II. — Nicolas Malebranche [Paris, 1638; f 1715, Paris
1° Les Sources. — Fontenelle, Kloge de Malebranche; — Tabaraud, article Malebranche dans la Biographie universelle .
Cousin, Fragments de philosophie moderne ; — Francisque Bouillier. Histoire de la philosophie cartésienne, 1854; — Sainte-Beuve dans son Port-Royal, Liv. VI, chap. v et vi; — Blampignon, Étude sur Malebranche, 1861; — Ollé-Laprune, la Philosophie de Malebranche, 1870.
Racine, — les Montfleury, les Poisson, Dancourt, qui débute, exposent leurs « turlupinades ». La Fontaine, rendu par la disparition ou l'éloignement de ses anciens amis à son vrai tempérament, n'écrit plus guère que des Contes \ et quels Contes, si l'on songe qu'il a passé la soixantaine! Le vieux Saint-Evremond, de l'autre côté du détroit, l'encourage. On se grise royalement, au Temple, chez les Vendôme, où d'ailleurs ce n'est pas ce que l'on fait de pis. Les princesses du sang fument la pipe. Et pour qu'enfin à tous égards les dernières années du siècle en ramènent le commencement, après ou avec les débauchés et les précieux, ce sont maintenant les « libertins » qui rentrent à leur tour en ligne.
Le Père André : Vie du Père Maletfianclie, publiée par le Père Ingold, Paris, 1886.
2o Le Philosophe; — et avant tout, du juste hommage qu il convient de rendre à l'écrivain. — Bel éloge que Dauuou, — se souvenant d'avoir été lui-même de l'Oratoire, — a fait du style de Malebranche [Cours d'études historiques, VI et XX]. — Simplicité parfaite; — naïveté ; — éloquence ; — et surtout aisance de ce style, — d'autant plus admirable que les matières qu'il traite sont plus éloignées de 1 usage commun. — Il n'y a pas en français de style philosophique comparable à celui de Malebranche.
Le disciple de Descartes [(](. son Eloge, par Fonlenelle] ; — et que la philosophie de Malebranche est un essai de conciliation du christianisme et du cartésianisme. — Conhance démesurée de Malebranche dans le pouvoir d<î la raison, — et dans sa capacité d'expliquer « naturellement » l'inexplicable. — Son optimisme; — et que, s'il lui vient de Descartes en droite ligne, — il n en est pas pour cela plus conforme à la conception chr(''tienne de la vi(\ — L'idée de la Providence dans la philosophie; (h- .Malebranche; — et qu'à peine diffère-t-elle de 1 idée que s'en formaient les stoïciens de l'antiquité. — Que toutes ces théories tendaient à établir la suffisance delà « religion naturelle » ; — et qu'en effet, contre son gré sans doute, l'influence de Malebranche a produit ce résultat.
Les critiques de Malel)ranch(r : — Arnauld, — Bossuet, — Fénelon, — Leibniz; — une Lettre de Bossuet [21 mai 1687] à un disciple du
222 MANUEL DE l/llISTOIHE DE LA LITTÉHATLUE I IIAXÇAISE
Un seul homme eût peut-être pu leur faire tète, les contenir et leur imposer : c'est Bossuet, qui ne prêche plus, à la vérité, qu'en de rares occasions, mais qui prononce pourtant en 1685, 1686, 1687 ses dernières Oraisons funèbres 'y et qui, soulagé ou libéré de l'éducation du Dauphin, donne précisément alors presque tous ses plus grands ouvrages. Le Discours sur [^histoire unis>erselle est de 1681, et Y Histoire des variations des églises proiestantes est de 1688. C'est le premier surtout qu'on loue. Mais il faut dire du second que l'on n'a pas écrit de plus beau livre en notre langue, si d'abord il contient, comme les Provinciales^ d'impérissables modèles de tous les genres d'éloquence ; et qu'il ait encore sur elles cet avau-
P. Malebrauche. — Féiielon réfute le Traité de la nature et de la grâce. — Qu'ils en ont surtout à la théorie de l'action de Dieu par « les voies générales », — à l'abri de laquelle ils voient poindre la théorie de la « stabilité des lois de la nature » ; — c'est-à-dire la négation du surnaturel ; — et tomber du même coup la possibilité du miracle; — la nécessité de la révélation; — et l'utilité de la religion.
