III. — Victor-Marie Hugo [Besançon, 1802; f 1885, Paris
1° Les Sources. — Sainte-Beuve, Premiers lundis, I, 1827, III, 1829, et Portraits contemporains, t. I; 1831, 1832, 1835; — Gustave Planche, dans la Revue des Deux Mondes, ses Bévues dramatiques de décembre 1832, février 1833, novembre 1833, mai 1835, novembre et décembre 1838; — A. Vinet, Etudes sur la littérature française au xixe siècle, Paris, 1851; — A. Nettement, Littérature française sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet, Paris, 1853; — Ch. Baudelaire, Notice [très remarquable], dans le Recueil des poètes français de Crépet, Paris, 1862; — Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, Paris, 1863; — Edmond Biré, Victor Hugo et la Restauration, 1869; et Victor
de Maistre, on voyait sortir des conséquences inattendues, quoique logiques, et qui de nos jours même étonnent également leurs adversaires, et les disciples d'Auguste Comte. Lamennais avait écrit : « L'abandon de soi, dans une société quelconque, est la première condition de l'existence de cette société La société humaine est fondée
sur le don mutuel ou le sacrifice de l'homme h l'homme, ou de chaque homme à tous les hommes, et le sacrifice est l'essence de toute vraie société. La doctrine évangélique du renoncement à soi-même, si étrange au sens humain, n'est que la promulgation de cette grande loi sociale » [Cf. Essai sur V indifférence, t. I, chap. n, 1817]. Et, en se détachant lui-même du christianisme, il n'avait
Hugo avant 1830, Paris, 1883; Victor Hugo après 1830, Paris, 1891; Victor Hugo après 1852, Paris, 1893 [cinq volumes formant ensemble la plus exacte biographie qu'il y ait de Victor Hugo, mais non pas la plus impartiale];
A. Asseline, Victor Hugo intime, Paris, 1885; — Leconte de Lisle et A. Dumas fils, Discours prononcés pour la réception de M. Leconte de Lisle, 1887 ; — Ernest Dupuy, Victor Hugo, l'homme et le poète, Paris, 1887; — Emile Faguet, XIXe siècle, Paris, 1887; — G. Duval, Dictionnaire des métaphores de Victor Hugo, Paris, 1888; — Emile Ilennequin, la Critique scientifique, Paris, 1888; — G. Pellissier, le Mouvement littéraire au xix° siècle, Paris, 1889; — F. Brunetière, l'Evolution de la Poésie lyrique au xixe siècle, 1893-1895; — L. Mabilleau, Victor Hugo, dans la collection des Grands Ecrivains français, 1893; — Ch. Renouvier, Victor Hugo, Paris, 1889-1893.
2° L'Homme et le Poète ; — et de quelques points de comparaison intéressants à relever entre Voltaire et Victor Hugo; — dont le moins remarquable n'est pas l'habileté supérieure et le sens pratique, — avec lequel ils ont su gouverner leur fortune et leur vie. — Leur longévité; — leur fécondité; — leur universalité, — sont encore trois raisons pour lesquelles ils ont tous deux été le plus grand «littérateur » de leur siècle; — quoique non pas le plus original. — Et ils ont enfin entre eux deux autres traits au moins de communs, — qui sont d'avoir su l'un et l'autre admirablement se plier aux exigences de l'opinion de leur temps ; — ce qui est le prin-
pas abjuré la doctrine du « renoncement à soi-même »; mais avec plus d'ardeur que jamais il continuait son grand combat contre l'individualisme. Il convertissait George Sand à sa doctrine, et l'auteur de Lélia écrivait maintenant : « N'est-il pas des infortunes plus urgentes à soulager que l'ennui de celui-ci et la fantaisie de celui-là? Le peuple est aux prises avec des questions vitales, il y a là des abîmes à découvert. Nos larmes y tombent en vain, elles ne peuvent les combler. Au milieu de cette misère si réelle et si profonde quel intérêt voulez-vous qu'excitent les plaintes superbes de la froide intelligence? Le peuple a faim; que les beaux esprits nous permettent de songer au pain du peuple avant de songer à leur édifier des tem-
cipe de leurs variations ; — et d'y avoir réussi grâce au même don de « virtuosité », — qui leur a permis de s'approprier les inventions ou les idées de leurs contemporains; — pour les transformer, et les revêtir, l'un en prose et l'autre en vers, d'une expression définitive. — Que cette faculté d'appropriation est peutêtre l'une des formes du génie même; — et qu'en tout cas il semble qu'elle constitue la définition propre du talent.
A. La jeunesse de Victor Hugo. — La famille du poète et les Hugo de Lorraine; — sa mère « Vendéenne » ; — et à ce propos qu'il ne faut guère accorder plus de confiance à Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie qu'aux Confessions de J.-J. Rousseau [Cf. Biré, Victor Hugo avant 1830]. — La première éducation de Victor Hugo.
Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie J'errai, je parcourus la terre avant la vie!
[Cf. Odes et Ballades : Mon enfance ; — les Rayons et les Ombres : Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813; les Contemplations : Aux Feuillantines]; — et que les lacunes de celle éducation ambulante s'apercevront dans l'œuvre du poète. — Débuts littéraires de Victor Hugo; — ses succès de concours : à l'Académie française, 1817, 1819; — et aux Jeux Floraux, 1819, 1820. — Caractères de ces premières pièces ; — et que, si le Bonheur de l'étude et les Avantages de renseignement mutuel ressemblent beaucoup à du Delille.
LA LITTliRATUKK MODERNE 461
pies » [Cf. Lettres à Marcie, III, 1837]. On ne s'en tenait pas là! De même que la curiosité de « l'ennui de celui-ci et de la fantaisie de celui-là » s'était changée en « pitié du peuple », cette pitié s'organisait à son tour en système, devenait toute une philosophie. « Vivre, c'est en essence avoir l'humanité pour objet », écrivait Pierre Leroux; et il expliquait sa pensée en ces termes : « La normalité de notre existence consiste à ne pas violer le lien qui nous unit à l'humanité. Nous devons donc vivre comme si nous devions vivre éternellement dans l'humanité. Et quand nous ne vivons pas ainsi, nous sommes blessé d'une façon éternelle dans notre vie présente, ce qui revient à dire que nous sommes vicié dans notre vie éternelle » [Cf. De
— les Vierges de Verdun ou Moïse sur le Nil ne sont que du Lebrun ou du Jean-Baptisle Rousseau supérieurs. — Le Conservateur littéraire ; — et que les doctrines soutenues dans ce journal par Victor Hugo et ses frères, — en expliquent et en justifient le litre. — Les Odes de 1822. — L'influence de Walter Scott, et la publication de Han d'Islande, 1823. — Le second recueil d'Odes, 1824, et comment on y retrouve l'influence des Poèmes antiques de Vigny [Cf. le Chant du Cirque, ou le Chant du Tournoi]. — On y retrouve aussi l'influence de Chateaubriand; — qui se fait d'ailleurs sentir bien plus encore dans le recueil de 1826, Odes et Ballades; — et dans la véhémence de l'inspiration royaliste d'Hugo. — Cromwell et la Préface de Cromwell, 1827; — et combien il s'y rencontre peu d'idées, — que Stendhal ou Mme de Staël n'eussent exprimées avant Victor Hugo. — Premières relations d'Hugo avec Sainte-Beuve, 1827; — et que c'est d'elles que date le rattachement du « romantisme » à la pléiade « classique ».
