XV. — Le Burlesque
Il suffirait d'avoir nommé le burlesque, et de renvoyer à Boileau,si ce n'étaient trois observations relatives à l'origine du genre;
— à son vrai caractère ; — et ù ses conséquences :
l*' D'origine, il n'est pas français, ni gaulois ; — et Saiot-Amant, Scarron ou d'Assouci ne continuent en rien la tradition de Rabelais ; — mais il est italien [Cf. Yianey, Mathurin Régnier, Paris, 1896]; — et compliqué d'espagnol [Cf. tonte la série des Romans picaresques].
Pour son vrai caractère on est tenté de l'associer à la préciosité. — Voilure, dans ses petits vers [Cf. la pièce A une demoiselle qui
tins OU de son Ol/tonl Mais, en revanche, tout ce qu'il v avait de jeune et d'ardent en a été frappé comme d'une révélation.
Dirai-je que Bossuet lui-même en est comme transl'ormé? Le mot semblerait un peu Tort; et cependant, si son éloquence n'a jamais fait de plus grand progrès que dans le passage de sa première manière à la seconde, entre 1653 et 1658, — du Sermon sur la honte et la rigueur de Dieu au Panégyrique de saint Paul, — comment s'empêcher d'observer que ce progrès coïncide justement avec la plus grande vogue des Lettres provinciales ^
avait les manches de sa chemise retroussées et sales, el la pièce A M'l« de Bourbon qui avait pris médecine], a visiblement une tendance au burlesque ; — et d'un autre côté Saint-Amant et Scarron appartiennent à la société précieuse. — Les précieux raffinaient sur la nature et sur la vérité; — les burlesques font profession de les « outrer » l'une et l'autre; — mais tous ensemble ils sont de recelé dont nous avons cité plus haut la devise :
Chi non sa far slnpir, vada alla striglia...
Ils veulent se faire admirer; — el leur moyen à tous est d exciter lélonnement.
l-lnfin une conséquenc*' imporlanle du burlesque a été de diviser le parti du libertinaj^e : — d'un côté les Scari'on ou les Saint- Amant, qui s'arranfçeront de tout, i)onrvn qu'on ne contraigne pas leur humeur; — et de 1 aulr<', ceux {|ui ne se soucient pas tant de la liberté de vivre à leur guise que d<' penser comme il leur ]>lait.
XVI. — Biaise Pascal ^Clci-monl-Feirand , \(Vi:\; '[ U)Ù2, Paris].
1" Li:s SouucKH. — M'"'' Péi'ier ((iilberle PascaJi, VVc de /fiscal, 168'*; — Bayle, dans son Dictionnaire, article Pascal, KV.IG; — Condorcel. Klo^e de Pascal, dans la collection de ses Œuvres, 1770; — Hossul, Discours sur la vie et les ouvrat^rs de M. Pascal, 1779; — Sainte-Iîeuve, dans son Port-Jioyal, t. Il et III; •— Victor Cousin, Jacqueline Pascal. ISi'i; — Lélut. i.tmulette de Pascal,
158 MANUEL DE L^ttlSTOIRE DE LA LlTTERAtunE l^RÀNÇÀISfe
C'est également l'exemple de Pascal qui a mis en liberté la pensée de Boileau, si, comme nous le savons, les premières Satires ont été composées entre 1658 et 1660, et d'autre part, si nous n'ignorons pas l'admiration que Boileau gardera jusqu'à son dernier jour pour les P/'Of^mciales. A vrai dire, ce sont elles qui finiront par le rendre janséniste! Mais en attendant, ce sont bien elles aussi qui ouvrent, ou pour ainsi parler qui dessillent les yeux de Molière. Car V Etourdi est de 1653, et le Dépit amoureux est de 1655, mais de quel chef-d'œuvre en son genre ces imbroglios à l'italienne sont-ils à leur tour suivis? Evi-
1846; — Gazier, le Roman de Pascal, dans la Revue politique et littéraire du 2\ novembre 1877; — J. Bertrand, Biaise Pascal, Paris, 1891; — Ch. Adam, Pascal et J/"*^ de Roannez, Dijon, Bauny, Somme des péchés qui se commettent en tous états, 1630;
— Caramuel y Lobkowicz, Theologia moralis ad clarissima principia reducta, 1643; — Escobar, Liber theologise moralis, 1656, Paris, 42<^ édition [Cf. sur le fond de la question : Institutiones morales Alphonsianœ, ad usum scolarum accommodala; studio et cura démentis Mare, 1^ édit., Rome, 1893, ex typographia Paeis] ; — les Notices en tête de la plupart des éditions des Provinciales; — les PP. Annat, Nouet et Brisacier, S. J., Réponses aux Lettres provinciales, 1657; — Daniel, S. J., Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, 1694; — Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III.
