VI. — Après la suppression de l'Encyclopédie
Comment l'Encyclopédie « supprimée » n'en a pas moins continué de se faire; — grâce à la protection de M. de Malesherbes, directeur de la librairie: — de M. de Sartine, lieutenant de police;
LA DÉFORMATION DE L'IDEAL CLASSIQUE â2l
qu'en achevant de se libérer, lui, nous avec lui, et notre littérature avec nous, de toute influence étrangère, mais, on vient de le voir, c'est au contraire en se mettant à l'école du « philosophisme anglais », que 1' « esprit encyclopédique » a pris conscience de lui-même. Il a fait mieux, ou pis : il s'est méconnu dans Descartes et dans Bayle pour ne se retrouver que dans Locke et clans Bacon. Qui ne sait que Y Esprit des lois, en un certain sens, n'est qu'une apologie de la constitution anglaise? Le Traité des sensations n'est également qu'une « adaptation » des Essais sur V entendement humain. Elle-même, X Encyclopédie, nous venons de le dire, n'est originairement que la traduction d'un Dictionnaire anglais; et, si Diderot a sans cloute quelque droit de passer pour l'incarnation de l'esprit encyclopédique, on ne trouve
— de Mme de Pompadour; — et aussi parce que le gouvernement a eu égard à l'importance des intérêts matériels engagés dans l'entreprise? — Que les égards se sont même étendus plus loin; — et qu'on en trouve la preuve dans l'affaire de la comédie des Philosophes (mai 1760) ; — mais surtout dans celle de l'Ecossaise (juillet 1760), — s'il s'en fallut de bien peu que Fréron, nommément et grossièrement insulté par Voltaire, — ne fût empêché de lui répondre dans son Année littéraire [Cf. Desnoirestcrres, la Comédie satirique au XVIII0 siècle, Paris, 1885]. — Que celte tolérance du gouvernement n'a pas été sans quelque rapport avec la crainte qu'on éprouvait de voir une entreprise interdite en France
— s'achever à l'étranger, à Berlin peut-être ou à Saint-Pétersbourg;
— et d'autre part, avec le besoin qu'on avait de ménager les philosophes, — à la veille de l'expulsion des jésuites, 1762. — L'ouvrage de d'Alembert : De la destruction des Jésuites en France ; — et qu'il est curieux de constater la coïncidence de sa publication avec la distribution des dix derniers volumes de l' Encyclopédie. — Observations à ce sujet; — et de la difficulté de distribuer « sous le manteau » dix volumes in-folio. — Indifférence relative au milieu de laquelle ils paraissent; — et raisons naturelles de celle indifférence; — s'ils ne contiennent en effet presque rien qui ne fût plus qu' « amorcé » dans les sept premiers volumes; — et si, le principal
rien que d'anglais dans l'œuvre de l'homme que l'on appelle encore souvent le « plus allemand » des Français. Jl a commencé par traduire Y Histoire de Grèce de Stanyan ; son Essai sur le mérite et la vertu n'est qu'une paraphrase de Shaftesbury; c'est Richardson et Sterne qu'il imite dans ses contes et dans ses romans, Moore et Lillo clans ses drames ou dans ses tragédies bourgeoises... Il est inutile de multiplier les exemples! Mais quand avec autant d'empressement qu'on évitait naguère d'imiter l'étranger, on le traduit maintenant et on s'en inspire, peut-on dire que rien n'ait changé? peut-on voir là l'effet des mêmes causes? et si ion ne le peut pas plus en histoire qu'en logique, c'est une première différence de 1' « esprit encyclopédique » et de 1' « esprit classique ».
En voici une seconde : si l'esprit classique s'était
l'effet qu'on pouvait attendre de l'œuvre, ces sept premiers volumes l'avaient déjà réalisé.