— C'est d'elles aussi que date l'importance qu'Hugo donnera désormais aux questions de « facture » ; — et qui s'aperçoit bien dans les Orientales, 1829 [Cf. notamment le Feu du ciel et les Djinns]; — où d'ailleurs et déplus le poète semble avoir voulu montrer à Casimir Delavigne comment il eût dû écrire les Messéniennes. — Marion Delorme, 1829; — Hernani, 1830; —Notre-Dame de Paris, 1831;
— les Feuilles d'automne, 1831; — et qu'autant le roman doit de sa couleur au Quentin Durward de Walter Scott;
— autant les Feuilles d'automne doivent de leur inspiration
462 MANUEL DE l'iUSTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
l'humanité. Epilogue, 1840]. Ce sont là les doctrines que l'on a d'abord enveloppées sous le nom de « socialisme », et aussi bien la tradition fait-elle honneur à Pierre Leroux d'avoir créé le mot. Quelque fortune qu'il ait faite par la suite et de quelque manière qu'on en ait corrompu le sens, il n'a d'abord désigné que l'intention de réagir contre les excès de l'individualisme. Et, dans la mesure où il y a réussi, ce n'est pas seulement dans son principe qu'il a ruiné le romantisme ; il lui a enlevé jusqu'à sa raison d'être; et il en a rendu le nom même synonyme d'éeroïsme ou de dilettantisme.
On n'aurait pas de peine à montrer que, dans le même temps, l'histoire elle aussi s'inspirait du même esprit; et
aux Méditations de Lamartine et aux Confessions de J. Delorme.
La Révolution de 1830; — la préface de Marion Delorme; — et qu'en y célébrant « les trois glorieuses », — ou en écrivant Y Hymne aux Morts de Juillet, — Victor Hugo n'a pas tant « abjuré » sa foi royaliste, — qu'obéi au principe de son lyrisme; — qui est et qui sera toujours de s'inspirer de « l'actualité », — d'avoir des chants pour tous les deuils comme pour toutes les victoires; — et d'être autant qu'il le pourra l'écho sonore des émotions populaires. — Qu'en se plaçant à ce point de vue, il n'y a pas lieu de distinguer l'œuvre dramatique d'Hugo de son œuvre lyrique; — et surtout si son théâtre ne vit que de ce qu'il contient aujourd'hui de lyrique. — Les Chants du crépuscule, 1835. — Candidatures académiques, 1836-1840; — les Voix intérieures, 1837; — les Bayons et les Ombres, 1840. — Victor Hugo devient le poète attitré du « bonapartisme »; — en quoi d'ailleurs il ne fait que s'associer à un nouveau mouvement de la « pensée nationale », — qui lui inspire quelques-uns de ses plus beaux vers. — Il entre à l'Académie française, 1841; — et le gouvernement de Louis-Philippe le console de l'échec des Burgraves, 1843, — en le nommant pair de France, 1845.
B. Les trois manières de Victor Llugo; — et, avant tout, que la succession en a bien moins été déterminée par une o volonté » du poète, — que par une force intérieure dont il ne s'est jamais entièrement rendu maître; — par le mouvement des idées de son temps; — et par les circonstances.
on n'aurait besoin d'appeler en témoignage que Y Histoire des Girondins, de Lamartine, qui faisait émeute, pour ainsi dire, en 1847; la Révolution de Michelet; ou celle de Louis Blanc, dont les premiers volumes sont de la même année. Mais si peut-être il semblait que la politique y tient trop de place, — et quoique d'ailleurs la politique ait plus souvent éclairé l'histoire que l'histoire n'a servi de guide à la politique, — il suffirait en ce cas de nommer Mignet ou Tocqueville, Thiers lui-même, et de rappeler Y Histoire du Consulat ou celle des Négociations relatives à la succession d'Espagne, 1835-1842. Ce qui en ressort, en effet, et avec une évidence entière, c'est que, si chacun d'eux a sa conception personnelle de l'his-
1° U inspiration lyrique; — et que, dès son premier recueil, les Odes de 1822, — sous une phraséologie déclamatoire et surannée, — on reconnaît le lyrisme au caractère déjà personnel, actif et combatif de ses vers. — Que les Orientales ne démentent pas ce caractère; — si les descriptions qui en font la splendeur, — les plus belles peut-être qu'il y ait dans la langue française, — ne répondent à rien que le poète ait vu de ses yeux; — ni son Egypte [le Feu du ciel], ni sa Turquie [les Têtes du Sérail], ni sa Russie [Mazeppa]; — et sont donc ainsi purement subjectives. — Le même caractère se retrouve et se précise encore dans les Feuilles d'automne ; — dont toutes les pièces ne sont que des « pièces de circonstance », selon le mot de Gœthe [Cf. Rêverie d'un passant à propos d'un Roi, ou Dicté en présence du glacier du Rhône] ; — et des aveux ou des confessions du poète, qui, sans descendre encore
Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur, —
nous prend cependant pour confidents de ses amours, de ses souvenirs, et de ses regrets [Cf. Que t'importe, 6 mon cœur, et la pièce : O mes lettres d'amour]. — C'est également de sa personne que sont remplis les Chants du crépuscule. — On y remarque toutefois qu'étant sans doute gêné par l'ampleur même de son vers dans l'expression directe des choses intimes; — ou n'y trouvant plus une matière assez riche pour sa « virtuosité » ; — son lyrisme
46'j MANUEL DE l'iIISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
toire, ils n'en croient pas moins, tous ensemble, très fermement, qu'il existe une certitude historique; une vérité, que l'on peut atteindre; et qui sans doute n'est pas nécessairement contraire, mais qui peut aussi n'être pas conforme aux impressions que nous recevons des faits. C'est même au nom de cette vérité qu'ils se contredisent ou qu'ils se combattent, et que, par exemple, ils refont, les uns après les autres, leur histoire de la révolution. Ils n'ignorent pas qu'ils sont hommes, sujets comme tels à l'erreur, et, de plus, imbus de préjugés qu'ils tiennent de leur naissance, ou de leur éducation, ou de la nature actuelle de leurs intérêts. Mais précisément, erreurs ou préjugés, leur méthode n'a pour objet que de les affranchir
est déjà moins personnel dans le fond que dans la forme. — C'est ce que l'on voit mieux encore dans les Voix intérieures ou dans les Rayons et les Ombres; — deux des plus beaux de ses recueils lyriques; — où sa première manière achève de se préciser et se définir.
Son âme... que le Dieu qu'il adore,
Mit au centre de tout comme un écho sonore,
écoute en lui chanter la voix; — murmurer la plainte; — ou pleurer les larmes des choses. — Il les « orchestre)* alors; — et on veut dire par là qu'il en soutient, qu'il en développe et qu'il en amplifie le chant: — par les ressources d'une harmonie où concourent à la fois la nature, l'histoire et la passion [Cf. Sunt laevimse rerum; — A l'Arc de triomphe; — Fonction du Poète; — Tristesse d'Olympia]. — Et c'est pourquoi, s'il y a des élégies plus touchantes que les siennes, comme celles de Lamartine; — ou des chants plus désespérés, comme quelques-uns de ceux de Musset, — il n'y en a pas de plus « lyriques », ou qui remplissent mieux la définition du genre; — par la nature même de l'inspiration première; — par l'ampleur, la magnificence et la diversité des « mouvements » qu'il trouve pour la traduire; — et enfin par ce qu'il y mêle déjà d' « impersonnel », de général, et d'éternel.
