III. — Idéologues, savants et philologues
Le rôle des idéologues, — auxquels pendant longtemps on n'a pas attribué dans l'histoire plus d'importance qu'on n'en croyait devoir donner à « la queue de l'Encyclopédie », — a été récemment remis en lumière par M. Ferraz, dans son Histoire de la Philosophie pendant la révolution [1789-1804], Paris, 1889; — et par M. F. Picavet, dans son livre sur les Idéologues, Paris, 1891. Ils s'appelaient Saint-Lambert, Sieyès, Garât, Tracy, Laromiguière, — et on les rencontrait fréquemment dans les bureaux de la
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naire, Laplacc et Monge, Bcrthollet et Fourcroy, Chaptal, Cuvier, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, — ne sont guère plus favorables au nouveau sentimentalisme. Leurs opinions se modifieront profondément un jour, avec leurs intérêts! Mais, pour le moment, en vrais fils qu'ils sont de la génération précédente, ils ne se soucient que du libre exercice de leur « faculté pensante », et le Dieu « rémunérateur et vengeur » de Voltaire n'est lui-même à leurs yeux qu'une hypothèse dont se passent très bien la mécanique céleste ou la fabrication du sucre de betteraves. Telle est également l'opinion des critiques ou des érudits. Ils ne pensent pas du tout « que l'esprit français ait besoin d'être régénéré par une sève plus
Décade philosophique. — Ils se réunissaient encore à Auleuil chez Mrao Helvétius [Cf. Guillois, Le salon de i/,T|e Helvétius, Paris, 1894, et le même : La marquise de Condorcet, Paris, 1896];
— ou chez la veuve de Condorcet, devenue l'intime amie du tribun Mailla-Garat ; — et ils maintenaient à toute outrance contre Chateaubriand, Mme de Staël et le Premier Consul, — les plus purs principes de l'Encyclopédie [Cf. Jules Simon, Une académie sous le Directoire, Paris, 1884].
Quelques-uns d'entre eux touchaient à la science; — comme Cabanis, l'auteur du livre célèbre sur les Rapports du physique et du moral, 1802; — ou même étaient de vrais savans, tels que Lamark, ou Etienne Geoffroy Saint-Hilaire; — et, à ce propos, c'est l'endroit de noter, entre 1789 et 1810 ou 1815,1e prodigieux développement que prennent les sciences naturelles [Cf. Cuvier, son Rapport sur les progrès des sciences naturelles^, — dont les méthodes vont bientôt s'insinuer dans la critique et dans la littérature. — Les articles de la Décade [Cf. Picavet, loc. cit.], — Sainte-Beuve a commencé par être de cette école [Cf. Causeries du lundi, t. XIII]; — et c'est d'elle aussi qu'un jour nous verrons sortir Auguste Comte.
Et d'autres enfin dans le même temps, qui s'appellent Yoluey, Daunou, Ginguené, Fauriel ; — de qui l'on peut rapprocher Raynouard ; — font entrer l'exégèse [Cf. Volney, Leçons d'histoire3 1795;
— Recherches sur l'histoire ancienne, 1814] dans une voie nouvelle; donnent à l'histoire littéraire une précision, comme Daunou; — et
généreuse », les Daunou, les Chénier [Marie-Joseph], les Ilofïman, ni toute cette génération d'hellénistes qui a si bien su le grec, les Clavier, les Villoison, les Boissonade, Courier lui-même, l'auteur de la Lettre à M. Renouard , 1810, cet artilleur qui donnerait pour un manuscrit inédit de Lonous ou du scoliaste d'Homère, le Génie du chrislianisme, et le livre de la Littérature, et Delphine, et Atala, etYHéloïse par-dessus le marché! Ajoutons à cela qu'ils se défient tous ensemble, qu'ils croient avoir pies raisons de se défier de la « baronne » de Staël et du « vicomte » de Chateaubriand! On dirait qu'ils craignent que ces « aiistocratcs » ne méditent un jour de ramener l'ancien régime; — et ils ont grand tort de le craindre; ils n'ont
une portée, comme Fauricl ; — qui d'une curiosité pure en font ce que l'on appellera plus tard « la science des produits de l'esprit humain » [Cf., dans les Portraits contemporains, les articles de Sainte-Beuve sur Fauricl et Daunou, t. V ; et Renan, Y Avenir de la science, 1890]; — et, de la « philosophie de l'histoire » telle que l'avait entendue Voltiire, — ils dégagent une conception plus ou moins discutable; — mais vraiment philosophique de l'histoire. — Il convient d'ajouter que les conséquences de leurs travaux ne s'aperçoivent pas encore; — et, en attendant, ce n'est pas seulement en dehors d'eux, — mais en opposition avec eux que la littérature nouvelle se développe.