Garasse, Doctrine curieuse des beaux esprits, 1623; — Et. Périer, Préface [anonyme] de la première édition des Pensées, 1670; — Voltaire, Remarques sur les pensées de M. Pascal, 1728* 1734; — Boullier, Sentiments sur la critique des Pensées de Pascal, 1741; — Condorcet, son édition des Pensées, 1776; ^les Notices en tête des éditions des Pensées, depuis celle de F'ranlin, Dijon, 1835, jusqu'à celle de M. Guthlin, Paris, 1896;
— A. Yinet, Etudes sur Biaise Pascal, 1833-1844 [réunies en un volume sous la date de 1848] ; — Victor Cousin, Études sur Pascal, Paris, 1842, 1844; — Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III; — Gory, les Pensées de Pascal considérées comme apologie du christianisme, Paris, 1883; — Edouard Droz, Étude sur le scepticisme de
deninient Molière, Boileaii, Bossuet ont lu les Lettres pros>inciaIes. Mais, quand nous n'en aurions pas la preuve, il resterait qu'en achevant de purifier l'atmosphère littéraire du temps, et d'en balayer les derniers nuages qui l'obscurcissaient encore, les Proç>inciales ont au moins, en le rendant possible, préparé tout ce que nous allons voir leur succéder maintenant de chefs-d'œuvre. A micôte ou à mi-chemin de l'emphase de Balzac et de la préciosité de Voiture, qui procédaient aussi bien l'une et l'autre de la même prétention d'orner, d'embellir, de déguiser la nature, elles ont fondé l'école du naturel; et.
Pascal, Parisj 1886; — Sully Prudhoinme, La philosophie de Pascal, dans la Revue des Deux Mondes, juillet et nov. 1890.
20 L'Homme et l'Ecuivain. — Diversité des opinions que l'on s est formées de Pascal. — Les uns [Voltaire et Condorcet] n'ont vu guère en lui qu'un « fanatique », ou pour le moins un « sectaire » ;
— d'autres en ont fait un « nnstique » ; — et d'autres [Sainte- Beuve] un quasi romantique, incroyant ou croyant par accès. — 11 y eu a aussi qui l'ont attaqué sur son « scepticisme » [Cf. V. Cousin, Etudes sur Pascal; et en sens opposé, Dro/, Etude sur le scepticisme de Pascal, p. 18 et suiv.], — et, à ce propos, de la quantité d'idées fausses que V. (lousin a jetées dans la circulation littéraire. — Que la «liversité de ces interprétations ne procède :
— que de l'état de mutilation où nous sont parvenues les Pe/isées;
— de 1 erreur tjue Ion commet en y voulant voir une espèce de « confession « de Pascal, tandis (juClles ne sont (jue les matériaux d'une « Apolof,a'li(iue » ; — et du peu d'attention (pie 1 on donne ù la succession des époques de la vie de Pascal.
Naissance de Pascal. — Sa famille; — son éducation; — pi-écocilc de son génie [Cf. J. Bertrand, Pascal -, — son Traité des sectiens coniques, I6.'i9; — sa machine aritlunétique, 10V2; — ses expériences sur le vide, i6'i6; ^- et (|ue tout cela suffit à caractériser en lui ce don de grande invention qu On lui a ridiculement disputé [Cf. une diatribe de Nodier, dans ses Questions de littérature légale], — Sa conversion au jansc'nisnie, Mi'if); — et sa première grande maladie ICf. M™'' Périer, Vie de l'ascal : — j)remiers rapports avec Porl-Royal. — La vie mondaine de Pascal, lô^iD- 165li; — sa liaison avec le chevalier de .Mi'rc' et le duc de Hoanne/..
par une de ces ironies fréquentes clans l'histoire, il se rencontre ainsi que, de tous nos grands écrivains, c'est celui dont Tintransigeance morale a été le plus hostile à la nature, — et même à la raison, — qui néanmoins a le plus fait pour diriger nos Molière et nos Boileau, j'y ajoute maintenant nos La Fontaine et nos Racine, dans la voie de « Timitation de la nature » et du respect des « droits de la raison ».
