IX. — La Propagande encyclopédique
Succès matériel de l'entreprise. — Les 4 800 souscriptions de 1750. — Fondation du Journal encyclopédique, 1756; — son directeur, P. Rousseau [de Toulouse], et ses collaborateurs; — sa diffusion. — Les centres parisiens : le salon de Mm° Geoffrin [Cf. Mémoires de Marmontcl et P. de Ségur : Le Royaume de la iiie Saint- Honoré, Paris, 1897]; — la société de Mme d'Épinay (Cf. Mémoires de Mme d'Épinay, édit. Boiteau, Paris, 1863], et L. Perey et G. Maugras [f.a Jeunesse de Mmo d'Epinay, Paris, 1882] ; — la société du baron d'Holbach [Cf. Diderot, Correspondance avec jWlle Volland, et d'Avezac-Lavigne, La Société du baron d'Holbach, Paris, 1875] ; — et les amis de MUe de Lespinasse [Cf. sa Correspondance]. — Comment les adversaires eux-mêmes de l'Encyclopédie
l'art militaire et la valeur conduite par esprit... La Grèce, depuis ce temps,... ne pouvait souffrir que l'Asie pensât à la subjuguer, et en subissant ce joug, elle aurait cru assujettir la vertu à la volupté, l'esprit au corps, et le véritable courage à une force insensée qui consistait seulement dans la multitude. » On n'a jamais mieux défini ce que l'esprit classique avait vu dans les chefsd'œuvre de l'antiquité : des leçons de morale sociale enveloppées sous les plus poétiques fictions. Mais les encyclopédistes n'y ont vu qu'un enfantillage, et n'ont pas entendu la leçon. Aussi la tradition, en littérature, comme en tout, n'est-elle a leur égard qu'un empêchement superstitieux qui gêne également leur liberté de penser, la « diffusion des lumières », et le progrès de la raison. « C'est en affaiblissant la stupide vénération des
ont servi sa cause; — et notamment Palissot et Fréron ; — toujours occupés d'elle ; — et souvent sans en avoir d'autres raisons que de remplir leurs feuilles. — Diffusion des idées encyclopédiques dans la petite bourgeoisie [Cf. la Correspondance de Mmc Roland avec les demoiselles Cannet]; — et sans doute jusqu'en province; — quoiqu'on n'en puisse pas donner de preuves authentiques [Cf. cependant les lettres de Mme Butet, dans J. Cruppi : l'Avocat Linguet, Paris, 1895]. — Mais on en a du moins de leur diffusion à l'étranger; — dans le pays de Liège par exemple [Cf. Francotte, la Propagande encyclopédique, ch. II et III; et Kûntziger, les Encyclopédistes français en Belgique, ch. IV]; — en Suisse, où il se fit jusqu'à trois réimpressions des 28 volumes de l'œuvre originale; — en Italie, où il s'en fit deux, l'une à Livourne, l'autre à Lucques; — en Allemagne et en Russie, par l'intermédiaire de Grimm. — Comment cette propagande a nécessairement contribué à la diffusion des idées françaises; — et par contre-coup à la formation d'une littérature européenne.
Les Œuvres.
De Grimm et d'Helvétius les seules œuvres qui comptent sont celles que nous avons signalées plus haut.
32G MANUEL DF. l'iIISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
peuples pour les lois et les usages anciens, écrit Helvétius, qu'on mettra les souverains en état de purger la terre de la plupart des maux qui la désolent et d'assurer la durée des Empires » [Cf. De l'Esprit, discours II, ch. 17]. Qu'est-ce à dire, sinon que le progrès ne consiste qu'à s'émanciper de la tradition? Et n'avouerons-nous pas qu'il y a bien quelque différence à ne s'autoriser en tout que de la tradition, ou au contraire à ne la traiter en tout que comme un obstacle et une ennemie?
Combien d'autres différences ne pourrait-on pas, ne devrait-on pas signaler, de morales ou de philosophiques, et même de politiques, s'il ne fallait craindre que, dans une histoire de la littérature, l'indication n'en parût un peu hors de son lieu! Autant donc l'esprit classique avait en général témoigné de juste défiance de l'instinct et des
De Diderot, au contraire, il faut dire que, si sa collaboration à l'Encyclopédie ne fait pas la moindre partie de son œuvre, et surtout n'en est pas celle qui a le moins agi, elle n'est pas cependant la plus considérable, ni surtout la plus originale. D'un autre côté, presque tous ses écrits les plus vantés n'ont paru qu'après sa mort, et c'est pour cette raison que, dans son article, nous n'avons pas cru devoir en faire mention. Les contemporains de Diderot, il faut bien le savoir, n'ont pu lire ni sa Religieuse, ni son Neveu de Rameau, ni le Supplément au voyage de Bougainville, ni le Rêve de d'Alembert, ni ses Salons; et s'ils ne les ont pas connus, comment pourrions-nous parler de l'effet que ces écrits ont produits? Puisque c'est pourtant ce que l'on fait encore trop souvent, nous classons ici les OEuvrcs de Diderot dans l'ordre chronologique de leur publication, et en suivant d'ailleurs les divisions générales de l'édition Assézat et Maurice Tourneux.