2° L'inspiration épico-satirique; — et que si déjà, dans les Hayons et les Ombres, Victor Hugo s'était dégagé de ce que le lyrisme pur a quelquefois d égoïste; — en tant que personnel —
des uns, de les préserver des autres, et ils mettent leur honneur, on serait tenté de dire leur amour-propre professionnel, à n'être que les greffiers impartiaux du passé. Par d'autres voies, c'est donc encore ici la vérité qui rentre dans l'art, ou mieux encore, et pour user d'un mot qui ne prête pas à la confusion, c'est l'écrivain qui se subordonne et qui se soumet à son sujet au lieu de s'imposer à lui. Pas un instant Thiers ne suppose que, dans le récit qu'il donne de la bataille de Marengo, ce soit à lui, Thiers, que l'on s'intéresse, ni Tocqueville ne se complaît dans l'étalage de soi-même, quand il essaie de démêler l'avenir de la démocratie. Ce sont les faits qui parlent ou qui doivent parler pour eux; — et avec eux, après ou en
la politique elle-même; — et l'exil; — et la solitude; — sans le détacher de sa propre personne, — ont cependant encore élargi sa conception de son art; — et achevé de caractériser son originalité. — Les Châtiments, 1852; — et qu'à la vérité, s'ils font peu d'honneur au caractère d'Hugo; — cependant ils n'en contiennent pas moins quelques-uns de ses chefs-d'œuvre [Cf. l'Obéissance passive; Toulon; l'Expiation]; — où non seulement on saisit, — mieux encore que chez le poète indigné des ïambes, — la parenté de la satire et du lyrisme; — mais encore où l'on surprend le passage du mode lyrique au mode épique. — Il semble d'abord qu'on les voie moins bien dans les Contemplations , 1856. — Mais il faut observer que, si les Contemplations n'ont paru qu'en 1856, — tout un volume en est antérieur à 1848 [Cf. notamment A Villequier, et toutes les pièces sur la mort de sa fille] ; — et des pièces comme Horror ou les Mages relient déjà la deuxième à la troisième manière du poète. — Au contraire la Légende des siècles, 1859, — est tout à fait caractéristique de cette seconde manière ; — et bien que lyrique encore, ou satirique [Cf. le début de la Rose de l'Infante] ; — en tant qu'Hugo n'y oublie point ses rancunes, ou ses haines; — ■ cette seconde manière est plutôt épique ; — si, par exemple, on ne voit point que le poète ait eu d'autre raison d'écrire son Booz endormi, — et quelques autres pièces de même nature, — que la tentation d'y réaliser sa vision des temps écoulés. — Il ne décrit point pour décrire; — mais les choses l'intéressent en elles-mêmes pour ce qu'elles sont; — et, parce qu'elles sont; — et, telles enfin qu'elles
même temps que la sociologie, que la philosophie, que la science, c'est donc l'histoire h son tour qui conclut contre le romantisme.
C'est la critique aussi, lassée du rôle humiliant qu'elle avait subi depuis une vingtaine d'années. Sainte-Beuve lii-même, l'ancien admirateur, disciple et « cornac » d'Hugo, comme l'appelait plaisamment Henri Heine, se révolte; et son Port-Royal, qui commence de paraître en 1840, son Chateaubriand, qui est de 1848, ses Causeries du lundi, dont la série commence en 1849, sont tout justement le contraire de ses Portraits contemporains . Je ne parle pas de ses palinodies! Elles ne lui sont pas toutes imputables, si, des Méditations a Raphaël et à Graziella, il
furent. — Il s'occupe même des choses qui ne l'intéressent point personnellement; — ce qui serait la définition même de la description épique; — si d'ailleurs, comme au temps des Orientales, Hugo ne demeurait trop indifférent à la « vérité pure » de ces choses; — et ne continuait à les représenter telles qu'il se les imagine; — sans jamais éprouver de doute sur l'infaillibilité de son imagination. — C'est ce qui lui arrive également dans les Chansons des Rues et des Bois, 1865; — qui retournent au lyrisme, par le caprice ou la o folàtrerie » souvent énorme de l'inspiration;
— par la variété de l'exécution; — et par la liberté qu'il s'y donne de ne recevoir et de ne respecter aucune contrainte.
3° L'inspiration apocalyptique. — Mais la méditation solitaire avait produit un autre effet encore sur le poète; — et c'est ce qu'on essaie de faire entendre en parlant de sa « manière apocalyptique ».
— Il n'y a guère en effet d'autre mot pour désigner la fureur de « vaticiner » qui s'empare de lui ; — l'épaississement de l'ombre dans son œuvre; — d'où les rayons, comme d'une toile de Rembrandt,
— sortent alors d'autant plus fulgurants; — et la préoccupation ou la hantise de l'« insondable ». — Ce sont les caractères de la seconde Légende des siècles, 1877; — et de la troisième, 1883. — Pour exprimer ce qu'il y a d'hostilité dans la nature qui nous entoure et qui nous défie; — pour traduire l'horreur plus grande encore d'être anéanti; — pour susciter à l'horizon de l'esprit des visions terrifiantes [Cf. VÉpopée du Ver; — Pleurs dans la mut;
— la Trompette du jugement], le poète trouve alors des images
a changé, sans doute, mais Lamartine a changé bien davantage encore! Mais c'est la méthode surtout qui a changé, et avec la méthode, c'est l'objet de la critique. Il fait maintenant de l'histoire naturelle, de la physiologie même ; et, aussi souvent que ses rancunes ou son amour-propre ne sont pas en jeu, ce n'est plus désormais comme siennes qu'il donne ses impressions, c'est comme conformes a la vérité.
Il fait un pas de plus, et, s'avisant qu'en littérature ou en art les distinctions des genres et la hiérarchie des talents ne sont peut-être pas « ce qu'un vain peuple pense », il en discerne la raison permanente et la première origine dans la diversité des « familles d'esprits ». Qui donc a dit que « la
et des accents inconnus; — il rejoint les Eschyle ou les Isaïe; — et de son obscurité même se fait un moyen d'action. — Seulement, c'est là que l'on voit la vérité de la parole célèbre que : — « du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas » ; — et ce pas, Hugo le franchit dans le Pape; — l'Ane; • — Religions et Religion, 1878-1880; autant d'œuvres illisibles; — qui n'ont même plus pour elles cette obscurité sous laquelle 011 cherchait un sens; — qui ne nous procurent plus seulement la sensation de l'énorme ou du gigantesque;
— mais celle du vide; — et dont l'unique originalité, si c'en est une, est d'être a frénétiquement banales ». — On en verra la raison tout à l'heure; — et quand on aura vu d'abord combien la banalité de quelques-unes des idées d'Hugo a contribué à sa popularité. — Il faut d'ailleurs faire attention que ce qu'il y a de successif dans ces trois manières, — ne l'est que relativement; — et que, s'il se retrouve jusque dans l'Ane des restes du poète des Orientales; — il y avait déjà, dans l'auteur des Feuilles d'automne,
— des commencements de celui de Religions et Religion.