30 Les Œuvres. — La recherche de la vérité, 1674-1675; — Conversations chrétiennes, 1676; — Traité de la nature et de la grâce, 1680; — Méditations chrétiennes, 1683; — Traité de morale, 1684; — Entretiens sur la métaphysique, 1688; — Traité de i amour de Dieu, 1697 ; — Entretien d'un philosophe chrétien et d'un philosophe chinois, 1708; — Réponses à M. Arnauld, quatre volumes, dont le dernier est de 1709; — Réflexions sur la prémotion physique, 1715.
Victor Cousin, dans ses Fragments de philosophie moderne, t. II, a publié une importante Correspondance de Malebrauche, dont l'intérêt littéraire est de nous le montrer en relations avec Mairan et le groupe de Fontenelle.
Il n'existe qu'une édition de ses Œuvres complètes, en deux volumes in-4o, Paris, 1837.
Jules Simon a publié en 1871 une édition des Œuvres de Malehranche en quatre volumes, qui contient les Entretiens sur la meta' physique, les Méditations chrétiennes, et la Recherche de la vérité.
tage d'être un vrai livre, divers et un en toutes ses parties, dont il n'y a pas une page, ou même une ligne, qui ne s'inspire de l'idée de l'ensemble, et ne concoure à en démontrer la justesse. De récentes recherches ont établi que d'ailleurs jamais œuvre de polémique n'avait été plus laborieusement ni plus impartialement préparée [Cf. Rébelliau, Bossuet historien du protesta?itisme, Paris, 1891]. Et pourquoi n'ajouterions-nous pas qu'on en citerait peu dont le dessein soit plus noble ou plus généreux, si l'auteur ne l'a conçu que pour travailler à cette « réunion des églises », qui a été, dès le temps de sa première jeunesse, le plus cher de ses rêves, et qui est demeurée jusqu'à son dernier jour la plus tenace de ses illusions?
III. — Pierre Bayle [Le Cariât (Ariège), 1647 ; f 1706, Rotterdam].
1«> Les Sources. — Calendarium Carlananum, 1660-1687, et Correspondance de Bayle, dans la grande édition de ses OEuvres; — Desinaizeaux, Vie de M. P. Bayle, 1730, dans les dernières éditions du Dictionnaire; et au tome XYI de l'édition Beuchot ; — abbé Marsy, Analyse raisonnée des œuvres de Bayle, 1755; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, 18;]5; — L, Feuerbacli, Pierre Bayle, ein Beitrag zur (Jesc/iiclite der Philosophie und Menschheit, Leipsig, 1838 et 18'i8; — Daniiron, Essai sur l'histoire de la philosophie en France au XVII'- siècle, Paris, 1846; — A. Sayous, la Littérature française à l'étranger, Paris et Genève, t. I, 1853; — Lenient, Étude sur Bayle, Paris, 1855; — Arsène Deschamps, la Genèse du scepticisme érudit chez Bayle, Bruxelles, Bonn et Liège, 1878; — Emile Gigas, Choix de la correspondance inédite de Pierre Bayle, Copenhague et Paris, I8'>0; — 1". Brunetière, Etudes critiques, V*^ série, Paris, 18*J3.
2*^ La CiUTiQLE DE Bayle.
A. La Jeunesse et les premiers essais de Bayle- — Ses origines protestantes; — ses éludes à Puylaurens v[ à Toulouse, 1666-1669; — il se convertit au calliolicisme. 166".»; — il se reconvertit au protestantisme, 1670; — son départ pour (ienève, et ses pri'ceptorats : — chez M. d»» Normandie; <Ih/, le <H»mt<' de Dhona; — ■
224 MANUEL DE i/hISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE
Les Aç>ertissements aux protestants^ qui complètent ou qui fortifient V Histoire des i^ariations^ sont de 1689 et de 1691. Mais ni la a réunion » ne devait aboutir, ni Bossuet, en dépit de son éloquence et de l'autorité de sa dialectique, ne devait réussir à retarder beaucoup les progrès du « libertinage ».