IV. — Louis-Gabriel-Ambroise de Bonald [Milhau, 1751 ; 1- IS'iO, Paris].
1° Les Sources. — H. de B [onald]. Notice sur la vie et les ouvrages de M. le vicomte de Bonald, Paris, 1841 ; — Barbey d'Aurevilly, Les Prophètes dupasse, 1851; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, 1851 ; — ■ A. Nettement, Histoire de la littérature sous la Restauration, Paris, 1853; — Em. Faguet, Politiques et Moralistes au xix° siècle, t. I, Paris, 1891 ; — Henry Michel, Vidée de l'Étal, Paris, 1895.
2° Le Théoricien du pouvoir. — Deux mots sont inséparables du nom de Bonald : — o l'homme est une intelligence servie par des organes » ; — et « la littérature est l'expression de la société ». — On sait encore qu'il est l'auteur d'un paradoxe hardi sur l'Origine
pas assez de confiance dans l'œuvre de la Révolution!
— mais qui s'étonnera de leurs craintes, au lendemain de la Restauration? et si l'on songe, non plus à l'auteur de la Monarchie selon la Charte ou à celui des Considérations sur la Révolution française, mais au vicomte de Bonald, au comte Joseph de Maistre, et à l'abbé de Lamennais.
Autant que des écrivains, ce sont des « politiques » en effet, que ceux-ci! et si leurs débuts, — qui sont contemporains du livre de V Allemagne, ou même antérieurs au Génie du christianisme, — ont passé presque inaperçus, leur talent, nourri dans la solitude et mûri dans l'obscurité, n'en éclate maintenant qu'avec plus de retentissement. Ils
du langage; — et d'un remarquable Essai sur le divorce. ■ — ■ Mais ce qu'il est de plus, et de plus important, c'est le « théoricien du pouvoir » ; — et l'homme qui a le plus fait contre l'auteur de Y Esprit des Lois; ■ — ■ ou contre celui du Contrat social; — pour établir que la société n'était l'œuvre ni des hommes; — ni de la nature; — mais de Dieu même. — Moins éloquent que Jean-Jacques, et moins spirituel que Montesquieu ; — il a d'ailleurs su trouver, pour exprimer diversement cette unique ou principale idée, — des formes non seulement diverses; — mais souvent lapidaires. — D'autres « écrivent » et d'autres « parlent » : Bonald « formule » ; — et pour toutes ces raisons, ayant été le métaphysicien de la rénovation religieuse, — il a droit à plus de place qu'on ne lui en donne souvent dans nos histoires.
3° Les Œuvres. — Les OEuvres essentielles de Bonald sont : la Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile, 1796; — son Essai analytique sur les lois de l'ordre social, 1800;
— son Divorce considéré relativement à l'état domestique et à l'état de société, 1801 ; — sa Législation primitive, 1802; — ses Recherches philosophiques sur les premiers objets de nos connaissances morales, 1818 ; — deuxvolumes de Mélanges, 1819, formés d'articles parus dans le Mercure de France, de 1801 à 1810; — quelques discours, et différents opuscules politiques ou religieux.
Les meilleures éditions des OEuvres complètes de Bonald sont : l'édition Adrien Le Clère, Paris, 1817, 1819, 1843; — et l'édition Aligne, Paris, 1864.