C. Les dernières années d'Hugo ; — et de la très grande influence politique et sociale qu'il a elfectivement exercée, — non comme pair de France; — ni comme député aux Assemblées de 1848 et 1850; — mais comme écrivain; — par ses Châtiments, 1852; ■ — par son Napoléon le Petit, 1853; — par ses Misérables, 1862; — ou, en d'autres termes, par la persistance de ses haines; — et son habileté, peut-être inconsciente, à les identifier avec la cause du « progrès social ». — Des Misérables ; — et que l'idée première
vie, qui est une tragédie pour ceux qui sentent, était une comédie pour ceux qui pensent? » Cela fait aussitôt deux genres bien tranchés, parce que cela fait deux « familles d'esprits », on pourrait presque dire deux sexes; et en effet quelle femme ne préférera de tout temps Andromaque au Misanthrope, Zaïre au Barbier de Séville (j'entends celui de Beaumarchais) ; et Hernani à Tragaldabas? Mais s'il y a des familles d'esprits, s'il y a des genres, des espèces dans ces genres, des rangs dans ces espèces, nos impressions ne sont donc plus rien en critique, ni même nos jugements? Que l'on blâme ou qu'on loue, que l'on approuve ou que l'on condamne, ce n'est pas la sentence qui importe; ce n'est pas même le juge; les « considérants » sont tout; et
en est sans doute née du désir de passer en popularité les maîtres du « roman » feuilleton; — l'auteur des Mémoires du Diable et celui des Mystères de Paris. — De l'esprit du roman; — de l'art avec lequel y sont flattés les pires préjugés populaires; — et, à ce propos, que si Victor Hugo n'est pas ce qu'on appelle un «penseur B) — ses idées ont cependant plus de portée qu'on ne leur en attribue. — William Shakespeare, 1864; — et qu'en plus d'un point la critique n'a rien trouvé de mieux que quelques jugements ou quelques intuitions littéraires d'Hugo. — Les Travailleurs de la Mer, 1866; — et qu'il s'y trouve des choses « profondes »; — ce qui d'ailleurs est assez naturel; — si, quand on possède au degré où il l'a possédé le don de l'a invention verbale », — on ne saurait associer diversement les mots, — sans associer diversement aussi les idées qu'ils expriment. — On ne saurait non plus traiter le « lieu commun » — sans toucher aux questions les plus générales qui intéressent l'humanité; — et par exemple, on ne saurait développer le contenu des mots à.' indépendance, — de liberté, — de patrie, avec les moyens d'Hugo, — sans mettre en lumière quelques aspects nouveaux des choses [Cf. Quatre-vingt- Treize], — Et enfin quand on ne pense que dans la direction de l'opinion générale, — les pensées qu'on exprime s'appuient alors de l'autorité de tous ceux qui les ont approfondies. — C'est ce que l'on voit bien dans le poème de Religions et Religion, 1880; — qui n'est au total qu'une expression populaire; — et moins raffinée, mais exacte suffisamment de l'opinion des Schleiermacher et des Renan; —
la valeur de ces « considérants », d'où dépend-elle à son tour, sinon de la connaissance que nous avons — ou que nous pouvons avoir — des lois qui gouvernent l'esprit humain? La gloire de Sainte-Beuve est d'avoir pressenti cette vérité si simple, que d'ailleurs il n'a pas toujours eu le courage d'appliquer. Mais il suffit ici du pressentiment, puisque aussi bien d'autres que Sainte- Beuve en allaient tirer bientôt toute une conception nouvelle de la critique; — et c'est ainsi qu'après avoir été l'un des plus solides appuis du romantisme naissant, nul n'a plus fait contre lui que l'auteur des Confessions de Joseph Delorme, en devenant, dans sa maturité, l'auteur des Causeries du lundi.
laquelle est que toutes les religions « positives » ne sont que des limitations; — ou des déformations; — ou des corruptions de la religion universelle.
Il est ! Mais nul cri d'ange ou d'homme, nul effroi, Nul amour, nulle bouche, humble, ou tendre ou superbe, Ne peut distinctement balbutier ce verbe ! Il est! Il est! Il est! Il est éperdument.
Cette observation nous ramène à la comparaison du rôle de Victor Hugo avec celui de Voltaire; — et, sans insister sur ce « déisme » ; — dont ils ont cru l'un et l'autre assurer d'autant plus solidement la fortune, — qu'ils traitaient l'un et l'autre plus injurieusement les religions positives, — on voit apparaître trois grandes différences. — La première est tout à l'avantage d'Hugo, qui est, comme poète, le plus « extraordinaire» de nos lyriques; — et, dans ses chefs-d'œuvre, le plus grand écrivain que nous ayons en vers; — tandis que de nombreux prosateurs sont au-dessus de Voltaire. — Mais en revanche Voltaire a possédé deux choses qui ont manqué à Victor Hugo, c'est à savoir: — une culture étendue, variée, solide, voisine en quelques points de l'érudition même; — et, d'autre part, il ne s'est désintéressé d'aucune des manifestations de l'esprit de son siècle; — - tandis que la curiosité de Victor Hugo est demeurée entièrement étrangère au mouvement <c scientifique » et philosophique de son temps. — Et que c'est peut-être en cela
ni
Ce serait peut-être exagérer que de vouloir montrer encore des adversaires du romantisme dans l'auteur des Destinées, 1843-1863, ou dans celui à' Emaux et Camées, 1852. Mais on peut du moins avec vérité les en appeler les transfuges. Pour être le plus grand de nos poètes, il n'a manqué au premier des deux que d'avoir quelques-uns des défauts du second : son inépuisable abondance d'invention verbale, sa préoccupation du « pittoresque », et sa virtuosité. Aussi, et presque à ses débuts, de bons juges ne s'y étaient-ils pas mépris :
qu il est poète; — si tous les grands poètes ont eu en général leurs regards tournés vers le passé; — mais c'est aussi pour cela qu'ayant joué en apparence le même rôle que Voltaire, — il n'est cependant pas au même degré que Voltaire la « représentation n de son temps.
3° Les Œuvres. — Les Œuvres de Victor Hugo, faciles à classer, et en négligeant les OEuvres de début, qu'il a lui-même oubliées, sont :
Ses Poésies, qui comprennent : les Odes et Ballades, 1822, 1824, 1826, 1828; — les Orientales, 1829; — les Feuilles d'automne, 1831 ;
— les Chants du crépuscule, 1835; — les Voix intérieures, 1837;
— les Rayons et les Ombres, 1840; — les Châtiments, 1852; — les Contemplations, 1856; — la Légende des siècles [trois parties], 1859, 1877, 1883; — les Chansons des Rues et des Bois, 1865; — l'Année terrible, 1871;— l'Art d'être grand-père, 1877;— le Pape, 1878;
— la Pitié suprême, 1879; — l'Ane, 1880; — Religions et Religion, 1880; — les Quatre Vents de l'esprit, 1881; — le Théâtre en liberté, 1884.
Son Théâtre [Cf. ci-dessus : le Théâtre Romantique].
Ses Romans, qui sont : Bug Jargal, 1818, 1826; — Ilan à Islande, 1823 ; — le Dernier jour d'un condamné , 1829; — Notre-Dame de Paris, 1831; — Claude Gueux, 1834; — les Misérables, 1862; les Travailleurs de la mer, 1866; — l'Homme qui rit, 1869; — et Quatre-vingt-Treize, 1874.