On ne saurait guère imaginer de génie plus différent de celui de Molière que le génie de Racine, à moins peut-être que les rapports ne soient plus difficiles encore
— Le prétendu roman de Pascal. — Si Pascal a été « joueur », comme le veut Sainte-Beuve; — « beau, souffrant, plein de langueur et d'ardeur, impétueux et réfléchi, superbe et mélancolique », comme le peint Cousin; — ou, comme le croit un autre encore, s'il a rêvé de jouer un personnage politique [Cf. Derome, dans son édition des Provinciales]. — Que nous n'avons pas besoin de ces suppositions pour comprendre qu'il se soit occupé du calcul des probabilités; — qu'il ait écrit le Discours sur les passions de l'amour, en admettant qu'il en soit l'auteur; — et ceux que Nicole nous a résumés sous le titre de Discours sur la condition des grands. — La seconde conversion de Pascal, 1654; — et qu'il faut l'entendre du passage d'une religion plus libre en ses pratiques à une religion plus exacte. — Ses visites à Port-Royal. — Influence que prend sur lui sa sœur Jacqueline [Cf. V. Cousin, Jacqueline Pascal, notamment les deux lettres de la sœur Sainte-Euphémie [Jacqueline] à M'"° Périer, p. 240 et suiv.]. — S'il faut placer à celte époque l'Entretien avec M. de Saci; — l'invention du hof/uet; — celle de la brouette; — lidée des omnibus. — Conversion définitive et entrée à Port-Royal, 1655. — Le miracle de la sainte Épine, mars 1656 [Cf. Jacqueline Pascal], — Si Pascal n'a pas conçu dès lors le dessein de ses Pensées, et si l'occasion des Provinciales n'est pas venue le traverser? — Avantages de cette hypothèse. — Elle explique à la fois la croissante audace des Provinciales à partir de la sixième et de la septième] — et, dans les dernières, l'étroite soudure, et trop inaperçue, qui se fait de la conclusion des Provinciales au dessein général des Pensées.
LA NATIONALISATION DE LA LITTÉRATURE iGl
à préciser entre la nonchalance épicurienne de La Fontaine et la sévérité bourgeoise de Boileau. Cependant ces quatre grands hommes ne s'en sont pas moins, non seulement connus et appréciés, mais aimés; et l'hôtellerie sans nom où se rencontrèrent, un jour de l'année 1548, Ronsard et Du Bellay, n'est pas plus célèbre dans l'histoire littéraire que ce cabaret classique du Mouton blanc, où se réunis* saient Ariste et Gélaste, Acanthe et Polyphile. Qu'y avaitil donc de commun entre les (piatre amis? Deux ou trois idées seulement, pas davantage, mais deux ou trois idées fécondes. Ils croyaient tous les quatre que le principe de
La question de fait dans les trois premières Provinciales, — et qu'elle est de peu d'importance. — Comment Pascal, en changeant de tactique à partir de la ^f/af/'/t'/^e lettre, a posé la vraie question, la question de fond, — et sur son vrai terrain. — Il s'agissait de savoir qui prendrait la direction de l'opinion, jésuites ou jansénistes; — et plus généralement laquelle des deux triompherait, d'une moi-ale presque mondaine, ou d'une morale intransigeante [Cf., dans les Pensées, le fragment intitulé : Comparaison des premiers chrétiens et de ceux d'aujourd hui\. — Qu il se jiourrait que Pascal, en ayant raison d'attaquer les e.xcès du probabilisme, eût toutefois eu tort d'envelopper la casuistique dans ses railleries; — et que ce tort est bien plus grave que d'avoir, comme il l'a fait, « arrange » quehjues citations. — Car, pour qu<'lques citations dont on [)eut discuter l'exactitude entière, il en eût trouvé vingt autres; — mais s'il conquérait à sa sévérité quehjues âmes très pures, il risquait <1 en irriter de moins pures, qui sont aussi des junes [Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, livre IH, dans son chapifre sui* la morale des honnêtes f;ens\. — Les Provinciales, de la (juatrième à Li quinzii'me inclusivement, ont failli ruiner le cri'-dil moral des jésuites; — mais (juelque chose de la religion même v aurait également péri ; — si le dessein des Pensées futures ne transparaissait déjà dans les trois dernières.