entrent en même temps tous les trois dans la bataille; et tous les trois, sans s'être concertés, sans se connaître seulement encore, ce qu'ils attaquent avec une extraordinaire violence de passion et de style, on verrait, on devrait voir, si l'on y regardait, que c'est surtout l'individualisme. Mais on ne s'en avise pas d'abord, et, dans le premier volume de Y Essai sur l'indifférence en matière de religion, qui paraît en 1817, dans les Recherches philosophiques de Bonald, qui sont de 1818, dans le livre du Pape, qui est de 1819, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821, clans le second volume de Lamennais, qui est de la même année, ce que l'opinion veut uniquement voir, c'est le plus furieux assaut qu'on ait encore livré à la philosophie du
V. — Joseph-Marie de Maistre [Chambéry, 1753; f 1821, Turin].
1° Les Sources. — Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, III, ch. 14, 1837-1839; Portraits littéraires, t. II, 1843; et Causeries du Lundi, t. IV, 1851, et t. XV, 1860; — Barbey d'Aurevilly, Les Prophètes du passé, 1851; — Edmond Scherer, Mélanges de critique religieuse, Paris, 1853; — L. Binaut, Joseph de Maistre, dans la Revue des Deux Mondes, décembre 1858, et février 1861; — A. Nettement, Histoire de la Littérature française pendant la Restauration, Paris, 1853; — G. Merlet, Tableau delà Littérature française sous le premier Empire, Paris, 1877; — Ém. Faguet, Politiques et Moralistes au xixe siècle, t. I, Paris, 1891 ; — F. Descostes, Joseph de Maistre avant la Révolution, Paris, 1893, et Joseph de Maistre pendant la Révolution, Paris, 1895; — de Lescure, le Comte Joseph de Maistre, Paris, 1893; — G. Cogordan, Joseph de Maistre, dans la collection des Grands Ecrivains français, Paris, 1894.
2° L'Homme et l'Ecrivain. — Ses origines, sa jeunesse et son éducation [Cf. Descostes, loc. cit.] ; — ses premiers écrits : l'Eloge historique de Victor-Amédée III, 1775; elV Adresse à la Convention nationale, 1794. — Séjour à Lausanne. — Cinq Paradoxes à la Marquise de M"', 1797 [publiés en 1851 seulement]; et combien la connaissance en importe à la définition du talent de J. de Maistre; — s'ils établissent que nul, en son temps, n'a eu plus que
xvme siècle. Les deux gentilshommes et le prêtre se sont à eux trois partagé les adversaires. Après avoir jadis essayé de détruire l'autorité de Montesquieu, Bonald, le plus systématique, — et en apparence le moins passionné, mais seulement en apparence, — se mesure maintenant à Condorcet et à Condillac. Joseph de Maistre, lui, s'est « chargé » de Bacon et de Voltaire, comme autrefois Voltaire s'était « chargé » de Pascal et de Bossuet; et, là même est la raison de plus d'une analogie que l'on peut signaler entre sa manière et celle de Bossuet. Il a retrouvé Bossuet en passant, pour ainsi dire, au travers de Voltaire; et, s'attachant alors, comme Bossuet, «à l'idée de la Providence, dont on pourrait l'appeler le théologien
lui le goût du paradoxe; - ni plus de tendance à la préciosité - L Etude sur la souveraineté, 1794-1796; et Les Considérations' sur la trame, 1796. — Il est nommé ministre du roi de Sardaiene à Saint-Pétersbourg, 1801; où il demeure jusqu'en 1817- et c est la qu'il compose ses principaux ouvrages : V Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, 1809; — la traduction du Traite de Plutarr/ue sur les délais de la justice divine 1815 • — son livre du Pape, 1819; - ses Soirées de Saint-Pétersbour^ __ et son Essai sur la philosophie de Bacon. ° '
De l'inspiration générale des écrits de J. de Maistre- — et son accord avec celle des écrits de Bonald. - Ils prétendent l'un et i autre remonter le courant; — renverser la philosophie du xviii» S1ecle; — et rétablir sur ses ruines l'autorité de la religion — Mais la supériorité de J. de Maistre sur Bonald est d'avoir été mêlé aux grandes affaires, quoique d'un peu loin; et d'avoir eu surtout d'admirables dons d'écrivain; — que font valoir encore davantage son impertinence aristocratique; — et son infatigable « combativité ».