1° Belles-Lettres [Roman, Théâtre, Critique et Histoire]. — Les Bijoux indiscrets, 1748; — Le Fils naturel, 1757; — Le Père de famille, précédé d'un Discours sur la poésie dramatique, 1758;
— Essai sur la vie de Sénèque... et sur les règnes de Claude et de Néron, 1778; — La Religieuse, 1796; — Jacques le fataliste, 1796;
— Ceci n'est pas un conte, 1798; — Le neveu de Rameau, 1823;
— Paradoxe sur le comédien, 1830.
passions, autant au contraire l'esprit encyclopédique a mis en eux de confiance insolente et cynique. « On devient stupide, dès qu'on cesse d'être passionné », écrit Ilelvétius [Cf. De l'Esprit, discours III, ch. 8]; et quant à Diderot, le vice de « toutes les institutions politiques, civiles et religieuses », est a ses yeux d'avoir « empoisonné l'homme d'une morale contraire à la nature » [Cf. Supplément' au voyage de Bougainville\. Ce que l'esprit classique avait le plus énergiquement combattu dans le cartésianisme, c'était le dogme alors tout nouveau de la toute-puissance et de la souveraineté de la raison, cette raison qui croit « que deux et deux font quatre », et qui nie, quand elle ne se fait pas un jeu de le bafouer, tout ce qui échappe aux prises de ses déductions, ce Taisez-vous, raison imbécile! » disait Pascal. Mais l'esprit encyclopédique, au con-
2° Critique d'art. — Les Salons, publiés sous les dates suivantes : Salon de 1761, en 1819; — Salon de 1763, en 1857; — Salon de 1765, en 1795; — Salon de 1767, en 1798; — Salon de 1769, en 1819 et 1857; — Salon de 1771, en 1857; — Salon de 1775, en 1857; — Salon de 1781, en 1857.
3° Philosophie. — Essai sur le mérite et la vertu, 1715' — Pensées philosophiques, 1746; — Lettre sur les aveugles, 1749; — Lettre sur les sourds et muets, 1751; — Apologie de l'abbé de Prudes, 1752 [la troisième partie seulement] ; — Pensées sur l'interprétation de la nature, 1754; — Supplément au voyage de Bougainville, 1796; — Le Rêve de d'Alembert, 1830; — La Promenade du sceptique, 1830.
4° Plan d'une université pour le gouvernement de Russie, 1813-
5° On a encore de Diderot quelques ouvrages scientifiques, dont il ne semble pas que la valeur soit bien grande ; — et une Correspondance malheureusement trop incomplète, mais extrêmement intéressante, dont les parties les plus curieuses sont les Lettres à Falconet, et la Correspondance avec MUo Volland.
La meilleure et la plus complète édition des OE livre s est celle de MM. Assézat et Maurice Tourneux, 20 vol. in-8°, Paris, 1875-1877, Garnier frères.
traire, n'a vu de source de vérité qu'en elle; et tout ce qu'il a trouvé cl' « irrationnel » dans le monde, le proclamant « déraisonnable », il ne s'est rien proposé de plus urgent que de la détruire. Et l'esprit classique avait cru que ce sont les mœurs qui font les lois, ou en d'autres termes que le bien public se compose de l'accord des bonnes volontés particulières, mais l'esprit encyclopédique a répandu cette idée dans le monde que « si les lois sont bonnes, les mœurs seront bonnes, si les lois sont mauvaises, les mœurs seront mauvaises ». Ainsi s'exprime encore Diderot, dans son Supplément au voyage de Bougainville; et telle est aussi l'opinion qu'Helvétius a sans doute ramassée dans quelqu'un des « salons » de son temps : « Les vices d'un peuple sont toujours cachés au fond de sa législation : c'est là qu'il faut fouiller pour arracher la
Les principaux ouvrages (littéraires) de d'Alombert sont, en plus du Discours préliminaire de l'Encyclopédie, 1750; — son écrit sur la Destruction des Jésuites en France, 1765; — des traductions; — quelques opuscules, — et la très précieuse collection de ses Eloges Académiques, 1779-1787.
Neuvième Epoque
De « l'Encyclopédie » au « Génie du Christianisme ». 1765-1800
I. — Jean-Jacques Rousseau [Genève, 1712;-]- 1778, Ermenonville].
1° Les Sources. — Rousseau lui-même, et notamment dans ses Confessions; ses Dialogues (Rousseau, juge de Jean- Jacques); ses Rêveries d'un promeneur solitaire; et sa Correspondance; — Mmo d'Épinay, Mémoires; — Grimm, Correspondance littéraire; — Fréron, Y Année littéraire; — Diderot, dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron; — Bernardin de Saint-Pierre, Essai
racine productrice de ses vices » [Cf. De l'Esprit, discours II, ch. 15]. Et puisque c'est ainsi partout, entre l'esprit classique ou l'esprit encyclopédique, la même irréductible opposition ou la même contradiction qui éclate, n'est-il pas assez naturel que nous la retrouvions encore dans la littérature?
D'Alembert en fait naïvement l'aveu, dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie. « On abuse des meilleures choses. Cet esprit philosophique, si à la mode aujourd'hui, qui veut tout voir et ne rien supposer, s'est répandu jusque dans les belles-lettres : on prétend même qu'il est nuisible à leurs progrès, et il est difficile de se le dissimuler. Notre siècle semble vouloir introduire les discussions froides et didactiques dans les choses de sentiment. » Et, en effet, de la manière qu'il définit lui-même l'esprit phi-
sur Jean-Jacques Rousseau; — Quérard, La France Littéraire, t. VIII.
Musset-Patbay, Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, Paris, 1821 ; — ■ G. H. Morin, Essai sur la vie et le caractère de J.-J. Rousseau, Paris, 1851; — Saint-Marc Girardin, Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages, Paris, 1848, 1851, 1852, 1856 et 1875. — Slrcckcisen-Moultou (Correspondances publiées par) : Jean-Jacques Rousseau, ses amis et ses ennemis, Paris, 1865; — John Morley, Rousseau, Londres, 1873; — F. Brockcrhoff, Jean-Jacques Rousseau, sein Leben und seine Werhe, Leipzig, 1863-1874; — Jean-Jacques Rousseau jugé par les Genevois d'aujourd'hui, Paris et Genève, 1878; — H. Beaudoin, la Vie et les œuvres de J.-J. Rousseau, Paris, 1891.
