1757; — abbé Trublet, Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle, 2e édit., Paris, 1761; — Villenave, Notice, en tête de son édition des OEuvres de Fontenelle, Paris, 1818; — Garât, Mémoires sur la vie de M. Suard, Paris, 1820; — Flourens, Fontenelle ou de la philosophie moderne, Paris, 1847; — Sainte-Beuve, Fontenelle, dans les Causeries du lundi, t. III; — J. Bertrand, l'Académie des sciences de 1666 à 1793, Paris, 1869.

2° L'Homme et l'Ecrivain. — Le Cjdias de La Bruyère, — et que La Bruyère n'a pas assez vécu pour connaître et apprécier le vrai Fontenelle. — Universalité de Fontenelle; — il a fait des tragédies, des églogues, des opéras, des comédies; — et des dissertations, des dialogues, des romans, des travaux qui confinent aux travaux d'histoire et de critique. — Son trait caractéristique est d'avoir été « un homme d'esprit », — dans tous les sens du mot; — c'est-à-dire un bel esprit, un homme spirituel, et presque un grand esprit; — et qu'il est un remarquable exemple de ce que peut et de ce que ne peut pas l'esprit.

A. Le Bel Esprit. — Le neveu de Corneille ; — et à ce titre l'ennemi-né de Racine cl de Boileau; — ses débuts littéraires dans

cipes du philosophe; et c'est ici qu'il convient d'en montrer la véritable inlluence.

« Toute philosophie, a dit Sainte-Beuve [Cf. Port- Royal, L. IV, ch. 5], quelle qu'elle soit au premier degré et dans son premier chef et parent, devient antichrétienne, ou du moins hérétique, à la seconde génération; c'est la loi, et il faut bien savoir cela. » Le doux, l'éloquent, et le candide Malebranche en peut servir d'un instructif exemple. Disciple non seulement convaincu, mais passionné de Descartes, il s'avise un beau jour de vouloir appliquer les principes de son maître à la démonstration ou au développement des vérités de la foi; et voici tout d'un coup que, par une déchirure du

le Mercure galant, 1677; — il collabore aux opéras de Psyché et de Bellérophon, 1678 et 1679; — sa tragédie d'Aspar [Cf. l'cpigramme de Racine]; — les Dialogues des Morts, 1683; — les Lettres du chevalier d'Her,.., 1683; — et de l'air de famille qu'elles ont avec les Lettres de Voiture. — Éloge que Bayle en fait [Cf. Nouvelles de la République des lettres, 1686, décembre]. — Fontenelle publie ses Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686.

— Succès du livre et nature de ce succès [Cf. Garât, Mémoires sur M. Suard], — Injustice de La Bruyère. — Par les Entretiens sur la pluralité, la science entre pour la première fois dans le domaine de la littérature; — ou même de la conversation mondaine. — Autres écrits de Fontenelle ; — ses Mémoires sur le nombre 9; — ses Doutes sur le système des causes occasionnelles;

— son Histoire des oracles, 1687. — Comment le bel esprit sert à Fontenelle pour faire passer autant de nouveautés que de hardiesses. — Étendue et diversité du monde où son esprit se meut par rapport à l'étroitesse du monde où s'étaient renfermés les Racine et les Boileau.

B. L'Homme d'Esprit. — Acception nouvelle que prend ce mot d'esprit précisément au temps de Fontenelle; — et qu'il exprime d'abord l'étendue de la curiosité. — Fontenelle est curieux de beaucoup de choses; — et du fond des choses [Cf. dans ses Dialogues : Laure et Sapho, Agnès Sorel et Roxclane, Socrate et Montaigne, Anne de Bretagne et Marie Tudor, Brutus et Faustine]. — En

