‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 10 sur 85 · III. — Les chansonniers · texte numérisé non relu

III. — Les chansonniers

1® Lks Soluces. — Paulin Paris, son arliclo sui" /.es C/mnsonniers dans y Histoire littéraire de la France, t. XXI II; — (i. Uaynaud, liihliographic des chansonniers français des xm" et xiv" siècles, Paris, 188'i; — V. Jeanroy, les Origines de la Poésie lyrir/ue en France au Moyen-àge, Paris, 1889; — Ci. Paris, Les Origines de la Poésie lyrique en France, Paris, 1892.

l'i MANUEL DE L*HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE

la place, dans les Romans de la Tabie-Ro/ide [nw exemple ^ où l'histoire ne sert plus que de prétexte au trouvère pour exercer la fertilité de son invention ; — et le roman se détache ainsi de Vépopée.

h' épopée ne cesse pas d'exister; et les Chansons qui forment le « cycle de la Croisade », sont un témoignage assuré de la longue survivance du genre. Mais il n'est plus qu'une ombre, un reflet de lui-même, sans corps qui le soutienne, et d'où la couleur, d'où la vie se retirent insensiblement. D'un autre côté, à mesure que Ton conçoit mieux la grandeur purement humaine des événements historiques, Vépopée se change en chronique, comme dans la Chanson de Bertrand du Guesclin. Rien de plus prosaïque ni qu'il y ait moins de raisons de mettre en vers! Les auteurs le sentent bien, et surtout leurs lecteurs, ou plutôt leurs auditeurs. Trois ou quatre

2® Les diverses formes de la Poésie lyrique.

A. — Les Chansons de toile ou d'histoire; — et qu'elles sont contemporaines de l'épopée nationale, comme le prouvent : — leur tour essentiellement narratif; — le rôle que les femmes y jouent; [ce sont elles qui font les avances, et les hommes les traitent avec la brutalité dont ils usent toujours en pareil cas] ; — enfin l'indistinction des éléments épique, lyrique, et même dramatique. — L'élément épique domine dans les Chansons d'histoire proprement dites ; — l'élément dramatique se dégage dans les Pastourelles et Chansons à danser, dont le développement ultérieur aboutit, — sous l'influence des divertissements des Fêtes de Mai, — à de véritables pièces, telles que le Jeu de Robin et Marion, d'Adam de la Halle, 1260; — mais le second, l'élément lyrique ou personnel, n'apparaît qu'au contact de la poésie provençale.

B. — Caractère artificiel de la poésie provençale; — et qu'elle n'est qu'un jeu d'esprit; — dont le thème invariable est l'amour « courtois » ; — mais dont la valeur d'art n'est pas moins grande pour cela : Materiam superavit opus [Cf. dans la littérature grecque les poètes de l'époque alexandrine] ; — et dont les défauts autant que les qualités expliquent la fortune aristocratique.

siècles avant VArt poétique, ils se rendent compte que V épopée

Se soutient par la fable et vit de fictions.

Et comment ne s'aviseraient-ils pas, en lisant la Vie de saint Louis, du sire de Joinville, ou la Conquête de Constantinople, de Geoffroy de Villehardouin, que l'emploi de la prose n'enlève rien à l'intérêt d'un récit, fiit-il même héroïque ? Ce qu'en tout cas nous pouvons dire, c'est que maître Jehan Froissart, qui avait commencé d'écrire ses Chroniques en vers, pour faire plus d'honneur à Prouesse, les remet en prose; — et voilà Yhistoire à la fois détachée de V épopée et distinguée du roman.

Le sens et la nature de l'évolution sont donc ici bien clairs : il s'agit d'une différenciation des genres . Au lieu d'un seul genre, nous en avons trois désormais, — auxquels, si

C. — Les principaux représentants de la poésie lyrique en langue d'oil sont : Conon ou Quesne de Béthune, — Gace Brûlé, — Blondel de Nesle, — Guy, châtelain de Coucy; — Gautier d'Espinaus, — Gonlier de Soignies, — Tiiihaut de Cliampagne, roi de Navarre, — Charles d'Anjou, roi de Sicile, — Colin Muset, — et Rutebcuf. — Quelques rares « bourgeois » se sont aussi exercés dans ce genre, — notamment dans les « puys » du nord de la F'rance; — et parmi lesquels on cite : Adam de la Halle, — Jean Bodel, — Bande Fastoul, tous les trois d'Arras *.