Ce n'est pas certes qu'il ne les eût vus, et tant de passages qu'on pourrait extraire de son œuvre suffisent à le prouver [Cf. notamment le Sermon sur la dii>inité de la religion^ 1665 ; le Discours sur l'histoire uniçerselle, IP partie, 1681 ; et V Oraison funèbre d'Anne de Gonzague, 1685]. Il a très bien vu, du premier coup d'œil, où tendait l'exégèse de Richard Simon, ce qui n'était pas si
son retour en France, 1674. — Bayle professeur de philosophie à l'académie protestante de Sedan, 1675-1681 [Cf. son Cursus philosophiae, et Bourchenin, les Académies protestantes], — Suppression de l'académie de Sedan. — Bayle s'établit à Rotterdam, 1681, • — comme professeur libre de philosophie, pensionné parla ville.
— Publication des Pensées sur la comète, 1682, — et de la Critique générale de l'histoire du calvinisme du Père Maimbourg. — Caractère singulier de ces deux ouvrages ; — dont la forme est en retard; — et les idées en avance de trente ou quarante ans sur celles de ses contemporains. — Bayle entreprend la publication des Nouvelles de la République des lettres, 1684. — C'est un journal ou une « Revue » sur laquelle il faut se garder de le juger : — « Je n'y faisais point de critique, a-t-il écrit lui-même, et ne voyais dans les livres que ce qui pouvait les faire valoir. » — Révocation de l'Édit de Nantes. — Bayle publie ses deux pamphlets : Ce que c'est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand, 1686; et le Commentaire philosophique sur le Compelle intrare, 1686; — indignation du parti protestant, et de Jurieu en particulier. — L'adversaire de Bossuet n'est pas moins celui de Bayle;
— auquel il reproche amèrement de « prêcher le dogme de l'indifférence des religions et de la tolérance universelle ». — Bayle se cache d'être l'auteur de son livre; — en parle lui-même avec ironie dans ses Lettres; — se plaint dans ses Nouvelles qu'on le lui impute; — et inaugure ainsi la tactique assez déloyale qui sera
LA NATIONALISATION DK LA LITTLRATLHE 225
facile à voir, dès 1678; et il a pressenti, puisque l'expression est de lui, « le grand combat qui se préparait contre l'Eglise sous le nom de cartésianisme », dès 1()87. 11 ne s'est pas trompé non plus quand il a cru que, si l'on voulait opposer aux progrès du libertinage une résistance efficace, il fallait que l'on commençât par rassembler en un seul corps les membres épars de l'Eglise; et c'est un point sur lequel non seulement le temps, mais aussi les aveux de l'orthodoxie protestante lui ont donné raison. Pourquoi donc a-t-il échoué? En premier lieu parce que les protestants, qu'encourageaient à ce moment même les succès de la grande guerre de la ligue d'Augsbourg, ont cru qu'ils profiteraient de tout ce que perdrait le
celle de Voltaire. — Il a le « courage de ses opinions », et la peur de leurs conséquences. — De IMr/s aux réfugiés, 1690; — et si Bayle en est l'auteur [Cf. Sayous, Littérature française à l'étranger]? — Intérêt de la question. — La polémique s'envenime entre Bayle et Jurieu. — Jurieu Taccuso d'athéisme; — les « ministres protestants » relèvent à l'appui de l'accusation de Jurieu les passages caractéristiques des Pensées sur la comète; — les magistrats de Rotterdam enlèvent à Bayle sa pension; — et sa permission d'enseigner. — Passage curieu.x d'une lettre de Bayle [28 décembre ir)93], — d'où il résulte que c'est en lui le cartésien qu'on a surtout voulu frapper : — « Les ministres de
Rotterdam , dit-il, sont entêtés d'Arislole, qu'ils n'entendent pas,
et ne peuvent ouïr parh-r de Descartes sans frémir de colère. »
B. Le Dictionnaire liistoritjue et critir/ue. — La première intention du Dictionnaire [Cf. le projet de l(j92]; — et (ju elle était d'un pur érudit; — n'ayant en vue (jue de déj)ister et de rectifier les erreurs des autres Dictionnaires, — Mais le projet se transforme en avançant; — des rancunes s y mêlent; — et Bayle s avisi» que « la découverte des erreurs n'est ni important(> ni utile à la prospérité des Llats ». — Il contracte en outre, dans iMie élude plus approfondie des systèmes et de 1 histoire, l'espèce de scepticisme que cette étude engeiulre; — et, à cet égard, comparaison de Bayle et de Montaigne. — Mais il est encore plus frappé, — depuis que Descartes a passé par là, — des obstacles que les pré-
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catholicisme, ce qui s'est trouvé politiquement vrai, mais moralement faux. Et encore, parce qu'au lieu d'accepter la discussion sur la question de l'Eglise, qui était capitale, ils ont dérivé la controverse sur des questions secondaires, comme celle de l'authenticité des livres deutérocanoniques [Cf. Leibniz, Œu\>res, édition Foucher de Careil, t. I et II], ou de l'époque de la formation du dogme de la Trinité [Cf. Jurieu, Lettres pastorales]. Et enfin et surtout, parce qu'avec cette sorte d'ingénuité qui le caractérise, Bossuet a trop imprudemment suivi ses adversaires sur un terrain où l'opinion laïque, perdant pied, ne s'est plus sentie juge des coups ni seulement partie dans la bataille.