La première édition des Pensées, lf)70; —et hs enrichissements successifs du U\lv : — en 1727 ! lettre d»- revè(|ue de Montpellier à l'évèque de Soissonsj, — en 1728 [Mémoires de littérature et d'his^ toire du Père Desmoletsj, — en 1770 «'dition CondorcetJ, — en 1779 [édition BossutJ, — en IH'il [ra|)p()rl de V. CousinJ, — en 18'i4 [édi-
[Tart consiste essentiellement dans rimitatioii de la nature, et, à ce propos, je me suis efforcé de montrer, en plus d'une occasion, que, ce qu'ils admiraient dans les anciens, c'était la fidélité de cette imitation [Cf. tEç'oiiition des genres f t. I, Paris, 1889]. Ils ne les admiraient pas du tout d'être les anciens, et ils l'ont dit assez clairement : « Les anciens sont les anciens et nous sommes les gens de maintenant » ; mais ils les admiraient « d'avoir bien attrapé la nature », sans doute comme étant plus près d'elle : Novilas tum florida mundil Ils croyaient, en second lieu, que, si l'imitation de la nature est le principe
lion Faugère], — en 1879 [édition Molinier]. — Peut-on rétablir le dessein de l'Apologie de Pascal? — Tentatives en ce sens de Frantin, 1835; — Faugère, 1844; — Astié, 1856; — Rocher, 1873; — Molinier, 1879. — Qu'elles ont toutes échoué, comme elles échoueront toutes en tant qu'il s'agira de mettre à leur vraie place les fragments du livre inachevé. — Mais ou peut s'en former une idée générale; — dont l'esprit est donné par l'esprit même de VAugustinus; — si les Pensées de Pascal sont les fragments d'une apologétique janséniste. — Joignons maintenant à VAugustinus. parmi les lectures de Pascal : les Essais de Montaigne; la Sagesse de Charron; VÉpictète et la Sainte Philosophie de Du Vair; les Lettres et les Traités de Balzac. — C'est ce qu'il a comme ajouté do mondain [on veut dire de propre à persuader le monde] aux raisonnements de VAugustinus. — Il y a ajouté, de son fonds plus personnel encore, sou intention de convertir les « libertins », — qu'au courant de sa vie mondaine il avait eu l'occasion de connaître et même de fréquenter; — et sa conviction d'avoir été, dans le miracle de la sainte Épine, l'objet d'un décret nominatif de Dieu. — Si nous tenons compte après cela de la succession des dates, soit : 1654, V Entretien avec M. de Saci; — 1655, l'entrée à Port-Royal; — 1656, le miracle de la sainte Kpine ; — 1657, les dernières Provinciales'^ — et 1658 ou 1659, l'exposition du plan de son Apologie tel que nous l'a transmis son neveu Etienne Périer, nous pouvons nous figurer le dessein de Pascal à peu près de la manière suivante :
Tout en nous et autour de nous nous crie notre misère ; — et, dans la débilité de notre machine, — comme dans les vices de l'or*
LA XATIONALISATION DE LA LITTERATtRE 163
OU le « commencement » de l'art, cela veut dire sans doute en bon fiançais qu'elle n'en est pas l'objet ou la a fin », et que l'écrivain manque h sa mission ou à sa (onction, qui ne se propose pas en quelque mesure, comme le dira bientôt Bossuet, de « perlectionner la nature » : il n'a pas dit de « l'embellir » ! Et ils croyaient enfin que le moyen le plus sur d'atteindre ce but, ou, — si l'on me permet cette expression un peu pédantesque, — de dégager cette « fin » de ce « principe «, était le perpétuel souci de la forme ou du style.
C'est cette communauté d'idées qu'on retrouve partout,
gauisatioii sociale, — ou comme encore clans l'impuissance de la raison; — nous ne trouvons que des motifs de désespérer. — D'où vient donc la protestation qui s élève du fond de ce désespoir même? — l'exception qu'à ce titre nous constituons dans la nature? — et l'invincible confiance que nous avons dans une destinée meilleure? — C est ce que nous saurons si nous acceptons le dogme d'une chute originelle, — l'obligation qui nous a été imposée de l'expier, — et le dogme de la rédemption, — lesquels se trouvent être précisément les dogmes essentiels du christianisme. — Répugnons-nous peut-être à les accepter? — Considérons en ce cas qu'il nous suffit d'y croire pour être aussi bons que nous le puissions cire parmi les hommes; — que ces dogmes ont d ailleurs été ligures par 1 ancienne loi, — annoncés par les j)ropiiètes, — confirmés par les miracles; — et qu'enfin, à défaut de notre raison, nous y pouvons toujouis incliner nos volontés.
Qu'il n'y a pas un « seul <> fragment des Pensées cjui ne tende à établir quelqu'une des propositions j)récédenles; — mais (jue, pour bien s'en rendre compte, il faut songei* que, dans la pensée de Pascal, son apologie était à la fois dirigée contre les libertins, — contre les philosophes, — contre les jésuites, — et contre h.'s Juifs. — Importance de cette observation. — De la valeur apologétique actuelle des Pensées de Pascal. — [Cf. Sainte-Beuve, Port-Ruyal, t. III, aux appendices, et A. Cory, Les Pensées de Pascal considérées comme apologie du christianisme. Paris, ISH.T] — De (|uelques faits nouveaux dont 1 apologéli(|ue doit aujourd'hui tenir compte; — et, à cv. propos, de la science des religions comparées. -— D'une confirmation singulière apportée ;'i l'aiiologétiqMe de
16^ MANUEL DE L HISTOIRE DE LA LtTTERAtURE PRANÇAl^Ë
dans les Satires de Boileau comme dans les Comédies de Molière, dans les préfaces de Racine comme dans les aveux de La Fontaine. Et rien n'était plus nouveau, si l'on ne regarde autour d'eux qu'aux idées de leurs contemporains, mais rien aussi ne l'était moins, si c'était bien le but qu'on s'était proposé depuis tantôt cent ans. Après un siècle de tâtonnements et d'eftbrts, pendant lequel on avait demandé tour à tour aux Anciens, aux Italiens et aux Espagnols les moyens d'atteindre ce que l'on ne voyait pas très clairement, on le voyait enfin, et
Pascal parle pessimisme de Schopenhauer; — et par la doctrine de l'évolution [Cf. Brunetière, La Moralité de la doctrine évolutive, Paris, 1896]. — Que la valeur morale de 1 apologie de Pascal subsiste tout entière en tant que la certitude rationnelle n'est pas la seule forme ou la seule espèce de certitude; — que l'homme ne naît pas bon ; — et que rien d'humain ne s'organise sur des principes purement humains.