Ajoutons les OEuvres politiques, c'est à savoir : Etude sur Mira-
« Bûchez et ses amis, raconte Sainte-Beuve, avaient remarqué au sein de l'école romantique la haute personnalité de M. de Vigny et avaient tenté de l'acquérir »; et il résista, continue le critique, — ayant trop d'orgueil, et de juste orgueil, pour être jamais d'une autre école que la sienne, — « mais il fut amené dès lors à s'occuper de certaines questions sociales plus qu'il ne l'avait fait jusque-là » [Cf. Nouveaux lundis, t. VI, p. 420]. Et, on le sait, à dater de 1830, s'il y a du romantisme encore dans Stello, dans Chatterton, il y en a bien moins dans Grandeur et Servitude militaires; et on n'en trouve plus guère que des traces dans la Sauvage, la Mort du loup, 1843, la Maison du berger, 1844; la Bouteille à la mer, 1854. Est-ce pour
beau, 1834; — Napoléon le Petit, 1852; — Histoire d'un Crime, 1852-1877; — et les quatre volumes intitulés Avant l'Exil; Pendant l'Exil, et Depuis l'Exil;
Enfin : Littérature et philosophie mêlées, 1834; — le Rhin, 1842; — William Shakespeare. 1864; — l'Archipel de la Manche,
On a publié, depuis la mort du poète, huit ou neuf volumes de ses OEuvres posthumes, et deux volumes de Correspondance.
Les OEuvres complètes, — moins la Correspondance , — ont été réunies en 56 volumes in-8°, Paris, 1885-1892, Iletzel.
IV. — George Sand (Amantine Lucile-Aurore Dupin, baronne Dudevant), [Nohant, 1804 ; f 1876, Nohant].
1° Les Sources. — George Sand, Histoire de ma vie, 1854-1855; et Correspondance, 1882-1884 [Cf. ses premiers romans, Indiana, Valentine; et plus tard, Elle et Lui].
Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I, 1832, 1833; et Causeries du lundi, t. I, 1850; — Gustave Planche, dans la Revue des Deux Mondes de décembre 1832, août 1833, et octobre 1834; — Comte T. Walsh, George Sand, Paris, 1837; — A. Vinet, Etudes sur la littérature française au xix" siècle, article écrit à l'occasion du livre précédent; — Lerminier, dans la Revue des Deux Mondes, avril 1844; — Charles de Mazade, ihid., mai 1857; — O. d'Haussonville, Etudes biographiques et littéraires, Paris, 1879; — Caro, George Sand, dans la collection des Grands Ecrivains français, 1887;
cela que Sainte-Beuve y a, lui, signalé « du déclin »? Mais c'est exactement le contraire qu'il eût fallu dire. Vigny n'a pas laissé de plus beaux vers, qui lui ressemblent davantage, ni qui donnent de ce qu'il fut une plus noble idée. C'est de la Mort du loup :
Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse;
c'est de la Maison du berger :
J'aime la majesté des souffrances humaines; c'est de la Bouteille à la mer :
Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées; que se sont comme envolés tous les vers de lui qui chan-
— Emile Faguet, XIX" siècle, Paris, 1887; — F. Brunetière, Évolution de la poésie lyrique, 1893.
2° L'Ecrivain; — et, avant tout, du triple contraste de la régularité de sa production avec le désordre de son existence; — de sa fraîcheur et de sa légèreté d'imagination avec la violence de quelques-unes de ses « revendications » ; — et du caractère d'inipersonnalité de son style avec l'inspiration individualiste de ses premiers romans.
Origine, famille, éducation d'Aurore Dupin [Cf. Histoire de ma vie] ; — son mariage ; — ■ ses premières Lettres [Cf. notamment la lettre de Bagnères, 28 août 1825]. — Sa séparation [Cf. Lettre du 3 décembre 1830, et Indiana]; — son installation à Paris et ses débuts littéraires. — Henri de Latouche et Jules Sandeau. — Rose et Blanche, 1831; — Indiana, 1831; — Valentine, 1832; — Lélia, 1833; — Jacques, 1834; — et qu'au moyen de leurs autres mérites [il faut excepter Rose et Blanche], fraîcheur et vérité poétique du paysage; — caractère bourgeois et réel surtout de l'intrigue; — fluidité et abondance du style; — l'originalité n'en est pas tant d'avoir proclamé le « droit divin » de la passion, — que d'avoir achevé de rendre le roman, comme genre, « capable de porter la pensée », — C'est ce qu'on n'avait pas fait depuis la Nouvelle Héloïse, 1761, et depuis Corinne, 1807. — Mais, tandis que Corinne était placée dans des conditions singulières; — et qu'il n'y a pas d' « intérêt » proprement romanesque dans le roman de Rousseau;
— il y en a un dans Valentine, comme dans Indiana; — et quelle
tcnt dans nos mémoires. On a surtout entendu le viril conseil :
Gémir, pleurer, prier est également làcbe,
qu'il opposait aux lamentations dont les romantiques avaient assourdi les oreilles de leurs contemporains. Et finalement, par l'intermédiaire du symbole, dont il a ressaisi la destination première, — qui est d'exprimer la parenté non moins certaine que confuse de l'idée pure et de la forme plastique, — toutes ces pièces, ou plutôt tous ces poèmes, ont ramené la poésie à la conscience de son objet et de sa fonction sociale. « Je ne suis qu'une sorte de moraliste épique », a-t-il dit lui-même [Cf. Journal
que soit la condition des héroïnes de George Sand, leurs aventures du moins ne sortent pas de l'ordinaire. — Peut-on en dire autant de leurs sentiments ; — et surtout de ceux qu'on trouve exprimés dans Jacques ou dans Lélia? — Que si l'on ne peut pas le dire, — et si l'on doit au contraire les appeler des romans personnels ou « lyriques », — c'est donc en cela qu'ils sont romantiques, — ou même byroniens. — Il convient d'ajouter que, comme ils le sont sans décor exotique; — ni recul historique; — ils le sont d'une autre manière que Cinq-Mars ou Notre-Dame de Paris; — et toutes ces circonstances réunies expliquent assez, — pour ne rien dire du sexe de l'auteur, — que deux romans : Indiana et Valcntine, aient suffi pour rendre illustre en deux ans le nom de George Sand; — qu'un an plus tard Lélia rendait fameux; — et plus fameux encore, l'année suivante, ce que l'on pourrait appeler l'aventure des « amours de Venise » .
D'un mot de la duchesse de Bourgogne, que « sous le règne des femmes ce sont les hommes qui gouvernent » ; — et combien la vie littéraire de George Sand en vérifie la justesse; — si de Mauprat, 1837, jusqu'à la publication de l'Histoire de ma vie, 1854-1855, — ce sont ses amitiés masculines qui éclairent l'histoire de sou œuvre. — En effet, pendant quinze ou seize ans, sa « virtuosité », — ■ très différente de celle d'Hugo, — ne s'est guère employée qu'à revêtir d'une forme d'art, — des idées qu'on lui suggérait. — L'influence de Lamennais et les Lettres à Marcie; Spiridion; les Sept cordes de la lyre, 1839. — L'influence de Pierre Leroux, et les romans
d'un poète, 1834]. Et on ne saurait mieux dire, ni mieux marquer comment et par où son action a divergé 4'abord de celle des romantiques, pour finir par en triompher.