jugés, la coutume, la tradition, — opposent aux progrès de la raison; — et, insensiblement, d'une « chambre d'assurances de la république des lettres contre l'erreur » ; — le Dictionnaire devient l'arsenal du rationalisme.
Le contenu du Dictionnaire. — Lacunes singulières qu'on y remarque; — il n'y a point dans le Dictionnaire historique d'articles sur Socrate, sur Platon, sur Cicéron, sur Thomas d'Aquin, sur Descartes, sur Pascal; — ni généralement sur les auteurs dont le dogmatisme eût gêné les opinions de Bayle ; — mais en revanche il y en a sur Épicure, sur Anaxagore, sur Zenon d'Elée, sur Lucrèce, sur Xénophane, sur Erasme; — et, par hasard, ce sont les plus développés. — La clef du Dictionnaire de Bayle. — 11 se propose, en entrechoquant les leçons de la religion et les enseignements de la raison [Cf. les articles Manichéens et Pyrrhon], — d'ébranler fondamentalement le dogme de la Providence [Cf. les articles Rorarius, Timoléon, Lucrèce] ; — et d'en conclure que l'humanité ne doit tenir compte que d'elle-même dans l'établissement de sa morale. — Comparaison de ce dessein avec celui de Malebranche — et de Spinoza. — Subtilité de la dialectique de Bayle; — et sa manière d'user des « renvois » [Cf. Diderot, dans son article Encyclopédie].
De quelques vices du Dictionnaire ; — et particulièrement du goût de Bayle pour les disputes oiseuses [Cf. les notes des articles Achille, Amphitryon, Loyola] ; — pour des formes d'impiété
C'est ce qui lui est également arrivé dans la querelle du quiétisme. Assurément, dans cette querelle mémorable, où il y allait, comme il disait, de toute la religion, on ne saurait trop admirer ce qu'il a déployé de vigueur, d'éloquence, et d'ardeur passionnée. C'est dans son Instruction sur les états d'oraison, qui est de 1697, que sont en quelque sorte enfouies quelques-unes de ses plus belles pages; et il n'a rien écrit qui soit d'un style plus vif et plus pressant que la Relation sur le quiétisme, qui est de 1698. La Relation sur le quiétisme est le plus personnel de ses livres, et sous la contrainte qu'il s'y impose pour ne pas offrir trop de prise à la malignité publique, assez amusée déjà de cette dispute d'évêques, on
déjà voltairiennes [Cf. les notes des articles Adam, David, François d'Assise]; — et pour les obscénités. — La dissertation sur les obscénités. — S'il n'y a pas quelque politique dans cette manière de faire? — et qu'il faut se souvenir que Bayle est un homme du xvi<^ siècle; — et un érudit. — Dû goût des érudits pour les obscénités. — Qu'en tout cas le moyen a servi comme d'un passeport aux idées les plus hardies de Bayle [Cf. Voltaire dans son Candide et Montesquieu dans ses Lettres persanes]. — Succès prodigieux du Dictionnaire; — estime qu'en fait Boileau.