Du style de Pascal, — et qu'il n'y a rien en français qui soit au-dessus de quelques-unes des Provinciales; — à moins que ce ne soient quelques fragments des Pensées. — Si la grâce, ou (pour ne pas avoir l'air de jouer sur les mots) si la tendresse et la douceur y manquent ? — Mais qu'en tout cas, de la simplicité la plus familière à la plus haute éloquence, ce style remplit tout l'entredeux. — La « rhétorique de Pascal », — et qu'elle ne consiste pas à n'en point avoir du tout; — mais à en faire servir les moyens mêmes à leur destruction; — et à n'user de l'art que pour imiter plus lidèleraent la nature. — Du sentiment de l'obscur dans la prose de Pascal; — de sa manière d'intervenir de sa personne dans la cause qu'il plaide; — de la profondeur de sa sensibilité;
— et de la « poésie » qui résulte du mélange de tous ces éléments.
— De quelques autres qualités du style de Pascal : — sa concision tranchante; — sa plénitude, — et sa « densité ». — Le mot de Saint-Beuve : « Pascal, admirable écrivain quand il achève, est encore supérieur là où il fut interrompu ».
3*^ Lks Œuvkks. — Nous ne mentionnons ici que pour mémoire les OEuvres scientifiques de Pascal, parmi lesquelles nous citerons les Essais pour les coniques, 16'i0; — son Avis à ceux qui verront la machine arithmétique, 1645; — les Expériences touchant le vide,
les moyens n'en consistaient qu'à s'affranchir de l'imitation des Espagnols et des Italiens, pour se mettre, comme autrefois les Anciens, en face de la nature. « L'imitation de la nature, voilà le grand point, dira plus tard un peintre illustre, et toutes les règles ne sont faites que pour nous mettre a même de Fijuiter plus aisément. )> [Cf. une Conférence d'Oudry dans le Dictionnaire des Beaux- Arts de Watelet, t. I, Paris, 1760.] Une dernière coïncidence, de celles que l'on ne peut prévoir, et qui font, pour cette raison môme, l'attrait changeant et toujours
1647; — son Récit de la grande expérience de l'équilibre des liqueurs, 1648; — son Traité du triangle arithmétique, 165'i; — et les écrits relatifs à la Roulette^ 1658 [Cf. A. Desboves, Étude sur Pascal et les Géomètres contemporains, Paris, 1878].
Les principales éditions des Pro^'inciales et des Pensées sont :
Des Provinciales : — les éditions originales, 1656-1657, dont les recueils factices présentent entre eux d'assez grandes difféi-ences ; — la traduction latine donnée par Nicole, sous le nom de Wendrock, 1658; — l'édition de 1659, à Cologne, chez Nicolas Schouten^ — l'édition Maynard; l'aris, 1851, Firmin Didot; — l'édition Deronie, Paris, 1880-1885, (iarnicr: — l'édition Faugère, Paris. 1886-1895, Hachette,
Des Pensées : — l'<''(liii()ii oi-lgiualc, Paiis, ir)(')9-1670 dont on connaît au moins cinq exemplaii-es ass<'z différents; — 1 ('(lilionde Condorcet, Paris, 1776; — l'c'dition Frantin, Dijon, 18:55, Lagicr; — l'édition Faugère, l'aris, 18'i'i, Andricux; — 1 édition llavel, Paris, 1852, 1887, Dezobry, et Delagrave; — lédilion Astié, Lausanne, 1857, Bri(h'I ; — lé-dition Hocher, Tours, 187:{, Manie; — lédition Molinier, Paris, 1879, Lemerre ; — 1 «'ditioii (iulhlin, Paris. 1896, Lethielleux; — et lédition .Michaud, l''rihurgi Ilelvetiorum, 1896, dans la collection (h-s Coller/anea Frihurgensia.
