‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 71 sur 94 · XI. — Le Triumvirat de Sorbonne · texte numérisé non relu

XI. — Le Triumvirat de Sorbonne

De la fortune commune de François Guizot [Nîmes, 1787 ; -j- 1874, le Yal-Richer]; — d'Abel Villemain [Paris, 1790; f 1870, Paris] — et de Victor Cousin [Paris, 1792; f 1867, Cannes], — et qu'elle est bien moins de s'être tous les trois servis de la littérature pour en sortir; — d'avoir été tous les trois « ministre de l'instruction publique » ; — ou même d'avoir tous les trois et ensemble enseigué en Sorbonne ; — que d'avoir, par cet enseignement, excité les mêmes défiances ou les mêmes enthousiasmes; — donné à l'éloquence « professorale » le même retentissement qu'à celle de la chaire, de la tribune ou du barreau; — et enfin imprimé à l'histoire, à la philosophie, et à la critique littéraire les mêmes directions. — C'est pour celte raison qu'il convient de les joindre ensemble; — et aussi parce que n'étant pas très originaux; — ils ont plutôt été les orateurs des « idées communes » de leur temps que de véritables inventeurs; — « des vulgarisateurs » plutôt que des « penseurs» ; — et deux au moins d'entre eux des « rhéteurs » plutôt que de vrais orateurs — C'est Guizot qui est a le troisième ».

Tous les trois ils ont concouru à développer la curiosité des choses étrangères : — Guizot, par ses traductions de Shakespeare et de Gibbon; — et par des Histoires dont l'Angleterre est toujours l'âme invisible et présente ; — Villemain, par le plus célèbre de ses Cours, le Cours de littérature française au xvme siècle ; — où

se trouve enfin la première origine de toutes les innovations qu'il n'est que juste de leur rapporter. S'ils ont assoupli, et en quelque sorte brisé l'alexandrin classique, c'est que l'alexandrin était pour la pensée, mais surtout pour le sentiment, une enveloppe ou une armure, dont la rigidité se ployait mal aux exigences de ce que le sentiment et la pensée ont de plus personnel. Voulant traduire des émotions plus intimes, — dont ce nom même d'intimes rappelle qu'on les avait gardées jusqu'à eux pour soi-même, — les romantiques ont eu besoin d'une plus grande liberté de mouvement, et ils n'ont pas demandé autre chose à l'alexandrin réformé. Ils ont eu besoin également d'un vocabulaire plus étendu :

les écrivains et surtout les orateurs politiques anglais tiennent autant de place que nos écrivains nationaux; — et Cousin, par ses « adaptations» des philosophies de Reid ou de Dugald-Stewart, et des métaphysiques de Schelling et d'Hegel. — Tous les trois ils ont fait de la critique générale ; — ou plutôt de 1' « éclectisme » ; — ■ Villemain en littérature, et avec plus d'esprit ; — Cousin en philosophie, et avec plus de fougue, — et Guizot en histoire, et avec plus de raideur; — mais sans avoir, à vrai dire, ni Guizot de méthode personnelle; — ni Cousin de philosophie originale, — ni Villemain de doctrine d'art; — et en ne s'aidant que des lumières de leur « libéralisme ». — Que si d'ailleurs, avant Villemain, la critique littéraire ne procédait guère que de l'humeur individuelle du critique ; — avant Cousin, la « philosophie » que du besoin qu'on en croyait avoir pour combattre ou pour consolider quelqne chose; — et l'histoire, avant Guizot, que du désir de trouver dans le passé des arguments pour le présent; — tous les trois ont fait faire un grand pas à la critique générale en la fondant sur des principes plus ou moins contestables; — mais envisagés du moins comme scientifiques. — Et tous les trois enfin, par leur manière de traiter l'histoire, la philosophie et la critique littéraire, — ils ont montré la solidarité qui liait les parties d'une même civilisation : — Guizot en enveloppant l'histoire, la littérature et la philosophie dans sa généralisation historique ; — Cousin, en exagérant d'ailleurs le rapport de la « philosophie a avec l'esprit général d'un temps; — et Villemain, en mêlant l'histoire et la littérature.

Quand, tachant de comprendre et de juger, j'ouvris Les yeux sur la nature et sur l'art; l'idiome, Peuple et noblesse, était l'image du royaume; La poésie était la monarchie, un mot Etait un duc et pair ou n'était qu'un grimaud ;

et de ce que Victor Hugo dit dans ces vers célèbres, on en a vu plus haut la raison. C'est qu'on n'exprimait, en ce temps-là, la nature même qu'en fonction de l'homme, et l'homme qu'en fonction de la société. Mais, du moment qu'on rendait chacun de nous à lui-même, ces distinctions s'évanouissaient avec la doctrine dont elles étaient l'expression ; tous les mots devenaient bons qui nous servaient à manifester notre personnalité; et en littérature comme

Diversement, mais presque également, — ils ont ainsi contribué à diriger dans ses voies « le siècle de la critique et de l'histoire » ;