— II se succède en quarante ans huit éditions de ces gros in-folio [1697, 1702, 1715, 1720, 17:K), 17:{'i, 17:58, 1740] ; — et deux traductions anglaises Ï1709 et 1 7;ri-17'il]. — C est déjà dans le Dictionnaire de Bayle qu il iatil voir 1 idée et le plan de VKncyciopédie.
C. Les autres (ruvres et les dernières années. — La publication du Dictionnaire réveille les ennemis de Bayle. — Il est traduit devant le consistoire de Rotterdam; — et il écrit pour se justifier les quatre éclaircissenjents sur les Athées; - - sur les Manichéens;
— sur les Obscénités; — sur les Pyrrhoniens. — Observations à ce propos sur la « tolérance jirotestante u et la « lil)erlé de Hollande ». — Les Itéponses au.r (questions d'un j)rovincinl, I70.'{; — et la Continuation des Pensées sur la Comète, I7()'i. — La théorie <le l'incompétence du consentement universel; — et le chapitre : (I Qu'il n'est point sûr que les impressions de la nature soient un
228 MANUEL DE l'hISTOIIŒ DE LA LITTEKATURE FRANÇAISE
sent gronder l'indignation, la colère même de l'honnête homme odieusement trompé. On « s'arracha » la Relation sur le quiètisme^ et on la a dévora ». La victoire suivit de près, et le quiétisme fut condamné. Mais pendant cinq nns entiers une question de théologie pure, et de théologie mystique, n'en avait pas moins détourné Bossuet d'un objet peut-être plus urgent. Ici encore, l'opinion s'était désintéressée d'une lutte dont elle comprenait si peu la violence qu'elle en avait cherché et trouvé des raisons aussi peu honorables pour l'un que pour l'autre des combattants. « Je vous assure, écrivait la princesse palatine, que cette querelle d'évêques n'a trait à rien moins qu'à la foi. » Elle citait l'épigramme :
signe de vérité » [Cf. Continuation, ch. 23 et 2'i]. — Mort de Bayle. — Dignité parfaite de sa vie. — Son désintéressement. — Il n'a eu que des vices intellectuels; — et comme Spinoza; — quoique d'ailleurs son existence ait eu moins de noblesse; — il est l'un des premiers chez qui le libertinage des mœurs — n'ait pas été l'occasion du libertinage de la pensée. — Importance de ce fait [Cf. Bossuet et Bourdaloue contre les libertins] ; — et combien il a contribué à la propagation des idées philosophiques de Bayle.
30 Les Œuvres. — Nous avons énuméré les principales Œuvres de Bayle, et nous n'avons plus à y ajouter qu'une volumineuse et intéressante Correspondance.
La meilleure édition des OEuvres est la grande édition de 1727, 1731, en 4 volumes in-folio, La Haye, chez Husson, Johnson, Gosse, etc. [réédition de 1737, contenant environ 150 lettres de plus]; et la bonne édition du Dictionnaire, celle de 1720, en 4 volumes également, Rotterdam, chez Michel Bohm.
Beuchot a donné en 1820 une édition du Dictionnaire, enrichie des commentaires ou des observations de tous ceux qui ont repassé sur les traces de l'auteur, Prosper Marchand, Chaufepié, Leclerc, Joli, etc., en seize volumes, chez Desoer.
On ne saurait trop regretter qu'il n'existe pas de modernes éditions des OEuvres, non pas même du célèbre Avis aux réfugiés ou des Pensées sur la comète.
Dans ces combats où nos prélats de France
Semblent chercher la vérité,
L'un dit qu on détruit l'espérance,
L'autre que c'est la charité.
C'est la foi qu'on détruit et personne n'y pense.
Et finalement, à l'ombre de la controverse, le libertinage grandissait de tout ce que la religion perdait de prestige et d'autorité.