Il avait dit aussi : « Un livre tel que je le conçois doit être composé, sculpté, doré, taillé, fini et limé et poli comme une statue de marbre de Paros », et à cet égard il faut bien convenir qu'il est demeuré, dans ses plus beaux poèmes, trop au-dessous de cette ambition d'art. L'honneur de la réaliser devait appartenir à l'homme que l'on considère encore quelquefois comme le plus intransigeant des romantiques, qui l'a été en 1830, mais qui ne l'est pas resté, et qui, au contraire, rien que de la manière dont il a transformé l'art de décrire, aurait pu lui tout seul dégager
socialistes ou humanitaires : le Compagnon autour de France, 1840, le Péché de Monsieur Antoine, 1845, — L'influence de Chopin et de Liszt : Consuelo, 1842-1843. — L'influence de la franc-maçonnerie : la Comtesse de Rudolstadt, 1844. — L'influence de Barbes et le rôle de George Sand dans la révolution de 1848. — Mais elle n'en conserve pas moins, — sous l'action entre-croisée de toutes ces influences, — un coin de Berri dans son cœur; — l'amour de la nature; — et le goût des paysanneries [Cf. la Mare au diable, 1846;
— la Petite Fadette, 1849; — François le Champi, 1850]. — Et le succès de ces romans, — au lendemain des aventures de la Révolution, — opère un double effet; — qui est de la réconcilier ellemême avec le grand public; — dont elle avait semblé vouloir se séparer pour ne s'adresser qu' « au populaire ; » — et le grand public avec elle; — comme ne voyant plus en elle qu'un grand talent reconquis sur l'esprit de parti.
Elle a gagné de son côté deux choses à traverser le socialisme,
— dont la première est d'avoir aperçu le danger de 1' « individualisme » ; — et en second lieu, elle a compris que le monde est plus vaste que le peu qu'en saisit notre expérience personnelle. — Nous ne sommes pas les seuls hommes, et. nos maux ne sont pas tous les maux; — il y en a d'autres, et de plus cruels, que de s'être mariée sans amour, comme Valentine; — ou d'avoir, comme Lélia, trouvé le dégoût au fond de la volupté. — Et de là le caractère nouveau des romans de la dernière période; — à l'exception à1 Elle et Lui, 1859, — qui est sa réponse, un peu tardive, à la Confession d'un
du romantisme ce que les doctrines en contenaient de naturalisme encore inconscient : « Je suis allé à Constantinople, disait Théophile Gautier, pour être musulman à mon aise; en Grèce, pour le Parthénon et Phidias; en Russie, pour la neige et l'art byzantin ; a Venise, pour Saint- Marc et le palais des Doges » [Cf. Bergerat, Théophile Gautier, p. 126, 127]. Et qui ne voit ici que, de voyageur, ou, comme on dit, de touriste, en se faisant l'historien ou le peintre des contrées qu'il parcourt, c'est comme s'il eût résolu de s'absenter de lui-même, pour y laisser se graver l'image de la nature, des monuments, et des lieux? Ni les Musset, ni les Hugo n'eussent été capables de ce désintéressement. Comme d'ailleurs aucun cerveau ne saurait
Enfant du siècle. — Jean de la Roche, 1860; — le Marquis de Villemer, 1861; — Tamaris, 1862; — Mn° de la Quintinie, 1863 [celui-ci est une réponse à l'Histoire de Sibylle, d'Octave Feuillet].
— Elle n'abjure point ses idées ; — et elle plaide toujours volontiers ce qu'elle croit être la cause de la « liberté » ; — elle ne veut point de contrainte morale ni politique; — mais l'ardeur d'apostolat s'apaise, — et surtout l'ardeur de la révolte. — Antonia, 1863; — la Confession d'une jeune fille, 1865; — Monsieur Silvestre, 1866;
— le Dernier amour, 1867. — M,io Merquem, 1868. — Si son imagination ne s'applique point à se « soumettre » à ses modèles,
— elle mêle pourtant beaucoup moins d'elle-même aux peintures qu'elle en fait; — et le grand intérêt en est pour elle dans l'air de vie, — sinon de réalité qu'elle leur communique [Cf. sa Correspondance avec Flaubert, et plus loin l'article Flaubert]. — Elle subit vaguement l'influence rétrospective de la popularité de Balzac tous les jours grandissante; — et du « réalisme » qu'elle a aidé à naître. — Les dernières œuvres : Francia, 1871; — Nanon, 1872; — Flamarande, 1875; — la Tour de Percemont, 1876. — Pourquoi nous ne parlons pas de son « théâtre » ; — s'il ne lui appartient qu'à peine ; — et que les rares succès qu'elle y a obtenus
— ne soient dus qu'à l'habileté technique de ses collaborateurs. Du grand défaut des romans de George Sand ; — et, l'immoralité
naïve de quelques-uns d'entre eux mise à part, — qu'il consiste en ceci, qu'ils partent bien de la réalité; — mais ils se continuent ou s'achèvent tous dans le vague. — C'est ce que l'on peut
faire ainsi, de lui-même, naturellement, spontanément, œuvre ou « métier de chambre noire », une conséquence résulte du principe, laquelle est que nous commencerons par nous mettre en état de ne mêler à nos impressions que le moins que nous pourrons nous-mêmes de nous-mêmes. Autre contradiction encore, autre point de division avec le romantisme! Et comme il n'y a d'autre chance d'y réussir qu'une attention perpétuelle au choix des moyens que nous emploierons pour traduire ces impressions, de là enfin un scrupule, un souci constant de la forme, une vigilance inquiète que n'avaient pas eue non plus les romantiques, dont ils s'étaient même un peu moqués [Cf. Lamartine, Lettre à M. Léon Bruys d'Ouilly; et Musset, Après
exprimer d'une autre manière; — et d'une formule où les qualités et les défauts se compensent; — en disant que, depuis Indiana jusqu'au Marquis de Villemer, — ils tiennent tous du poème en prose,
— bien plus que de l'étude des mœurs; — et il faut ajouter : du poème en prose « improvisé ».
3° Les Œuvres. — Nous avons énuméré, chemin faisant, les principaux romans de George Sand. Ses OEuvres complètes forment un peu plus d'une centaine de volumes [édition Michel Lévy] ; — non compris les quatre volumes de Y Histoire de ma vie ; — et les six volumes actuellement parus de la Correspondance .
Y. — Charles-Augustin Sainte-Beuve [Boulogne-sur-Mer, 1804; f 1869, Paris].
1° Les Sources. — Sainte-Beuve, d'abord : Portraits contemporains, t. II. — Portraits littéraires, t. II ; Causeries du lundi, t. XI, et le volume de Table des Causeries; — Nouveaux lundis, t. XIII;
— Lettres à la Princesse; — et sa Correspondance.
Gustave Planche, dans la Revue des Deux Mondes, septembre 1851 ; — Cuvillier-Fleury, Etudes historiques et littéraires, 1854;
— Alfred Michiels, Histoire des idées littéraires en France au xixe siècle, 1843, 1848, 1861, 1864.
J. Levallois, Sainte-Beuve, 1872 ; — Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues, 1879; — J. Troubat, Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve, 1890.
