III. — François Rabelais [Chinon, 1483, ou 90, ou 95; f
ou 53, Paris].
1° Les Sources. — Niceron , dans ses Hommes illustres, t. XXXII; — Chaufepié, dans son /)/c//o;i«a//'e, article Rabelais, très copieux et très important; — J. Ch. Bruuet : Recherches sur les
de quelle manière, en quel point précis l'influence a opéré, les effets n'en seraient pas moins certains, mais plus intérieurs et plus profonds seulement. [Cf. Emile Egger, L'hellénisme en France, Paris, 1869; et Voigt, Die Wiederbelebiing des classischen Alterthiims, trad. italienne de Valbusa, Florence, 1890.]
Et il faut tenir compte encore de la qualité propre du génie italien. « La plante humaine, selon le mot célèbre de Stendhal, nait-elle plus forte en Italie qu'ailleurs?» C'est une question, qu'il y aurait lieu de discuter, et, dans cette sorte de stupeur admirative que nos dilettantes éprouvent ou feignent d'éprouver en présence d'un César Borgia, — lequel peut-être, en sa qualité de fils de son père, était Espagnol autant qu'Italien, — on trouverait qu'il entre bien de l'ingénuité. Mais ce que l'on ne peut
Editions originales de Rabelais, Paris, 1834; et nouvelle édition, très augmentée, Paris, 1852; — A. Mayrargues : Rabelais, Paris, 1868; — Eugène Noël : Rabelais et son œm've, Paris, 1870;
— Emile Gebhart : Rabelais et la Renaissance, Paris, 1877, et 20 édition, Paris, 1893; — Jean Fleury : Rabelais, Paris, 1877;
— Paul Stapfer : Rabelais, sa personne, son génie et son œuvre, Paris, 1889; — René Millet : Rabelais, Paris, 1892, dans la collection des Grands Ecrivains français; — et enfin les Notices ou Notes des éditions le Duchat, le Motteux, Desoer, Burgaud des Marets, Moland, et Marly-La veaux.
2° La Li^:GEM)E Di: Hauki.ais. — Comment elle s'est fonn(>e : — les attaques des contemporains; — l'épitaplie de Rabelais par Ronsard :
Une vi^'nc prendra naissance De l'estomac et de In panse Du bon Rabebus qui boivuit Toujours, cependant qu'il vivait;...
— les démêlés de Rabelais avec les moines; — avec laSorbonne;
— avec Calvin; — les déclarations des Prologues; — le caractère général du roman de Rabelais; — et, à ce propos, qu'en dt'pit d'une tendance de la critique à vouloir que les hommes
46 MANUEL DE l'hISTOIRE OË Là LITTÉRATURE FRANÇAISE
nier, c'est que Dante, et Pétrarque, et Boccace n'aient mérité d'être appelés les « premiers des modernes » que pour avoir été marqués de quelque signe qui les distinguait de leurs contemporains, et que nous allons tout à l'heure essayer de préciser. Encore moins pouvons-nous méconnaître les conséquences des guerres de Charles VIII, de Louis XII et de François I". Le premier contact avec l'Italie fut en vérité pour nos Français une espèce de révélation. « Au milieu de la barbarie féodale dont le xv*^ siècle portait encore l'empreinte, l'Italie, — dit Michelet, — offrait le spectacle d'une vieille civilisation. Elle imposait aux étrangers, par l'autorité antique de la religion et toutes les pompes de l'opulence et des arts. » On ne saurait mieux dire ni plus juste. Joignez la séduction du climat et des mœurs. L'Italie de la Renaissance,
ressemblent à leurs œuvres, — Rabelais n'a rien eu, ni d'un ivrogne, ni d'un bouffon, ni incme d'un révolutionnaire ou d'un révolté. — L'opuscule de Ginguené sur l'Autorité de Rabelais dans la révolution présente (1791) ; — et les notes de l'édition Esmangart et Johanneau.
3° L'Œuvre de Rabelais.
A. Les Sources du Roman. — Le fond mythique ou mythologique [Cf. P. Sebillot, Gargantua dans les traditions populaires];
— et qu'il est douteux que Gargantua soit un « mythe solaire ».