Car tandis qu'il semblait qu'on livrât ainsi « le secret du sanctuaire » [Cf. Diderot, Apologie pour l'abbé de Prades], le cartésianisme était là, qui n'attendait que le moment d'entrer dans la place, un cartésianisme dégénéré, si l'on veut, de la vraie pensée de Descartes, mais un cartésianisme logique, logiquement déduit des prin-
IV. — Bernard le Bouvier de Fontenelle [Rouen, 1657; ■j- 1757, Paris].
1" Les Sourcks, — firimni, dans sa Correspondance littéraire, février 1757; — abb(' Trublet, Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de Af. de Fontenelle, 2'' édit., Paris, 1761 ; — Villenave, iVb^/cc, en tète de son édition des O/^^ livres dv Fontenelle, Paris, 1818; — (iaral. Mémoires sur la vie de M. Suard, Paris, 1820; — Flourens, Fontenelle ou de la philosophie moderne, Paris, 18^7; — Sainle-Bcuvc, Fontenelle, dans les (.'auseries du lundi, t. III; — J. licrtrand, V Académie des sciences de 1000 à llUli, Paris, 1869.
2" L'HoM.Mi-: KT i.'lCcun Ai.N. — Lr- Cydias di> La IJi-uyére, — et que La Bruyère n a pas assez. vé<Mi poni* connaîtie <t appréc ier le vrai Fontenelle. — Universalité de FontencUe ; -- il a fait (hs tragédies, des églogucs, des opéras, des comédies; — et des disser- Intions, des dialogues, des romans, des travaux (jui conllnent aux travaux d histoire vl de criti(jue. — Son trait caractéristique est d'avoir clé « nn homm<> d'esprit », — dans tous les sens du mot; — c est-à-dire un bel esprit, un homme spirituel, et presque un grand esprit; — cl qu il est un remarquable exenq)le de ce que pcul cl de ce que ne peut pas I Cspril.
A. f.e /tel Fsprit. — Le neveu d<' ('(jrneille; — cl à ce titre l'ennenii-ne de lïacine et <le iSoiJeaii ; — ses debuls lilléraires dans
cipes du philosophe ; et c'est ici le temps de montrer sa véritable influence.
« Toute philosophie, a dit Sainte-Beuve [Cf. Port- Royal^ L. IV, ch. 5], quelle qu'elle soit au premier degré et dans son premier chef et parent, devient antichrétienne, ou du moins hérétique, à la seconde génération; c'est la loi, et il faut bien savoir cela. » Le doux, l'éloquent, et le candide Malebranche en peut servir d'un instructif exemple. Disciple non seulement convaincu, mais passionné de Descartes, il s'avise un beau jour de vouloir appliquer les principes de son maître à la démonstration ou au développement des vérités de la foi; et voici tout d'un coup que, par une déchirure du
le Mercure galant, 1677 ; — il collabore aux opéras de Psyché et de Bellérophon, 1678 et 1679; — sa tragédie d'Aspar [Cf. l'épigramme de Racine]; — les Dialogues des Morts, 1683; — les Lettres du chevalier d'Her..., 1683; — et de l'air de famille qu'elles ont avec les Lettres de Voiture. — Éloge que Bayle en fait [Cf. Nouvelles de la République des lettres, 1686, décembre]. — Foutenelle publie ses Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686.
— Succès du livre et nature de ce succès [Cf. Garât, Mémoires sur M. Suard]. — Injustice de La Bruyère. — Par les Entretiens sur la pluralité, la science entre pour la première fois dans le domaine de la littérature; — ou morne de la conversation mondaine. — Autres écrits de Fontenelle ; — ses Mémoires sur le nombre 9; — ses Doutes sur le système des causes occasionnelles;
— son Histoire des oracles, 1687. — Comment le bel esprit sert à Fontenelle pour faire passer autant de nouveautés que de hardiesses. — Étendue et diversité du monde où son esprit se meut par rapport à l'étroitesse du monde où s'étaient renfermés les Racine et les Boilcau.