— ils ont fait entrer de « l'air » dans les collèges ; — et l'esprit du temps dans l'enseignement. — Comme ils ont vécu tous les trois assez vieux; — et qu'ils ont eu tous les trois au « ministère », dans les « conseils », et dans les « académies » une grande influence,

— ils ont formé chacun toute une école; — et ils ont mis l'enseignement en communication avec le « monde » ; — dont on peut dire que depuis deux siècles il était isolé. — Ils ont encore fait entrer l'objet de leurs propres études dans la « littérature génénale »; — et, sous ce rapport, parce qu'ils regardaient volontiers au delà de nos frontières; — dans le champ que Mme de Staël avait ouvert à la curiosité; — leur action a été plus que nationale, vraiment européenne; — et rien qu'à ce titre, dans la mesure où le romantisme était un affranchissement de la tradition purement classique; — ils ont donc eu, eux aussi, du fond de leur Sorbonne;

— leur part dans sa formation.

XII. — Jacques-Nicolas-Augustin Thierry [Blois, 1795 ; f 1856, Paris].

1° Les Sources. — Augustin Thierry, Dix ans d'études historiques, préface de 18'tO; — Charles Magnin, Augustin Thierry, dans la Revue des Deux Mondes, mai 18il; — A. Nettement, Histoire de In littérature française sous la Restauration, 1853; — Ernest Pienan, dans ses Essais de morale et de critique, 1857; —

en politique l'individualisme aboutissait à l'égalité. Et ne fallu it-il pas enfin, qu'en prose comme en vers, à la liberté du choix des mots répondît la liberté du tour? une phrase plus souple à un vocabulaire plus varié? et une révolution de la syntaxe, à celle de la langue?

Ainsi, par quelque côté qu'on le prenne, on le voit, c'est à l'individualisme que le romantisme se ramène, ou encore, le lyrisme est l'intermédiaire par le moyen duquel l'individualisme s'est dégagé du romantisme; — et réciproquement. Nous en avons une dernière preuve dans la rapidité de contagion avec laquelle ils ont tous les trois, entre 1830 et 1840, envahi, pénétré, transformé tous les genres. Qui ne le sait, que les drames d'Hugo, de Musset,

Pierre Dufay et René Ribour, Le Centenaire d'Augustin Thierry, Blois, 1895.

2° La Rénovation de l'Histoire; — et qu'il n'y a rien d'excessif à la rattacher au nom d'Augustin Thierry; — sur l'esprit duquel il convient d'observer avant tout, que, ni sou passage par l'Ecole normale supérieure, de fondation toute récente alors; — ni sa collaboration avec Saint-Simon; — et aux journaux libéraux de l'époque, ( 1820; — tels que le Courrier français, — n'ont exercé de grande influence. — Mais ce sont Chateaubriand d'abord ; — et ensuite Walter Scott qui lui ont révélé sa vraie vocation; — qui a été : 1° d'introduire dans l'histoire le sentiment de la diversité des époques; — toutes ou presque toutes confondues jusqu'alors sous l'uniformité d'un même coloris; — 2° d'introduire dans l'histoire, avec la doctrine de Y irréductibilité des races, une espèce de fatalisme physiologique: — mais aussi un ferment ou un levain de poésie; — si, comme nous l'avons vu en partant de l'épopée du moyen âge, — toute épopée se définit par un conflit de races; — et 3° de faire voir enfin de quelle lumière — la préoccupation active du présent éclairait les obscurités du passé; — et leur donnait leur véritable sens.

3° Les Œuvres. — Les OEuvres d'Augustin Thierry comprennent : 1° ses Lettres sur l'histoire de France, 1820, et réunies en volume, augmentées et corrigées en 1827; — 2° sou Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, 1825, qui est son ouvrage capital; — 3° ses Considérations sur l'histoire de France, servant d'intro-

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de Dumas lui-même, que les romans, le Stello de Vigny, Y Indiana, la Valentine, la Lèlia de George Sand, la Confession d'un Enfant du siècle, qui sont ce qu'il y a de plus « romantique » en français, sont aussi ce qu'il y a de plus « personnel »? Ajoutez-y le Raphaël et la Graziella de Lamartine. En vérité, ce ne sont là, pour user du vers de Du Bellay,

Que les papiers journaux, ou bien les commentaires

de leurs impressions de toute sorte! Mais ce qui est sans doute plus digne d'attention, c'est de voir la critique, dans les premiers écrits de Sainte-Beuve, dans ses Por-

duction aux Récits des temps mérovingiens, 1840; — et 4° son Essai sur la formation et le progrès du Tiers-Etat, 1853.

Le recueil intitulé Dix ans d'études historiques, publié en 1834, comprend, avec les Lettres sur l'histoire de France [nouvelle édition], un certain nombre d'articles de l'auteur sur différents sujets d'histoire et de littérature ou de philosophie.

Il existe deux éditions des Œuvres complètes d'Augustin Thierry : Paris, 1859, F urne; — et Paris, 1883, F. Didot.

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