Tous ces ouvrages, d'un caractère assez général, doivent d'ailleurs être complétés, contrôlés, et reliés au moyen des recherches plus particulières de M. Eugène Riller : la Famille de Jean-Jacques Rousseau, 1878; Nouvelles recherches sur les Confessions, 1880; la Jeunesse de Jean-Jacques Rousseau, 1896; — de M. Albert Jansen : Rousseau als Musiker, 1884; Rousseau als Botaniker, 1885; Documents sur Jean-Jacques Rousseau, 1885; — de M. Fritz Berthoud : Jean-Jacques Rousseau au Val de Travers, 1881; Jean Jacques Rousseau et le Pasteur de
3o0 MANUEL DE L'HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE
losophiquc, c'est à savoir par le goût de « l'analyse » et de la « combinaison » comment, je ne dis pas la poésie ou l'éloquence, mais l'observation psychologique elle-même y résisteraient-elles? Je crois bien avoir avancé quelque part que, dans les Mémoires du moindre frondeur ou de la moindre femmelette du xvne siècle, — dans les Mémoires de Mme de Motteville, ou dans Y Histoire de Madame Henriette, de Mme de La Fayette, — il y avait une connaissance plus étendue de l'homme, et surtout plus approfondie que dans ï Encyclopédie tout entière. On en saisit peut-être maintenant la raison, qui est que les encyclopédistes ne se sont point souciés d'étudier l'homme, ni les hommes, mais seulement les « rapports des hommes » ; et quand on n'étudie que les « rapports des hommes », ce que l'on perd le plus promptement de vue, c'est la diversité de
Montinollin, 1884; — de M. G. Maugras : Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, 1886 ; — de M. P. J. Mobius : Rousseau s Krankheitsgeschichte, Leipzig, 1889; — de M. Châtelain : La folie de Rousseau, Paris, 1890; — de M. F. Mugnicr : Madame de Warens et Jean-Jacques Rouiseau, 1891 ; — de M. A. de Monlel : Madame de Warens et le pays de Vaud. Lausanne, 1891.
Voyez enfin Mme de Staël, Lettres sur les ouvrages et le caractère de Jean-Jacques Rousseau, 1788; — Yillemain, Tableau de la littérature française au xvme siècle, 1828-1840; — Lord Brougham, Voltaire et Rousseau , 1845; — Louis Blanc, Révolution française, t. II, 1847; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II, III, XV, 1850-1861; et Nouveaux lundis, t. IX, 1864; — Vinet, Littérature française au xvme siècle, 1853; — Ernest Bersot, Études sur le xvnr3 siècle, 1855; — Taine, l'Ancien régime, 1875, et la Révolution, t. II, 1881; — J. Texte, Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire, Paris, 1895.
2° L'Homme et l'Ecrivain.
A. Le Caractère de Jean-Jacques Rousseau. — De l'entière conformité des écrits de Rousseau avec son caractère; — et que son Emile ou sa Nouvelle Uéloïse elle-même sont véritablement des mémoires et des confessions à peine « romancés »; — origine de Rousseau ; — sa naissance et son éducation; — sa jeunesse aven-
nature qui distingue les hommes entre eux. Voltaire en est un bon exemple, qui reproche à Racine que ses Pyrrhus et ses Néron, ses Hippolyte et ses Achille se ressemblent tous [Cf. Le Temple du goût] ; et d'Alembert en est un autre, qui s'étonne que Marivaux, « donnant, pour ainsi dire, toujours la même comédie sous différents titres, n'ait pas été plus malheureux sur la scène » [Cf. Éloge de Marivaux} . Toute cette psychologie, si fine, si déliée, si subtile, n'est à leurs yeux que de « la métaphysique », ou autant dire du galimatias. Les nuances des caractères leur échappent. Où ils n'aperçoivent p;is la différence, ils la nient sans plus de scrupule; et quand par hasard ils l'entrevoient, ce sont, disent-ils alors, « des cheveux coupés en quatre ». Qui s'étonnera là-dessus qu'il n'y ait pas ombre de psychologie dans les tragédies de
turcuse; — son expérience précoce, multiple, et amère de la vie.
— Psychologie de Rousseau : — 1° Le Plébéien; — et comment à ce premier trait de son caractère se rapportent : — la simplicité native de ses goûts; — son affectation de grossièreté; — la nature trouble et passionnée de son éloquence; — la violence de ses haines; — ■ l'espèce de son orgueil, qui est l'orgueil de 1' « autodidacte » ou du self made man; — son dédain de « l'esprit » qu'il considère comme chose aristocratique ; — son optimisme incorrigible; — et enfin la profondeur de quelques-unes de ses vues. — 2° L'Homme sensible; — et comment on peut ramener à ce second trait de son caractère : — sa facilité d'être impressionné par le moindre plaisir ou la moindre douleur; — sa rapidité à passer tout entier dans son impression du moment; — la vibration perpétuelle de sou style;- — son impuissance habituelle à gouverner ses idées;
— les contradictions dont son œuvre fourmille; — et la faiblesse d'abord, puis l'atrophie de sa volonté. — 3° Le Fou, c'est-à-dire « le neurasthénique et le lypémaniaque » [Cf. Mobius, op. cit.];
— et comment à ce dernier trait se rapportent : — l'incohérence de sa conduite; — sa facilité à prendre ombrage même des bienfaits;
— sa défiance universelle; — la soudaineté de ses brouilles [Cf. Eug. Riller, Nouvelles Recherches]; — la naïveté de son égoïsme;
— et les bizarreries de ses dernières années. — Importance de
Voltaire, dans sa Sémiramis, clans son Orphelin, clans son Tancrèdc? qu'il y en ait moins encore clans celles de Marmontel, son disciple? dans les Incas, dans le Bèlisaire? et généralement que toute cette littérature encyclopédique, — à force d'être philosophique, — ne manque de rien tant que de réalité, de substance et de vie?