B. L'Homme d'Esprit — Acception nouvelle que prend ce mot d'esprit précisément au temps de Fontenelle; — et qu'il exprime d'abord l'étendue de la curiosité. — Fontenelle est curieux de beaucoup de choses; — et du fond des choses [Cf. dans ses Dialogues : Laure et Sapho, Agnès Sorel et lioxelane, Socrate et Montaigne, Anne de Bretagne et Marie Tudor, Brutus et Faustine]. — En
rideau, la grande contradiction apparaît. On ne saurait être ensemble chrétien et cartésien! et il éclate aux yeux que l'universel déterminisme du philosophe est incompatible avec l'idée de la Providence divine. C'est ce que Pascal avait si bien vu. C'est ce que voit bien aussi Bossuet, puisque c'est même alors qu'il fait écrire par Fénelon, contre Malebranche, la Réfutation du Traité de la nature et de la grâce. C'est ce que voit enfin celui qu'on appelle encore en ce temps-là le grand Arnauld. « Plus je me souviens d'être chrétien, écrit l'un, plus je me sens éloigné des idées qu'il (Malebranche) nous présente » ; et le second, à son tour : « Plus j'avance dans ce travail (c'était également une Réfutation du
second lieu, un homme d'egprit est un homme qui ne fait pas des choses plus de cas qu'elles n'en méritent; — et, pour user d'une de ses locutions favorites, Kontenelle est encore « cet homme-là » [Cf. dans ses Dialogues : Erasme et Charles-Quint, Alexandre et Phryné, Guillaume de Cabestan et Frédéric de Jirandehourf^, Straton et liaphaél]. — Son ^oùt pour les nouveautés |Cf. Digression sur les Anciens et les Modernes]. — Son indépendance à l'cpjard de la tradition. — l"]t cnlin un homme d'esprit, c'est un homme (pii voit les liaisons ou les appartenances des choses [Ci'.V Histoire des oracles.; — et qui en sugjçère à son lecteur d'autres encore;
— de plus inattendues ou de plus éloignées. — Comment Kontenelle fait pcns<'r; — et (pi une part de son esprit consiste dans la lincssc; — et dans la j)Orté<' de ses sous-enlcndus.
C. Le Crand Esprit; — et qu il a suffi à Kontenelle pour en mériter le nom d appliquer son esprit à de graiules clioses, — La Préface de l Histoire de l'Académie des sciences, 1699. — 1211e est peut-tHre la première expression littéraire qu il y ait de l'idée « de la solidaritc des sciences » ; — et de la « conslaïuo des lois de la nature ». — Les Éloges de Kontenelle [Voyez plus particulièrement les éloges de Vauhan, d'Argenson; Nc^vton, 1727. lioerhaas'C, Malebranche, Lcibnilz]; — souplesse d'esprit dont ils témoignent;
— capacit('' de comprendre beaucoup <le choses; — et de les réduire sous le m«''me point de vue. — Croissante autorité de Kontenelle parmi les savants; — dans le mon»h' ; — parmi les gens
232 MANUEL DE i/hISTOIRE DE I-A LITTÉBATUDE FRANÇAISE
Traité de nature et de la grâce), plus je suis touché des renversements que ces imaginations métaphysiques font dans la religion. » Mais vous avez mis bien du temps à vous en apercevoir, ô grand docteur! et puis vous avez d'autres qualités, mais vous n'avez pas pour vous ce style, le style abondant, fluide, et enveloppant du Père Malebranche. On ne vous lit point, et on le lit. Vous avez contre vous maintenant l'écrivain, le véritable écrivain, le grand écrivain qui avait manqué jusqu'alors au cartésianisme! Ainsi, Malebranche fait école. Tandis que Bossuet et Fénelon s'épuisent en d'autres combats, lui, continue son œuvre du fond de sa petite chambre, et cette œuvre consiste à humaniser, — nous dirions à
de lettres. — Derniers ouvrages de Foutenelle ; — sa Vie de Coi' neille, 1729; — ses Réflexions sur la Poétique; — sa Théorie des tourbillons cartésiens, 1752. — En combien de points Fontenelle annonce Voltaire; — par combien de traits; — et que lui a-t-il manqué pour jouer le rôle de Voltaire?