Aucune de ces éditions ne reproduit la prt'ccdcMle. et il n'y en a pas une que l'on ne rioive consulter pour des raisons particulières : théologiques, crili(|ues, litN'raires ou j>al(''ographi<jues.
On joint d'ordinaire aux Pensées (|ueh|nes o|)US(MiIes dont les plus importants sont : V l'entretien avec M. de Saci : — Trois discours sur la condition des grands; — De l esprit géométrique; — la Préface du Traité du vide; — et les Lettres à .)/"•' de Roanncz.
nouveau de l'histoire, allait sauver ce principe des conséquences abusives qu'on en eût pu tirer en d'autres temps : Mazarin venait de mourir; Anne d'Autriche allait bientôt le suivre dans la tombe; et T.ouis XIV venait d'inaugurer par trois ou quatre? coups d'éclat son gouvernement personnel.
Il était jeune alors, le grand roi, galant et magnifique; et rien n'était moins compassé, moins solennel, moins pompeux que sa jeune cour, ne ressemblait moins à l'idée que l'on s'en forme sur le modèle de ses dernières années.
Cinquième FI p o q u e
De la « première » des « Précieuses ridicules »
au début de la querelle des anciens et des modernes.
I. — François [VI], duc delà Rochefoucauld [Paris, 1613; f 1680, ParisJ.
1° Lfs Sources. — La Rochefoucauld lui-nièmc, dans ses Mémoires [Cf. Mémoires du cardinal de Retz et Lettres de M"^"" de Sévigné] ; — Sainte-Beuve, Portraits de femmes [M'"° de Longueville, M"io de Sablé, M»"*» de La Fayette, M. de la Rochefoucauld], 1840; — V. Cousin, Madame de Sablé, 1858; — Éd. de Barthélémy, Les Amis de il/"^« de Sablé, Paris, 1865; — Gilbert, Notice sur La Rochefoucauld en tète do son édition des CEuvrcs, Paris, 1858; — d'IIaussonville, Madame de La Fayette, Paris, 1801; — J. Bourdeau, La Rochefoucauld, Paris, 1893.
A. Vinot, Les Moralistes français au xvii° siècle : La Rochefoucauld, 1837; — Prévost-Paradol, /Î7«</c.ç swr les moralistes français, 1865.
LA NATIONALISATION DK LA LITTEnATURE 167
Interrogez plutôt les témoins des débuts du règne : M'"" de Motteville en ses Mémoires, M""' de La Fayette dans son Histoire de Madame Henriette, Montglat, Loret dans sa Gazette, Bussy dans son Histoire des Gaules, et Molière enfin, Molière lui-même, l'adroit Molière, dans sa relation des Plaisirs de FHe eneJiantée. Au sortir de la contrainte un peu mélancolique, chagrine même, du règne précédent, et au lendemain des agitations, puériles, mais pourtant
2" L'Homme i:t l'Ecrivain. — Sa famille et ses débuts dans le monde; — le liseur de romans. — lu Ami des femmes : — la duchesse de Chevreuse commence sa fortune, — qu'il compromet dans son aventure avec la duchesse de Longueville ; — il se console de ses ambitions déçues dans 1 intimité de la marquise de Sablé; — et il termine une vie d'épicurien auprès de la comtesse de La Fayette. — A cette expérience des choses de l'amour et du grand monde ajoutez celle de la politique; — ou du moins de l'intrigue; — et les qualités ou les défauts du grand seigneur homme de lettres, qui sont : — la supériorité d'aisance et de goût; — la préoccupation de n'être pas dupe; — lindépendance d'esprit; — et limperlinence [Cf. Fénelon et Chateaubriand].
Comment sest composé le livre des Maximes, — et qu il est une quintessence de lesprit précieux. — Les dîners de M""' de Sablé, ses « potages » et ses « conhlures » |Cf. (Cousin, Madame de Saldc, p. 105 et suiv.j. — La fureur des Maximes dans le salon de M" "^ de Sablé. — ComnuMit cette fureur j)r()cède, (juanl au fond, du même é'tat desprit (\ur les analyses psychologi(jues du roman de M"*' de Scudéri ; — et <|uant à la forme, du goût r«''gnant à l'hôtel de Uambouillet. — Premiers écrits (h> la Rochefoucauld : son Portrait par lui-mfime. lOoî»; — ses Mémoires, ir)r)2 ; — et, à ce propos, de 1 état d'esprit d un liomnie cjui publie lui-nu''me ses Mémoires de son vivant [Cf. (^hateaubrianrP. — La pr(''|)aratioM du livre des Maximes — On \v communifjuc aux amis i.W (iilbcrt, dans son (*dition, t. I, Jugements des contemporains, p. .'{72-:{l>8] ; — et on le donne même au publif sans le lui donner !(>f. \N illems. Élude sur la /"" édition des Maximes, I8G'|i. — Si cette manière d'éprouver ro[)inion (Mait aussi fri-quentc cpTon Ta cpielcjucfois pré'lenchi .'