Autant en dirons-nous de la langue. On connaît le Commentaire sur Corneille, de Voltaire, et on sait de quelle timidité de goût ce Commentaire est l'instructif et attristant témoignage! Pour d'Alembert, les « Préfaces de Racine sont faiblement écrites, et celles de Corneille sont aussi « excellentes pour le fond des choses que défectueuses du côté du style » [Cf. Mélanges littéraires, art. Éloculion]. Et Condorcet ne se plaindra-t-il pas, quelques années plus tard, « de trouver clans les Provinciales
ce dernier Irait; — s'il n'a pu manquer de se manifester dans son œuvre par quelque chose de littérairement morbide; — et qu'on ait ainsi pris pour un renouvellement de la littérature et de l'art, — ce qui n'en était peut-être, à plus d'un égard, que la corruption.
B. Les Débuts de Jean-Jacques Rousseau. — Il apprend à lire dans les romans de la Calprenède ; — et dans les Vies parallèles de Plntarque. — Son départ de Genève et sa vie d'aventures. — Ce qu'on apprend à l'office et sur les grandes routes. — Liaison de Rousseau avec Mme de Warens; — la vie des Charmettes, 1738- 1741 ; — et, à ce propos, du roman que Flaubert a intitulé Y Education sentimentale. — Rousseau à Lyon. — Premier séjour de Rousseau à Paris, 1741; — son Projet concernant les nouveaux signes de musique; — ses premières relations avec Grimm et Diderot. — Le séjour de Venise, 1743-1744 (Cf. P. Faugère, dans le Correspondant des 10 et 25 juin 1888], et sa grande querelle avec M. de Montaigu, son patron. — Retour à Paris. — Il remanie la Princesse de Navarre de Voltaire [Les Fêtes de Ramiré], et entre à cette occasion en rapports avec lui, 1745. — Il entre en qualité de secrétaire chez Mme Dupin, 1746 [Cf. le Portefeuille de Mme Dupin, publié par M. de Villeneuve-Guibert, Paris, 18841; — la représentation des Muses galantes, 1747. — Il fait la connaissance de
un trop grand nombre d'expressions familières et proverbiales, qui paraissent maintenant manquer de noblesse » [Cf. Éloge de Pascal]? C'est qu'en effet ils ont beau protester de leur admiration pour « les modèles »; au fond, ils ne doutent pas que les « progrès » de l'esprit philosophique ne se soient étendus insensiblement de la manière de penser à la manière d'écrire. Et il est vrai que, de franche et d'un peu rude, mais de pleine, et de libre, et de familière qu'elle était jadis, en même temps qu'éloquente, la langue s'est transformée pour subvenir aux besoins de leur propagande. On y a mis, ils y ont mis non pas plus d'ordre, mais un autre ordre, inverse de l'ancien, très différent aussi de celui qu'on y avait mis au commencement du siècle, un ordre vraiment « encyclopédique », et non plus seulement logique, mais algébri-
Mm0 d'Épinay [Cf. Mémoires de MmG d'Épinay, édition L. Perey cl G. MaugPas, Paris, 1882; et Edmond Schercr, Madame d'Epinay, dans ses Etudes, 1866], — et à ce propos, de la complaisance des biographes pour Mn'c d'Epinay. — Collaboration de Rousseau à Y Encyclopédie. — Le discours de Dijon, 1749 ; — et dans quelles conditions Rousseau l'a composé [Cf. la version de Rousseau dans ses Confessions; celle de Diderot, dansson Essaisur les règnes de Claude et de Néron ; et celles de M a rm on tel et de M o relie t, Mémoires]. — Succès foudroyant du Discours, 1751 ; — et qu'il en faut voir les raisons dans une chaleur d'éloquence dont on était déshabitué depuis cinquante ans ; — dans le secours inattendu qu'il apportait aux ennemis des encyclopédistes; — et dans la conformité de ses tendances avec l'esprit de réaction qui commençait à se faire jour contre le caractère artificiel de la civilisation du siècle; — la Préface de Narcisse, 1752; — le Devin de village, 1752; — l'article Economie politique de Y Encyclopédie, 1755 ; — le discours sur V Origine et les fondements de l'inégalité, 1755. — Voyage de Rousseau à Genève, et sa reconversion au protestantisme. — Son retour à Paris et son établissement à l'Ermitage, 1756. — La Lettre sur la Providence, 1756. — Rousseau et Mme d Houdetol, 1756-1758. — Premières brouilleries de Rousseau avec Grimm et Diderot. — L'article Genève de Y Encyclopédie, 1757. — Rousseau y répond par sa Lettre sur les
que. Les mots, à leurs yeux, ne sont plus que des signes conventionnels, artificiels, arbitraires; la phrase n'est plus qu'un « polynôme » qu'on « ordonne » conformément aux règles; et le style enfin n'est plus pour eux que l'équation de la pensée pure. C'est justement en cela qu'ils ont cru que consistait le progrès, dans l'appauvrissement du vocabulaire, dans une contrainte plus rigoureuse de la syntaxe, dans l'abus des « termes généraux », dans la subordination de l'originalité de chacun aux exigences de tout le monde; et aussi bien Condorcet l'a-t-il textuellement déclaré : « On a senti que le style devait être plus élevé et plus soutenu que la conversation... La conversation même a pris un ton plus noble... et c'est peutêtre à elle que nous devons l'avantage d'avoir, à cette époque de notre littérature, — il écrit en 1776, — un
spectacles, 1758. — La réplique de Marmonlel. — Rupture délinitive de Rousseau avec le parti philosophique. — Ses liaisons nouvelles, avec la maréchale de Luxembourg, la comtesse de Boufïïers, la marquise de Crcqui, Mmo de Verdelin ; — et son établissement à Montmorency, 1758.