— Il n'est pas certain non plus qu'il soit la caricature de François I*"". — Le fonds gaulois et la tradition du moyen âge ; — l'antiquité gréco-latine, et à ce propos de l'érudition de Rabelais : totius encyclopxdise profundissimum ahyssum ; — les écrivains de la Renaissance ; — de quelques emprunts de Rabelais : à Thomas Morus [l'abbaye de Thélème], — à Merlin Coccaie [les moutons de Dindenaul], — à Pogge [l'anneau d'Hans Carvcl], — à Cœlio Calcaguini [l'allégorie de Physis et d'Anliphysie, les Paroles dégelées], — à Cœlius Rhodiginus, etc., etc. — Les allusions historiques dans le roman de Rabelais ; — et la satire des mœurs contemporaines. — Imitation générale de l'Iliade dans les premiers livres, et de l'Odyssée dans les derniers [Cf. dans l'édition d'Amsterdam, 1741, chez Frédéric Bernard, un amusant
envahie, dévastée, foulée aux pieds par ces hommes du Nord, Allemands ou Français, s'empara subtilement de ses grossiers vainqueurs, comme autrefois la Grèce. Ils conçurent l'idée d'une autre vie, plus libre, plus ornée, plus (( humaine » en un mot, que celle qu'ils menaient depuis cinq ou six siècles. Un sentiment obscur du pouvoir de la beauté s'insinua jusque dans l'esprit des « gendarmes )) ou des lansquenets; l'Europe entière s'italianisa comme sans le savoir; et c'est alors enfin que, repassant les monts avec les armées de Charles Vlll, de Louis XII et de François I*"", le souffle de la Renaissance parut avoir détruit, en moins de cinquante ans, le peu qui survivait encore de la tradition du Moyen-age.
A cet égard, la Renaissance est bien l'œuvre du génie italien. Lorsque deux ou plusieurs éléments sont mis en
Parallèle entre Homère et Rabelais, par Dufresny, l'auteur des Lettres Siamoises].
B. Le sens du lioman; — et n étant pas nécessaire qu'un roman ait un sens ou une pliilosopiiie ; — comment se fait-il qu'on en cherche une dans le roman de Rabelais? — Le Prologue du premier livre;
— deux vers de Théodore de Hèze :
Qui sic jocatur, tractantcm ut séria vincat, Séria quum fuciet, die, rogo, quantus erit;
et quatre vers de Victor Hugo :
Rabelais, que nul no comprit;
11 berce Adam pour qu'il s'endorme
Et son éclat de rire énorme
Est un des gouffres de l'esprit;
— et du «langer de voii* dans lo roman de Ilal)elais trop de myst<^rc, et trop de profondeur.
Du roman de Uabclais comme satire des mciurs; — et, à ce propos de l'authenticité du V* livre. — Nécessité de préciser les dates : Pantagruel, livre premier, 153:}; Gargantua, 1535; Pantagruel, livre second, 15'i6; Pantagruel, livre troisième, \^h2. — Satire de la scolastique, — des moines en gén<''ral, — de la Cour
présence l'un de l'autre, il ne suffit pas (la science ellemême nous l'enseigne) qu'ils aient l'un pour l'autre des affinités électives, et il fi\ut qu'une force nouvelle intervienne du dehors pour opérer ou achever le mystère de leur combinaison. C'est à peu près ainsi que le génie italien a consommé l'œuvre de la Renaissance : il a été l'étincelle. Et non seulement, si l'on omettait l'élément italien, on méconnaîtrait le vrai caractère du mouvement de la Renaissance, mais c'est la formation aussi du classicisme qu'on aurait peine à s'expliquer, et ce sont les raisons de sa longue domination.
Le premier trait de ce nouvel esprit, c'est le dé^>eIoppe~ ment de V Individualisme. On va vouloir maintenant être « soi-même » avant tout; on va vouloir l'être « le plus possible » ; et, conséquemment, on va vouloir l'être « à tout
de Rome, — des rois et des grands, — de la magistrature et de la justice.
Du roman de Rabelais comme expression de l'idéal de la Renaissance : — la pédagogie de Rabelais; — le Pantagruélisnie; — la philosophie de la nature.
Du roman de Rabelais comme programme de réformes; — et qu'en beaucoup do points il n'a pas dû déplaire sous ce rapport à François I^, non plus qu'à Henri II. — Circonstances de la publication du troisième livre. — Les idées morales et politiques de Rabelais; — la part du médecin et du physiologiste dans son œuvre ; — la part du moine.
De quelques lacunes du roman de Rabelais. — Le mépris de la femme, et qu'à cet égard on n'est pas plus Gaulois que Rabelais. — Ce que l'on veut dire quand on dit qu'il n'a pas eu le sentiment de la beauté [Cf. Gebhart : Rabelais et la Renaissance]. — Il n'a pas eu non plus le sentiment de la tragédie de la vie. — Que pour toutes ces raisons, les « ordures dont il a semé ses écrits », comme dit La Bruyère, ne recouvrent aucune profondeur d'intention. — Comparaison à cet égard de Pantagruel avec les Voyages de Gulliver. — De l'obscurité de Rabelais; — et que là où il est obscur, c'est peut-être une question de savoir s'il s'est toujours compris lui-même.