Le «théologien delà Providence » ; - et comment tous les ouvrages de J. de Maistre se rapportent à l'intention de prouver le gouvernement de Dieu sur le monde. Les Considérations sur la France; — et qu'à la lumière de l'idée de la Providence, personne n a mieux vu que J. de Maistre le caractère « apocalyptique ,, de la Révolution française. —Son admiration pour la France- — et comment elle perce jusque dans ses invectives. — Des livres' de
laïque, la grandeur de sa doctrine se communique parfois au caractère de son style. Mais Lamennais, le plus fougueux, le plus âpre, et le plus sombre des trois, s'en prend, lui, à Rousseau, le Rousseau du Discours sur Vinèçalilé et du Contrat social, en attendant qu'il le rejoigne un jour! Et encore une fois, on ne les comprend pas toujours, on ne voit pas très bien où ils vont, on ne mesure pas la portée de leurs principes. Eux-mêmes ne se doutent guère de la combinaison qui s'en fera bientôt, clans quelques tètes philosophiques, avec les idées du saintsimonisme naissant. On les suit cependant! Et ce que n'ont pu ni Mrae de Staël avec tout son esprit, ni Chateaubriand avec tout son génie, c'est bien eux qui l'opèrent
l'Eglise gallicane et du Pape ; — et que l'objet en est de montrer le mal que la France s'est fait à elle-même; — toutes les fois qu'elle s'est éloignée de la Papauté; — considérée comme l'instrument de la Providence sur la terre ; — et le centre dont on ne saurait s'éloigner sans errer. — Les Soirées de Saint-Pétersbourg; — combien le sous-titre d'Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence en est caractéristique; — et du rapport des Soirées de Saint-Pétersbourg avec l'Examen de la philosophie de Bacon; — si ce que Joseph de Maistre a surtout attaqué dans Voltaire, c'est la philosophie de l'Essai sur les Mœurs ; — et, dans l'Essai sur les Mœurs, la conception baconienne qui, en excluant la considération des causes finales, — exclut Dieu même de toute action sur le monde.
Du style de Joseph de Maistre ; — et qu'à certains égards il est de la famille du style de Bossuet; — ce qui s'explique, si tous les deux, parmi toutes les vérités de la religion, — se sont attachés particulièrement à l'idée de la Providence. — D'une autre ressemblance entre Bossuet et J. de Maistre; — qui consiste en ceci que leur vrai caractère, — qui fut la douceur, — a différé du caractère de leur style; — dans le même sens, et pour ainsi parler, de la même quantité. — Mais comme ils sont d'ailleurs séparés l'un de l'autre par un siècle; — et que ce siècle est celui de l'Encyclopédie; — Joseph de Maistre a des « lumières » que Bossuet n'avait point ; — et aussi des défauts.
Violence insultante de J. de Maistre dans la polémique; — et sa
contre les encyclopédistes, contre les idéologues, et contre la révolution, plus imprégnés d'ailleurs qu'ils ne le croient de l'esprit de cette révolution, et témoins, à ce titre, de ce qu'il y a de « satanique », ou d'apocalyptique en elle. Le mot est de Joseph de Maistre.
On ne saurait douter qu'ils soient pour quelque chose clans l'inspiration des Méditations, qui paraissent en 1820, et des Odes, — les premières, — qui sont datées de 1822. Bonald et Lamennais, dans les salons aristocratiques de Paris, sont du petit nombre de ceux qui ont eu la primeur des Méditations [Cf. Correspondance de Lamartine, 13 avril 1819] ; et Lamartine écrit à de Maistre, le 17 mars 1820 : « M. de Bonald et vous, Monsieur le Comte...
tendance au paradoxe. — L'apologie du bourreau [Soirées, Ie* Entretien]; — de la guerre [Iùid., 7e Entretien]; — de l'Inquisition [Lettres à un gentilhomme russe]. — S'il n'eût pas rendu plus de services à sa propre cause en y mettant plus de modération? — et qu'en tout cas on lui rendrait plus de justice à luimême ; — sinon pour quelques théories bizarres dont il a semé ses écrits; — et pour quelques prédictions aventureuses [Cf. Considéi citions, ch. IV]; — mais du moins pour quelques idées fécondes et profondes; — qu'il a marquées de son empreinte; ■ — si même on ne doit dire qu'il en est le premier introducteur.
3° Les Œuvres. — Les Œuvres de Joseph de Maistre comprennent : ses Considérations sur la France, 1796, qu'il est extrêmement intéressant de rapprocher de celles de Burke, et de celles de Fichte; — son Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, 1810-1814; — son livre du Pape, 1819; — l'Eglise gallicane, 1821 [posthume]; — les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821; — et l'Examen de la philosophie de Bacon, publié seulement en 1836.