VII. — Claude - Adrien Helvétius [Paris, 1715; f 1771, Paris].
Fils et petit-fils de médecin; — fermier général et protecteur des lettres ; — maître d'hôtel ordinaire de la reine Marie Leczinska ;
— enragé de célébrité, il débute par se faire la réputation d'un petit-maître accompli. — - Il s'essaie ensuite dans la poésie; — et soumet ses essais à Voltaire; — qui les encourage en lui rappelant qu Atticus était fermier général; — mais qui les trouve d'ailleurs plutôt médiocres. — Helvétius se tourne alors du côté des mathématiques; — et finalement du côté de la philosophie. — Il se démet de sa charge de fermier général, et compose laborieusement son livre De l'Esprit, 1758. — Médiocrité générale du livre, — où les pires paradoxes s'autorisent de preuves; — qui ne sont la plupart que des « anecdotes » scandaleuses; — ce qui n'empêche qu'aucun livre, en son temps, n'ait fait plus de bruit; — ni répandu plus d'idées destinées à faire fortune. — C'est Helvétius qui a proclamé le premier « que la morale devait être traitée comme une physique expérimentale » [Cf. De l'Esprit, Discours II, chap. 15];
— que les questions morales ne sont que des questions sociales, — « puisque les vices d'un peuple sont toujours cachés au fond de sa
montré, depuis Ronsard jusqu'à Boileau, cent cinquante ou deux cents ans durant, plus que respectueux des anciens et de la tradition, au contraire, l'esprit encyclopédique n'est composé que du mépris des anciens et de la haine de la tradition. Les mots ne sont pas trop forts. Nos encyclopédistes n'ont pas seulement méconnu les anciens, ils les ont méprisés ! Ils n'ont vu qu'un préjugé, et un sot préjugé, pour ne pas dire une hypocrisie pédantesque, dans l'admiration que de rares humanistes osaient encore professer pour Virgile et pour Homère. « On me fit accroire autrefois que j'avais du plaisir en lisant l'Iliade, — fait dire l'auteur de Candide au sénateur Pococurante, — mais cette répétition continuelle de combats... me causait le plus mortel ennui. J'ai demandé quelquefois à des savants s'ils s'ennuyaient autant que moi à cette lecture...
législation » (Cf. De l'Esprit, Discours II. ch. 15); — et qu'en conséquence, il n'est rien que ne puisse l'éducation [Cf. De l'Esprit, Discours III]. — Emoi suscité par son livre. — Complète et piteuse rétractation d'Hclvctius ; — il rentre dans le silence; — et disparaît de la scène littéraire.
VIII. — Frédéric-MelchiorGrimm [Ratisbonne, 1723; f 1807, Gotha].
Culture classique et philosophique de Grimm ; — ses débuts littéraires et sa tragédie de Banise (en allemand). — Son arrivée à Paris; — ses liaisons avec Diderot, Rousseau, et la société de Mme d'Epinay, 1749-1750. — Deux Lettres sur la littérature allemande [Cf. Mercure de France, 1751]; — la lettre sur Omphale [opéra de Destouches], 1752; — et le Petit prophète de Bœhmischbroda, 1753 [Cf. Adolphe Jullien, La Musique et les Philosophes au x vme siècle, Paris, 1873]. — La Correspondance littéraire [\ 754-1 790] ;
— et comment elle est inséparable du mouvement encyclopédique ;
— dont elle a pour ainsi dire été, pendant quinze ou vingt ans,
— le « Moniteur » secret en Europe. — Tel a été le vrai rôle de Grimm, — et des nombreux collaborateurs qui ont travaillé sous sa direction; — ils ont traduit pour les souverains allemands qui étaient ses abonnés; — les idées du « corps des philosophes »:
Tous les gens sincères in ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu'il fallait l'avoir dans sa bibliothèque comme un monument de l'antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce » [Cf. Candide, ch. 25]. De cet endroit de Candide rapprochons un passage du Discours sur l'histoire universelle [Cf. partie III, ch. 5] : « Une des choses qui faisait aimer la poésie d'Homère est qu'il chantait les victoires et les avantages de la Grèce sur l'Asie. Du côté de l'Asie était Vénus, c'est-à-dire les plaisirs, les folles amours et la mollesse : du côté de la Grèce était Junon, c'est-àdire la gravité avec l'amour conjugal, Mercure avec l'éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l'Asie était Mars impétueux et brutal, c'est-à-dire la guerre faite avec fureur; du côté de la Grèce était Pallas, c'est-à-dire
— en atténuant très habilement ce qu'elles pouvaient avoir de suspect à des yeux de princes; — et en les leur présentant comme une manière de s'émanciper eux-mêmes; — des pouvoirs qui les gênaient encore. — Au reste, la Correspondance n'ayant paru publiquement pour la première fois qu'en 1812; — ce n'est pas ici le lieu de l'apprécier en elle-même; — et il suffit d'avoir noté dans quelle mesure elle a contribué à la propagande encyclopédique.