rideau, la grande contradiction apparaît. On ne saurait être ensemble chrétien et cartésien! et il éclate aux yeux que l'universel mécanisme du philosophe est incompatible avec l'idée de la Providence divine. C'est ce que Pascal avait si bien vu. C'est ce que voit bien aussi Bossuet, puisque c'est même alors qu'il fait écrire par Fénelon, contre Malebranche, la Réfutation du Traité de la nature et de la grâce. C'est ce que voit enfin celui qu'on appelle encore en ce temps-là le grand Arnauld. « Plus je me souviens d'être chrétien, écrit l'un, plus je me sens éloigné des idées qu'il (Malebranche) nous présente » ; et le second, à son tour : « Plus j'avance dans ce travail (c'était également une Réfutation du

second lieu, un homme d'esprit est un homme qui ne fait pas des choses plus de cas qu'elles n'en méritent; — et, pour user d'une de ses locutions favorites, Fontenelle est encore « cet homme-là » [Cf. dans ses Dialogues : Erasme et Charles-Quint, Alexandre et Phryné, Guillaume de Cabestan et Frédéric de Brandebourg, Straton et Raphaël]. — Son goût pour les nouveautés [Cf. Digression sur les Anciens et les Modernes]. — Son indépendance à l'égard de la tradition. — Et enfin un homme d'esprit, c'est un homme qui voit les liaisons ou les appartenances des choses [Cf. l'Histoire des oracles]; — et qui en suggère à son lecteur d'autres encore;

— de plus inattendues ou de plus éloignées. — Comment Fontenelle fait penser; — et qu'une part de son esprit consiste dans la finesse; — et dans la portée de ses sous-entendus.

C. Le Grand Esprit; — et qu'il a suffi à Fontenelle pour en mériter le nom d'appliquer son esprit à de grandes choses. — La Préface de l'Histoire de l'Académie des sciences, 1699. — Elle est peut-être la première expression littéraire qu'il y ait de l'idée « de la solidarité des sciences» ; — et de la « constance des lois de la nature ». — Les Eloges de Fontenelle [Voyez plus particulièrement les éloges de Vauban, d'Argenson; Newton, 1727, Boerhaave, Malebranche, Leibnitz]; — souplesse d'esprit dont ils témoignent;

— capacité de comprendre beaucoup de choses; — et de les réduire sous le même point de vue. — Croissante autorité de Fontenelle parmi les savants; — dans le monde; — parmi les gens

Traité de la nature et de la grâce), plus je suis touché des renversements que ces imaginations métaphysiques font dans la religion. » Mais vous avez mis bien du temps à vous en apercevoir, ô grand docteur! et puis vous avez d'autres qualités, mais vous n'avez pas pour vous ce style, le style abondant, fluide, et enveloppant du Père Malebranche. On ne vous lit point, et on le lit. Vous avez contre vous maintenant l'écrivain, le véritable écrivain, le grand écrivain qui avait manqué jusqu'alors au cartésianisme! Ainsi, Malebranche fait école. Tandis que Bossuet et Fénelon s'épuisent en d'autres combats , lui, continue son œuvre du fond de sa petite chambre, et cette œuvre consiste à humaniser, — nous dirions a

de lettres. — Derniers ouvrages de Foutenelle ; — sa Vie de Corneille, 1729; — ses Réflexions sur la Poétique; — sa Théorie des tourbillons cartésiens, 1752. — En combien de points Fontenelle annonce Voltaire; — par combien de traits; — et que lui a-t-il manqué pour jouer le rôle de Voltaire?

Il lui a manqué un certain degré d'originalité d'abord, — et surtout un certain degré de conviction. — Le mot de Mme de Tencin : « C'est de la cervelle que vous avez à la place du cœur » ;

— et, à ce propos, du scepticisme de Fontenelle; — qui ne consiste pas tant à croire qu'il soit impossible d'atteindre la vérité;

— qu'à la croire d'essence aristocratique; — incommunicable à la foule; — et d'ailleurs assez inutile. — Comment le bel esprit se retrouve dans cette conception de la vérité; — le mondain et l'épicurien. — Si ce n'est pas cette philosophie qui a empêché Fontenelle de se concentrer dans une grande œuvre? — les Fragments d'un traité de la liaison humaine ; — et qu'en tout cas elle l'a empêché d'exercer l'influence qu il n'eût d'ailleurs tenu qu'à lui d'exercer. — Mais que, d'autre part, il n'en a pas moins été, avec Bayle, le grand éducateur de la génération des Encyclopédistes.