Son fils, le comte Rodolphe de Maistre, a publié en 1851 deux volumes de Lettres et Opuscules inédits de son père, Lyon, Vitte et Pérussel; — et M. Albert Blanc, en 1858, les Mémoires politiques de J. de Maistre, Paris, Michel Lévy; — suivis, en 1861, delà Correspondance diplomatique [1811-1817], Paris, Michel Lévy.
Ses Œuvres complètes ont été réunies en 14 volumes, Lyon,
406 MANUEL DE l'hiSTOIHE DE LA LITTI- H ATUItE FRANÇAISE
Vous avez fonde une école impérissable de haute philosophie et de politiques chrétiennes. . elle portera ses fruits, et ils sont jugés d'avance. » Il a dû peut-être au contact ou à la conversation des de Maistre, des Lamennais et des Bonald cette vigueur et cette fermeté qui l'ont un moment dégagé du vague où il aspirait h se perdre ; et sans eux les Méditations ne seraient peutêtre que « pures comme l'air, tristes comme la mort, et douces comme du velours » [Cf. sa lettre du 13 avril 1819]. On connaît d'autre part les premières lignes de la première préface des Odes. « Il y a deux intentions dans la publication de ce livre, y disait le jeune poète, l'intention littéraire et l'intention politique, mais dans la pensée
Vitte et Pérussel, 1884-1886. On a refondu dans les six derniers volumes les deux volumes de 1851 ; les trois volumes de M. Albert Blanc; et on y a joint cent cinquante ou deux cents lettres inédites.
VI. — Paul-Louis Courier [Paris, 1772; f 1825, Veretz, Indre-et-Loire].
1° Les Sources. — Armand Carrel, Essai sur la vie et les écrits de P.-L. Courier, en tète de l'édition de ses OEuvres, Paris, 1834 [la Notice est datée de 1829]; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. YI, 1852; — A. Nettement, Littérature française sous la Restauration, Paris, 1853.
2° L'Homme et l'Écrivain ; — et qu'il mérite qu'on ne l'oublie point, pour la seule originalité de sa physionomie; — comme ayant passé sa vie de soldat à déserter son poste; — sa vie publique à jouer au « paysan » en traduisant du grec dans le français d'Amyot ; — et comme ayant réuni dans ses meilleurs écrits le sentiment le plus délicat du style à une rare grossièreté de pensées. — Quelles raisons il a eues de se ranger dans l'opposition libérale sous la Restauration; — et si la principale n'en a pas été son échec à l'Académie des inscriptions, 1818? — Qu'en tout cas, c'est à partir de ce moment qu'il devient irréconciliable ; — et qu'il publie ses pamphlets les plus vifs ; — ce qui ne l'empêche pas, dans sa vie privée, d'être le plus exigeant des propriétaires; — le plus impitoyable des maîtres ; — le plus dur des créanciers ; — et qu'il faut le savoir pour ne pas imputer son assassinat aux « cagots » ; — comme on
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de l'auteur la dernière est la conséquence de la première, car l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses. » N'est-ce pas ici le lieu de rappeler que dès avant la publication des Odes, Victor Hugo était en relations étroites avec Lamennais? [Cf. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, II, 38.] Des pièces comme la Vendée, comme Quiberon, comme les Vierges de Verdun, comme Buonaparte ne démentaient point les déclarations de la préface; et aussi l'auteur, si nous en croyons Stendhal [Cf. sa Correspondance], devenait-il le poète favori des « ultras ». Et c'était justice, si Lamennais, Bonald ou de Maistre n'avaient pas flétri plus énergiquement « les satur-
le fait encore dans de certaines histoires [Cf. Paul Albert, Littératitre française au xix° siècle, t. II].