LA FORMATION DK l'idÉAL CLASSIQUE 49
prix )). Tandis qu'auparavant, si Ton se trouvait, à Texpérience, différer sensiblement des hommes de sa race ou de sa classe, on en était presque humilié, comme d'une tare ou d'une difformité, c'est au contraire si Ton croit avoir découvert en soi quelque chose de distinctif et de singulier que l'on s'en formera désormais un motif d'orgueil. Est sanc calque naturaliter, ut in vultu et in gesUi sic in çoce et sermone quiddam suuni ac propriuin^ quod colère et castigare quant niutare quant facilius, tu m nielius atque feli" dus sit. Ainsi déjà s'exprimait Pétrarque dans une lettre à Boccace; et en effet on mettra désormais son point d'honneur à développer en soi ce quiddam suuni ac propriuniy c'est-à-dire à différer des autres, pour arriver à les surpasser. Rien de plus conforme à l'esprit antique, ni de plus opposé peut-être à celui du Moyen-àge. Non
C. La valeur littéraire du Roman. — Abondance, richesse et complexité de l'imagination de Rabelais ; — et que possédant au plus haut degré le don de voir, celui de peindre, et celui de conter, — il a eu même le don d'inventer de véritables mythes. — Allégorie, Mythe et Symbole. — \j humour de Rabelais. — Le don du rire.
— Le style de Rabelais, et qu il convient de distinguer deux époques dans son style; — dont la première est la meilleure.
— De quelques procédés de Rabelais. — Le don de 1 invention verbale; — comment Rabelais s'y laisse entraîner; — et, en s y abandonnant, s'élève parfois jusqu au lyrisme. — Qu'il ne semble pas que Rabelais ait fait école, et pourquoi?
'i<* Le vrai Rahklais. — Que, bien loin d avoir eu rien du ])Ouiron ni du révolutionnaire de la légende, Rabelais a été le plus adroit des hommes, et le plus prudent. — Ses relations avec les du Bellay, le cardinal de (^hàlillon, François I*^"" et Henri II; — Ses brouilleries avec (>alvin, et avec ICtienne Dolet [Cf. Richard (^opley Christie : Etienne Dolet, le martyr de la lienaissance. tr.id. Slryienski, Paris, ISSfij; — qui avaient failli le compromettre. — Rabelais cl la Cour de Rome. — Sa nomination à la cure de Meudon, en 1550. — Intervention personnelle du roi Henri II dans la publication du quatrième livre, en 1552. — Un passage de Théodore de Bèzc : Pantagruel, cum suo lihro qucm fecit imprimerc per favorem
seulement on voudra a surpasser » les autres, mais encore et de plus, on voudra qu'ils avouent leur infériorité. (/< -t ce que Dante appelle quelque part : lo ^rand disio d\>cccllenza, Taprc désir d'exceller, et Boccace l'ambition de se survivre à soi-même : perpeUiandi nominis desidci-iuni . On ne se contentera pas d'une supériorité « latente », en quelque sorte, et qui trouverait dans l'orgueilleuse mais silencieuse conscience d'elle-même sa principale satisfaction. Il faudra que cette supériorité soit publiquement reconnue, proclamée, couronnée; et elle le sera, comme on sait, non pas métaphoriquement, mais de fait. Le poète, l'écrivain, l'artiste se trouvent par là comme voués à une fatale, perpétuelle, et violente émulation de gloire. De toutes les manières, par tous les moyens, ils vont s'efforcer de se tirer de pair, et par tous les moyens
cardinalium... — Il résigne sa cure de Meudon eu 1552. — Sa mort à Paris, en 1553.
5^ Les Œuvres. — Si l'on néglige quelques Almanachs cl Jeux ou trois brochures, les OEuvres de Rabelais se réduisent à son roman, et il suffit ici d'en indiquer les principales éditions, qui sont :
(En original) les éditions de 1533, 1535, 15^42, 1546, ir)'.S. I.').')2, 1562 et 1564; et
(En œuvres complètes) l'édition des Elzévirs, 1663; — 1 édition le Duchat, Amsterdam, 1711, H. Desbordes; — l'édition de leDuchat et le Moteux, Amsterdam, 1741; J. F'. Bernard; — l'édition D. L. (de l'Aulnaye) Paris, 1820, Desoer; — et les éditions plus récoules, Rathery, Paris, 1857, F. Didot; — Jannet, Paris, 187 '• l'i. ..,1 -i t Marty-Laveaux, Paris, 1868-1881, Lemerre.