Il lui a manqué un certain degré d'originalité d'abord, — et surtout un certain degré de conviction. — Le mot de M'^c de Tencin : « C'est de la cervelle que vous avez à la place du cœur» ;
— et, à ce propos, du scepticisme de Fontenelle; — qui ne consiste pas tant à croire qu'il soit impossible d'atteindre la vérité;
— qu'à la croire d'essence aristocratique; — incommunicable à la foule; — et d'ailleurs assez inutile. — Comment le bel esprit se retrouve dans celte conception de la vérité; — le mondain et l'épicurien. — Si ce n'est pas celte philosophie qui a empêché Fontenelle de se concentrer dans une grande œuvre? — Les Fragments d'un traité de la Raison humaine. — Et qu'en tout cas elle l'a empêché d'exercer l'influence qu'il n'eût d'ailleurs tenu qu'à lui d'exercer. — Mais que, d'autre part, il n'en a pas moins été, avec Bayle, le grand éducateur de la génération des Encyclopédistes.
3" Les Œuvres. — Les OEuvres de Fontenelle étant trop peu connues, nous croyons devoir ici rapidement indiquer le contenu des huit volumes de l'édition de 1790.
T. L — Pièces relatives à la biographie de Fontenelle; — Dia-
« laïciser », — ce que la doctrine chrétienne offre de plus dur ou de plus contraire à la raison. Il adoucit le dogme de la chute ; il adoucit la doctrine de la grâce ; il relègue Dieu loin du monde; il soustrait à son intervention les affaires des hommes; il a une façon d'interpréter le surnaturel qui n'en fait qu'une conformité plus lointaine aux lois de la nature ; et à tout cela les contemporains ne s'y sont pas trompés : ils ont reconnu le cartésianisme. Ils le reconnaissent encore dans le scepticisme ou le criticisme de ce Pierre Bayle, — dont on ne consulte guère aujourd'hui que le grand Dictionnaire, — mais dont les Pensées sur la comète sont de 1682. Nul ouvrage n'a fait plus de bruit en son temps ni apporté plus d'aide au parti
logues des morts anciens, — Dialogues des morts anciens avec les modernes.
T. II. — Entretiens sur la /)luralit('' des Mondes; — Théorie des tourbillons. — Histoire des Oracles.
T. III. — Histoire du Théâtre français; — Vie de Corneille; — Réflexions sur la Poétique ; — Description de l'empire de Poésie [Ci. la carte du pays (\c Tcndro. — On y trouve les lignes suivantes, qui allaient évidemment (1G78) à l'adresse des Racine et des Hoileau : « La Haute poésie est habitée par des gens graves, mélancoliques, refrognés, et qui parlent un langage qui est à 1 égard des autres j>rovinces de la poésie ce qucst le has-breton à regard <lu reste de la France ». — Les Opéras de Fontenelle, et ses tragédies, dont une en prose, complètent le volum(>.
T. IV. — Les Comédies, au nombre de huit : Macalc, le Tyran, Ahdolonyme, le Testament, Honrietle, Lysianasse, la Comète et Pygmalion, dont sept en prose, et la dernière seulement en vers.
T. V. — Les Eglogues, au nombre de dix; — les Poésies; — la Digression sur les Anciens et los Modernes; — les Fragments d'un traité de la raison humaine \ — et qtiebpies autres opuscules du même genre badin et phi]os(»phi(|iic.
T. VI. VII. — L,.s Éloges.
T. VIII. — Les Doutes sur le système des causes occasionnelles , — les Lettres galantes du chevalier d'I/er...; — et les Lettres de Fonlen<dle.
234 MANUEL DE L HISTOIRE DE LA LITTÉnATURE FRANÇAISE
du libertinage. Or, qu'est-ce en trois mots que le criticismc de Bayle, sinon une extension du doute cartésien aux matières dangereuses que Descartes avait adroitement réservées et comme exceptées de l'application de sa méthode? Enfermé, lui aussi, dans son « poCle de Hollande )), armé de son cartésianisme, ce que Bayle ose le premier soumettre h l'analyse de sa critique dissolvante, c'est la religion, c'est la morale; et d'abord vous diriez qu'il ne critique et qu'il ne doute que pour le seul plaisir de douter ou de critiquer. Mais regardez-y de plus près; et pesez attentivement quelques-unes des conclusions. 11 ne fait point de paradoxe et il sait parfaitement ce qu'il dit, quand il écrit « qu'il vaut mieux
Il existe des OEuvres de Fontenelle une édition moderne, sous la date de 1817.
Les Entretiens sur la pluralité des mondes et les Éloges ont clt3 plusieurs fois réimprimés de nos jours.