3° Les Œuvres. — Les Œuvres de Paul-Louis Courier comprennent : — 1° Ses imitations ou traductions de l'antique, parmi lesquelles on peut citer sa traduction des Pastorales de Longus, de quelques fragmens à' Hérodote, et de l'opuscule de Xénophon Sur le commandement de la cavalerie. Le choix de ce dernier texte n'est qu'affectation pure; et rien n'est plus laborieux ni plus pédant que la traduction de Daphnis et Chloé. — 2° Ses Pamphlets, littéraires, qui sont la Lettre à M. Renouard, 1810; et la Lettre à MM. de l'Académie des Inscriptions, 1819; — et politiques, à savoir : Pétition aux deux Chambres, 1816; — Lettres au Rédacteur du « Censeur », 1819-1820; — Simple Discours (à l'occasion de la souscription pour l'acquisition de Chambord), 1821; — Procès de Paul-Louis Courier, 1821 ; — Pétition pour des villageois qu'on empêche de danser, 1822; — et le Pamphlet des pamphlets, 1824. — 3° Différents Fragments, dont le plus intéressant est la Conversation chez la comtesse d'Albany (rédigé en 1812); — et 4° Un volume de Lettres, souvent réimprimé sous le titre de Lettres de France et d'Italie (1797-1812).
La meilleure édition des Œuvres de P.-L. Courier est celle que nous avons citée, en 4 volumes, Paris, 1834, Paulin et Perrotin.
"VII. — Pierre- Jean de Béranger [Paris, 1780; f 1857, Paris]. 1° Les Sources. — Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I,
nales de l'athéisme et de l'anarchie », ni traité d'un plus hautain mépris les « écrits sophistiques et déréglés des Voltaire, des Diderot et des Helvétius ».
Représentons-nous maintenant l'effet littéraire des Méditations et des Odes sur une génération dont les poètes admirés étaient les Andrieux et les Népomucènc Lemercier, les Casimir Delavigne et les Pierre- Jean de Béranger. Tandis que celui-ci rimait laborieusement des chansons comme la Bonne vieille ou le Dieu des bonnes gens, — chefs-d'œuvre, on le veut bien, mais chefsd'œuvre du genre qui serait le plus bas de tous, si le vaudeville n'existait pas, — les Méditations élevaient la poésie française à des hauteurs que peut-être n'avait-elle
1832, 1833; Causeries du lundi, t. II, 1850; et Nouveaux lundis, t. I, 1861.
Béranger, Ma Biographie, 1857; et sa Correspondance, recueillie par M. Paul Boiteau, 1860.
Gustave Planche, Revue des Deux Mondes, juin 1850; — Emile Montégut, Nos morts contemporains, 1857 et 1858; — Savinien Lapointe (le cordonnier-poète), Mémoires sur Béranger, 1857;
— Ernest Renan, La Philosophie de Béranger, dans le Journal des Débats du 17 décembre 1859; — Paul Boiteau, Vie de Béranger, Paris, 1861 ; — N. Peyrat, Béranger et Lamennais, 1861 ; — Arthur Arnould, Béranger, ses amis et ses ennemis, Paris, 1864; — Jules Janin, Béranger et son temps, Paris, 1866; — Brivois, Bibliographie de l'œuvre de Béranger, Paris, 1876; — Legouvé, Notice, eu tète du Béranger des Ecoles, 1894.
2° Le Chansonnier ; — et, à ce propos, de la chanson française avant Béranger. — Panard [Cf. Marmontel, dans ses Mémoires];
— et Désaugiers [Cf. Chansons et Poésies diverses de Désaugiers, Paris, 1827, Ladvocat]. — Du caractère navrant de leur gaîté, — et de la vulgarité de sentiments que leurs Chansons trahissent. — Qu'au surplus, et si l'on veut reconstituer la lignée des « ancêtres » de Béranger, — il convient de se reporter au Chansonnier Maurepas ; — et on reconnaît alors dans les origines de son œuvre le confluent de la chanson politique; — de la chanson erotique; — et de la chanson « bachique » ; — sans que d'ailleurs il s'y mêle quoi que ce soit de la veine « populaire ». — D'une erreur grave que
jamais atteintes; et la « lyre de bronze », aux mains du poète des Odes, rendait des sons inentendus depuis le temps de Ronsard. Quelques Voltairiens attardés pouvaient seuls s'y méprendre : l'échelle des « valeurs » était changée. Ce que la veille encore on prenait pour de la poésie n'en apparaissait plus que comme la caricature ou la contrefaçon. Quelle comparaison du haut relief et de la vigueur de coloris du Buonaparte d'Hugo, ou de la mélancolie voluptueuse du Lac, au prosaïsme déclamatoire d'une « Messénienne » : sur le besoin de s'unir après le départ des étrangers"? Le pseudo-lyrisme des classiques, des Chènedollé, des Fontanes, des Lebrun-Pindare, de Jean Baptiste Rousseau lui-même, s'anéantissait devant
l'on commet encore à ce sujet; — et qu'il n'y a rien dans l'œuvre entière de Béranger, — qui rappelle ni la mélancolie ordinaire;
— ni la franchise habituelle; — ni la générosité naïve de l'âme populaire; — et qu'au contraire elle est l'expression de ce qu'il y a de plus « bourgeois » dans l'esprit français.