3° Les Œuvres. — Les OEuvres de Fontenelle étant trop peu connues, nous croyons devoir ici rapidement indiquer le contenu des huit volumes de l'édition de 1790.

T. I. — Pièces relatives à la biographie de Fontenelle; — Dia-

« laïciser », — ce que la doctrine chrétienne offre de plus dur ou de plus contraire à la raison. Il adoucit le dogme de la chute ; il adoucit la doctrine de la grâce ; il relègue Dieu loin du monde, loin des affaires des hommes ; il a une façon d'interpréter le surnaturel qui n'en fait qu'une conformité plus lointaine aux lois de la nature; et à tout cela les contemporains ne s'y sont pas trompés : ils ont reconnu le cartésianisme.

Ils le reconnaissent encore dans le scepticisme ou le criticisme de ce Pierre Bayle, — dont on ne consulte guère aujourd'hui que le grand Dictionnaire, — mais dont les Pensées sur la comète sont de 1682. Nul ouvrage n'a fait plus de bruit en son temps ni apporté plus d'aide au parti

logues des morts anciens, — Dialogues des morts anciens avec les modernes.

T. II. — Entretiens sur la pluralité des Mondes; — Théorie des tourbillons. — Histoire des Oracles.

T. III. — Histoire du Théâtre français; — Vie de Corneille ; — Réflexions sur la Poétique; — Description de l'empire de Poésie [Cf. la carte du pays de Tendre]. — On y trouve les ligues suivantes, qui allaient évidemment (1678) à l'adresse des Racine et des Boileau : o La Haute poésie est habitée par des gens graves, mélancoliques, refrognés, et qui parlent un langage qui est à l'égard des autres provinces de la poésie ce qu'est le bas-breton à l'égard du reste de la France ». — Les Opéras de Fontenelle, et ses tragédies, dont une en prose, complètent le volume.

T. IV. — Les Comédies, au nombre de huit : Macate, le Tyran, Ahdolonyme, le Testament, Henriette, Lysianasse, la Comète et Pygmalion, dont sept en prose, et la dernière seulement en vers. T. V. — Les Eglogues, au nombre de dix; — les Poésies; — la Digression sur les Anciens et les Modernes ; — les Fragments d'un traité de la raison humaine; — et quelques autres opuscules du même genre badin et philosophique.

T. VI, VIL — Les Éloges.

T. VIII. — Les Doutes sur le système des causes occasionnelles , — les Lettres galantes du chevalier d'IIer...; — et les Lettres de Fontenelle.

du libertinage. Or, qu'est-ce, en trois mots, que le eriticisme de Bayle, sinon une extension du doute cartésien à ces matières dangereuses que Descartes avait adroitement réservées, et comme exceptées de l'application de sa méthode? Enfermé, lui aussi, dans son « poêle de Hollande », armé de son cartésianisme, ce que Bayle ose le premier soumettre à l'analyse de sa critique dissolvante, c'est la religion, c'est la morale; et d'abord vous diriez qu'il ne critique et qu'il ne cloute que pour le seul plaisir de douter ou de critiquer. Mais regardez-y de plus près; et pesez attentivement quelques-unes des conclusions. 11 ne fait point de paradoxe, et il sait parfaitement ce qu'il dit, quand il écrit « qu'il vaut mieux

Il existe des OEuvres de Fontenelle une édition moderne, sous la date de 1817.

Les Entretiens sur la pluralité des mondes et les Eloges ont été plusieurs fois réimprimés de nos jours.

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