C. Les grandes œuvres. — 1" La Nouvelle Héloïse, 1761 [Cf. Lettres inédites de Rousseau à Marc-Michel Rey, Paris, 1858]. — Les origines réelles du roman; — le décor suisse [Cf. Jean-Jacques Rousseau et le pays romand]; — les amours de Rousseau et de Mm0 d'Houdetot [Cf. Lucien Brunel, la Nouvelle Héloïse et Mme d'Houdetot, Paris, 1888]. —L'imitation de Clarisse Harlowe; — et des romans de Marivaux. — L'intention morale; — et que, pour en juger équitablement, il ne faut que se reporter aux polissonneries du jeune Crébillon. — La nouveauté du milieu dans la Nouvelle Héloïse; — et que son premier mérite en son temps était de ne pas être un « roman parisien » [Cf. les romans de Crébillon, de Duclos, et de Marivaux]. — Les personnages y sont non seulement bourgeois, mais provinciaux; — ■ sans que d'ailleurs leurs aventures en soient pour cela moins tragiques. — Les événements y sont intérieurs aux personnages au lieu de leur être extérieurs [Cf. les romans de Prévost cl ceux de Le Sage]. — D'un autre côté le roman, considéré jusqu'alors comme un genre inférieur, — y
plus grand nombre de gens de lettres qui écrivent avec agrément et avec élégance » [Cf. Eloge de Pascal].
Plus on considère attentivement tous ces faits et plus il est difficile de voir dans la formation ou dans le développement de l'esprit encyclopédique une suite naturelle de l'esprit classique; et plutôt on est tenté de les regarder comme étant le contraire l'un de l'autre. Si quelque idée plus générale a réuni les encyclopédistes, autour de d'Alembert et de Diderot, dans i'arrière-boutique du libraire Lebreton, ou dans l'entresol de la rue Taranne, si quelque intention les a groupés, c'a été de changer l'orientation de l'esprit français; et en somme ils y ont réussi. En art comme en philosophie, en littérature comme en morale, c'est le contre-pied de Corneille et de Racine, de Pascal et de Bossuet, de La Bruyère et de
est traité comme aussi capable que la tragédie même de porter la pensée; — et, à ce propos, de l'abus des digressions dans la Nouvelle Héloïse. — Enfin la nature y tient moins de place que l'homme; — mais pourtant plus de place qu'elle n'avait accoutumé d'occuper dans l'art; — et, si la langue n'en est pas absolument nouvelle, elle diffère cependant beaucoup de la langue du temps; — par la chaleur du mouvement qui l'anime; — par la manière dont l'écrivain s'y mêle de sa personne; — et enfin pour son accent, non seulement oratoire; — mais lyrique. — Opinion mélangée des critiques sur la Nouvelle Héloïse [Cf. Voltaire, Lettres sur la Nouvelle Héloïse, dans ses Mélanges, édition Beuchot, t. XL; Fréron, dans l'Année littéraire, 1761, t. II; Grimm, Correspondance littéraire, février 1761]; — et succès du roman dans le public.
2° Le Contrat social, 1762 [Cf. Lettres inédites, citées ci-dessus; J. Iloriumg, JLes Idées politiques de Rousseau, 1878; André Lichtenberger, le Socialisme au xvm° siècle, 1895; et F. Haymann, /.-/. Housseau's Sozialphilosophie, Leipzig, 1898]; — et que pour le bien entendre, il faut se souvenir que Rousseau est un plébéien ; — Haymann, un protestant, — à qui l'idée de la souveraineté populaire est innée; — et enfui un Genevois. — Dans quelle mesure, en concevant son Contrat social, Rousseau s'est inspiré de la consli'.r.-
336 MANUEL DE l'hISTOIKE DE l.A LITTERATURE FRANÇAISE
Boileau qu'ils ont pris. C'est l'ancien idéal qu'ils ont voulu détruire; et qu'importent après cela quelques douzaines de tragédies dont les médiocres auteurs croient imiter Andromaquc, mais en la perfectionnant? Il convient seulement d'ajouter que l'influence des encyclopédistes a été tout à la fois aidée et contrariée dans son cours par une autre influence, dont il est extrêmement délicat de démêler la nature : c'est l'influence de Rousseau que je veux dire; et je doute qu'il s'en fût vu depuis Pascal de plus considérable ou de plus révolutionnaire.