D'une autre erreur que l'on commet sur Béranger; — eu se le représentant comme un a bonhomme », de la famille de La Fontaine ;
— qui déjà n'en fut pas un [Cf. ci-dessus l'article La. Fontaine] ;
— et qu'à vrai dire, dans le combat qu'il a livré au gouvernement de la Restauration, — peu d'adversaires ont été plus déloyaux [Cf. le Fils du pape, l'Enfant de bonne maison, les Révérends pères, et le Vieux caporal] ; — et plus perfides ; — en même temps que plus adroits. — On ne flatte pas plus habilement des passions, — qu'il ne semble pas que Béranger partageât lui-même;
— et on ne fait pas plus ingénieusement servir une philosophie plus plate [Cf. la Nature, le Dieu des bonnes gens], — ou plus ignoble [Cf. les Filles, les Deux Sœurs, etc.]; — ni une polissonnerie plus grivoise [Cf. le Vieux célihataire, les Cinq étages], — à développer la défiance ou la haine. — Qu'il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la popularité de Béranger; — et que c'en est d'ailleurs la justification; — si ce goût de la polissonnerie; — ce refus de penser; — et cet esprit d'opposition « quand même » ;
— ne sont malheureusement pas les moins certains des caractères qu'on enveloppe sous le nom de gauloiserie.
Qu'après cela, on ne saurait disconvenir qu'il y ail infiniment d'art
'lin MANUEL DIC l'HISTOIRB DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
cette révélation dune poésie nouvelle. La politique seule allait essayer de le soutenir encore quelques années, jusqu'à ce qu'il n'eût plus pour lui que les abonnés du Constitutionnel; quelques vieux académiciens; et ce qu'il y avait, dans la bourgeoisie soi-disant « libérale », de plus étroit et de plus arriéré.
D'autres symptômes , aussi bien , présageaient une révolution de la littérature, et, au premier rang, le goût non pas certes nouveau, mais raisonné désormais, dont on commençait à s'éprendre pour les littératures étrangères. Ce n'était pas le résultat le moins inattendu, ni le moins naturel, des grandes guerres de l'Empire. Sur les champs de bataille de l'Europe, vingt ans durant, il s'était
dans les bonnes Chansons de Béranger [Cf. la Bonne vieille, le Vieux célibataire, les Cinq étages, le Vieux Caporal, etc. ]. — Il y en a dans le choix des « refrains » ; — qui presque toujours expriment en un vers l'intention de la chanson tout entière; — et dont le retour est toujours amené avec infiniment d'aisance et de naturel [Cf. Mon habit, les Cartes, la Fille du peuple, le Vieux vagabond]. — Il y en a davantage encore dans la manière dont les chansons sont « composées » ; — comme autant de tableaux de genre; — qui parlent d'abord aux yeux; — et qui appellent 1 illustration. — De la peinture de la vie bourgeoise dans les Chansons de Béranger; ■ — et que rien n'est un plus sûr témoignage; — ni une plus exacte représentation; — et plus fidèlement figurée; — de la vie de la petite bourgeoisie française entre 1815 et 1830. — Et qu'il y a encore et enfin beaucoup d'art dans l'appropriation du rythme des Chansons aux sentiments qu'elles traduisent; — comme aussi dans le choix des termes; — et dans la clarté du style. — De Béranger comme écrivain; — et que quelques vers un peu ridicules ne l'empêchent pas d'avoir droit à ce nom. — « C'est un grand prosateur, a-t-on pu dire, qui a mis des rimes à sa prose. »
Mais qu'il est difficile de l'appeler un poète; — non sans doute qu'il n'ait trouvé quelques accents poétiques ; — pour exprimer ce que la vie bourgeoise peut quelquefois enfermer de poésie [Cf. la Bonne vieille, le Vieux célibataire]; — cl, h ce propos, de la poésie de la « vieillesse » dans l'œuvre de Béranger. — Il a aussi trouvé
fait un mélange de races comme on n'en avait point vu se brasser depuis des siècles, et une espèce de communauté européenne s'était en quelque sorte cimentée dans le sang, a II faut avoir l'esprit européen », écrivait Mme de Staël; et autour d'elle, à Coppet, toute une école s'était formée, dont les travaux, après avoir peut-être inspiré les siens, les complètent maintenant, les continuent, et les prolongent. Maintenant, par la brèche largement ouverte, ce n'est plus seulement Shakespeare qui passe tout entier : ce sont les Italiens, Alfieri, Manzoni, et ce sont les Allemands, Schiller, Goethe, Burger, Novalis, Hoffmann ; ce seront bientôt les philosophes, Kant, Fichte, Schelling. N'oublions pas les Ecossais, Thomas Reid et Dugald-Stewart.