D. — Si les uns ou les autres ont ajouté quelque chos(« à leurs modèles provençaux, — et qu'il semble (ju'ils aient pris lamour plus au sérieux. — Mais peut-être cela ne tient-il qu'au caractère de la langue; — moins formée, et par conséquent d'apparence plus naïve que la langue d'oc. — Ils ont toutefois expiimi' cpielques sentiments qu'on n'avait pas exprimés avant eux; — et, sous le raj)p()rl de la forme, quelques-unes de ces Chansons courtoises sont p<'ut-ètre ce que la littérature du Moyen-àg(; nous a laissé de plus achevé.

1. Noas ciiipriintoiiH cen doux lintcs do noiiin à M. G.iHtoii Pnris, dtinH hoii histoire de la Littrraturt française au Moyrn-i'igr, p. 184-187, 2' édition, 1890, HarluMIo.

l'on voulait, on en pourrait ajouter de surcroît un quatrième, Vépopée satirique^ de l'espèce de Baudoin de Sebourg ou du Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem^ — tous les trois nettement caractérisés; et, comme nous le disions, ce n'est aucune intervention du dehors qui les a ainsi séparés l'un de l'autre, mais au contraire une nécessité du dedans. On remarquera que la même différenciation de genres s'était autrefois opérée en Grèce, VOdyssée ayant certainement succédé à Vlliade, et les Histoires d'Hérodote à VOdyssée.

Une différenciation des classes^ dont l'origine lointaine se retrouverait dans le progrès de la civilisation générale, semble à peu près contemporaine de la dernière phase de la différenciation des genres.

Hicheuty le plus ancien des fabliaux qui nous soient parvenus, est de 1159, mais Richeut n'est qu'à peine un

E. — Dernière transformation de la poésie lyrique. — Développement des genres à forme fixe [Ballade, Rondeau, Virelai, Chant Royal]. — Disparition du sentiment personnel. — Guillaume de Machaut, — Eustache Deschamps, — Christine de Pisan, — Alain Chartier. — Caractère a circonstanciel » de leur œuvre; — ils essaient de faire de la poésie avec l'actualité. — Qu'il y a lieu de s étonner que, contemporains de du Gucsclin ou de Jeanne d'Arc, ils n'y aient pas mieux réussi [Cf. la plus connue des ballades d'Eustache Deschamps, sur du Guesclin] :

Estoc d'honneur et arbre de vaillance.

Ils s'efforcent aussi de « moraliser » ; — et, la poésie se confondant avec la prose, — il faut attendre au moins jusqu'à Charles d'Orléans et jusqu'à Villon pour voir reparaître le lyrisme.

3" Les Œuvres. — Romanzen und Pa.^tourellen, édition Karl Bartsch, Leipzig, 1870; — OEuvres complètes d'Adam de la Halle, édition Coussemaker, Paris, 1872.

Chansons de Conon de Béthune, édition Wallcnskold, Helsingfors, 1891; — OEuvres de Blondel de Nesle, édition Tarbé, Reims,

fabliau, et « la plupart des autres semblent être de la fin du xii" et du commencement du xiii^ siècle ». Les fabliaux attestent l'émancipation intellectuelle du vilain. On en peut dire autant du Roman de Renart et de la seconde partie du Roman de la Rose. Quelle que soit la portée satirique de ces œuvres, — et quand on la réduirait à ce que toute peinture de mœurs enferme nécessairement de moquerie , puisque enfin nous ne sommes pas des anges, — ce sont des œuvres « populaires, » où toute une classe de la société s'est fait comme qui dirait une littérature h son image, et dont elle s'amuse. L'unité sociale, dont les Chansons de geste étaient le témoignage éloquent, se brise; et la hiérarchie féodale s'immobilise un moment dans ses cadres. A des fonctions diverses répondent maintenant des habitudes nouvelles, et, de ces habitudes, s'engendrent des genres littéraires nouveaux.

1862; — Chansons du châtelain de Coiici, édition Fath, Iloidclbcrg, 1883; — Poésies de Thibaut de Champagne, éditions Lévesquc do la Ravallière, Paris, 1742, et Tarbé, 1851; — Trouvères Belges du XII*' au XIV^ siècles, édition Sclielcr, 1'^ série, lîrnxellos, 1876, et 2*^ série, Louvain, 1879; — Les plus anciens chansonniers français, édition Brakolmann, Paris, 1891, et Marbourg,

Les poésies de Guillaume de Macliaul sont encore presque toutes inédites. En revanche, on a déjà publié jusqu'à huit volumes des OEuvres d'Eustache Dcschamps.

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