Sluhos facit fortuna quos vult perdere! La fortune a soin d'aveugler ceux qu'elle a résolu de perdre, et, de
tion de Genève; — et comment, en se la représentant d'une manière idéale, — il se l'est représentée plus tyrannique encore qu'elle n'était. — Qu'il ne faisait pas bon vivre à Genève au dixhuilième siècle! — Le calvinisme inconscient de Rousseau [Cf. Jurieu, dans ses Lettres pastorales; et Bossuet, Avertissements aux protestants] ; — et, à ce propos, de l'erreur fondamentale de Calvin en matière politique; — laquelle est d'avoir confondu les droits de la religion avec ceux du gouvernement; — et mêlé l'objet du gouvernement avec celui de la morale. — La part du plébéien dans le Contrat social; — et qu'elle y consiste surtout dans l'incapacité de comprendre la fonction sociale de l'inégalité. — Les trois dogmes de Rousseau : — l'universelle égalité ; — la souveraineté du peuple; — le droit absolu de l'Etat. — Individualisme et Socialisme; — et comment il se fait que, tandis que les uns voient dans Rousseau l'ancêtre du « socialisme révolutionnaire », — les autres le louent « d'avoir pris comme base solide l'indépendance du moi » [Cf. , pour l'abondance des contradictions à ce sujet, le livre cité de Liclilenbcrger, pp. 129 et ioO]. — C'est d'abord qu'on a méconnu le caractère de sa dialeclique; — ou de sa rhétorique; — lequel est d'exprimer éloquemment des paradoxes agressifs; — pour en atténuer aussitôt les conséquences. — C est encore que son socialisme n'est que le moyen de son individualisme; — et nous voyous, de
fait, on s'expliquerait malaisément le progrès, la fortune, et, après un peu d'incertitude au début, la rapidité de propagation de la doctrine encyclopédique, si nous ne rappelions quelle part y ont prise, avec la plus regrettable imprudence ou la plus insigne maladresse, tous ceux dont la doctrine menaçait les intérêts : les adversaires eux-mêmes de Y Encyclopédie, le gouvernement, et surtout les « salons ».
Les a-t-on assez loués, célébrés et vantés, ces salons du xvme siècle! et tandis qu'une habitude s'établissait de ne parler, des « ruelles » du siècle précédent, qu'avec les plaisanteries et sur le ton de Molière dans ses Précieuses ridicules ou dans ses Femmes savantes, nous n'avons encore aujourd'hui même qu'indulgence et que complaisance pour tant d'aimables personnes qui surent, comme les Tencin
nos jours, pour la même raison, la même contradiction subsister au sein du socialisme; — où les anarchistes ont l'air de s'entendre avec les collectivistes; — quoique leur idéal s'oppose en tous les points. — Et c'est enfin que Rousseau ne s'embarrasse pas de se contredire; — si même ou peut dire qu'il se soit jamais aperçu de ses contradictions.
3° \j Emile, 1762 [Cf. Lettres inédites, citées ci-dessus; Jean-Jacques Rousseau, ses amis et ses ennemis, t. II ; et Gabriel Compayré, Histoire des théories de l'éducation en France, 1885]. — Préoccupation générale des choses d'éducation aux environs de 1760. — Que, s'il n'est pas facile de ramener le Contrat social à un principe unique, il l'est presque moins encore d'y ramener l'Emile; — mais que, Y Emile étant la reprise idéale des préceptorats de Rousseau,
— la personnalité de Rousseau suffit pour donner à son livre une apparence d'unité. — De l'imitation de Locke daus Y Emile [Ci. De l Éducation des enfants, Paris, 1721]. — Le grand défaut de l'Emile; —- £t qu'ayant formé le dessein de composer un traité d'éducation.
— il est fâcheux que l'auteur ait débuté par poser ou supposer un enfant sans père ni mère ; — un enfant riche ; — un enfant sans hérédité, tempérament ni caractère; — et d'autre part un précepteur dont toute la vie soit subordonnée à celle dudit enfant; — ce qui fait deux suppositions également contraires à la vérité de la nature,
et comme les d'Épinay, si bien allier ensemble le désordre élégant des mœurs et le pédantisme de la philosophie. Nous faisons moins de cas de Mme du DelTand, qui n'a pas aimé les Encyclopédistes, qui n'a pas même craint de s'en moquer dans sa Correspondance; ou de la maréchale de Luxembourg, qui les a toujours un peu tenus à distance, et qui joint à ses autres torts celui d'avoir protégé Rousseau. Mais MIIe de Lespinasse, cette « grande amoureuse », et Mme Geoffrin, cette « grande bourgeoise », de quelle atmosphère de sympathie, pour ne pas dire de quelle auréole de respect, leurs noms ne sont-ils pas entourés! Nous cependant, qu'elles n'ont pas entretenus, — je veux dire hébergés, meublés et nourris, — et qui ne leur devons donc pas la même reconnaissance que d'Alembert et Marmontel, nous oserons dire que leur
et de la société. — Que sous cette réserve, dont on ne saurait
exagérer l'importance, — trois grandes raisons expliquent le succès de Y Emile, à savoir : — l'exaltation du sentiment moral [Cf. en particulier la Profession de foi du Vicaire Savoyard] ; — une ardeur de spiritualisme qu'on était heureux d'opposer au lourd matérialisme de l'Encyclopédie; — et une confiance entière dans la possibilité du progrès moral par l'éducation. — Comparaison à cet éo-ard de l'Emile et du livre De l'Esprit; — et de quelques idées communes à Helvétius et à Rousseau. — L'Emile est d'ailleurs le chef-d'œuvre littéraire de Rousseau; — moins guindé que la Nouvelle Héloïse; — plus souple, plus varié que le Contrat social;
et toujours oratoire, mais moins déclamatoire que les Discours
de 1751 et 1755. — De quelques idées secondaires de l'Emile; — sur l'allaitement maternel; — sur l'importance de l'éducation physique; — sur l'utilité d'un métier manuel; — sur ce que l'on a depuis lors appelé les « leçons de choses » ; — et qu'elles n'ont pas moins fait pour le succès du livre, — que les idées générales qui en sont l'armature, — et que les persécutions dont il allait être l'objet.
D. Les dernières années de Rousseau. — Saisie, condamnation et brûlement de Y Emile à Paris [9 juin] ; — à Genève [19 juin] ; — et en Hollande [23 juin]. — Rousseau, obligé de quitter la France.