De la valeur des Maximes, cl (juOn la ('trangemenl surfaite. — ï>a Rochefoucauld a-t-il un syslêinc ou scub'ment une " doctrine » ?
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désastreuses, de la Fronde, une ardeur de divertissement, une avidité de jouir, une sorte de fureur de vivre s'était emparée de la cour, et du prince, et de la brillante jeunesse, hommes et femmes, qui lui faisait cortège. Dans ces jardins a enchantés » de Versailles et de Fontainebleau, — c'est M""" de Motteville qui les appelle ainsi, — mille intrigues se nouaient, se dénouaient, s'enchevêtraient, se contrariaient, qui faisaient gronder d'indigna-
— Qu'elle ne consiste, s'il en a une, qu'à s'en prendre aux hommes en général des défauts de sa propre nature. — Les Maximes ne sont que le résumé de son expérience de la vie; — et l'expérience de La Rochefoucauld est hornée de trois côtés : — par sa grande ignorance; — par l'étroitesse relative du milieu où il a vécu; — par son indifférence aux grandes questions. — Banalité de quelques-unes de ses Maximes [Cf. édition Gilbert, Max., 2, 31, 79, 132, 134, 174, etc.]. — Répétitions dans les Maximes [Cf. sur l'amour, 74, 76, 77, 136, ou sur la fortune, 53, 57, 58, 60, 165, 470]. — Absence de composition et d'ordre dans les Maximes. — Le style des Maximes et sa conformité avec l'idée du style précieux [Cf. 4, 115, 175, 252, 355, etc.]. — Si cette préciosité ne va pas jusqu'au galimatias [Cf. 69, 78, 97]. — Mais il en reste quelques-unes qui méritent la réputation qu'on leur a faite : — de réelle ingéniosité [Cf. 165, 182, 218]; — de vivacité [Cf. 19, 367, 370] — et surtout de netteté. — Comment cette dernière qualité, tout à fait rare jusqu'alors, a sans doute assuré le succès du livre.
Si La Rochefoucauld a été le collaborateur de M"^^^ de La Fayette?
— Le mot du Segraisiana : « M'"*' de La Fayette disait de M. de La Rochefoucauld : « Il m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur ». — Les premiers romans de M'"® de La Fayette : la Princesse de Montpensier, 1660; — Zayde, 1670; — la Princesse de Clèves, 1672. — Témoignage à ce sujet de M™» de Scudéri [Cf. Correspondance de liussy-Rabutin, éd. Lalanne, III, 340],
— et de ne pas confondre M™*' de Scudéri, la femme de Georges, avec Madeleine, sa belle-sœur. — Qu'en dernière analyse, il est difficile de rien reconnaître dans la Princesse de Clèves qui porte la marque de La Rochefoucauld ; — qu'il est seulement vrai que la Princesse de Clèves et les Maximes sont également, et en des genres un peu différents, des « fleurs » naturelles de l'esprit précieux; — et qu'il n'y a ni dans les unes ni dans l'autre de trace
tion les pédants de vertu, ceux que Molière, du consentement du roi, peut-être, et en tout cas à son grand contentement, attaquait dans son Tardfffe. Il semblait, — dit un historien, dont je me reprocherais d'emprunter l'idée sans en reproduire aussi la phrase, « il semblait que la volupté s'empressât d'entourer de ses guirlandes et de couvrir de ses fleurs ce tronc qu'elle se montrait jalouse de disputer à la gloire » [Cf. Walckenaër, Mémoires
de « carlésianisiiie ») ; — mais qu il est facile d'y en signaler du « jansénisme » [Cf. la préface de la première édition].
De la place de La Rochefoucauld dans la littérature de son temps; — et de l'abus qu'il y aurait à en faire « un grand éciivain ». — Un «grand écrivain» est toujours abondant, fécond, et plus varié surtout que ne l'a été La Rochefoucauld. — Qu'à ce titre, et dans tous les sens du mot, on peut l'appeler « un rare écrivain » : — rare en tant que stérile; — rare en tant qu'original; — et là où il est bon, rare enfin en tant cpiexquis.
'i^ Les Œuvues. — Portrait de M. de La liocliefoucauld, dans la collection des Portraits de J/"'- de Montpensier, 1659; — Mémoires de M. D. L. R., Cologne, 1662, Vandyck ; — Réflexions ou sentences, et Maximes morales. La Haye, 166'», J. et 1). Stencker, réimprimé par M. Alphonse Pauly, Paris, 188.'{, 1). Morgand. — L'édition vraiment « originale » n'en demeure pas moins 1 édition de 1665, Paris, chez Rarhin.