O. d'IIaussonville, Sainte-Beuve, sa vie et ses œuvres, 1875;
une lecture] ; et dont l'absence, par un juste retour, donne, même à leurs chefs-d'œuvre, on ne sait quel air de négligence ou d'improvisation. Avec l'auteur d'Emaux et Camées une génération d'artistes succède à une génération d'improvisateurs. On joindrait volontiers à son nom celui de Théodore de Banville, — pour ses Cariatides, 1842, ses Stalactites, 1846, ses Odelettes, 1856, — si l'art n'y ressemblait trop souvent à un jeu ou même à une gageure; et puis si trop souvent, dans ses œuvres, l'auteur des Odes funambulesques , 1857, ne semblait se railler de son sujet, de son public, et de lui-même.
Considérons maintenant ensemble toutes ces influences, et nous ne nous étonnerons pas qu'aux environs de 1850,
— F. Brunelière, l'Evolution des genres, t. I, 1889; et l Evolution de la poésie lyrique, t. I, 1894; — Emile Faguet, Sainte-Beuve, dans la Revue de Paris, février 1897.
2° L'Écrivain. — Son origine; — et qu'il serait d'ailleurs inutile de noter le lieu de sa naissance, Boulogne sur-Mer, — s'il ne lui avait dû le patronage de Daunou, — qui était également de Boulogne ; dont les conversations l'imprégnèrent de l'esprit du xvm0 siècle ; — qui peut-être favorisa ses débuts dans le Globe, 1824 ; — et en tout cas qui lui donna le conseil d'écrire son premier ouvrage : le Tableau de la poésie française au xvie siècle, 1827-1828.
A. Le Poète; — et son rôle dans la révolution romantique. — Il a trouvé le moyen, en rattachant le romantisme à la Pléiade et à André Chénier, — de donner aux novateurs toute une longue lignée d'ancêtres; — moins illustres, mais plus « anciens », que ceux dont se réclamaient les pseudo-classiques. — Ayant reconnu dans Ronsard [Cf. ci-dessus l'article Ronsard], — le plus grand inventeur et le plus habile ouvrier de rythmes qu'il y ait eu dans la langue française, — il a enseigné aux « romantiques » en général, — et à Victor Hugo, particulièrement, — le pouvoir ou la vertu de la forme [Cf. la pièce célèbre :
Rime, qui donnes leurs sons Aux chansons...
— ou encore, dans les Pensées d'août, Y E pitre à Villemain]. — Plus tard, dans ses Confessions de Joseph Delorme, 1829 ; — et dans
— entre 1848 et 1855, — la réaction déjà commencée contre le romantisme se poursuive et s'achève dans tous les genres à la fois. On l'attaque sur sa politique, dont les événements de 1848 ont été la banqueroute ; on l'attaque sur sa morale; on l'attaque sur son esthétique. On applaudit bien aux Châtiments, parce qu'en effet, ils contiennent, mêlés à des grossièretés sans nom, quelques-uns des plus beaux vers d'Hugo; mais on n'a garde de les imiter, pour diverses raisons, parmi lesquelles il y en a de politiques, mais de littéraires aussi, et en plus grand nombre. La prodigieuse facilité du poète ressemble à de l'incontinence et le torrent de son invention roule décidément plus de mots ou de sons que d'idées! A la « femme incomprise»,
ses Consolations, 1831, — il a poussé le lyrisme, — en tant qu'expression du moi du poète, — jusqu'à la limite où cette hypertrophie de la personnalité devient positivement « morbide » ; — et, à cet égard, c'est de lui que procédera en partie Baudelaire. — Et enfin, dans les Pensées d'août, 1837, — et comme convaincu que le lyrisme ainsi conçu ne saur. .il avoir qu'un temps, — n'ayant plus rien lui-même d'intéressant à dire en vers, — il a fait des vers qui ne sont que d'assez mauvaise prose; — mais qui n'ont pas moins acclimaté dans la poésie française contemporaine le goût de l'insignifiant; — et la sympathie pour la médiocrité.
B. Le Critique.
1° De i824 à 1837. — C'est la période des Portraits littéraires et des Portraits contemporains; — période militante et active, — où, quand sa critique ne lui sert pas d'un moyen pour satisfaire des rancunes; — et distribuer les rangs par rapport à celui qu'il a luimême la prétention d'occuper comme poète ; — elle n'est guère que le journal de ses impressions personnelles; — et en ce sens purement romantique. — Mais il semble déjà que, dans la nature de ses impressions personnelles, — la curiosité de connaître les conditions des œuvres, — tienne plus de place que la satisfaction d'en dénoncer les défauts; — que le besoin de les juger;
— ou que le plaisir même d'en jouir; — et ainsi, d'une critique purement subjective, — se dégage et déjà se détache, — une critique psychologique, — dont la tendance est de subordonner l'étude ou l'examen des « œuvres » à la connaissance des « auteurs »,
des romans de George Sand, ou de ses imitateurs, et tandis qu'elle-même fait succéder les héroïnes paysannes de la Mare au Diable et de la Petite Fadette, l'école « du bon sens » oppose les comédies bourgeoises de Camille Doucet et d'Augier. On dépouille la courtisane de l'auréole poétique dont le romantisme l'avait couronnée, et au lieu de Marion Delorme ou de Lêlia, elle s'appelle Marguerite Gautier [Cf. la Dame aux Camélias, 1852]; Suzanne d'Ange [Cf. le Demi-Monde, 1855], ou Olympe Taverny [Cf. le Mariage d'Olympe, 1855]. Un exemple non moins significatif est celui d'un jeune écrivain qui, après avoir débuté, vers 1845, sous les auspices du romantisme, se retire insensiblement de ses maîtres, discrètement, sans
— et de la manière dont ils ont vécu. — Nouveauté de ce genre de critique à sa date; — et qu'il n'était pas sans analogie avec la nature des investigations que Balzac donnait pour objet à l'art du romancier; — ce qui explique peut-être l'acharnement de la guerre qu'ils se sont faite l'un à l'autre — Rara concordia fratrum!
— c'est surtout en littérature qu'on voit des frères ennemis; — et rien ne nous divise plus profondément que de tendre au même objet par des moyens opposés. — Mais, en dépit des différences, le roman de Balzac et la critique de Sainte-Beuve n'en comportaient pas moins la même sorte d' « indiscrétion » ; — la même « anatomie » des modèles ou la même « dissection » ; — la même tranquille audace; — et finalement ils rendaient le même effet de vie.
— Comparaison à cet égard de la critique de Yillemain avec la critique de Sainte-Beuve; — et combien la première est plus abstraite, plus décharnée, moins pénétrante et moins aiguë que la seconde.
2° De 1837 à 1850; — ou, du cours de Lausanne sur Port-Royal au cours de Liège sur Chateaubriand et son groupe littéraire. — C'est la période vraiment féconde ; celle où s'opère dans la manière de Sainte-Beuve; dégagée du romantisme, — par l'intermédiaire d'une connaissance plus exacte et plus approfondie de l'histoire ; — le rapprochement de la critique qui « sent » et de la critique qui « explique ». — Du livre de Port-Royal, et de son importance à cet égard. — Comment trois choses y sont menées de front, lesquelles sont : — l'examen des œuvres ; — l'analyse des sentiments ; — et
éclat ni fracas, en galant homme; et, dans le Village, 1852, clans Dalila, 1853, dans la Petite Comtesse, 1856, entreprend non plus seulement contre la courtisane, mais contre « la passion », une guerre qu'il soutiendra jusqu'à son dernier jour.