LA DEFORMATION DE L IDEAL CLASSIQUB 339
rôle, puisqu'il faut bien convenir qu'elles en ont joué vraiment un, a été désastreux. C'est dans leurs bureaux d'esprit à toutes que s'est fondée la réputation de tant de médiocrités littéraires, ce Marmontel que nous nommions, un Morellet, un Thomas, un M. Suard. Elles ont faire croire à l'Europe et au monde que « toute la France en hommes » n'était que ie peu qu'on en rencontrait à leur table ou dans leur salon. On leur doit cet usao-e de traiter spirituellement les questions sérieuses, — c'est-àdire à contresens, car comment traiterait-on spirituellement la question de la misère ou celle de l'avenir de la science? — et sérieusement les bagatelles. Leurs flatteries ont encouragé dans les gens de lettres l'émulation du paradoxe, en même temps qu'elles détruisaient la véritable originalité. « Elles ont dit à l'énergie : « Vous
— et expulsé du territoire de la république de Berne, — s'établit au Val de Travers, — et y fixe son séjour de 1762 à 1765. — Il y compose sa Lettre à l'archevêque de Paris, 1763; — son Projet de constitution pour la Corse [qui n'a paru qu'en 1861] ; — et ses Lettres de la Montagne, 1764. — Persécutions nouvelles que lui suscite ce livre. — Obligé successivement de quitter le Val de Travers [septembre 1765] ; — l'île de Saint-Pierre [octobre 1765]; — et la Suisse; — il passe quelques jours à Paris; — et se décide à s'établir en Angleterre, 1766. — Le séjour de Woollon, 1766- 1767; — sa querelle avec Hume, et le peu d'intérêt que nous offrent toutes ces histoires. — Séjours de Rousseau à Fleury;
— à Trye ; — à Grenoble; — à Monquin; — et son installation à Paris, 1770. — Ses relations avec Dusaulx, avec Rulhièrc, avec Bernardin de Saint-Pierre. — Il donne des lectures de ses Confessions; — qu'il est obligé d'interrompre, par ordre, sur la dénonciation de ses anciens amis; — et notamment de Mme d'Epinay. — C'est à ce moment que le délire de«s persécutions s'empare de lui pour ne plus l'abandonner qu'à de rares intervalles. — Il écrit les Considérations sur le gouvernement de Pologne, 1772; — les Dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques, 1112- 1776; — et les Rêveries d'un promeneur solitaire, 1111 . — Caractère singulier de ces deux derniers ouvrages; — et nouveauté du
mettez trop d'intérêt aux personnes et aux choses » ; — à la profondeur : « Vous nous prenez trop de temps » ; — à la sensibilité : « Vous êtes trop exclusive »; — à l'esprit enfin : « Vous êtes une distinction trop individuelle ». Tel est du moins le jugement qu'une femme a porté d'elles [Cf. Mrae de Staël, De V Allemagne, lre partie, ch. xi]. Mais on comprend après cela quelles auxiliaires elles ont été pour les Encyclopédistes. Si elles n'ont pas vu plus clair que Diderot dans la confusion de son propre génie, et si surtout elles n'ont pas mesuré la portée de la doctrine dont elles se faisaient les zélatrices, elles ne leur ont pas moins donné la consécration du monde et de la mode. Il a été « bien porté », grâce à elles, d'être « philosophe » [Cf. Taine, V Ancien régime, livre IV]. Et, encore une fois, il est naturel et même honorable pour eux que
second. — Rousseau s'installe à Ermenonville, chez le marquis de Girardin ; — sa mort, le 2 juillet 1778. — Si Rousseau s'est suicidé ?
— et de l'invraisemblance de cette supposition; — qui n'en a pas moins donné lieu à toute une littérature.
E. L'Influence de Rousseau; — ■ et que de son vivant il a fait bien plus de bruit qu'il n'a exercé d'action; — comme si l'intérêt passionné qu'on prenait à son personnage; — à la singularité de sa fortune; — et au charme réel qu'il savait bien laisser voir quand il le voulait ; — eût détourné l'attention du fond de ses idées ; — ou en eût masqué l'importance. — Une autre raison en est qu*e l'on ne l'a tout à fait connu qu'après la publication de ses Confessions; — qui n'ont commencé de paraître qu'après sa mort; — et dont le caractère unique a éclairé d'une lumière inattendue son œuvre tout entière. — Les Confessions sont-elles l'œuvre d'un esprit sain?
— Que pour avoir le droit d'en douter, il suffit de les comparer d'une part aux Essais de Montaigne; — de les rapprocher en second lieu des Dialogues; — où les preuves de folie éclatent à chaque page ; — et de les comparer d'autre part aux aveux de ce Restif de la Bretonne que l'on a justement appelé « le Rousseau du ruisseau ». — Qu'en tout cas peu de livres ont produit uu effet plus considérable; — et qu'il semble que ses Confessions aient donné aux idées de Rousseau le prestige d'une espèce de
les « philosophes » leur en aient su gré. Mais nous, c'est autre chose, et si, de soi, pour les raisons qu'on a dites, l'esprit encyclopédique tendait à la désorganisation de la littérature, quelles raisons aurions-nous de féliciter ces dames d'avoir été les prôneuses de Y Encyclopédie?