Nous avons encore de La Rochefoucauld quelques Opuscules ou fragments que l'on a joints, suivant leur nature, tantôt aux éditions de ses Mémoires, et tantôt aux cditions de ses Maximes; — et une centaine de Lettres.
I^a dernière édition (|u il ait doiini'c hii-nu'nic de ses Ma.rimes est celle de 1678, contenant ô'il maximes au lieu de .'U'i; — la meilleure édition dvs Œuvres est celle de MM.Ciilhert et (iourdault; Paris, 1868-188:{, llachelte.
H. — Jean-Baptiste Poquelin de Molière Paris. 1621; -j- 1673, Paris].
lo Les Sources •. — Havh' , dans son l>ictionnaire. article
1. ConfcrcT: In /iHiHopraphie mnUrrmqur <Ic NL l'niil Lnrroix, l'nrii». 1875. Ati^Uflc Fontaine.
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sur Madame de Séngné, t. II, Paris, 1844]. Ce n'était que festins, collations, promenades, carrousels, divertissements sur Teau, « bains en rivière », mascarades, concerts, comédies et ballets, d'où naissait et se dégageait, non sans quelque dommage des mœurs, une politesse nouvelle, moins apprêtée, plus libre que l'ancienne, également éloignée
De la grande raideur des vertus des vieux âges
PoQUELiN, 1695; — Grimarest, La Vie de M. de Molière, 1705; — ^2i\\\c:i, Jugements des savants, n° 1520, t. V de l'édition de 1722; — les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, t. X, 1747; — J, Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, 1825, — et 5° édition, 1863; — Bazin, Notes historiques sur la vie de Molière, 1847, 1848, 1849, 1851 ; — Soulié, Recherches sur Molière et sur sa famille, Paris, 1863; — Jal, dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, articles Béjart et Molikke, 1864, et 2^ édition, Paris, 1872; — J. Loiseleur, les Points obscurs de la vie de Molière, Paris, 1877; — L. Molaud, Molière, sa vie et ses ouvrages, 2*^ édition, Paris, 1885; — Henri Chardon, Monsieur de Modène... et Madeleine Béjart, Paris, 1886; — G. Larroumet, la Comédie de Molière, lauteur et le milieu, Paris, 1887; — Paul Mesnard, Notice, formant le tome X du Molière de la collection des Grands Écrivains de la France, 1889; — G. Monval, Le Moliériste, 10 volumes, de 1879 à 1889. [Les brochures relatives au passage de Molière dans telle ou telle ville de province, trop nombreuses pour qu'on puisse ici les énumérer, sont presque toutes visées dans ces cinq derniers ouvrages.]
Vauvenargues, Réflexions critiques sur quelques poètes, 1746; — Diderot, Entretiens sur le Fils naturel, et Essai sur la poésie dramatique, 1758; — Rousseau, Lettre sur les spectacles, 1758; — Chamfort, Éloge de Molière, 1769; — N. Lemcrcier, Cours analytique de //«e'm/w/e, 1810-1816, t. IV; — Schlegel, Cours de littérature dramatique, 1809-1814; — Sainte-Beuve, dans ses Portraits littéraires, 1835; dans son Port-Royal [livre III, ch. 15 et 16]; et dans ses Nouveaux Lundis, 1864; — P. Stapfer, La Petite Comédie de la critique littéraire. Paris, 1866; — Louis Veuillot, Molière et Bourdaloue, Paris, 1863 et 1875; — F. Brunetière, La Philosophie de Molière [Études critiques, t. IVj et Les Époques du théâtre français. — J. Lemaître, Impressions de théâtre, 1886-1896.
et des cérémonies de la préciosité, qu'elle rendait les unes et les antres diversement, mais également ridicules. Elle s'insinuait rapidement, dans les manières d'abord, qui devenaient à la fois plus élégantes et plus naturelles ; dans le langage, qu'elle achevait d'épurer; dans les sentiments, qui devenaient plus subtils et plus compliqués. Le succès du MisantJirope en 1G6G, celui à' Andromaque en 1667, celui à' Amphitrijon en 1668 en célébraient le
F. Génin, Lexique comparé de Molière. Paris, I8'i5: ^ Paringaiilt, De la langue du droit dans le théâtre de Molière, Paris, 1861 ;
— Alexandre Dumas fils, dans la préface cV Un père prodigue, 1868;
— Edmond Schorer, Une hérésie littéraire, 1886; — Ch. Livet, Lexique comparé de la langue de Molière, Paris, 1895-1897.