Cependant, du fond de sa solitude, où il peine sur le plus laborieux des chefs-d'œuvre, un autre encore passe en revue les gloires du romantisme ; n'en reconnaît aucune, sauf Hugo; se plaint que Lamartine écrit mal; reproche à Musset de n'avoir cru « ni à lui, ni à son art, mais à ses passions », le raille de son « dandysme», s'irrite de 1' « emphase avec laquelle il a célébré le sentiment, le cœur, Yamour » [Cf. Flaubert, Correspondance,
l'appréciation ou le jugement des idées [Cf. notamment les chapitres consacrés à Pascalj. — Comment trois qualités s'y unissent et s'y fortifient l'une l'autre : — la précision de l'historien; — la subtilité du psychologue; — la décision du juge [Cf. notamment les chapitres sur Montaigne ; — Saint François de Sales; — Corneille; — Boileau]. — Et comment enfin, de l'exemple ainsi donné, trois obligations définies en sont résultées pour la critique : — l'obligation d'expliquer; — l'obligation de classer; — et l'obligation enfin de tendre par le moyen de l'interprétation des œuvres à une connaissance « philosophique » de l'esprit humain. — Qu'il n'est pas douteux que, pour toutes ces raisons, Port-Royal soit l'un des grands livres de ce siècle; — et l'œuvre de Sainte-Beuve, en général, l'une des plus originales de notre temps; — comme enfin l'une des plus fécondes en conséquences.
3° De 1850 à 1870. — C'est la période des Causeries du lundi et des Nouveaux lundis; — la partie la plus vantée de l'œuvre de Sainte-Beuve; — mais non pas cependant la meilleure; — si trop de haines « actuelles » s'y mêlent constamment à l'appréciation des œuvres, mais surtout des hommes ; — s'il ne meurt pas un des contemporains du critique [Balzac, 1850; Musset, 1857; Yiguy, 1863], qu'il n'en profite ou qu'il n'en abuse pour régler avec eux le compte de ses anciennes rancunes; — et si l'exagération même de la méthode l'entraîne à ne se soucier presque plus des œuvres, mais uniquement des hommes. — Qu'à la vérité, aux environs de 1860, la nécessité de défendre sa propre originalité
t. II, p. 110, 1852]. La voix d'un poète répond à la sienne :
Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussière, La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été, Promène qui voudra sou cœur ensanglanté, Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière...
Et tous les deux, c'est comme s'ils disaient qu'on ne veut plus désormais de « confessions » ni de « confidences ». Sortons de nous-mêmes, et ouvrons les yeux! La nature et la société, l'art et la vie, la vérité, la beauté sont là qui invitent le poète, et le romancier, et l'auteur dramatique. Tout est « matière à littérature », excepte précisément ce qui l'a été pour le romantisme. Et tandis
contre quelques disciples qui se réclament de lui, — tels qu'Edmond Scherer, Ernest Renan, et ïaine, — l'oblige à préciser deux points qu'il ne veut pas abandonner. — Il établit donc victorieusement que, ce qu'il y a d'intéressant dans l'œuvre littéraire, c'est d'abord cette œuvre elle-même. — Il n'établit pas moins fortement que rien de général ne réussit à expliquer ce qu'il y a d'individuel dans un chef-d'œuvre ; — et qu'étant donné « la race », « le milieu », « le moment », qui sont les mêmes pour tous, — le grand problème est d'expliquer comment il se fait qu'on n'ait vu qu'un Tartufe et qu'une Phèdre; — qu'un Voltaire et qu'un Rousseau; — qu'une Eugénie Grandet et qu'une Valentine. — Mais, après cela, lui-même se désintéresse de ses propres principes; — comme des plus chers de ses anciens goûts; — l'histoire proprement dite l'attire de plus en plus; — il prend au sérieux son titre de « sénateur de l'Empire » ; — et il n'y a presque plus rien de l'auteur de Port-Royal dans son Etude sur Jomini, par exemple, ou dans son Essai sur Proudhon.
C. Le Philosophe; — et d'abord si cette appellation n'est pas bien ambitieuse pour lui; — en tant du moins qu'avoir une « philosophie » c'est avoir un système lié; —une vue générale des choses, ou seulement une « doctrine » [Cf. plus loin l'article Taine]. — Qu'en ce sens non seulement Sainte-Beuve n'a pas eu de « philosophie »; — mais son grand défaut, comme critique et comme historien de la littérature, — a été de ne pouvoir pas s'élever audessus de la « monographie ». — Ses contradictions théoriques
que, pour les Leconte de Lisle, pour les Flaubert, les Feuillet, les Dumas, les Aubier cette conviction se défraie
de l'étude ou de l'observation, se forme en eux presque à leur insu, les Taine et les Renan paraissent pour l'autoriser, raffermir, et la fonder en principe.
On ne se rend pas toujours compte à soi-même de la nature de son œuvre, ni de ses vraies origines. C'est ainsi que Renan n'a jamais voulu convenir, ne s'est jamais douté peut-être h quel point il était pénétré de l'esprit d'Auguste Comte; et Taine, qui se faisait gloire au contraire d'être positiviste, à travers la philosophie de Stuart Mill, ne s'étonnait pas seulement, on l'affligeait, quand on lui montrait quelles œuvres sont sorties de son Essai sur Balzac,
et sa versatilité naturelle d'humeur. — Mais que cette versatilité même et ces contradictions impliquent une espèce de philosophie ;
— dont le principe est de perfectionner son goût par la variété des disciplines qu'on lui impose; — et que c'est même là ce qu'on appelle du nom de dilettantisme. — Sainte-Beuve a été le dilettante de la critique; — et c'est en cette qualité qu'il semble avoir surtout agi sur ses contemporains.
3° Les Œuvres.
Les Œuvres de Sainte-Beuve comprennent : 1° ses Poésies : Joseph Delorme, 1829; les Consolations, 1830; et les Pensées d'août, 1837 ; — 2° son roman de Volupté, 1834, — et 3° ses OEuvres critiques, ainsi divisées :
Portraits littéraires. 3 volumes;
Portraits de femmes, 1 volume;
Portraits contemporains, 5 volumes;
Port-Royal, 5 volumes in-8° ou 7 volumes in-18;
Chateaubriand et son groupe littéraire, 2 volumes;
Causeries du lundi, 15 volumes;
Nouveaux lundis, 13 volumes.
Il y faut ajouter : Tableau de la Poésie française au xvie siècle ;
— ses Premiers lundis, trois volumes qu'on a formés après sa mort des articles qu'il n'avait pas lui-même réunis; — son Etude sur Virgile ; — et deux ou trois « nouvelles » assez insignifiantes.
Il n'a encore paru que trois volumes de sa Correspondance et presque rien de ses fameux Carnets.
1858, et de son Histoire de la Littérature anglaise, 1863. Il faut assurément distinguer! Le « naturalisme » de Taine, aussi bien que celui de Flaubert, était plus large, — il était surtout plus intelligent, — que ne l'était le réalisme des Courbet et des Champfleury ; et, par exemple, il n'excluait de ses « représentations » ni la beauté, ni le passé [Cf. Salammbô, Hèrodias, la Légende de saint Julien], sachant bien qu'il ne l'aurait pu faire sans exclure de l'art la notion même de l'art. De son côté, l'auteur de Y Histoire des langues sémitiques, 1848, et du célèbre Essai sur les Religions de V antiquité, 1853, pouvait bien croire et pouvait bien dire que « M. Comte, n'étant pas philologue, n'entendait rien aux sciences de
Troisième Epoque
Le Naturalisme.