Moins apparente, et surtout moins bruyante, la complicité du gouvernement de Louis XV n'a pas été moins effective que celle des salons. C'est ce que l'on n'a pas assez dit, et c'est ce qu'il faut pourtant savoir. L'entreprise encyclopédique s'était constituée sous les auspices du chancelier d'Aguesseau et du ministre d'Argenson, — le comte d'Argenson, ministre de la guerre. Lorsque l'on eut mis Diderot h Vincennes, sur la sollicitation du savant Réaumur, dont il avait plaisanté la maîtresse, ce furent ses libraires qui réussirent à l'en tirer, comme éditeurs de X EncijcJo-
révélation. — De l'influence de Rousseau dans la Révolution française [Cf. les OEuvres de Maximilien Robespierre, Paris, 1840; les Considérations sur la Révolution française de Fichte; Carlyle, La Révolution; et Taine, Origines, etc., t. I et III]. — Influence de Rousseau dans l'ordre philosophique, sur Kant [Cf. Dietlrich, Kant et Rousseau, 1878; et D. Nolen, Les Maîtres de Kant, dans la Revue philosophique}; — et sur Fichte. ■ — ■ Son influence sur Jacobi et sur Schleiermacher. — Influence littéraire de Rousseau [Cf. H. Hettner, Literaturgesckichte des xvme Jahrliunderts, t. I; Marc Monnier, Jean-Jacques Rousseau jugé par les Genevois ; et J. Texte, Jean-Jacques Rousseau et le cosmopolitisme littéraire]; — sur Gœthe ; — et à ce propos comparaison de Werther avec la Nouvelle Héloïse [Cf. Erich Schmidt, Rousseau, Richardson et Goethe]; — sur Schiller; — sur Byron, etc. — Son influence en France, et que, — comme on le verra dans l'histoire du romantisme, — le trait le plus caractéristique en est d'avoir préparé l'émancipation du Moi.
3° Les Œuvres. — On peut diviser les OEuvres de Jean-Jacques Rousseau en trois principaux groupes, nettement délimités par les époques mêmes de sa vie, et dont il importe assez peu que les dates précises de publication ne soient pas exactement celles de leur composition
pédie, et afin qu'il y put travailler. Quand un arrêt du conseil du roi, en 1753, eut momentanément suspendu la publication de X Encyclopédie , le directeur de la librairie, M. de Malesherbes, n'en laissa pas moins l'ouvrage continuer de paraître. Il fit mieux encore, en 1758, après la condamnation définitive; « et ce fut dans son propre cabinet qu'il offrit une retraite sûre aux papiers de Diderot » [Cf. Mme de Vandeul, Mémoires sur la vie de son père]. La même condamnation n'empêcha point d'Alembertde demeurer inscrit sur la liste des « censeurs royaux », et pour ce motif, sans doute, quand Fréron attaquait les Encyclopédistes dans son Année littéraire, c'était Y Année littéraire qu'on suspendait, ou Fréron qu'on embastillait. Aussi bien, loin d'y rien perdre, X Encyclopédie gagnait-elle à la suppression de son privilège, dont
1734-1749. — Narcisse, 1734; — le Verger des Charmettes (en vers), 1739; — Dissertation sur la musique moderne et Projet concernant de nouveaux signes pour la notation musicale, 1742; — Les Muses galantes (opéra), 1743 ; — L'allée de Sitvie (en vers), 1747; — L'Engagement téméraire (comédie en vers), 1747.
1751-1765. — Discours sur les sciences et les arts, 1751; — et pièces relatives aux réfutations du Discoui-s, 1751-1752; — Lettre sur la musique française, 1753; — Discours sur VEconomie politique, 1755; — Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité, 1755; — Lettre sur les spectacles, 1758; — La Nouvelle Iléloïse, 1761; — Le Contrat social, 1762; — Y Emile, 1762; — Lettre à l'archevêque de Paris, 1763; — Lettres de la Montagne, 1764; — Lettressur la législation de la Corse, adressées à M. Buttafuoeo, 1765.
1765-1805. — Dictionnaire de musique, 1767; — Considérations sur le gouvernement de Pologne, 1772; — les Confessions (les six premiers livres) et les Rêveries dun promeneur solitaire, 1782; — Confessions (les six derniers livres) et les Dialogues, 1790; — Lettres sur la Botanique, 1805.
Il convient d'ajouter une volumineuse Correspondance, dont on ne saurait trop regretter que les cinq ou six volumes de toutes les éditions ne contiennent qu'à peine la moitié; — le volume d'Œuvres
la seule conséquence était de la soustraire au visa de la censure. Quand M. de Malesherbes abandonnait la direction de la librairie, Mme de Pompadour, à l'instigation de Quesnay, son médecin, prenait l'ouvrage sous sa protection. Elle et les philosophes se réjouissaient ensemble de l'expulsion des Jésuites, 1762. Et lorsqu'elle mourait, en 1764, ne fallait-il pas bien que quelqu'un la remplaçât aussitôt dans ce rôle de protectrice, puisque les dix derniers volumes de Y Encyclopédie se distribuaient librement dans Paris, 1765? Ce ne sont pas ceux qui contiennent les articles les moins audacieux et les moins violents.
Il faut d'ailleurs avouer que, dans cette admiration des salons, comme dans cette quasi-collaboration du pouvoir à l'entreprise, les adversaires de Y Encyclopédie ont leur
inédites publié par M. Streckeisen-Moultou, Paris, 1861; — et de nombreux fragments épars dans diverses publications.
Il existe de plus, à la bibliothèque de Neufchàtel, sous les numéros 7829 à 7941, une importante collection de manuscrits de Rousseau ou provenant de Rousseau, dont il y aurait sans doute plus d'un renseignement à tirer.
C'est assez dire, — et quoiqu'il y en ait beaucoup, dont les meilleures sont les éditions Petitain, 22 vol. Paris, 1819-1822 ; — et Musset-Pathay, 23 vol. Paris, 1823-1826; — que nous n'avons pas d'édition des OEuvres de Rousseau que l'on puisse regarder comme délinilive, ou qui soit seulement comparable aux éditions de Voltaire données par les éditeurs de Kehl [Decroix et Condorcet] ; — et par Bcuchot. — [Cf. pour la bibliographie de Rousseau : Quérard, La France littéraire, VIII, 192-230].