quelques accents patriotiques [Cf. le Vieux drapeau, le Cinq mai, les Souvenirs du peuple]. — Mais, d'une manière générale, il a manqué de force [Cf. Jeanne la Bousse] dans l'expression des sentiments forts ; — et surtout d'élévation. — Il a aussi manqué de générosité; — et bien loin qu'il ait élevé la Chanson jusqu'à la hauteur de Y Ode; — c'est au contraire le triomphe de l'Ode; — et généralement du lyrisme romantique; — qui nous a ouvert les yeux sur le « prosaïsme » des Chansons de Béranger.
De la Correspondance de Béranger; — et que, tout incomplète qu'elle soit, — si les quatre volumes que nous en avons ne justifient pas l'enthousiasme de ses admirateurs; — elle n'est pas une part indifférente de son œuvre. — On n'y trouve rien de bien saillant;
— ni qui témoigne d'une grande largeur d'esprit; — ■ mais elle achève de nous peindre le personnage ; — et sous le « bonhomme » de la légende; — nous y trouvons l'adroit et prudent calculateur; — et l'un des écrivains les plus habiles qu'il y ait eus dans l'administration de sa popularité. — La critique littéraire dans la Correspondance de Béranger [Cf. Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. I].
— Ses dernières années, — sa mort, — et ses « funérailles ».
3° Les Œuvres. — Les OEuvres de Béranger ne se composent guère que de ses Chansons, dont les principaux recueils originaux sont ceux de 1815, Paris, chez Eymery; — 1821, Paris, Firmin Didot; — 1825, Plassan; — 1827, Bruxelles; — 1834, Paris, Perrotin; — et 1857, Dernières chansons, chez le même.
A un autre point de vue, plus littéraire, Sainte-Beuve [Causeries
Les événements de 1815 accélèrent le mouvement. Les revenants eux-mêmes de l'émigration y contribuent, dont on aurait tort de croire qu'ils n'aient « rien oublié ni rien appris » dans leur exil : ils y ont appris l'anglais ou l'allemand; et que la France n'était pas l'univers. C'est pourquoi, dans les premières années de la Restauration, entre 1815 et 1825, il s'établit une façon commune de penser et surtout de sentir; les bornes de l'ancien horizon se déplacent ou plutôt s'évanouissent; et le cosmopolitisme littéraire est né. Il diffère de l'ancien humanisme en ceci qu'au lieu de prendre pour base la culture gréco-latine, sa prétention est de s'approprier, pour en faire sa substance la plus intérieure, ce que les littératures « natio-
du lundi, t. II, 1850] en a proposé la classification suivante : 1° Chansons anciennes, dans le goût de Panard et de Désaugicrs : le Roi d'Yvetot; la Gaudriole; M. Grégoire; — 2° Chansons sentimentales, dans le genre du Bon vieillard, du Voyageur, des Hirondelles; — 3° Chansons libérales et patriotiques [parmi lesquelles on est étonné de voir Sainte-Beuve, ordinairement plus difficile, donner une place au Dieu des bonnes gens] ; — 4° Chansons satiriques, du genre du Ventru ou des Clefs du Paradis; — et enfin 5° Chansons poétiques, comme les Contrebandiers, le Vieux vagabond, les Bohémiens.
La meilleure édition des Chansons est celle de 1847.